et de Sceaux savent combien sont faux tous les bruits po- pulaires recueillis dans tant d'histoires concernant ces ma- riages *.
(1685.) Avant la célébration du mariage de Monsieur le Duc avec mademoiselle de Nantes, le marquis de Seignelai, à cette occasion, donna au roi une fête digne de ce monarque, dans les jardins de Sceaux, plantés par le Nostre avec autant de goût que ceux de Versailles. On y exécuta Tidylle de la Paix, composée par Racine. Il y eut dans Versailles un nouveau carrousel; et après le mariage le roi étala une magnificence singulière, dont le cardinal Mazarin avait donné la première idée en 1656. On établit dans le salon de Marly quatre bou- tiques, remplies de ce que l'industrie des ouvriers de Paris avait produit de plus riche et de plus recherché. Ces quatre boutiques étaient autant de décorations superbes, qui repré- sentaient les quatre saisons de l'année. Madame de Montes- pan en tenait une avec Monseigneur. Sa rivale, madame de Maintenon, en tenait une autre avec le duc du Maine. Les deux nouveaux mariés avaient chacun la leur; Monsieur le Duc avec madame de Thianges; et madame la Duchesse, à qui la bienséance ne permettait pas d'en tenir avec un homme, à cause de sa grande jeunesse, était avec la duchesse de Che- vreuse. Les dames et les hommes nommés du voyage tiraient au sort les bijoux dont ces boutiques étaient garnies. Ainsi le roi fit des présents à toute la cour, d'une manière digne d'un roi. La loterie du cardinal Mazarin fut moins ingénieuse et moins brillante. Ces loteries avaient été mises en usage autrefois par les empereurs romains; mais aucun d'eux n'en releva la magnificence par tant de galanterie.
Après le mariage de sa fille, madame de Montespan ne re- parut plus à la cour. Elle vécut à Paris avec beaucoup de dignité. Elle avait un grand revenu, mais viager; et le roi lui fit payer toujours une pension de mille louis d'or par mois. Elle allait prendre tous les ans les eaux à Bourbon, et y ma- 1. Il y a plus de vingt volumes servi de l'abbé Dubois, sous-précepdans lesquels vous verrez que la mai- teur du duc de Chartres, pour faire son d'Orléans et la maison de Condé réussir lu négociation, cet abbé n'en s'indignèrent de ces propositions; vint à bout qu'avec peine, et qu'il vous lirez que la princesse, mère du demanda pour récompense le chaduc de Chartres, menaça son fils; peau de cardinal. Tout ce qui regarde vous lirez même qu'elle le frappa. Les la cour est écrit ainsi dans beaucoup Anecdotes de la Constitution rappor- d'histoires, [v.] .tent sérieusement que, le roi s'étaut 318 SIECLE DE LOUIS XIY lùait des filles du voisinage, qu'elle dotait. Elle mourut àBour- Un au après le mariage de mademoiselle de Nantes avec ^lonsieur le Duc, mourut à Fontainebleau le prince de Condé, à l'âge de soixante-six ans^, d'une maladie qui empira par l'eflort qu'il lit daller voir madame la Duchesse, qui avait la petite vérole. On peut juger, par cet empressement qui lui coûta la vie, s'il avait eu de la répugnance au mariage de son petit-fils avec cette fille du roi et de madame de Montespan, comme l'ont écrit tous ces gazetiers de mensonges dont la Hollande était alors infectée^. On trouve encore dans une Histoire du prince de Condé, sortie de ces mêmes bureaux d'ignorance et d'imposture, que le roi se plaisait en toute oc- casion à mortifier ce prince, et qu'au mariage de la princesse de Conti, fille de madame de la Vallière, le secrétaire d'État lui refusa le titre de haut et puissant seigneur, comme si ce titre était celui qu on donne aux princes du sang. L'écrivain^ qui a composé l'Histoire de Louis XIV, dans Avignon, en partie sur ces malheureux Mémoires, pouvait-il assez ignorer le monde et les usages de notre cour, pour rapporter des- faussetés pareilles?
Cependant, après le mariage de madame la Duchesse, après- l'éclipse totale de la mère, madame de Maintenon, victorieuse,, prit un tel ascendant, et inspira à Louis XIY tant de ten- dresse et de scrupule, que le roi, par le conseil du P. la Chaise, l'épousa secrètement, au mois de janvier 1686*, dans une petite chapelle qui était au bout de l'appartement occupé depuis par le duc de Bourgogne. Il n'y eut aucun contrat, aucune stipulation. L'archevêque de Paris, Harlai de Chan- valon, leur donna la bénédiction; le confesseur y assista; Montchevreuil et Bontemps, premier valet de chambre, y furent comme témoins. Il n'est plus permis de supprimer ce fait, rapporté dans tous les auteurs, qui d'ailleurs se sont trom- pés sur les noms, sur le lieu et sur les dates. Louis XIV était alors dans sa quarante-huitième année, et la personne qu'il épousait dans sa cinquante-deuxième. Ce prince, comblé de gloire, voulait mêler aux fatigues du gouvernement les dou- ceurs innocentes d'une vie privée: ce mariage ne l'engageait 1. Il mourut à C5 ans, le 11 dûccm- de Caylus, sur l'intcriour do la cour, bre 108C.:i. C'est Ileboulcl dout il s'agit.
2. Voir les Mémoires de madame 4. Peut-être plus tôt, eu 1C84.
CHAPITRE XXYII 319 à rien d'indigne de son rang: il fut toujours problématique à la cour si madame de Maintcnon était mariée ^. On respec- tait en elle le choix du roi, sans la traiter en reine.
La destinée de cette dame parait, parmi nous, fort étrange,. (|uoique l'histoire fournisse beaucoup d'exemples de fortunes plus grandes et plus marquées, qui ont eu des commence- ments plus petits. La marquise de Saint-Sébastien, que le roi (le Sardaigne, Yictor-Amédée, épousa, n'était pas au-dessus de madame de Maintenon; l'impératrice de Russie, Catherine, était fort au-dessous; et la première femme de Jacques II, roi d'Angleterre, lui était bien inférieure, selon les préjugés- de l'Europe, inconnus dans le reste du monde.
Elle était d'une ancienne maison, pctite-lllle de Théodore Agrippa d'Aubigné^, gentilhomme ordinaire de la chambre de Henri lY. Son père. Constant d'Aubigné, ayant voulu faire un établissement à la Caroline, et s'étant adressé aux Anglais, fut mis en prison au château Trompette, et en fut délivré par la fille du gouverneur, nommé Cardillac, gentilhomme bordelais. Constant d'Aubigné épousa sa bienfaitrice en 1627, et la mena à la Caroline. De retour en France avec elle au bout de quelques années, tous deux furent enfermés à Niort en Poitou par ordre de la cour. Ce fut dans cette prison de Niort que naquit en 1635 Françoise d'Aubigné, destinée à éprouver toutes les rigueurs et toutes les faveurs de la for- tune. Menée à l'âge de trois ans en Amérique; laissée par la négligence d'un domestique sur le rivage, prête à y être dé- vorée d'un serpent; ramenée orpheline, à l'âge de douze ans; élevée avec la plus grande dureté chez madame de Neuillant, mère de la duchesse de Navailles, sa parente, elle fut trop heureuse d'épouser, en 1651, Paul Scarron, qui logeait auprès d'elle dans la rue d'Enfer. Scarron était d'une anciene fa- mille du parlement, illustrée par de grandes alliances; mais le burlesque dont il faisait profession l'avilissait en le faisant aimer. Ce fut pourtant une fortune pour mademoiselle d'Au- bigné d'épouser cet homme, disgracié de la nature, impotent, et qui n'avait qu'un bien très médiocre. Elle fit, avant ce ma- riage, abjuration de la religion calviniste, qui était la sienne comme celle de ses ancêtres. Sa beauté et son esprit la firent 1. Saint-Simon dit que c'était une Célèbre par ses écrits, son attache- transparente énigme. ment au protestantisme et par sou ca- 320 SIÈCLE DE LOUIS XIV bientôt distinguer. Elle fut recherchée avec empressement de la meilleure compagnie de Paris: et ce temps de sa jeunesse fut sans doute le plus heureux de sa vie. Après la mort de son mari, arrivée en 1660, elle fît longtemps solliciter auprès ■du roi une petite pension de quinze cents livres, dont Scarron avait joui. Enfin, au bout de quelques années, le roi lui en donna une de deux mille, eu lui disant: « Madame, je vous ai fait attendre longtemps; mais vous avez tant d'amis, que j'ai voulu avoir seul ce mérite auprès de vous. » Ce fait m"a été conté par le cardinal de Fleury, qui se plai- sait à le rapporter souvent, parce qu'il disait que Louis XIV lui avait fait le même compliment en lui donnant Tévêché de Fréjus.
Cependant il est prouvé, par les lettres mêmes de madame de Maintenon, qu'elle dut à madame de Montespan ce léger secours, qui la tira de la misère. On se ressouvint d'elle quelques années après, lorsqu'il fallut élever en secret le duc du Maine i. Ce ne fut certainement qu'en 1672 qu'elle fut choisie pour présider à cette éducation secrète.
Le duc du Maine était né avec un pied difforme. Le pre- mier médecin, d'Aquin, qui était dans la confidence, jugea qu'il fallait envoyer l'enfant aux eaux de Barège. On chercha une personne de confiance qui pût se charger de ce dépôt ^. Le roi se souvint de madame Scarron. M. de Louvois alla secrètement à Paris lui proposer ce voyage. Elle eut soin depuis ce temps-là de l'éducation du duc du Maine, nommée à cet emploi par le roi et non point par madame de Montes- pan, comme on la dit. Elle écrivait au roi directement; ses lettres plurent beaucoup. Voilà l'origine de sa fortune: son mérite fit tout le reste.
Le roi, qui ne pouvait d'abord s'accoutumer à elle, passa de l'aversion à la confiance, et de la confiance à l'amour. Les lettres que nous avons d'elle sont un monument bien plus précieux qu'on ne pense: elles découvrent ce mélange de di- gnité et de faiblesse qui se trouve si souvent dans le cœur humain, et qui était dans celui de Louis XIV. Ce commerci' parait durer depuis 1681 jusqu'à 1686, qui fut l'époque de leur mariage.
1. Madame Scarron fut chargée d'é- o'u j'ai été élevée, etc. Cela est évidem- lever les enfants depuis IGTO. nu-ut faux: elle avait été élevée à Niort.
2. L'auteur du roman dos Mémoires [v.] — Le duc du Maine avait été con- dc madame de Maintcnon hii fait dire, lié à la veuve Scarron aussitôt après à la vue du château Trompette: Voilà sa naissance.
CHAPITRE XXYII 321 CHAPITRE XXYII 321 Son élcvation ne fut pour elle qu'une retraite. Renfermée dans son appartement, qui était de plain-pied à celui du roi, elle se bornait à une société de deux ou trois dames re- tirées comme elle; encore les voyait-elle rarement. Le roi venait tous les jours chez elle après son dîner, avant et après le souper, et y demeurait jusqu'à minuit. Il y travaillait avec ses ministres, pendant que madame de Maintenon s'occupait à la lecture ou à quelque ouvrage des mains; ne s'cmpres- «:ant jamais de parler d'affaires d'Etat, paraissant souvent les ignorer; rejetant bien loin tout ce qui avait la plus légère apparence d'intrigue et de cabale; beaucoup plus occupée de «omplaire à celui qui gouvernait que de gouverner, et ména- geant son crédit en ne l'employant qu'avec une circonspec- tion extrême. Elle ne profita point de sa place pour faire tomber toutes les dignités et tous les grands emplois dans sa famille. Son frère, le comte d'Aubigné, ancien lieutenant général, ne fut pas même maréchal de France*. Un cordon bleu et quelques parts secrètes ^ dans les fermes générales furent sa seule fortune; aussi disait-il au maréchal de Yi- vonne, frère de madame de Montespau, quil avait eu son bâton de maréchal en argent comptant.
Le marquis de Villette, son neveu ou son cousin, ne l'ut que chef d'escadre. Madame de Caylus, fille de ce marquis <le Villette, n'eut en mariage qu'une pension modique donnée par Louis XIV. Madame de Maintenon, en mariant sa nièce d'Aubigné au fils du premier maréchal de Xoailles, ne lui donna que deux cent mille francs: le roi fit le reste. Elle n'avait elle-même que la terre de Maintenon, qu'elle avait achetée des bienfaits du roi. Elle voulut que le public lui par- donnât son élévation en faveur de son désintéressement. La seconde femme du marquis de Villette, depuis madame de Bolingbroke, ne put jamais rien obtenir d'elle. Je lui ai sou- vent entendu dire qu'elle avait reproché à sa cousine le peu qu'elle faisait pour sa famille, et qu'elle lui avait dit en colère: « Vous voulez jouir de votre modération, et que votre famille 1. Quand fl i^ria madamo de Main- lui à qui je dois tout. » {Lettres de tenon de demander cette charge pour madame de Maintenon.)
lui, sa sœur lui répondit: « Je ne pour- 2. Voyez les lettres à son frère: Je rais vous satisfaire quand je le vou- vous conjure de vivre commodément drais; et quand je le pourrais, je ne et de manger les dix-huit mille francs 3e voudrais pas. Je suis incapable de de l'affaire que nous avons faite; nous a-ien demander de déraisonnable à ce- en ferons d'autres, [v.]
322 SIECLE DE LOUIS XIV en soit la victime. » Madame de Maintenon oubliait tout quand elle craignait de choquer les sentiments de Louis XIV. Elle n'osa pas môme soutenir le cardinal de Xoailles contre le père le Tellier. Elle avait beaucoup d'amitié pour Racine; mais cette amitié ne fut pas assez courageuse pour le proté- ger contre un léger ressentiment du roi. Un jour, touchée de l'éloquence avec laquelle il lui avait parlé de la misère du peuple en 1690, misère toujours exagérée, mais qui fut portée réellement depuis jusqu'à une extrémité déplorable, elle en- gagea son ami à faire un mémoire qui montrât le mal et le remède. Le roi le lut; et en ayant témoigné du chagrin, elle eut la fi\iblesse d'en nommer l'auteur, et celle de ne le pas défendre. Racine, plus faible encore, fut pénétré d'une dou- leur qui le mit depuis au tombeau.
Du même fonds de caractère dont elle était incapable de rendre service, elle l'était aussi de nuire. L'abbé de Choisi rapporte que le ministre Louvois s'était jeté aux pieds de Louis XIY pour l'empêcher d'épouser la veuve Scarron. Si l'abbé de Choisi savait ce fait, madame de Maintenon en était instruite; et non seulement elle pardonna à ce ministre, mais elle apaisa le roi dans les mouvements de colère que l'hu- meur brusque du marquis de Louvois inspirait quelquefois à son maître.
Louis XIV, en épousant madame de Maintenon, ne se donna donc qu'une compagne agréable et soumise. La seule distinc- tion publique qui faisait sentir son élévation secrète, c'est qu'à la messe elle occupait une de ces petites tribunes ou lan- ternes dorées, qui ne semblaient faites que pour le roi et hs reine. D'ailleurs, nul extérieur de grandeur. La dévotion qu'elle avait inspirée au roi, et qui avait servi à son mariage, devint peu à peu un sentiment vrai et profond, que l'âge et l'ennui fortifièrent. Elle s'était déjà donné, à la cour et auprès du roi, la considération d'une fondatrice, en rassemblant à ?soisi plusieurs filles de qualité; et le roi avait affecté déjà les revenus de 1 abbaye de Saint-Denis à cette communauté naissante. Saint-Cyr fut bâti au bout du parc de Versailles en 1686. Elle donna alors à cet établissement toute sa forme, en fit les règlements avec Godet-Desmarets, évéque de Char- tres, et fut elle-même supérieure de ce couvent. Elle y allait souvent passer quelques heures; et quand je dis que l'ennui la déterminait à ces occupations, je ne parle que d'après cl) e. Qu'on lise ce qu'elle éci-ivait à madame de la Maisonfort: CHAPITRE XXVI f 323 CHAPITRE XXVI f 323 « Que ne puis-jc vous donner mon expérience! quencpuis- je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands, et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse, dans une fortune qu'on aurait eu peine à imafjjiner? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; fai été aimée partout. Dans un âge plus avancé, j'ai passé (les années dans le commerce de l'esprit; je suis jVcnue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous Jes états laissent un vide affreux *. » Si quelque chose pouvait détromper de l'ambition, ce se- rait assurément cette lettre. Madame de Maintenon, qui pour- tant n'avait d'autre chagrin que l'uniformité de sa vie auprès d'un grand roi, disait un jour au comte d'Aubigné, son frère: « Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte. » On sait «quelle réponse il lui fit: Vous avez donc parole d'épouser Dieu le père?
A la mort du roi, elle se relira entièrement à Saint-Cyr 2. Ce qui peut surprendre, c'est que le roi ne lui avait presque rien assuré. Il la recommanda seulement au duc d'Orléans, lille ne voulut qu'une pension de quajtre-vingt mille livres, ■qui lui fut exactement payée jusqu'à sa mort, arrivée eu 1719, le 15 d'avril. Ou a trop affecté d'oublier dans son épi- taphe le nom de Scarron: ce nom n'est point avilissant, et l'omission ne sert qu'à faire penser qu'il peut l'être.
La cour fut moins vive et plus sérieuse, depuis que le roi ^commença à mener avec madame de Maintenon une vie plus retirée; et la maladie considérable qu'il eut en 1686 contri- bua encore à lui ôter le goût de ces fêtes galantes qui avaient jusque-là signalé presque toutes ses années. Il fut attaqué d'une fistule dans le dernier des intestins. L'art de la chirur- gie, qui fit sous ce règne plus de progrès en France que dans tout le reste de l'Europe, n'était pas encore familiarisé avec ■cette maladie. Le cardinal de Richelieu en était mort, faute d'avoir été bien traité. Le danger du roi émut toute la France. Les églises furent remplies d'un peuple innombrable, qui demandait la guérison de son roi, les larmes aux yeux. Ce 1. Cette lettre est authentique, et non réuuitjusqu'à deux cent cinquante l'auteur l'avait dcjii vue en manuscrit filles de pauvres gentilshommes. Elle Jivant que le fils du grand Racine l'eût a laissé les Lettres sur l'éducation des iait imprimer, [v.] filles; — Entretiens sur l'éducation des filles; — Conseils aux demoiselles pour 2. A Saint-Cyr, madame de Mainte- leur conduite dans le inonde.
324 SIÈCLE DE LOUIS XIV mouvement d'un attendrissement général fut presque sem- blable à ce que nous avons vu, lorsque son successeur fut en danger de mort à Metz, en 1744. Ces deux époques ap- prendront à jamais aux rois ce qu'ils doivent à une nation qui sait aimer ainsi.
Dès que Louis XIV ressentit les premières atteintes de ce mal, son premier chirurgien Félix alla dans les hôpitaux chercher des malades qui fussent dans le même péril; il con- sulta les meilleurs chirurgiens; il inventa avec eux des ins- truments qui abrégeaient l'opération, et qui la rendaient moins douloureuse. Le roi la souffrit sans se plaindre. Il fit travailler ses ministres auprès de son lit le jour môme; et, alln que la nouvelle de son danger ne fit aucun changement dans les cours de l'Europe, il donna audience le lendemain aux ambassadeurs. A ce courage d'esprit se joignait la ma- gnanimité avec laquelle il récompensa Félix; il lui donna une terre qui valait alors plus de cinquante mille écus K Depuis ce temps le roi n'alla plus aux spectacles. La dau- phine de Bavière, devenue mélancolique et attaquée d'une maladie de langueur qui la fit enfin mourir en 1690, se refusa à tous les plaisirs, et resta obstinément dans son apparte- ment. Elle aimait les lettres, elle avait même fait des vers; mais dans sa mélancolie, elle n'aimait plus que la solitude.
Ce fut le couvent de Saint-Cyr qui ranima le goût des^ choses d'esprit. Madame de Maintenon pria Racine, qui avait renoncé au théâtre pour le jansénisme et pour la cour, de laire une ti'agédie qui pût être représentée par ses élèves. Elle voulut un sujet tiré de la Bible. Racine composa Esther. Cotte pièce, ayant d'abord été jouée dans la maison de Saint- Cyr, le fut ensuite plusieurs fois à Versailles devant le roi, dans l'hiver de 1689. Des prélats, des jésuites, s'empressaient d'obtenir la permission de voir ce singulier spectacle. Il pa- raît remarquable que cette pièce eut alors un succès univer- sel, et que deux ans après Athalie, jouée par les mêmes per- sonnes, n'en eut aucun. Ce fut tout le contraire quand on joua ces pièces à Paris, longtemps après la mort de l'auteur et après le temps des partialités. Athalie, représentée en 1717, fut reçue comme elle devait l'être, avec transport; et Esthei\ en 1721, n'inspira que de la froideur, et ne reparut plus. Mais alors il n'y avait plus de courtisans qui reconuus- 1. Voir le Journal des médecins de Louis AVI', publié par M. le Iloi.
CHAPITRE XXYII sent avec flatterie Eslher dans madame de Maintenon, et avec malignité Yasthi dans madame de Montespan, Aman dans M. de Louvois. Mais, malgré le vice du sujet, trente vers d'Est/ier * valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu de grands succès.
Ces amusements ingénieux recommencèrent pour l'éduca- tion d'Adélaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne, amenée en France à l'âge de onze ans.
C'est une des contradictions de nos mœurs, que d'un côté on ait laissé un reste d'infamie attaché aux spectacles publics, et que de l'autre on ait regardé ces représentations comme l'exercice le plus noble et le plus digne des personnes royales. On éleva un petit théâtre dans l'appartement de madame de Maintenon. La duchesse de Bourgogne, le duc d'Orléans, y jouaient avec les personnes de la cour qui avaient le plus de talents. Le fameux acteur Baron leur donnait des leçons, «t jouait avec eux. La plupart des tragédies de Duché, valet <le chambre du roi, furent composées pour ce théâtre; et l'abbé Gencst, aumônier de la duchesse d'Orléans, en faisait pour la duchesse du Maine, que cette princesse et sa cour représentaient.
Ces occupations formaient l'esprit et animaient la so- ciété 2.
1. Il est dit dans les Mémoires de Maintenon que'Racine, voyant le mau- Aais succès d'Esther dans le public, «'écria: Pourquoi m'y suis-je exposé? ^pourquoi ni'a-t-on détourné de me faire chartreux? Mille louis le conso- lèrent.
1° Il est faux qviEsther fût alors mal reçue.
2" Il est faux et impossible que Ra- cine ait dit qu'on l'avait empêché alors de se faire chartreux, puisque sa femme vivait. L'auteur, qui a tout écrit au hasard et tout confondu, de- vait consulter les Mémoires sur la vie de Jean Racine, par Louis Racine, sou fils; il y aurait vu que Jean Racine voulait se faire chartreux avant son mariage.
3° Il est faux que le roi lui eût donné ^lors mille louis. Cette fausseté est encore prouvée par les mêmes Mé- moires. Le roi lui fit jjrésent d'une charge de gentilhomme ordinaire de sa chambre en 1690, après la repré- sentation d'Athalie à Versailles. Ces minuties acquièrent, quelque impor- tance quand il s'agit d'un aussi grand homme que Racine. Les fausses anec- dotes sur ceux qui illustrèrent le beau siècle de Louis XIV sont répétées dans tant de livres ridicules, et ces livres sont en si grand nombre, tant de lecteurs oisifs et mal instruits pren- nent ces contes pour des vérités, qu'on ne peut trop les prémunir contre tous ces mensonges. Et si l'on dénient sou- vent l'auteur des Mémoires de Main- tenon, c'est quejamais auteur n'a plus menti que lui. [v.]
2. Comment le marquis de la Faro peut-il dire dans ses Mémoires que, depuis la mort de Madame, ce ne fut que jeu, confusion et impolitesse? On. jouait beaucoup dans les voyages de Marly et de Fontainebleau, maisja- 19 326 SIECLE DE LOUIS XIV Aucun de ceux qui ont trop censuré Louis XIY ne peut disconvenir qu'il ne fût, jusqu'à la journée d'Hochstedt, le seul puissant, le seul maguiiique, le seul grand presque en tout genre. Car, quoiqu'il y eût des héros, comme Jean So- bieski, et des rois de Suède, qui effaçassent en lui le guer- rier, personne n'effaça le monarque. Il faut avouer encore qu'il soutint ses malheurs, et qu'il les répara. Il a eu des dé- fauts, il a fait de grandes fautes; mais ceux qui le condam- nent 1 auraienl-ils égalé s'ils avaient été à sa place?
La duchesse de Bourgogne croissait en grâces et en mérites. Les éloges qu'on donnait à sa sœur en Espagne lui inspirè- rent une émulation qui redoubla en elle le talent de plaire. Ce n'était pas une beauté parfaite; mais elle avait le regard tel que son fils, un grand air, une taille noble. Ces avantages étaient embellis par son esprit, et plus encore par l'envie extrême de mériter les suffrages de tout le monde. Elle était, comme Henriette d'Angleterre, l'idole et le modèle de la cour, avec un plus haut rang: elle touchait au trône: la France attendait du duc de Bourgogne un gouvernement tel que les sages de l'antiquité en imaginèrent, mais dont l'austérité se- rait tempérée par les grâces de cette princesse, plus faites encore pour être senties que la philosophie de son époux. Le monde sait comme toutes ces espérances furent trompées^. Ce fut le sort de Louis XIY de voir périr en France toute sa famille par des morts prématurées: sa femme à quarante- cinq ans, son fils unique à cinquante; et un au après que nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit-fils le Dauphin, duc de Bourgogne, la Dauphiuc sa femme, leur fils aîné le mais chez madame de Maintenon; et 1. La mort du la duchesse de Bourla cour fut en tout temps le modèle gogue causa au roi la plus vive dou- (le la plus parfaite politesse. La du- leur, qui fut — dit Saiut-Simon, peu ohesse d'Orléans. alors duchesse de bienveillant en général pour le graud Chartres, la princesse de Conti. ma- roi, — la seule véritable quil eut jadame la Duchesse, démentaient bien mais de sa vie.
ce que le marquis delà Fare avance. Duclos raconte dans ses Mémoires Cet homme, qui daus le commerce sur le rlgnc de Louis XIV et la régence, était de la plus grande indulgence, quaprès la mort de la duchesse le rui n'a presque écrit qu'une satire. Il était et madajue de Maintenon, visitant ses mécontent du gouvernement: il pas- lettres, trouvèrent des preuves qu'elle sait sa vie dans une société qui se mandait au duc de Savoie, son père, faisait uumérite de condamner la cour, tous les secrets de la cour de France, et cette société fit dun homme très et que le roi ne put^s'emijècher des'»'-- aimable un historien quelquefois in- crier: « La petite coquine nous tromjuste. [v.J pait. » CHAPITRE XXVII 327 duc do Bretagne, portes à Suiiit-Denis au même tombeau, au mois d'avril 1712; tandis que le dernier de leurs enfants, monté depuis sur le trône, était dans son berceau aux portes de la mort. Le duc de Berri, frère du duc de Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille, dans le même temps, passa du berceau au cercueil.
Ce temps de désolation laissa dans les cœurs une impres- sion si profonde, que, dans la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes. Le plus à plaindre de tous les hommes, au milieu de tant de morts précipitées, était celui qui sem- blait devoir hériter bientôt du royaume.