Un officier général, homme un peu brusque, et qui n'avait pas adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras dans une action, et se plaignait au roi, qui l'avait pourtant récompensé autant qu'on peut le faire pour un bras cassé: « Je voudrais avoir perdu aussi l'autre, dit-il, et ne plus servir Votre Majesté. — J'en serais bien fâché pour vous et pour moi, » lui répondit le roi; et ce discours fut suivi d'une grâce qu'il lui accorda. Il était si éloigné de dire des choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bou- che d'un prince, qu'il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus douces railleries; tandis que des parti- culiers en font tous les jours de si cruelles et de si funestes.
Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux impromptus, aux chansons agréables; et quelquefois même il faisait srr-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient ei\ vogue, comme celle-ci: Chez mon cadet de frère, Le chancelier Serrant iS'est pas trop nécessaire; Et le sage Boifranc Est celui qui sait plaire.
Et celte autre qu'il fit en congédiant un jour le conseil: Le conseil à ses yeux a beau se présenter, Sitôt qu'il voit sa chienne, il quitte tout pour elle; Rien ne peut l'arrêter Quand la chasse l'appelle.
Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les agré- ments de l'esprit faisaient un des plaisirs de sa cour, qu'il entrait dans ces plaisirs, et qu'il savait dans le particulier A-ivre en homme, aussi bien que représenter en monarque sur le théâtre du monde.
Sa lettre à l'archevêque de Reims i, au sujet du marquis de Barbesieux, quoique écrite d'un style extrêmement négligé, fait plus d'honneur à son caractère que les pensées les plus 1. L'archevêque de Reims, le Tellier, frère de Louvois et oncla do Bar- besieux.
340 SIECLE DE LOUIS XIV ingénieuses n'en auraient fait à son esprit. Il avait donné à ce jeune homme la place de secrétaire d'État de la guerre, qu'a- vait eue le marquis de Louvois son père. Bientôt, mécontent de la conduite de son nouveau secrétaire d'Etat, il veut le corri- ger sans le trop mortifier. Dans celte vue, il s'adresse à son oncle, l'archevêque de Reims; il le prie d'avertir son neveu. C'est un maître instruit de tout, c'est un père qui parle.
« Je sais, dit-il, ce que je dois à la mémoire de M. de Lou- vois; mais si votre neveu ne change de conduite, je serai forcé de prendre un parti. J'en serai fâché; mais il en faudra prendre un. Il a des talents; mais il n'en fait pas un bon usage. Il donne trop souvent à souper aux princes, au lieu de travailler; il néglige les affaires pour ses plaisirs; il fait attendre trop longtemps les officiers dans son antichambre; il leur parle avec hauteur, et quelquefois avec dureté. » Voilà ce que ma mémoire me fournit de cette lettre, que j'ai vue autrefois en original. Elle fait bien voir que Louis XIV n'était pas gouverné par ses ministres, comme on l'a cru, et qu'il savait gouverner ses ministres.
Il aimait les louanges, et il est à souhaiter qu'un roi les aime, parce qu'alors il s'efforce de les mériter. Mais Louis XIV ne les recevait pas toujours, quand elles étaient trop fortes. Lorsque notre Académie, qui lui rendait toujours compte des sujets qu'elle proposait pour ses prix, lui fit voir celui-ci ■ Quelle est de toutes les vertus du roi celle qui mérite la pré- férence? le roi rougit, et ne voulut pas qu'un tel sujet fût traité. Il souffrit les prologues de Quinault; mais c'était dans les beaux jours de sa gloire, dans le temps où l'ivresse de la nation excusait la sienne. Virgile et Horace par reconnais- sance, et Ovide par une indigne faiblesse, prodiguèrent à Au- guste des éloges plus forls, et, si on songe aux proscriptions, bien moins mérités.
Si Corneille avait dit, dans la chambre du cardinal de Riche- lieu, à quelqu'un des courtisans: « Dites à M. le cardinal que je me connais mieux en vers que lui, » jamais ce ministre ne lui eût pardonné: c'est pourtant ce que Despréaux dit tout haut du roi dans une dispute qui s'éleva sur quelques vers que le roi trouvait bons, et que Despréaux condamnait. lia raison, dit le roi, il s'y connaît mieux que moi.
Le duc de V^endôme avait auprès de lui Villiers, un de ces hommes de plaisir qui se font un mérite d'une liberté cynique. Il le logeait à Versailles dans son appartement. On l'appelait CHAPITRE XXVIII 341 communément Yillicrs-Yendùmo. Cet homme condamnait hau- tement tous les goûts de Louis XIV, en musique, en peinture, en architecture, en jardins. Le roi planlait-il un bosquet, meublait-il un appartement, construisait-il une fontaine, Yil- liers trouvait tout mal entendu, et s'exprimait en termes peu mesurés. « Il est étrange, disait le roi, que Yillicrs ait choisi ma maison pour venir s'y moquer de tout ce que je fais. » L'ayant rencontré un jour dans les jardins: « lié bien! lui dit- il en lui montrant un de ses nouveaux ouvrages, cela n'a donc pas le bonheur de vous plaire? — Non, répondit Yilliers. — Cependant, reprit le roi, il y a bien des gens qui n'en sont pas si mécontents. — Cela peut être, repartit Yilliers; cha- cun a son avis. » Le roi, en riant, répondit: « On ne peut pas plaire à tout le monde. » Un jour Louis XIV jouant au trictrac, il y eut un coup dou- teux. On disputait; les courtisans demeuraient dans le silence. Le comte de Gramont arrive. « Jugez-nous, lui dit le roi. — Sire, c'est vous qui avez tort, dit le comte. — Et comment pouvez-vous me donner le tort avant de savoir ce dont il s'a- git? — Eh! sire, ne voyez-vous pas que, pour peu que la chose eût été seulement douteuse, tous ces messieurs vous auraient donné gain de cause? » Le duc d'Antini se distingua dans ce siècle par un art sin- gulier, non pas de dire des choses flatteuses, mais d'en faire. Le roi va coucher à Petit-Bourg; il y critique une grande allée d'arbres qui cachait la vue de la rivière. Le duc d'Antin la fait abattre pendant la nuit. Le roi, à son réveil, est étonné- de ne plus voir ces arbres qu'il avait condamnés. C'est parce que Votre Majesté les a condamnés quelle ne les voit plus, répond le duc.
Nous avons aussi rapporté ailleurs que le même homme- ayant remarqué qu'un bois assez grand, au bout du canal de Fontainebleau, déplaisait au roi, prit le moment d'une prome- nade; et, tout étant préparé, il se fit donner un ordre de cou- per ce bois, et on le vit dans l'instant abattu tout entier. Ces traits sont d'un courtisan ingénieux, et non pas d'un flatteur.
On a accusé Louis XIY d'un orgueil insupportable, parce que la base de sa statue, à la place des Victoires, est entou- rée d'esclaves enchaînés. Mais ce n'est point lui qui fit ériger 1. Louis-Antoino do Pardaillnn de d'Antin, fds de M. et de madame de- Gontrin, connu sous le nom de duc MoBtespan.
c42 SIECLE DE LOUIS XIV cette statue, ni celle qu'on voit à la place de Vendôme. Celle de la place des Victoires est le monument de la grandeur <ràme et de la reconnaissance du premier maréchal de la Feuillade pour son souveraine II y dépensa cinq cent mille livres, qui font près d'un million aujourd'hui; et la ville en tijouta autant pour rendre la place régulière. Il paraît qu'on a eu également tort d'imputer à Louis XIV le faste de celte- statue, et de ne voir que de la vanité et de la flatterie dans la magnanimité du maréchal.
On ne parlait que de ces quatre esclaves; mais ils figurent ■des vices domptés, aussi bien que des nations vaincues; le duel aboli, l'hérésie détruite: les inscriptions le témoignent assez. Elles célèbrent aussi la jonction des mers, la paix de Ximègue; elles parlent de bienfaits plus que d'exploits guer- riers. D'ailleurs c'est un ancien usage des sculpteurs, démet- tre des esclaves aux pieds des statues des rois: il vaudrait mieux y représenter des citoyens libres et heureux. Mais en- fin on voit des esclaves aux pieds du clément Henri IV et de Louis XIII, à Pai'is; on en voit à Livourne sous la statue do Ferdinand de ^Médicis, qui n'enchaîna assurément aucune nation; on en voit à Berlin sous la statue d'un électeur qui repoussa les Suédois, mais qui ne fit point de conquêtes.
Les voisins de la France, et les Français eux-mêmes, ont rendu très injustement Louis XIV responsable de cet usage. L'inscription Vù'O immortali, A l'homme immortel, a été trai- tée d'idolâtrie; comme si ce mot signifiait autre chose que l'immortalité de sa gloire. L'inscription de Viviani, à sa mai- son de Florence,.^des a deo datœ. Maison donnée par un dieu, serait bien plus idolâtre: elle n'est pourtant qu'une al- lusion au surnom de Dieu-donné^ et au vers de Virgile, deus nobis luec otia fecit [KcL, I, v. 6|.
A l'égard de la statue de la place de Vendôme, c'est la ville qui l'a érigée. Les inscriptions latines qui remplissent les quatre faces de la base sont des flatteries plus grossières que celles de la place des Victoires. On y lit que Louis XIV ne prit jamais les armes que malgré lui. Il démentit bien solen- nellement cette adulation, au lit de la mort, par des paroles dont on se souviendra plus longtemps que de ces inscrip- 1. La statue que l'on voit aujourd'hui dant la Révolution, ainsi que la statue est due au sculpteur liosio et date du de la place Vendôme, et on a traus- régnc de Louis XVIII. Celle qu'avait porté les esclaves enchaînés aux In- élevée la Feuillade a été détruite peu- valides.
CHAPITRE XXVIII 343 CHAPITRE XXVIII 343 lions ignorées de lui, et qui ne sont que l'ouvrage de la bas- sesse de quelques gens de lettres.
Le roi avait destiné les bâtiments de cette place pour sa bibliothèque publique. La place était plus vaste; elle avait d'abord trois faces, qui étaient celles d'un palais immense, dont les murs étaient déjà élevés, lorsque le malheur des temps, en 1701, força la ville de bâtir des maisons de particu- liers sur les ruines de ce palais commencé. Ainsi le Louvre n'a point été fini; ainsi la fontaine et l'obélisque que Colbert voulait faire élever vis-à-vis le portail de Perrault n'ont paru que dans les dessins; ainsi le beau portail de Saint-Gervais est demeuré offusqué ^; et la plupart des monuments de Pa- ris laissent des regrets.
La nation désirait que Louis XIV eût préféré son Louvre et sa capitale au palais de Versailles-, que le duc de Créqui appelait un favori sans mérite. La postérité admire avec re- connaisspnce ce qu'on a fait de grand pour le public; mais la critique se joint à l'admiration, quand on voit ce que Louis XIV a fait de superbe et de défectueux pour sa mai- son de campagne.
Il résulte de tout ce qu'on vient de rapporter, que ce mo- narque aimait en tout la grandeur et la gloire. Un prince qui, ayant fait d'aussi grandes choses que lui, serait encore simple et modeste, serait le premier des rois, et Louis XIV le se- cond.
S'il se repentit en mourant d'avoir entrepris légèrement des guerres, il faut convenir qu'il ne jugeait pas par les évé- nements: car de toutes ces guerres la plus juste et la plus indispensable, celle de 1701, fut la seule malheureuse.
Tant de détails pourraient rebuter un philosophe; mais la curiosité, cette faiblesse si commune aux hommes, cesse pres- que d'en être une, quand elle a pour objet des temps et des hommes qui attirent les regards de la postérité.
1. Il est aujourd'hui démasqué. C'est sailles: « Louis XIV se plut à tyran- l'œuvre de Jacques Debrosse. uiser la nature, à la dompter à force 344 SIECLE DE LOUIS XIV CHAPITRE XXIX GOUVERNEMENT INTERIEUR. JUSTICE. COMMERCE.
POLICE. LOIS. DISCIPLINE MILITAIRE. MA- RINE, ETC.
On doit cette justice aux hommes publics qui ont fait du bien à leur siècle, de regarder le point dont il sont partis, pour mieux voir les changements qu'ils ont faits dans leur pa- trie, La postérité leur doit une éternelle reconnaissance des exemples qu'ils ont donnés, lors même qu'ils sont surpassés. Cette juste gloire est leur unique récompense. Il est certain que l'amour de cette gloire anima Louis XIV, lorsque, com- mençant à gouverner par lui-même, il voulut réformer son royaume, embellir sa cour et perfectionner les arts.
Xon seulement il s'imposa la loi de travailler régulièrement avec chacun de ses ministres, mais tout homme connu pouvait obtenir de lui une audience particulière, et tout citoyen avait la liberté de lui présenter des requêtes et des projets ^ Les placets étaient reçus d'abord par un maître des requêtes qui les rendait apostilles; ils furent dans la suite renvoyés aux bureaux des ministres. Les projets étaient examinés dans le conseil quand ils méritaient de l'être; et leurs auteurs furent admis plus d'une fois à discuter leurs propositions avec les ministres, en présence du roi. Ainsi on vit entre le trône et la nation une correspondance qui subsista, malgré le pouvoir absolu.
Louis XIY se forma et s'accoutuma lui-même au travail; et ce travail était d'autant plus pénible qu'il était nouveau pour lui, et que la séduction des plaisirs pouvait aisément le dis- traire. Il écrivit les premières dépêches à ses ambassadeurs. Les lettres les plus importantes furent souvent depuis minu- tées de sa main; et il n'y en eut aucune écrite en son nom qu'il ne se fît lire.
1. n La liberté de présenter dos re- ses Mémoires (année 1711), la liberté quêtes et des projets. » « Je donnai de s'adresser à moi, à toute heure, de à tous mes sujets, dit Louis XIV dans vive voix et par placets. « CHAPITRE XXIX 345 A peine Colbert, après la chute de P'ouquet, eut-il rétabli l'ordre dans les finances, que le roi remit aux peuples tout ce qui était dû d'impôts depuis 1647 jusqu'en 1656, et surtout trois millions de tailles. On abolit pour cinq cent mille écus par an de droits onéreux. Ainsi l'abbé de Choisi parait ou bien mal instruit ou bien injuste, quand il dit qu'on ne dimi- nua point la recette. Il est certain qu'elle fut diminuée par ces remises, et augmentée par le bon ordre.
Les soins du premier président de Bellièvre, aidés des li- béralités de la duchesse d'Aiguillon, de plusieurs citoyens, avaient établi Ihôpital général. Le roi l'augmenta, et en fit élever dans toutes les villes principales du royaume.
Les grands chemins, jusqu'alors impraticables, ne furent plus négligés, et peu à peu devinrent ce qu'ils sont aujour- d'hui sous Louis XV, l'admiration des étrangers. De quelque côté qu'on sorte de Paris, on voyage à présent environ cin- quante à soixante lieues, à quelques endroits près, dans des iillées fermes, bordées d'arbres. Les chemins construits par les anciens Romains étaient plus durables, mais non pas si spacieux et si beaux.
Le génie de Colbert se tourna principalement vers le com- merce, qui était faiblement cultivé, et dont les grands prin- cipes n'étaient pas connus. Les Anglais, et encore plus les Hollandais, faisaient par leurs vaisseaux presque tout le com- merce de la France. Les Hollandais surtout chargeaient dans nos ports les denrées, et les distribuaient dans l'Europe. Le roi commença dès 1662 à exempter ses sujets d'une imposition nommée le droit de fret, que payaient tous les vaisseaux étrangers; et il donna aux Français toutes les facilités de transporter eux-mêmes leurs marchandises à moins de frais. Alors le commerce maritime naquit. Le conseil de commerce, qui subsiste aujourd'hui, fut établi; et le roi y présidait tous les quinze jours.
Les ports de Dunkerque et de Marseille furent déclarés francs; et bientôt cet avantage attira le commerce du Levant à Marseille, et celui du Xoi^d à Dunkerque.
On forma une compagnie des Indes occidentales^ en 1664, et celle des grandes Indes fut établie la même année. Avant 1. Par lettres patentes du 28 mai 1664, équinoxiale de rOrénoque au fleuve le roi accorda à cette compagnie les des Amazones, le Canada, le commerce Antilles, l'ile de Cayenne, la France des cotes occidentales de lAfrique.
346 SIECLE DE LOUIS XIV ce temps il fallait que le luxe de la France fût tributaire de l'industrie hollandaise. Les partisans de l'ancienne économie^ timide, ignorante et resserrée, déclamèrent en vain contre un commerce dans lequel on échange sans cesse de l'argent qui ne périrait pas, contre des effets qui se consoiument. Ils ne faisaient pas réflexion que ces marchandises de l'Inde^ devenues nécessaires, auraient été payées plus chèrement à l'étranger. Il est vrai qu'on porte aux Indes orientales plus d'espèces qu'on n'en relire, et que par là l'Europe s'appau- Arit. Mais ces espèces viennent du Pérou et du Mexique; elles sont le prix de nos denrées portées à Cadix; et il reste plus de cet argent en France que les Indes orientales n'en absorbent.
Le roi donna plus de six millions de notre monnaie d'au- jourd'hui à la compagnie. Il invita les personnes riches à s'y intéresser. Les reines, les princes et toute la cour fournirent deux millions numéraires de ce temps -là. Les cours supé- rieures donnèrent douze cent mille livres; les financiers, deux millions; le corps des marchands, six cent cinquante mille livres. Toute la nation secondait son maître.
Cette compagnie a toujours subsisté. Car, encore que les Hollandais eussent pris Pondichéri en 1694, et que le com- merce des Indes languît depuis ce temps, il reprit une force nouvelle sous la régence du duc d'Orléans. Pondichéri devint alors la rivale de Batavia; et celte compagnie des Indes, fondée avec des peines extrêmes par le grand Colbert, repro- duite de nos jours par des secousses singulières, fut pendant <;[uelques années une des plus grandes ressources du royaume. Le roi forma encore une compagnie du Nord en 1669: il y mit des fonds comme dans celle des Indes. Il parut bien alors que le commerce ne déroge pas, puisque les plus grandes maisons s'intéressaient à ces établissements, à l'exemple du monarque.
La compagnie des Indes occidentales ne fut pas moins en- couragée que les autres: le roi fournit le dixième de tous le^ fonds.
Il donna trente francs par tonneau ^ d'exportation, et qua- rante d'importation. Tous ceux qui firent construire des vais- seaux dans les ports du royaume reçurent cinq livres pour chaque tonneau que leur navire pouvait contenir.
1. Le tonneau représente un poids de 1,000 kilogrammes.
CHAPITRE XXIX 347 On ne peut encore trop s'étonner que l'abbé de Choisi ait censuré ces établissements dans ses Mémoires, qu'il faut lire avec défiance 1. Xous sentons aujourd'hui tout ce que le mi- nistre Colbert fit pour le bien du royaume; mais alors on ne le sentait pas: il travaillait pour des ingrats. On lui sut à Paris beaucoup plus mauvais gré de la suppression de quelques rentes sur Thùtel de ville acquises à vil prix depuis 1656, et (lu décri où tombèrent les billets de l'épargne prodigués sous le précédent ministère, qu'on ne fut sensible au bien général qu'il faisait. Il y avait plus de bourgeois que de citoyens. Peu de personnes portaient leurs vues sur l'avantage public. Oa sait combien l'intérêt particulier fascine les yeux et rétré- cit l'esprit; je ne dis pas seulement l'intérêt d'un commer- çant, mais d'une compagnie, mais d'une ville. La réponse gros- sière d'un marchand, nommé Hazon, qui, consulté par ce mi- nistre, lui dit: Vous avez trouvé la voiture renversée d'un côté, et vous l'avez renversée de l'autre, était encore citée avec com- j)laisance aans ma jeunesse; et cette anecdote se retrouve dans Moréri. Il a fallu que l'esprit philosophique, introduit fort tard en France, ait réformé les préjugés du peuple, pour <(u'on rendit enfin une justice entière à la mémoire de ce grand homme. Il avait la même exactitude que le duc de Sulli, et des vues beaucoup plus étendues. L'un ne savait que ménager, l'autre savait faire de grands établissements. wSulli, depuis la paix de Yervins, n'eut d'autre embarras que celui de maintenir une économie exacte et sévère; et il fallut que Colbert trouvât des ressources promptes et immenses pour la guerre de 1667 et pour celle de 1672. Henri IV se- condait l'économie de Sulli: les magnificences de Louis XIV contrarièrent toujours le système de Colbert.
Cependant presque tout fut réparé ou créé de son temps. La réduction de l'intérêt au denier vingt ^ des emprunts du roi et des particuliers fut la preuve sensible, en 1665, d'une 1. L'abbé Castel de Saint-Pierre jamais ministre ne pi-it moins l'ombre s'exprime ainsi, p. 105 de son manus- pour le corps. C'est Icoutredire une crit, intitulé Annales politiques: Col- vérité reconnue de toute la France et bert, grand travailleur, en négligeant de l'Europe.
les compagnies de commerce maritime Cette note a été écrite au mois pour avoir, plus de soin des scietices d'août 1756. [v.J curieuses et des beaux-arts, prit l'ont' bre pour le corps. Mais Colbert fut si 2. « Au denier vingt, » c'est-à-dire loin de négliger le commerce mari- un denier pour vingt, ou cinq pour time, que ce lut lui seul qui l'établit: cent, en langage plus moderne.
348 SIECLE DE LOUIS XIV abondante circulation. Il voulait enrichir la France et la peu- pler. Les mariages dans les campagnes furent encouragés, par une exemption de tailles pendant cinq années pour ceux qui s'établiraient à l'âge de vingt ans; et tout père de famille qui avait dix enfants était exempt pour toute sa vie, parce qu'il donnait plus à l'Etat par le travail de ses enfants qu'il n'eiit pu donner en payant la taille. Ce règlement aurait du demeurer à jamais sans atteinte *.
Depuis l'an 1663 jusqu'en 1672, chaque année de ce minis- tère fut marquée par rétablissement de quelque manufacture. Les draps fins, quon tirait auparavant d'Angleterre, de Hol- lande, furent fabriqués dans Abbeville. Le roi avançait au manufacturier deux mille livres par chaque métier battant, outre des gratifications considérables. On compta, dans Tan- née 1669, quarante-quatre mille livres deux cents métiers en laine dans le royaume. Les manufactures de soie perfection- nées produisirent un commerce de plus de cinquante millions de ce temps -là; et non seulement l'avantage qu'on en tirait était beaucoup au-dessus de l'achat des soies nécessaires, mais la culture des mûriers mit les fabricants en état de se passer des soies étrangères pour la trame des étoffes.
On commença dès 1666 à faire d'aussi belles glaces qu'à Venise, qui en avait toujours fourni toute l'Europe; et bien- tôt on en fit dont la grandeur et la beauté n'ont pu jamais être imitées ailleurs. Les tapis de Turquie et de Perse furent sur- passés à la Savonnerie^. Les tapisseries de Flandre cédè- rent à celles des Gobelins. Le vaste enclos des Gobelins était rempli alors de plus de huit cents ouvriers; il y en avait trois cents qu'on y logeait; les meilleurs peintres dirigeaient l'ou- vrage, ou sur leurs propres dessins, ou sur ceux des anciens maîtres d'Italie. C'est dans cette enceinte des Gobelins qu'on fabriquait encore des ouvrages de rapport, espèce de mosaï- que admirable; et l'art de la marqueterie fut poussé à sa per- léction.
Outre» cette belle manufacture de tapisseries aux Gobelins. on en établit une autre à Beauvais. Le premier manufacturier eut six cents ouvriers dans cette ville; et le roi lui fit présent de soixante mille livres.
1. Aujourd'hui qu'on se plaint de la alors village à la porte de Paris. Cette dipopulatiou de la France, cette ré- manufacture est aujourd'hui (depuis llexion est encore de mise. l'anuée 1828) réunie à celle des Gobe- 2. Manufacture située à Chaillot, lins.
CHAPITRE XXIX 349 Seize ceuts filles furent occupées aux ouvrages de dentelles: on fit venir trente principales ouvrières de Venise, et deux cents de Flandre; et ou leur donna trente- six mille livres pour les encourager.
Les fabriques des draps de Sedan, celles des tapisseries d'Aubusson, dégénérées et tonabées, furent rétablies. Les ri- ches étoffes, où la soie se mêle avec l'or et l'argent, se fabri- quèrent à Lyon, à Tours, avec une industrie nouvelle.
On sait que le ministre acheta en Angleterre le secret de cette machine ingénieuse avec laquelle on fait les bas dix fois plus promptemcnt qu'à l'aiguille. Le fer-blanc, l'acier, la belle faïence, les cuirs maroquinés, qu'on avait toujours fait venir de loin, furent travaillés en France. Mais des calvinistes, qui avaient le secret du fer -blanc et de l'acier, emportèrent en 1686 ce secret avec eux, et firent partager cet avantage et beaucoup d'autres à des nations étrangères.
Le roi achetait tous les ans pour environ huit cent mille de nos livres de tous les ouvrages de goût qu'on fabriquait dans son royaume, et il en faisait des présents.
Il s'en fallait beaucoup que la ville de Paris fût ce qu'elle est aujourd'hui. Il n'y avait ni clarté, ni sûreté, ni propreté. Il fallut pourvoir à ce nettoiement continuel des rues, à cette illumination que cinq mille fanaux forment toutes les nuits, paver la ville tout entière, y construire deux nouveaux ports, rétablir les anciens, faire veiller une garde continuelle, à pied et à cheval, pour la sûreté des citoyens. Le roi se chargea de tout en affectant des fonds à ces dépenses nécessaires. Il créa en 1667 un magistrat uniquement pour veiller à la police *. La plupart des grandes villes de l'Europe ont à peine imité ces exemples longtemps après, et aucune ne les a égalés. Il n'y a point de ville pavée comme Paris; et Rome même n'est pas éclairée.
Tout commençait à tendre tellement à la perfection, que le second lieutenant de police qu'eut Paris acquit dans cette place une réputation qui le mit au rang de ceux qui ont fait honneur à ce siècle: aussi était-ce un homme capable de tout. Il fut depuis dans le ministère; et il eût été bon général d'armée. La place de lieutenant de police était au-dessous de sa naissance et de son mérite; et cependant cette place lui fit un bien plus 1. CeTut le lieutenant de police, qui Reynie et le marquis d'Argenson exer- travaillait directement avec le roi. La ocrent ces fonctions sous Louis XIV.
20 350 SIECLE DE LOUIS XIY grand nom que le ministère gène et passager quil obtint sur la fin de sa vie.
On doit observer ici que M. d'Argenson ne fut pas le seul, à beaucoup près, de l'ancienne chevalerie, qui eût exercé la ma<3-istrature. La France est presque l'unique pays de l'Eu- rope où l'ancienne noblesse ait pris souvent le parti de la robe. Presque tous les autres Etats, par un reste de barbarie gothique, ignorent encore qu'il y ait de la grandeur dans cette profession.
Le roi ne cessa de bâtir au Louvre, à Saint-Germain, ii Versailles, depuis 1661. Les particuliers, à son exemple, éle- vèrent dans Paris mille édifices superbes et commodes. Le nombre s'en est accru tellement que, depuis les environs du Palais-Royal et ceux de Saint-Sulpice, il se forma dans Paris deux villes nouvelles, fort supérieures à l'ancienne. Ce fut en ce temps -là qu'on inventa la commodité magnifique de ces carrosses ornés de glaces et suspendus par des ressorts; de sorte qu'un citoyen de Paris se promenait dans cette grande ville avec plus de luxe que les premiers triomphateurs ro- mains n'allaient autrefois au Capitole. Cet usage, qui a com- mencé dans Paris, fut bientôt reçu dans toute l'Europe; et, devenu commun, il n'est plus un luxe.