S'il y eut quelques séditions dans les provinces, ce ne fu- rent que de faibles émeutes populaires, aisément réprimées*. Les huguenots mêmes furent toujours tranquilles jusqu'au 1. Les séditions de Bordeaux et de la Bretagac en 16T5 furent assez sé- rieuses pour madame de Sévigné.
21 362 SIECLE DE LOUIS XIV temps où l'on démolit leurs temples. Eufin le roi parvint à faire d'une nation jusque-là turbulente un peuple paisible qui ne fut dangereux qu'aux ennemis, après l'avoir été à lui- même pendant plus de cent années. Les mœurs s'adoucirent sans faire tort au courage.
Les maisons que tous les seigneurs bâtirent ou achetèrent dans Paris, et leurs femmes qui y vécurent avec dignité, for- mèrent des écoles de politesse, qui retirèrent peu à peu les jeunes gens de cette vie de cabaret qui fut encore longtemps à la mode, et qui n'inspirait qu'une débauche hardie. Les mœurs tiennent à si peu de chose, que la coutume d'aller à cheval dans Paris entretenait une disposition aux querelles fréquentes, qui cessèrent quand cet usage fut aboli. La dé- cence, dont on fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société chez elles, rendit les esprits plus agréables; et la lecture les rendit à la longue plus solides. Les trahisons et les grands crimes, qui ne déshonorent point les hommes dans les temps de faction et de trouble, ne furent presque plus connus. Les horreurs des Brinvilliers et des Voisin 1 ne furent que des orages passagers, sous un ciel d'ailleurs serein; et il serait aussi déraisonnable de condam- ner une nation sur les crimes éclatants de quelques particu- liers, que de la canoniser pour la réforme de la Trappe 2.
Tous les différents états de la vie étaient auparavant re- connaissables par les défauts qui les caractérisaient. Les mi- litaires et les jeunes gens qui se destinaient à la profession des armes avaient une vivacité emportée; les gens de justice une gravité rebutante, à quoi ne contribuait pas peu l'usage d'aller toujours en robe, même à la cour. Il en était de même des universités et des médecins. Les marchands portaient encore de petites robes lorsqu'ils s'assemblaient et qu'ils allaient chez les ministres; et les plus grands commerçants étaient alors des hommes grossiers. Mais les maisons, les spectacles et les promenades publiques, où l'on commençait à se rassembler pour goûter une vie plus douce, rendirent peu à peu l'extérieur de tous les citoyens presque semblable. On s'aperçoit aujourd'hui, jusque dans le fond d'une boutique, que la politesse a gagné toutes les conditions. Les provinces se sont ressenties avec le temps de tous ces changements.
1. Célùl)res empoisonneuses. Morlagnc, en Xonuandio, fut réformée 2. La Trappe, abbaye voisine de eu ICG'i par le Bouthilier de Rancé.
CHAPITRE XXIX 363 On est paiYCUu enfin à ne plus mettre le luxe que dans le goût et dans la commodité. La foule de pages et de domesti- ques de livrée a disparu, pour mettre plus d'aisance dans l'intérieur des maisons. On a laissé la vaine pompe et le faste extérieur aux nations chez lesquelles on ne sait encore que se montrer en public, et où l'on ignore l'art de vivre.
L'extrême facilité introduite dans le commerce du monde, l'affabilité, la simplicité, la culture de l'esprit, ont fait de Paris une ville qui, pour la douceur de la vie, l'emporte probable- ment de beaucoup sur Rome et sur Athènes dans le temps de leur splendeur.
Cette foule de secours toujours prompts, toujours ouverts pour toutes les sciences, pour tous les arts, les goûts et les besoins; tant d'utilités solides réunies avec tant de choses agréables jointes à cette franchise particulière aux Parisiens, tout cela engage un grand nombre d'étrangers à voyager ou à faire leur séjour dans cette patrie de la société^. Si quelques natifs en sortent, ce sont ceux qui, appelés ailleurs par leurs talents, sont un témoignage honorable à leur pays; ou c'est le rebut de la nation, qui essaye de profiler de la considéra- lion qu'elle inspire; ou enfin ce sont des officiers mécontents du ministère, des accusés qui ont échappé aux formes rigou- reuses d'une justice quelquefois mal administrée; et c'est ce qui arrive dans tous les pays de la terre.
On s'est plaint de ne plus voir à la cour autant de hauteur dans les esprits qu'autrefois. Il n'y a plus en effet de petits tyrans, comme du temps de la Fronde, et sous Louis XIII, et dans les siècles précédents. Mais la véritable grandeur s'est retrouvée dans cette foule de noblesse, si longtemps avilie à servir auparavant des sujets trop puissants. On voit des gen- tilshommes, des citoyens, qui se seraient crus honorés autre- fois d'être domestiques de ces seigneurs, devenus leurs égaux et très souvent leurs supérieurs dans le service militaire; et J)lus le service en tout genre prévaut sur les titres, plus un Etat est florissant.
On a comparé le siècle de Louis XIY à celui d'Auguste. Ce n'est pas que la puissance et les événements personnels soient comparables. Piome et Auguste étaient dix fois plus considé- rables dans le monde que Louis XIY et Paris. Mais il faut se 1. « Cette patrie de la société, » expression aussi juste qu'originale, et qui n'a pas cucore cessé d'être vraie.
SIECLE DE LOUIS XIY souvenir qu'Athènes a été égale à l'empire romain dans toutes les choses qui ne tirent pas leur prix de la force et de la puis- sance. Il faut encore songer que s'il n'y a rien aujourd'hui dans le monde tel que l'ancienne Rome et qu'Auguste, cepen- dant toute l'Europe ensemble est très supérieure à tout l'em- pire romain. Il n'y avait du temps d'Auguste qu'une seule nation, et il y en a aujourd'hui plusieurs, policées, guerrières, éclairées, qui possèdent des arts que les Grecs et les Romains ignorèrent; et de ces nations il n'y en a aucune qui ait eu plus d'éclat en tout genre, depuis environ un siècle, que la nation formée en quelque sorte par Louis XIY.
CHAPITRE XXX FINANCES ET REGLEMENTS.
Si l'on compare l'administration de Colbert à toutes les ad- ministrations précédentes, la postérité chérira cet homme, dont le peuple insensé voulut déchirer le corps après sa mort. Les Français lui doivent certainement leur industrie et leur commerce, et par conséquent cette opulence dont les sources diminuent quelquefois dans la guerre, mais qui se rouvrent toujours avec abondance dans la paix*. Cependant, en 1702, 1. « Tel est le sol, le terroir, la situa- tion de la France, l'intelligence, lin- dustrie, la vivacité de ses habitants; elle a si peu besoin de productions des autres pays et les autres pays ont tant de besoins réels ou imaginaires de se fournir de ce qu'elle produit, que, lorsqu'elle n'est pas en guerre avec tous ses voisins, que son repos inté- rieur est assuré, et que l'administra- tion de son gouvernement est un peu supportable, elle ne saurait manquer de s'enrichir aux dépens de ceux qui commercent avec elle et de ceux même qui ne commercent point directement. Ses colilichets, ses modes, les folies et les extravagances de son luxe coil- taient à lAngleterre vers le temps dont nous parlons approchant 800,000 livres sterling par an, et aux autres nations à proportion. Colbert sut tirer tout le parti possible de ces circons- tances avantageuses, et en même temps qu'il remplissait l'éponge de la nation, il apprenait à ses successeurs à la presser, secret qu'il se repentit, dit- on, d'avoir découvert, quand il vit les sommes immenses qu'absorbait con- tinuellement le goût insatiable de son maître pour la magnificence. » (Bo- Li.NGBUOKE, lettre I""».)
CHAPITRE XXX 365 CHAPITRE XXX 365 on avait encore l'ingratitude de rejeter sur Colbert la langueur qui commençait à se faire sentir dans les nerfs de l'Etat. Un Bois-Guillebert, lieutenant général au bailliage de Rouen, fit imprimer dans ce temps-là le Détail de la France, en deux petits volumes, et prétendit que tout avait été en décadence depuis 1660^. C'était précisément le contraire. La France n'a- vait jamais été si florissante que depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu'à la guerre de 1689; et, même dans cette guerre, le corps de l'État, commençant à être malade, se soutint par la vigueur que Colbert avait répandue dans tous ses membres. L'auteur du Détail prétendit que depuis 1660 les biens-fonds du royaume avaient diminué de quinze cents millions. Rien n'était ni plus faux ni moins vraisemblable. Cependant ses arguments captieux persuadèrent ce paradoxe ridicule à ceux qui voulurent être persuadés. C'est ainsi qu'en Angleterre, dans les temps les plus florissants, on voit cent papiers pu- blics qui démontrent que l'Etat est ruiné.
Il était plus aisé en France qu'ailleurs de décrier le minis- tère des finances dans l'esprit des peuples. Ce ministère est le plus odieux, parce que les impôts le sont toujours: il ré- gnait d'ailleurs en général dans la finance autant de préjugés et d'ignorance que dans la philosophie.
On s'est instruit si tard, que de nos jours môme on a en- tendu, en 1718, le parlement en corps dire au duc d'Orléans que la valeur intrinsèque du marc d'argent est de vingt-cinq livres; comme s'il y avait une autre valeur réelle intrinsèque que celle du poids et du titre; et le duc d'Orléans, tout éclairé qu'il était, ne le fut pas assez pour relever cette méprise du parlement.
Colbert arriva au maniement des finances avec de la science et du génie. Il commença, comme le duc de Sully, par arrêter les abus et les pillages, qui étaient énormes 2. La recette fut 1. Voltaire parle de Bois-Guillebcrt homme, ('tait l'ami de Yaiiban. Ilmouavec un dédain qui n'est qu'en partie rut en 1714.11 avait publié son ouvrage justifié par l'ouvrage dont il donne le en 1697.
titre. Si Bois-Gnillebert y a le tort 2. Colbert est le premier ministre d'attaquer certaines parties de l'ad- qui mit un ordre rigoureux dans les ministration de Colbert, dont il ne finances. II chercha à équilibrer les comprend pas la haute portée, il a recettes et les dépenses. Ne pouvant le mérite d'avoir proposé l'établis- étendre l'impôt direct, la taille, à tousement d'une taille qui eût frappé tes les classes, il s'ellbrça de l'alléger tous les revenus et toutes les fortu- dans l'intérêt delà bourgeoisie qui le nés. Bois-Guillebert, parfait honnête payait, en créant ou en augmentant 366 SIECLE DE LOUIS XIV simplifiée autant qu'il était possible; et, par une économie qui tient du prodige, il augmenta le trésor du roi eu diminuant les tailles. On voit, par l'édit mémorable de 1664, qu'il y avait tous les ans un million de ce temps-là destiné à l'en- couragement des manufactures et du commerce maritime. Il négligea si peu les campagnes, abandonnées jusqu'à lui à la rapacité des traitants, que des négociants anglais s'étant adressés à M. Colbert de Croissi, son frère, ambassadeur à Londres, pour fournir en France des bestiaux d'Irlande et des salaisons pour les colonies, en 1667, le contrôleur général répondit que depuis quatre ans on en avait à revendre aux étrangers.
Pour j^arvenir à cette heureuse administration, il avait fallu une chambre de justice, et de grandes réformes. Il fut obligé de retrancher huit millions et plus de rentes sur la ville, ac- quises à vil prix, que l'on remboursa sur le pied de l'achat. Ces divers changements exigèrent des édits. Le parlement était en possession de les vérifier depuis François î*^^. Il fut proposé de les enregistrer seulement à la chambre des comp- tes, mais l'usage ancien prévalut. Le roi alla lui-même au parlement faire vérifier ses édits en 166i.
Il se souvenait toujours de la Fronde, de l'arrêt de pros- cription contre un cardinal, son premier ministre; des autres arrêts par lesquels on avait saisi les deniers royaux, pillé les meubles et l'argent des citoyens attachés à la couronne. Tous ces excès ayant commencé par des remontrances sur des édits concernant les revenus de l'État, il ordonna en 1667 que le parlement ne fît jamais de représentation que dans la hui- taine, après avoir enregistré avec obéissance. Cet édit fut encore renouvelé en 1673. Aussi dans tout le cours de son ad- ministration il n'essuya aucune remontrance d'aucune cour de judicature, excepté dans la fatale année de 1709, où le parle- ment de Paris représenta inutilement le tort que le ministre des finances faisait à l'État par la variation du prix de l'or et de l'argent.
Presque tous les citoyens ont été persuadés que si le par- lement s'était toujours borné à faire sentir au souverain, en les impôts indirects auxquels toutes de Croissi a tracé de Co'.bcrt dans les classes privilégiées, c'cst-à-dirc ses Mémoires.
la noblesse et le clergé, aussi bien Voir sur Colbert les travaux de quek" peuple et la bourgeoisie, étaient Pierre Clément, Chéruel, Henri Marassujcttis. Lire le portrait que Tabbé tin, etc.
CHAPITRE XXX 307 connaissance de cause, les malheurs et les besoins du peuple, les dangers des impôts, les périls encore plus grands de la vente de ces impôts à des traitants qui trompaient le roi et opprimaient le peuple, cet usage des remontrances aurait été une ressource sacrée de l'État, un frein à l'avidité des finan- ciers, et une leçon continuelle aux ministres. Mais les étran- ges abus d'un remède si salutaire avaient tellement irrité Louis XIV, qu'il ne vit que les abus, et proscrivit le remède. L'indignation qu'il conserva toujours dans son cœur fut por- tée si loin, qu'en 1669 (13 août) il alla encore lui-même au par- lement pour y révoquer les privilèges de noblesse qu'il avait accordés dans sa minorité, en 16'i'i, à toutes les cours supé- rieures.
I\Iais malgré cet édit, enregistré en présence du roi, l'u- sage a subsisté de laisser jouir de la noblesse tous ceux dont les pères ont exercé vingt ans une charge de judicature dans une cour supérieure, ou qui sont morts dans leurs emplois. En mortifiant ainsi une compagnie de magistrats, il voulut encourager la noblesse, qui défend la patrie, et les agricul- teurs, qui la nourrissent. Déjà par son édit de 1666 il avait accordé deux mille francs de pension, qui en font près de quatre aujourd'hui, à tout gentilhomme qui aurait eu douze enfants, et mille à qui en aurait eu dix. La moitié de cette gratification était assurée à tous les habitants des villes exemptes de tailles; et, parmi les taillables, tout père de fa- mille qui avait ou qui avait eu dix enfants était à l'abri de toute imposition.
Il est vrai que le ministre Colbert ne fît pas tout ce qu'il pouvait faire, encore moins ce qu'il voulait. Les hommes n'étaient pas alors assez éclairés; et dans un grand royaume il y a toujours de grands abus. La taille arbitraire, la multi- plicité des droits, les douanes de province à province, qui rendent une partie de la France étrangère à l'autre, et même ennemie, l'inégalité des mesures d'une ville à l'autre, vingt autres maladies du corps politique, ne purent être guéries.
La plus grande faute qu'on reproche à ce ministre est de n'avoir pas osé encourager l'exportation des blés*. Il y avait longtemps qu'on n'en portait plus à l'étranger. La culture avait été négligée dans les orages du ministère de Richelieu; 1. Colburt, de IGCO à 1C33, autorisa pcadant neuf aanées l'exportation des blés.
368 SIECLE DE LOUIS XIV elle le fut davantage dans les guerres civiles de la Fronde^ Une famine, en 1661, acheva la ruine des campagnes, ruine pourtant que la nature, secondée du travail, est toujours prête à réparer. Le parlement de Paris rendit dans cette année mal- heureuse un arrêt qui paraissait juste dans son principe, mais qui fut presque aussi funeste dans les conséquences que tous les arrêts arrachés à cette compagnie pendant la guerre ci- vile. Il fut défendu aux marchands, sous les peines les plus graves, de contracter aucune association pour ce commerce, et à tout particulier de faire un amas de grains. Ce qui était bon dans une disette passagère devenait pernicieux à la lon- gue, et décourageait tous les agriculteurs. Casser un tel ar- rêt dans un temps de crise et de préjugés, c'eût été soulever les peuples.
Le ministre n'eut d'autre ressource que d'acheter chère- ment chez les étrangers les mêmes blés que les Français leur avaient précédemment vendus dans les années d'abondance. Le peuple fut nourri, mais il en coûta beaucoup à l'Etat; et l'ordre que M. Colbert avait déjà remis dans les finances ren- dit cette perte légère.
La crainte de retomber dans la disette ferma nos ports à l'exportation du blé. Chaque intendant, dans sa province, se lit même un mérite de s'opposer au transport des grains dans la province voisine. On ne put dans les bonnes années ven- dre ses grains que par une requête au conseil. Cette fatale administration semblait excusable par l'expérience du passé. Tout le conseil craignait que le commerce du blé ne le forçât de racheter encore à grands frais des autres nations une den- rée si nécessaire, que l'intérêt et l'imprcvoyance des cultiva- teurs auraient vendue à vil prix.
Le laboureur alors, plus timide que le conseil, craignit de se ruiner à créer une denrée dont il ne pouvait espérer un grand profit; et les terres ne furent pas aussi bien cultivées qu'elles auraient dû l'être. Toutes les autres branches de l'ad- ministration étant florissantes empêchèrent Colbert de remé- dier au défaut de la principale.
C'est la seule tache de son ministère; elle est grande; mais ce qui l'excuse, ce qui prouve combien il est malaisé de détruire les préjugés dans l'administration française, et comme il est difficile de faire le bien, c'est que celte faute, sentie par tous les citoyens habiles, n'a été réparée par au- cun ministre pendant cent années entières, jusqu'à l'époque CHAPITRE XXX 369 mémorable de 176'i, où un contrôleur général plus éclairé a tiré la France d'une misère profonde, en rendant le commerce des grains libre avec des restrictions à peu près semblables à celles dont on use en Angleterre.
Colbert, pour fournir à la fois aux dépenses des guerres, des bâtiments et des plaisirs, fut obligé de rétablir, vers l'an 1672, ce qu'il avait voulu d'abord abolir pour jamais: impôts en partie, rentes, charges nouvelles, augmentations de gages; enfin ce qui soutient l'Etat quelque temps, et l'o- bère pour des siècles*.
Il fut emporté hors de ses mesures; car, par toutes les instructions qui restent de lui, on voit qu'il était persuadé que la richesse d'un pays ne consiste que dans le nombre des habitants, la culture des terres, le travail industrieux et le commerce: on voit que le roi, possédant très peu de do- maines particuliers, et n'étant que l'administrateur des biens de ses sujets, ne peut être véritablement riche que par des impôts aisés à percevoir, et également répartis.
Il craignait tellement de livrer l'Etat aux traitants, que, quelque temps après la dissolution de la chambre de justice qu'il avait fait ériger contre eux, il lit rendre un arrêt du conseil qui établissait la peine de mort contre ceux qui avan- ceraient de l'argent sur de nouveaux impôts. Il voulait, par cet arrêt comminatoire, qui ne fut jamais imprimé, effrayer la cupidité des gens d'affaires. Mais bientôt après il fut obligé de se servir d'eux, sans même révoquer l'arrêt: le roi pres- sait, et il fallait des moyens prompts.
Cette invention, apportée d'Italie en France par Catherine de Médicis, avait tellement corrompu le gouvernement par la faci- lité funeste qu'elle donne, qu'après avoir été supprimée dans les belles années de Henri lY, elle reparut dans tout le règne de Louis XIII, et infecta surtout les derniers temps de Louis XIV.
1. Louvois proposa le système des quel nous avons affaire, ses passions emprunts, que Colbert combattit de pour la représentation, pour les gran- toutes ses forces. Lamoignon ayant des entreprises, pour tout genre de fait prévaloir l'opinion de Louvois dépenses? Voilà donc la carrière ou- auprès de Louis XIV, Colbert indigné verte aux emprunts, par conséquent lui dit:« Vous triomphez, mais croyez- à des dépenses et à des impôts illi- vous avoir fait l'action d'un homme de mités! Vous venez d ouvrir une plaie bien? Croyez-vous que je ne susse que vos potits-lils ne verront pas re- pas, comme vous, qu'on trouverait de fermer; vous en répondrez à la nation l'argent à emprunter? Mais connais- et à la postérité. » sez-vous, comme moi, l'homme au- 370 SIECLE DE LOUIS XIY Enfîu Sulli enrichit l'Etat pai^ uue économie sage que se- condait un roi aussi parcimonieux que vaillant, un roi soldat à la tète de son armée, et père de famille avec son peuple. Colbert soutint l'Etat, malgré le luxe dun maître fastueux qui prodiguait tout pour rendre son règne éclatant.
On sait qu'après la mort de Colbert, lorsque le roi se pro- posa de mettre le Pelletier à la tête des finances, le Tellier lui dit: « Sire, il n'est pas propre à cet emploi. — Pourquoi? dit le roi. — Il n'a pas l'àme assez dure, dit le Tellier. — Mais vraiment, reprit le roi, je ne veux pas qu'on traite dure- ment mon peuple ^. » En effet, ce nouveau ministre était bon et juste; mais lorsqu'en 1688 on fut replongé dans la guerre, et qu'il fallut se soutenir contre la ligue d'Augsbourg, c'est-à- dire contre presque toute l'Europe, il se vit chargé d'un far- deau que Colbert avait trouvé trop lourd: le facile et mal- heureux expédient d'emprunter et de créer des rentes fut sa première ressource. Ensuite on voulut diminuer le luxe; ce qui, dans un royaume rempli de manufactures, est diminuer l'industrie et la circulation, et ce qui n'est convenable qu'à une nation qui paye son luxe à l'étranger.
Il fut ordonné que tous les meubles d'argent massif, qu'on voyait alors ea assez grand nombre chez les grands seigneurs, et qui étaient une preuve de l'abondance, seraient portés à la monnaie. Le roi donna l'exemple: il se priva de toutes ces tables d'argent, de ces candélabres, de ces grands canapés d'argent massif, et de tous ces autres meubles qui étaient des chefs-d'œuvre de ciselure des mains de Ballin, homme unique en son genre, et tous exécutés sur les dessins de le Brun. Ils avaient coûté dix millions; on en retira trois. Les meubles d'argent orfévri des particuliers produisirent trois autres mil- lions. La ressource était faible.
. On fit ensuite une de ces énormes fautes dont le ministère ne s'est corrigé que dans nos derniers temps: ce fut d'altérer les monnaies, de faire des refontes inégales, de donner aux «eus une valeur non proportionnée à celle des quarts. Il ar- riva que, les quarts étant plus forts et les écus plus faibles, tous les quarts furent portés dans le pays étranger; ils y furent frappés en écus, sur lesquels il y avait à gagner en les reversant en France. Il faut qu'un pays soit bien bon par lui- 1. Le Pelletier, ancien prévôt des marchands, conseiller d'État, mort CHAPITRE XXX 371 même, pour subsister encore avec force, après avoir essuyé si souvent de pareilles secousses. On n'était pas encore ins- truit: la finance était alors, comme la physique, une science de vaines conjectures. Les traitants étaient des charlatans qui trompaient le ministère; il en coûta quatre-vingts millions à l'État. Il faut vingt ans de peines pour réparer de pareilles brèches.
Vers les années 1691 et 1692, les finances de l'Etat paru- rent donc sensiblement dérangées. Ceux qui attribuaient l'af- faiblissement des sources de l'abondance aux profusions de Louis XIY dans ses bâtiments, dans les arts et dans les plai- sirs, ne savaient pas qu'au contraire les dépenses qui encou- ragent l'industrie enrichissent un État. C'est la guerre qui appauvrit nécessairement le trésor public, à moins que les dépouilles des vaincus ne le remplissent. Depuis les anciens Romains, je ne connais aucune nation qui se soit enrichie par des victoires. L'Italie, au xvi" siècle, n'était riche que par , le commerce. La Hollande n'eût pas subsisté longtemps si elle se fût bornée à enlever la flotte d'argent des Espagnols*, et si les grandes Indes n'avaient pas été l'aliment de sa puis- sance. L'Angleterre s'est toujours appauvrie par la guerre, même en détruisant les flottes françaises, et le commerce seul l'a enrichie. Les Algériens, qui n'ont guère que ce qu'ils ga- gnent par les pirateries, sont un peuple très misérable.
Parmi les nations de l'Europe, la guerre, au bout de quel- ques années, rend le vainqueur presque aussi malheureux que le vaincu. C'est un gouffre où tous les canaux de l'abondance s'engloutissent. L'argent comptant, ce principe de tous les biens et de tous les maux, levé avec tant de peine dans les provinces, se rend dans les coffres de cent entrepreneurs, dans ceux de cent partisans qui avancent les fonds, et qui achètent par ces avances le droit de dépouiller la nation au nom du souverain. Les particuliers alors, regardant le gou- vernement comme leur ennemi, enfouissent leur argent, et le défaut de circulation fait languir le royaume.
Xul remède précipité ne peut suppléer à un arrangement fixe et stable, établi de longue main, et qui pourvoit de loin aux besoins imprévus. On établit la capitation en 1695 2. Elle dire la flotte qui transportait annuel- Maintenon, on trouve que la capitalemcnt en Espagne les trésors métal- tion rendit au delà des espérances des liques tirés du nouveau monde. fermiers. Jamais il n'y a eu de ferme 372 SIÈCLE DE LOUIS XIV fut supprimée à la paix de Rysvick, et rétablie ensuite. Le- contrôleur général Pontchartrain vendit des lettres de noblesse pour deux mille écus en 1696: cinq cents particuliers en achetèrent; mais la ressource fut passagère, et la honte du- rable. On obligea tous les nobles, anciens et nouveaux, de faire enregistrer leurs armoiries, et de payer la permission de cacheter leurs lettres avec leurs armes. Des maltôtiers traitèrent de cette affaire, et avancèrent l'argent. Le ministère n'eut presque jamais recours qu'à ces petites ressources, dans un pays qui en eût pu fournir de plus grandes.
On n'osa imposer le dixième que dans l'année 1710 i. Mais ce dixième, levé à la suite de tant d'autres impôts onéreux, parut si dur qu'on n'osa pas l'exiger avec rigueur. Le gou- vernement n'en retira pas vingt-cinq millions annuels, à qua- rante francs le marc.
Colbert avait peu changé la valeur numéraire des monnaies. Il vaut mieux ne la point changer du tout. L'argent et l'or, ces gages d'échange, doivent être des mesures invariables. Il n'avait poussé la valeur numéraire du marc d'argent, de vingt- six francs où il l'avait trouvée, qu'à vingt-sept et à vingt-huit; et après lui, dans les dernières années de Louis XIY, on étendit cette dénomination jusqu'à quarante livres idéales; ressource fatale, par laquelle le roi était soulagé un moment,, pour être ruiné ensuite: car, au lieu d'un marc d'argent, on ne lui en donnait presque plus que la moitié. Celui qui devait vingt-six livres en 1668 donnait un marc; et qui devait qua- rante livres ne donnait qu'à peu près ce même marc en 1710.. Les diminutions qui suivirent dérangèrent le peu qui restait de commerce autant qu'avait fait l'augmentation.
On aurait trouvé une ressource dans un papier de crédit; mais ce papier doit être établi dans un temps de prospérité,, pour se soutenir dans un temps malheureux.
Le ministre Chamillart commença en 1706 à payer en bil- lets de monnaie, en billets de subsistance, d'ustensiles; et de la capitation. Il est dit que les la- 1356, par les ('tats géïK-raux, mais quais de Paris allèrent à l'hôtel de temporairement. Elle fut abolie eu ville prier qu'on les imposât à la capi- 1698, rétablie en 1701, et prorogée intation. Ce conte ridicule se détruit définimentcn 1715. de lui-même: les maîtres payèrent toujours pour leurs domestiques, [v.] 1. L'impôt frappait les biens fonds — La capitation était un impôt per- et s'élevait au dixième de leur valeur, sonnel qui se prélevait par tète. Elle Établi en 1710, il fut remplacé en 174» fut établie pour la première fois en par l'impôt du vingtième.
CHAPITRE XXX 373 comme cette monnaie de papier n'était pas reçue dans les cof- fres du roi, elle fut décriée presque aussitôt qu'elle parut. On fut réduit à continuer de faire des emprunts onéreux, à consommer d'avance quatre années de revenus de la cou- ronne*.
On fit toujours ce qu'on appelle des affaires extraordinai- res ^: on créa des charges ridicules, toujours achetées par ceux qui veulent se mettre à l'abri de la taille; car l'impôt de la taille étant avilissant en France, et les hommes étant nés vains, l'appât qui les décharge de cette honte fait toujours des dupes, et les gages considérables attachés à ces nouvelles charges invitent à les acheter dans des temps difficiles, parce qu'on ne fait pas réflexion qu'elles seront supprimées dans des temps moins fâcheux. Ainsi, en 1707, ou inventa la dignité des conseillers du roi rouleurs et courtiers de vin, et cela produisit cent quatre-vingt mille livres. On imagina des gref- fiers royaux, des subdélégués des intendants des provinces. On inveiita des conseillers du roi contrôleurs aux empilements des bois, des conseillers de police, des charges de barbiers- perruquiers, des contrôleurs-visiteurs de beurre frais, des essayeurs de beurre salé. Ces extravagances font rire aujour- d'hui, mais alors elles faisaient pleurer.