SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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Jean de Lingendes, évéque de Màcon, aujourd'hui inconnu parce qu'il ne Ht point imprimer ses ouvrages, fut le premier orateur qui parla dans le grand goût. Ses sermons et ses orai- sons funèbres, quoique mêlés encore de la rouille de son temps, furent le modèle des orateurs qui l'imitèrent et le surpas- sèrent. L'oraison funèbre de Charles-Emmanuel, duc de Sa- voie, surnommé le Grand, dans son pays, prononcée par Lin- gendes en 16301, était pleine de si grands traits d'éloquence, que Fléchier, longtemps après, en prit Texorde tout entier, aussi bien que le texte et plusieurs passages considérables, pour en orner sa fameuse oraison funèbre du vicomte de Tu- renne.

Balzac en ce temps-là donnait du nombre et de l'harmonie à la prose. Il est vrai que ses lettres étaient des harangues amjDOulées; il écrivit au premier cardinal de Retz: « Vous venez de prendre le sceptre des rois et la livrée des roses. » Il écrivait de Rome à Bois-Robert, en parlant des eaux de senteur: « Je me sauve à la nage dans ma chambre, au milieu des parfums. » Avec tous ces défauts, il charmait l'oreille. L'éloquence a tant de pouvoir sur les hommes, qu'on admira Balzac dans son temps, pour avoir trouvé cette petite partie de l'art ignorée et nécessaire, qui consiste dans le choix har- monieux des paroles, et même pour l'avoir employée sou- vent hors de sa place.

Voilure donna quelque idée des grâces légères de ce style épistolaire, qui n'est pas le meilleur puisqu'il ne consiste que dans la plaisanterie. C'est un badinage, que deux tomes de lettres dans lesquelles il n'y en a pas une seule instructive, une seule qui parte du cœur, qui peigne les mœurs du temps €t les caractères des hommes; c'est plutôt un abus quuu usage de l'esprit-.

Amédéc, mort en 1637, et non de 2. « Je ne sais, dit la Bruyère, si Charles-Emmanuel, a fourni à Fié- l'on pourra jamais mettre dans des chicr des passages dont Voltaire lettres plus d'esprit, plus de soin, CHAPITRE XXXII 385 La langue commençait à s'épurer et à prendre une forme constante. On en était redevable à l'Académie française, et surtout à Vaugelas. Sa Traduction de Quinte-Curce, qui parut en 1646, fut le premier bon livre écrit purement; et il s'y trouve peu d'expressions et de tours qui aient vieilli.

Olivier Patru, qui le suivit de près, contribua beaucoup à régler, à épurer le langage; et quoiqu'il ne passât pas pour un avocat profond, on lui dut néanmoins Tordre, la clarté, la bienséance, l'élégance du discours, mérites absolument in- connus avant lui au barreau.

Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation et à lui donner un esprit de justesse et de pré- cision, fut le petit recueil des Maximes de François, duc de la Rochefoucauld. Quoiqu'il n'y ait presque qu'une vérité dans ce livre, qui est que V amour-propre est le mobile de tout, cependant cette pensée se présente sous tant d'aspects variés, qu'elle est presque toujours piquante. C'est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit recueil; il accoutuma à penser et à renfermer ses pen- sées dans un tour vif, précis et délicat. C'était un mérite que personne n'avait eu avant lui en Europe depuis la renaissance des lettres.

Un des premiers qui étalèrent dans la chaire une raison toujours éloquente, fut le père Bourdaloue vers l'an 1668. Ce fut une lumière nouvelle. Il y a eu après lui d'autres orateurs de la chaire, comme le père Massillon, évéque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de grâces, des pein- tures plus fines et plus pénétrantes des mœurs du siècle; mais aucun ne l'a fait oublier. Dans son style plus nerveux que fleuri, sans aucune imagination dans l'expression, il pa- raît vouloir plutôt convaincre que toucher; et jamais il ne songe à plaire.

Peut-être serait-il à souhaiter qu'en bannissant de la chaire le mauvais goût qui l'avilissait, il en eût banni aussi cette coutume de prêcher sur un texte. En effet, parler longtemps sur une citation d'une ligne ou deux, se fatiguer à compasser tout son discours sur cette ligne, un tel travail paraît un jeu peu digne de la gravité de ce ministère. Le texte devient une espèce de devise, ou plutôt d'énigme, que le discours déveplus d'agrément et plus de style que l'on on voit dans celles de Balzac et de Voiture. » 386 SIÈCLE DE LOUIS XIY loppe. Jamais les Grecs et les Romains ne connurent cet usage. C'est dans la décadence des lettres qu'il commença, et le temps l'a consacré.

L'habitude de diviser toujours en deux ou trois points des choses qui, comme la morale, n'exigent aucune division, ou qui en demanderaient davantage, comme la controverse, est encore une coutume gênante, que le père Bourdaloué trouva introduite, et à laquelle il se conforma.

Il avait été précédé par Bossuet, depuis évoque de Meaux. Celui-ci, qui devint un si grand homme, avait prêché as- sez jeune devant le roi et la reine mère en 1662, longtemps avant que le père Bourdaloué fût connu. Ses discours, sou- tenus d'une action noble et touchante, les premiers qu'on eût encore entendus à la cour qui approchassent du sublime, eu- rent un si grand succès, que le roi fit écrire en son nom à son père, intendant de Soissons, pour le féliciter d'avoir un tel fils.

Cependant, quand Bourdaloué* parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur. Il s'était déjà donné aux oraisons funèbres, genre d'éloquence qui demande de l'ima- gination, et une grandeur majestueuse qui tient un peu à la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque chose, quoique avec discrétion, quand on tend au sublime. L'oraison funèbre delà reine mère, qu'il prononça en 1667, lui valut l'évêché de Condom; mais ce discours n'était pas encore digne de lui; et il ne fut pas imprimé, non plus que ses sermons. L'éloge funèbre de la reine d'Angleterre, veuve de Charles I^r, qu'il fit en 1669, parut presque en tout un chef-d'œuvre. Les sujets de ces pièces d'éloquence sont heureux à proportion des malheurs que les morts ont éprouvés. C'est en quelque façon comme dans les tragédies, où les grandes infortunes des principaux personnages sont ce qui intéresse davantage. L'éloge funèbre de Madame, enlevée à la fleur de son âge, et morte entre ses bras, eut le plus grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour: il fut obligé de s'arrêter après ces paroles: « O nuit désastreuse, nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette éton- nante nouvelle: « Madame se meurt, Madame est morte! » etc.

L'auditoire éclata en sanglots; et la voix de l'orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs.

1. Voir Fougère, Étude sur Bourdaloué, sa prciUcation et son temps.

CHAPITRE XXXII 387 Les Français furent les seuls qui réussirent dans ce genre d'éloquence. Le même homme, quelque temps après, en inventa un nouveau, qui ne pouvait guère avoir de succès qu'entre ses mains. Il appliqua l'art oratoire à l'histoire même, qui semble Texclure. Sou Discours sur l'histoire universelle, com- posé pour l'éducation du Dauphin, n'a eu ni modèle ni imi- tateurs. Si le système qu'il adopte pour concilier la chro- nologie des Juifs avec celle des autres nations a trouvé des contradicteurs chez les savants, son style n'a trouvé que des admirateurs. On fut étonné de cette force majestueuse dont il décrit les mœurs, le gouvernement, l'accroissement et la chute des grands empires, et de ces traits rapides d'une vérité énergique dont il peint et dont il juge les nations.

Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle étaient dans un genre inconnu à l'antiquité. Le Télémaque est de ce nombre. Fénelon, le disciple, l'ami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui son rival et son ennemi, composa ce livre singulier, qui tient à la fois du roman et du poème, et qui substitue une prose cadencée à la versification. Il semble qu'il ait voulu traiter le roman comme M. de Meaux avait traité l'histoire, en lui donnant une dignité et des charmes inconnus, et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre humain, morale entièrement négligée dans presque toutes les inventions fabuleuses. On a cru qu'il avait composé ce livre pour servir de thèmes et d'instruction au duc de Bour- gogne et aux autres enfants de France, dont il fut précepteur, ainsi que Bossuet avait fait son Histoire uni\'erselle pour l'é- ducation de Monseigneur. Mais son neveu, le marquis de Fé- nelon, héritier de la vertu de cet homme célèbre, et qui a été tué à la bataille de Rocoux, m'a assuré le contraire*. En effet, il n'eût pas été convenable que les amours de Calypso et d'Eu- charis eussent été les premières leçons qu'un prêtre eût don- nées aux enfants de France.

Il ne fit cet ouvrage que lorsqu'il fut relégué dans son ar- chevêché de Cambrai. Plein de la lecture des anciens, et né avec une imagination vive et tendre, il s'était fait un style qui n'était qu'à lui, et qui coulait de source avec abondance. J'ai vu son manuscrit original: il n'y a pas dix ratures. Il le com- 1. Fénelon écrit an P. Tollier, con- Mgr le duc de Bourgogne et que cet fessuur du roi: « Tout le monde sait ouvrage ne m'a échappé que par lïn- que je n'ai jamais songé qu'à amuser fidélité d'un copiste. » 388 SIECLE DE LOUIS XIY posa en trois mois, au milieu de ses malheureuses disputes sur le quiétisme, ne se doutant pas combien ce délassement était supérieur à ses occupations. On prétend qu'un domes- tique lui en déroba une copie, qu'il fit imprimer: si cela est, l'archevêque de Cambrai dut à cette infidélité toute la réputa- tion qu'il eut en Europe; mais il lui dut aussi d'être perdu pour jamais à la cour. On crut voir dans le Télémaque une critique indirecte du gouvernement de Louis XIY. Sésostris, qui triomphait avec trop de faste; Idoménée, qui établissait le luxe dans Salente et qui oubliait le nécessaire, parurent des portraits du roi; quoique, après tout, il soit impossible d'avoir chez soi le superflu que par la surabondance des arts de la première nécessite. Le marquis de Louvois semblait, aux yeux des mécontents, représenté, sous le nom de Proté- silas, vain, dur, hautain, ennemi des grands capitaines qui servaient l'Etat et non le ministre.

Les alliés, qui dans la guerre de 1688 s'unirent contre Louis XIY, qui depuis ébranlèrent son trône dans la guerre de 1701, se firent une joie de le reconnaître dans ce même Ido- ménée dont la hauteur révolte tousses voisins. Ces allusions firent des impressions profondes, à la faveur de ce style harmonieux qui insinue d'une manière si tendre la modéra- tion et la concorde. Les étrangers et les Français même, las- sés de tant de guerres, virent avec une consolation maligne une satire dans un livre fait pour enseigner la vertu. Les éditions en furent innombrables. J'en ai vu quatorze en lan- gue anglaise. Il est vrai qu'après la mort de ce monarque si craint, si envié, si respecté de tous, et si haï de quelques- uns, quand la malignité humaine a cessé de s'assouvir des allusions prétendues qui censuraient sa conduite, les juges d'un goût sévère ont traité le Télémaque avec quelque ri- gueur. Ils ont blâmé les longueurs, les détails, les aventures trop peu liées, les descriptions trop répétées et trop uniformes de la vie champêtre; mais ce livre a toujours été regardé comme un des beaux monuments d'un siècle florissant.

On peut compter parmi les productions d'un genre unique les Caractères de la Bruyère. Il n'y avait pas chez les an- ciens plus d'exemples d'un tel ouvrage que du Télémaque^. Un style rapide, concis, nerveux, des expressions pittoresques, 1. Théopliraste, philosophe de Les- posé des Caractères que la Bruyère a bos et disciple d'Aristote, avait com- traduits cteusuitc imités.

CHAPITRE XXXII 389 un usage tout nouveau de la langue, mais qui n'en blesse pas les règles, frappèrent le public; et les allusions qu'on y trou- vait en foule achevèrent le succès. Quand la Bruyère montra son ouvrage manuscrit à M. de Malésieux, celui-ci lui dit: « Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beau- coup d'ennemis. » Ce livre baissa dans l'esprit des hommes quand une génération entière, attaquée dans l'ouvrage, fut passée. Cependant, comme il y a des choses de tous les temps et de tous les lieux, il est à croire qu'il ne sera jamais oublié. Le Télémaque a fait quelques imitateurs, les Caractères de la Bruyère en ont produit davantage. Il est plus aisé de faire de courtes peintures des choses qui nous frappent, que d'é- crire un long ouvrage d'imagination, qui plaise et qui ins- truise à la fois.

L'art délicat de répandre des grâces jusque sur la philoso- phie fut encore une chose nouvelle, dont le livre des Mondes^ fut le premier exemple, mais exemple dangereux, parce que la véritable parure de la philosophie est l'ordre, la clarté, et surtout la vérité. Ce qui pourrait empêcher cet ouvrage ingé- nieux d'être mis par la postérité au rang de nos livres classi- ques, c'est qu'il est fondé en partie sur la chimère des tour- billons de Descartes.

On ne s'appesantira point ici sur la foule des bons livres que ce siècle a fait naître; on ne s'arrête qu'aux productions de génie singulières ou neuves qui le caractérisent, et qui le distinguent des autres siècles. L'éloquence de Bossuet et de Bourdaloue, par exemple, n'était et ne pouvait être celle de Cicéron: c'était un genre et un mérite tout nouveau. Si quel- que chose approche de l'orateur romain, ce sont les trois mémoires que Pcllisson composa pour Fouquet. Ils sont dans le même genre que plusieurs oraisons de Cicéron, un mé- lange d'aifaires judiciaires et d'affaires d'Etat, traité solide- ment avec un art qui paraît peu, et orné dune éloquence tou- chante.

rs'ous avons eu dés historiens, mais point de Tite-Live. Le style de la Conjuration de Venise est comparable à celui de Salluste. On voit que l'abbé de Saint-Réal lavait pris pour modèle; et peut-être l'a-t-il surpassé. Tous les autres écrits dont on vient de parler semblent être d'une création uou- 1. « Des Mondes. « Louvragc de Foatenello a pour titre: Entretiens sur la pluralité des mondes.

390 SIECLE DE LOUIS XIV velle. C'est là surtout ce qui distingue cet âge illustre; car pour des savants et des commentateurs, le seizième et le dix- septième siècle en avaient beaucoup produit; mais le vrai gé- nie en aucun genre n'était encore développé.

Qui croirait que tous ces bons ouvrages en prose n'au- raient probablement jamais existé, s'ils n'avaient été précé- dés par la poésie? C'est pourtant la destinée de l'esprit hu- main dans toutes les nations; les vers furent partout les premiers enfants du génie, et les premiers maîtres d'élo- quence.

Les peuples sont ce qu'est chaque homme en particulier. Platon et Cicéron commencèrent par faire des vers. On ne pouvait encore citer un passage noble et sublime de prose française, quand on savait par cœur le peu de belles stances que laissa Malherbe; et il y a grande apparence que, sans Pierre Corneille, le génie des prosateurs ne se serait pas développé.

Cet homme est d'autant plus admirable, qu'il u'était envi- ronné que de très mauvais modèles quand il commença à donner des tragédies. Ce qui devait encore lui fermer le bon chemin, c'est que ces mauvais modèles étaient estimés, et, pour comble de découragement, ils étaient favorisés par le cardinal de Richelieu, le protecteur des gens de lettres, et non pas du bon goût. Il récompensait de méprisables écri- vains qui d'ordinaire sont rampants; et, par une hauteur d'esprit si bien placée ailleurs, il voulait abaisser ceux en qui il sentait avec quelque dépit un vrai génie, qui rarement se plie à la dépendance. Il est bien rare qu'un homme puis- sant, quand il est lui-môme artiste, protège sincèrement les bons artistes.

Corneille eut à combattre son siècle, ses rivaux, et le car- dinal de Richelieu. Je ne répéterai point ici ce qui a été écrit sur le Cid. Je remarquerai seulement que l'Académie, dans ses judicieuses décisions entre Corneille et Scudéri, eut trop de complaisance pour le cardinal de Richelieu, en condamnant l'amour de Chimène. Aimer le meurtrier de son père, et pour- suivre la vengeance de ce meurtre, était une chose admirable. Vaincre son amour eût été un défaut capital dans l'art tragi- que, qui consiste principalement dans les combats du cœur. Mais l'art était inconnu alors à tout le monde, hors à l'au- teur.

Le Cid ne fut pas le seul ouvrage de Corneille que le car- CHAPITRE XXXII 301 dînai de Richelieu voulut rabaisser. L'abbé d'Aubignac nous apprend que ce ministre désapprouva Polyeucte.

Le Cid, après tout, était une imitation très embellie de Guilhem de Castro *, et en plusieurs endroits une traduction. Cinna, qui le suivit, était unique. J'ai connu un ancien do- mestique de la maison de Condé, qui disait que le grand Condé, à l'âge de vingt ans, étant à la première représenta- lion de Cinna, versa des larmes à ces paroles d'Auguste: Je suis maître de moi comme de l'univers; Je le suis, je veux l'être. 0 siècles! ô mémoire!

Conservez à jamais ma dernière victoire.

Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous!

Soyons amis, Cinna; c'est moi qui t'en convie.

C'étaient là des larmes de héros. Le grand Corneille faisant pleurer le grand Condé d'admiration, est une époque bien cé- lèbre dans l'histoire de l'esprit humain.

La quantité de pièces indignes de lui qu'il fit, plusieurs an- nées après, n'empêcha pas la nation de le regarder comme un grand homme; ainsi que les fautes considérables d'Homère n'ont jamais empêché qu'il ne fût sublime. C'est le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes.

Corneille s'était formé tout seul; mais Louis XIY, Colbert, Sophocle et Euripide contribuèrent tous à former Racine. Une ode qu'il composa à l'âge de dix-huit ans 2, pour le ma- riage du roi, lui attira un présent qu'il n'attendait pas, et le détermina à la poésie. Sa réputation s'est accrue de jour en jour, et celle des ouvrages de Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses ouvrages, depuis son Alexandre, est toujours élégant, toujours correct, toujours vrai, qu'il parle au cœur, et que l'autre manque trop souvent à tous ces devoirs. Racine passa de bien loin et les Grecs et Corneille dans l'intelligence des passions, et porta la douce harmonie de la poésie, ainsi que les grâces de la parole, au plus haut point oii elles puissent parvenir. Ces hommes enseil.« Une imitation de Guilhem de Cas- imita autant de scènes de Diamante tro. » II- y avait deux tragédies espa- que de Castro, [v.]

gnoIes sur ce sujet: le C/d, de Guilhem 2. Racine avait près de vingt et de Castro, et el Honrador de supadre. un ans quand il composa cette ode, de Jean-Baptiste Diamante. Corneille intitulée la Nymphe de la Seine.

392 SIECLE DE LOUIS XIV gnèrcnt à la nation à penser, à sentir et à s'exprimer. Leurs auditeurs, instruits par eux seuls, devinrent enfin des juges sévères pour ceux mêmes qui les avaient éclairés.

Il y avait très peu de personnes en France, du temps du cardinal de Richelieu, capables de discerner les défauts du Cid: et en 1702, quand Athalie, le chef-d'œuvre de la scène, fut représentée chez madame la duchesse de Bourgogne, les courtisans se crurent assez habiles pour la condamner. Le temps a vengé l'auteur; mais ce grand homme est mort sans jouir du succès de son plus admirable ouvrage. Un nombreux parti se piqua toujours de ne pas rendre justice à Racine. Ma- dame de Sévigné, la première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout pour conter des bagatelles avec grâce, croit toujours que Racine n'ira pas loin. Elle en jugeait comme du café, dont elle dit qu'on se désabusera bientôt. Il faut du temps pour que les réputations mûrissent.

La singulière destinée de ce siècle rendit Molière contem- porain de Corneille et de Racine. Il n'est pas vrai que Molière, quand il parut, eût trouvé le théâtre absolument dénué de bonnes comédies. Corneille lui-même avait donné le Menteur^, pièce de caractère et d'intrigue, prise du théâtre espagnol, comme le Cid • et Molière n'avait encore fait paraître que deux de ses chefs-d'œuvre, lorsque le public avait la Mère coquette de Quinault, pièce à la fois de caractère et d'intrigue, et même modèle d'intrigue. Elle est de 1664; c'est la première comédie où l'on ait peint ceux que l'on a appelés depuis les marquis. La plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIY voulaient imiter cet air de grandeur, d'éclat et de dignité qu'a- vait leur maître. Ceux d'un ordre inférieur copiaient la hau- teur des premiers; et il y en avait enfin, et en grand nombre, qui poussaient cet air avantageux et cette envie dominante de se faire valoir, jusqu'au plus grand ridicule.

Ce défaut dura longtemps. Molière l'attaqua souvent; et il contribua à défaire le public de ces importants subalternes, ainsi que de l'affection des précieuses^ du pédantisme àes fem- mes savantes, de la robe et du latin des médecins. Molière fut, si on ose le dire, un législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que de ce ser\ice rendu à son siècle: on sait assez ses autres mérites.

1. Le -VtH/tH/-, jou(i en 1642, imite' d'une pièce espagnole que Corneille appelle une merveille.

CHAPITRE XXXII 393 C'était un temps digne de l'attenlion des temps à venir que celui où les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les symphonies de LuUi toutes nouvelles pour la nation, et (puisqu'il ne s'agit que des arts) les voix des Bos- suet et des Bourdaloue se faisaient entendre à Louis XIV, à Madame, si célèbre par son goût, à un Condé, à un Turenne, à un Colbert et à cette foule d'hommes supérieurs qui paru- rent en tout genre. Ce temps ne se trouvera plus, où un duc de la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, au sortir de la conversation d'un Pascal et d'un Arnauld, allait au théâtre de Corneille.

Despréaux i s'élevait au niveau de tant de grands hommes, non point par ses premières satires, car les regards de la posté- rité ne s'arrêteront point sur les Embarras de Paris et sur les noms des Cassaigne et des Cotin; mais il instruisait cette postérité par ses belles épîtres, et surtout par son Art poéti- que, où Corneille eût trouvé beaucoup à apprendre.

La Fontaine-, bien moins châtié dans son style, bien moins correct dans son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les grâces qui lui sont propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces hommes sublimes.

Quinault^, dans un genre tout nouveau et d'autant plus dif- ficile qu'il paraît plus aisé, fut digne d'être placé avec tous ces illustres contemporains. On sait avec quelle injustice Boi- leau voulut le décrier. Il manquait à Boileau d'avoir sacrifié aux Grâces: il chercha en vain toute sa vie à humilier un homme qui n'était connu que par elles. Le véritable éloge d'un poète, c'est qu'on retienne ses vers. On sait par cœur des scènes en- tières de Quinault; c'est un avantage qu'aucun opéra d'Italie ne pourrait obtenir. La musique française est demeurée dans une simplicité qui n'est plus du goût d'aucune nation. Mais la simple et belle nature, qui se montre souvent dans Quinault avec tant de charmes, plaît encore dans toute l'Europe à ceux qui possèdent notre langue et qui ont le goût cultivé. Si l'on trouvait dans l'antiquité un poème comme Armide ou comme Atys, avec quelle idolâtrie il serait reçu! Mais Quinault était moderne.

Tous ces grands hommes furent connus et protégés de 1. Boilcaii-Dcspivaux, né en 1636, 3. Quinault, né en 1637, mort en 1688, mort eu 1711. autour de tragédies lyriques trop vi- 2. Jean de la Foutaine, né en 1621, vement attaquées par Boileau, trop mort en 1695. louées par Voltaire.

394 SIECLE DE LOUIS XIY Louis XIY, excepté la Fontaine. Son extrême simplicité, pous- sée jusqu'à l'oubli de soi-même, l'écartait d'une cour qu'il ne cherchait pas. Mais le duc de Bourgogne l'accueillit; et il reçut dans sa vieillesse quelques bienfaits de ce prince.

Dans l'école de ces génies, qui seront les délices et l'ins- truction des siècles à venir, il se forma une foule d'esprits agréables, dont on a une infinité de petits ouvrages délicats qui font l'amusement des honnêtes gens, ainsi que nous avons eu beaucoup de peintres gracieux, qu'on ne met pas à côté des Poussin, des le Sueur, des le Brun, des le Moine et des Yanloo.

Cependant, vers la fin du règne de Louis XIY, deux hommes percèrent la foule des génies médiocres, et eurent beaucoup de réputation. L'un était la Motte Houdart, homme d'un es- prit plus sage et plus étendu que sublime, écrivain délicat et méthodique en prose, mais manquant souvent de feu et d'élé- gance dans sa poésie, et même de cette exactitude qu'il n'est permis de négliger qu'en faveur du sublime. Il donna d'abord de belles stances plutôt que de belles odes. Son talent déclina bientôt après; mais beaucoup de beaux morceaux qui nous restent de lui en plus d'un genre empêcheront toujours qu'on ne le mette au rang des auteurs méprisables. Il prouva que, dans l'art d'écrire, on peut être encore quelque chose au se- cond rang.

L'autre était Rousseau^, qui avec moins d'esprit, moins de finesse et de facilité que la Motte, eut beaucoup plus de ta- lent pour l'art des vers. Il ne fit des odes qu'après la Motte; mais il les fit plus belles, plus variées, plus remplies d'ima- ges. Il égala dans ses Psaumes l'onction et l'harmonie qu'on remarque dans les cantiques de Racine. Ses épigrammes sont mieux travaillées que celles de Marot. Il réussit bien moins dans les opéras, qui demandent de la sensibilité; dans les comédies, qui veulent de la gaieté; et dans les épîtres mora- les, qui veulent de la vérité: tout cela lui manquait. Ainsi il échoua dans ces genres, qui lui étaient étrangers.

Il aurait corrompu la langue française, si le style marotique qu'il employa dans des ouvrages sérieux avait été imité. Mais heureusement ce mélange de la pureté de notre langue avec la difformité de celle qu'on parlait il y a deux cents ans n'a 1. Rousseau (Jcan-Baptistc) (1671- idée et sans passion. Voltaire outre- 1741), versificateur habile, mais sans passe ici la mesure dans l'éloge.

CHAPITRE XXXII 395 été qu'une mode passagère. Quelques-unes de ses épîtres sont des imitations un peu forcées de Despréaux, et ne sont pas fondées sur des idées aussi claires et sur des vérités re- connues: le vrai seul est aimable.

Il dégénéra beaucoup dans les pays étrangers, soit que l'âge et les malheurs eussent affaibli son génie, soit que, son principal mérite consistant dans le choix des mots et dans les tours heureux, mérite plus nécessaire et plus rare qu'on ne pense, il ne fût plus à portée des mêmes secours. Il pouvait, loin de sa patrie, compter parmi ses malheurs celui de n'avoir plus de critiques sévères.

Ses longues infortunes eurent leur source dans un amour- propre indomptable, et trop mêle de jalousie et d'animosité. Son exemple doit être une leçon frappante pour tout homme à talents; mais on ne le considère ici que comme un écrivain qui n'a pas peu contribué à l'honneur des lettres.

Il ne s'éleva guère de grands génies depuis les beaux jours de ces artistes illustres; et, à peu près vers le temps de la mort de Louis XIY, la nature sembla se reposer.

La route était difficile au commencement du siècle, parce que personne n'y avait marché: elle l'est aujourd'hui, parce qu'elle a été battue. Les grands hommes du siècle passé ont enseigné à penser et à parler; ils ont dit ce qu'on ne savait pas. Ceux qui leur succèdent ne peuvent guère dire que ce qu'on sait. Enfin une espèce de dégoût est venue de la multi- tude des chefs-d'œuvre.