La querelle du duc de Beaufort et du duc de Nemours, son beau-frère, fut sérieuse. Ils s'appelèrent en duel, ayant cha- cun quatre seconds. Le duc de Nemours fut tué par le duc de Beaufort; et le marquis de Yillars ^, surnommé Oiondate, qui secondait Nemours, tua son adversaire Héricourt, qu'il n'avait jamais vu auparavant. De justice, il n'y en avait pas l'ombre. Les duels étaient fréquents, les déprédations conti- nuelles, les débauches poussées jusqu'à l'impudence publi- que; mais au milieu de ces désordres il régna toujours une gaieté qui les rendit moins funestes.
Après le sanglant et inutile combat de Saint-Antoine, le roi ne put rentrer dans Paris, et le prince n'y put demeurer longtemps. Une émotion populaire et le meurtre de plusieurs- citoyens ^, dont on le crut l'auteur, le rendirent odieux aa peuple. Cependant il avait encore sa brigue au parlement.
1. L'hisloiro do ces deux soufflels.3. Le 4 juillet, Condé, Gaston et est dill'éremmeut racontée, connue Beaufort se rendirent a l'assemblée de toujours en ce cas, dans les divers l'hôtel de ville pour obtenir l'union mémoires ou documents du temps, de Paris et des princes. N'obtenant 2. « Le marquis de A'illars, » père rien, il sortit et dit à haute voix du du maréchal de Villars, le vaincpiear jierron: « Ces gens-là ne veulent rien de Denain. laire pour nous, ce sont des maza— 52 SIECLE DE LOUIS XIV — (20 juillet 1652.) Ce corps, peu intimide alors par une cour errante et chassée en quelque façon de sa capitale, pressé par les cabales du duc d'Orléans et du prince, déclara par un arrêt le duc d'Orléans lieutenant général du royaume, quoique le roi lut majeur: c'était le même titre qu'on avait <lonné au duc de Mayenne du temps de la Ligue. Le prince de Condé fut nommé généralissime des armées. Les deux par- lements de Paris et de Pontoise, se contestant l'un à l'autre leur autorité, donnant des arrêts contraires, et qui par là se seraient rendus le mépris du peuple, s'accordaient à deman- der l'expulsion de Mazarin: tant la haine contre ce ministre semblait alors le devoir essentiel d'un Français!
Il ne se trouva dans ce temps aucun parti qui ne fût faible; celui de la cour l'était autant que les autres; l'argent et les forces manquaient à tous; les factions se multipliaient; les combats n'avaient produit de chaque côté que des pertes et des regrets. La cour se vit obligée de sacrifier encore Maza- rin, que tout le monde appelait la cause des troubles, et qui n'en était que le prétexte. Il sortit une seconde fois du royaume (12 août 1652). Pour surcroit de honte, il fallut que le roi donnât une déclaration publique par laquelle il ren- voyait son ministre, eu vantant ses services et en se plaignant de son exil.
Charles I^r, roi d'Angleterre, venait de perdre la tête sur un échafaud, pour avoir, dans le commencement des trou- bles, abandonné le sang de Strafford, son ami, à son parle- ment: Louis XIV, au contraire, devint le maître paisible de son royaume en souffrant l'exil de Mazarin. Ainsi les mêmes faiblesses eurent des succès bien différents. Le roi d'Angle- terre, en abandonnant son favori, enhardit un peuple qui res- pirait la guerre et qui haïssait les rois; et Louis XIY, ou plutôt la reine mère, en renvoyant le cardinal, ôta tout pré- texte de révolte à un peuple las de la guerre et qui aimait la royauté.
(20 octobre 1652.) Le cardinal à peine parti pour aller à Bouillon, lieu de sa nouvelle retraite, les citoyens de Paris, de leur seul mouvement, députèrent au roi pour le supplier de revenir dans sa capitale. Il y rentra; et tout y fut si pairins ». Là-(lossiis, tandis qu'il sCloi- ivros, escalada IV'scalior cf, après fanait. Ikaiilort sc'lança do la Itou- uni' long^ue lutte, tua plus de trente tique dun armurier avec des gens magistrats ou notables.
CHAPITRE V 53 sible qu'il eût été difficile d'imaginer que quelques jours au- paravant tout avait été dans la confusion. Gaston d'Orléans, malheureux dans ses entreprises, qu'il ne sut jamais soutenir, fut relégué à Blois, où il passa le reste de sa vie dans le repentir; et il fut le deuxième fils de Henri le Grand qui mourut sans beaucoup de gloire ^. Le cardinal de Retz 2, aussi imprudent qu'audacieux, fut arrêté dans le Louvre; et, après avoir été conduit de prison en prison, il mena longtemps une vie errante, qu'il finit enfin dans la retraite, où il acquit des vertus que son grand courage n'avait pu connaître dans les agitations de sa fortune.
Quelques conseillers qui avaient le plus abusé de leur mi- nistère payèrent leurs démarches par l'exil; les autres se renfermèrent dans les bornes de la magistrature, et quelques- uns s'attachèrent à leur devoir par une gratification annuelle de cinq cents écus, que Fouquet, procureur général et surin- tendant d'^s finances, leur fit donner sous main-^.
Le prince de Condé cependant, abandonné en France de presque tous ses partisans et mal secouru des Espagnols, continuait sur les frontières de la Champagne une guerre malheureuse. Il restait encore des factions dans Bordeaux, mais elles furent bientôt apaisées.
Ce calme du royaume était l'effet du bannissement du car- dinal Mazarin; cependant, à peine fut-il chassé par le cri général des Français et par une déclaration du roi, que le roi le fit revenir (3 février 1653). Il fut étonné de rentrer dans Paris tout-puissant et tranquille. Louis XIY le reçut comme un père, et le peuple comme un maître. On lui fit un festin à l'hôtel de ville, au milieu des acclamations des citoyens: il jeta de l'argent à la populace; mais on dit que, dans la joie d'un si heureux changement, il marqua du mépris pour l'inconstance, ou plutôt pour la folie des Parisiens. Les offi- ciers du parlement, après avoir mis sa tète à prix comme celle d'un voleur public, briguèrent presque tous l'honneur de venir lui demander sa protection; et ce môme parlement, peu de temps après, condamna par contumace le prince de Condé à perdre la vie (27 mars 1653): changement ordinaire dans de pareils temps, et d'autant plus humiliant que l'on 1. Gaston mourut à Blois, le 10 lé- à Home, et ne revint qu'après la înort vrier ICGO. de Mazarin en France, où il véeut clans 2. Ilot/., conduit à Nantes, s'en sa seigneurie de Commcrci. •c'chappa, se réfugia en Espagne, puis 3. Mémoires de Gourville. [v.]
54 SIECLE DE LOUIS XIV condamnait par des arrêts celui dont on avait si longtemps partagé les fautes.
On vit le cardinal, qui pressait cette condamnation de Condé, marier au prince de Conti, son frère, l'une de ses nièces (22 février 165i): preuve que le pouvoir de ce ministre allait être sans bornes.
Le roi réunit les parlements de Paris et de Pontoise; il dé- fendit les assemblées des chambres. Le parlement voulut re- montrer: on mit en prison un conseiller, on en exila quelques autres: le parlement se tut: tout était déjà changé.
CHAPITRE VI ÉTAT DE LA FRANCE J U S O U ' A LA MORT DU CARDINAL Pendant que l'Etat avait été ainsi déchiré au dedans, il avait été attaqué et affaibli au dehors. Tout le fruit des batailles de Rocroi, de Lens et de Nordlingen fut perdu (1651). La place importante de Dunkerque fut reprise par les Espagnols; ils chassèrent les Français de Barcelone, ils reprirent Casai en Italie.
Cependant, malgré les tumultes dune guerre civile et le poids d'une guerre étrangère, le cardinal Mazarin avait été assez habile et assez heureux pour conclure cette célèbre paix de Westphalie, par laquelle l'Empereur et l'Empire vendirent au roi et à la couronne de France la souveraineté de l'Alsace pour trois millions de livres payables à l'archiduc, c'est-à- dire pour environ six millions d'aujourd'hui ^ (1648). Par ce traité, devenu pour l'avenir la base de tous les traités, un nouvel électorat fut créé pour la maison de Bavière. Les droits de tous les princes et des villes impériales, les privilèges des moindres gentilshommes allemands furent confirmés. Le pou- voir de l'empereur fut restreint dans des bornes étroites-, et les Français, joints aux Suédois, devinrent les législateurs de 1. La France ohlfiiait. par cette la lil>i"c' navigation du Rhin et Pigaopaix. outre lAlsace. moins Strasbourg roi.
et Mnliiouse. le droit d'entretenir gar- '2. Ce qui enntrihua surtout à resuisou dans Philipsbourg, et Hrisach, treindre le pouvoir impérial, c'est le CHAPITRE VI 55 l'Empire. Cette gloire de la Franco était due au moins en partie aux armes de la Suède. Gustave-Adolphe avait com- mencé d'ébranler l'Empire. Ses générau.x: avaient encore- poussé assez loin leurs conquêtes sous le gouvernement de su fille Christine. Son général Yrangel était près d'entrer en Autriche. Le comte de Kœnigsmark était maître de la moitié de la ville de Prague, et assiégeait l'autre, lorsque cette paix fut conclue. Pour accabler ainsi l'empereur, il n'en coûta guère à la France qu environ un million par an donné aux Suédois.
Aussi la Suède obtint par ces traités de plus grands avan- tages que la France: elle eut la Poméranie, beaucoup de pla- ces^ et de l'argent. Elle força l'Empereur de faire passer entre les mains des luthériens des bénéfices qui appartenaient aux catholiques romains.
L'Espagne n'entra point dans cette paix, et avec assez de raison; car, voyant la France plongée dans les guerres civi- les, le ministère espagnol espéra profiter des divisions de la France. Les troupes allemandes licenciées devinrent aux Es- pagnols un nouveau secours. L'Empereur, depuis la paix de Munster, fit passer en Flandre, en quatre ans de temps, près de trente mille hommes. C'était une violation manifeste des traités.
Les ministres de Madrid curent, dans le commencement do ces négociations de \yestphalic, l'adresse de faire une paix particulière avec la Hollande. La monarchie espagnole fut en- fin trop heureuse de n'avoir plus pour ennemis et de recon- naître pour souverains ceux qu'elle avait traités si longtemps de rebelles indigues de pardon. Ces républicains augmentè- rent leurs richesses, et affermirent leur grandeur et leur tran- quillité en traitant avec l'Espagne, sans rompre avec la France.
(1653.) Ils étaient si puissants, que, dans une guerre qu'ils eurent quelque temps après avec l'Angleterre, ils mirent ea mer cent vaisseaux de ligne; et la victoire demeura souvent indécise entre Blake, l'amiral anglais, et Tromp-, l'amiral de droit doiin»' aux dii-ti'S do décidfr de 1. Entre autres Wisniar. Brème et la paix et de la guerre, et aux États Verdun. Voir l'Histoire de la paix de celui de conclure des alliances au de- Wcstphalic du P. Bougeant. Les calvihors. pourvu que ce ne lût point cou- nistes, i)ar cette paix, obtinrent en Altre lEmpereur et l'Empire. L'Empe- lemagne les droits ([uc les luthériens reur n'est plus que le chef nominal avaient di'-jà obtenus en 1.555.
d'une république d'États iudépeu- 2. Blake. né en lô'.l'.i. mort en 1C5T; dants. ïromp, né eu lôUT, mort eu IG53, 56 SIECLE DE LOUIS XIY Hollande, qui étaient tous deux sur mer ce que les Condé et les Turenne étaient sur terre. La France n'avait pas en ce temps dix vaisseaux de cinquante pièces de canon qu'elle pût mettre en mer; sa marine s'anéantissait de jour en jour.
Louis XIY se trouva donc, en 1653, maître absolu d'un royaume encore ébranlé des secousses qu'il avait reçues, rem- pli de désordres en tout genre dadministraation, mais plein de ressources; n'ayant aucun allié, excepté la Savoie, pour faire une guerre offensive, et n'ayant plus d'ennemis étrangers que l'Espagne, qui était alors en plus mauvais état que la France*. Tous les Français qui avaient fait la guerre civile étaient sou- mis, hors le prince de Condé et quelques-uns de ses partisans, dont un ou deux lui étaient demeurés fidèles par amitié et par grandeur d'âme, comme le comte de Coligni et Bouteville, et les autres parce que la cour ne voulut pas les acheter assez chèrement.
Condé, devenu général des armées espagnoles, ne put re- lever un parti qu'il avait affaibli lui-même par la destruction de leur infanterie aux journées de Rocroi et de Lens. Il com- battait avec des troupes nouvelles, dont il n'était pas le maî- tre, contre les vieux régiments français qui avaient appris à vaincre sous lui, et qui étaient commandés par Turenne.
Le sort de Turenne et de Condé fut d'être toujours vain- queurs quand ils combattirent ensemble à la tète des Fran- çais, et d'être battus quand ils commandèrent les Espa- gnols.
Turenne avait à peine sauvé les débris de l'armée dEspa- gne à la bataille de Rethel, lorsque de général du roi de France il s'était fait le lieutenant d'un général espagnol; le prince de Condé eut le même sort devant Arras (25 août 1654). L'archiduc 2 et lui assiégeaient cette ville. Turenne les as- siégea dans leur camp et força leurs lignes: les troupes de l'archiduc furent mises en fuite. Condé, avec deux régiments de Français et de Lorrains, soutint seul les efforts de l'armée de Turenne; et, tandis que l'archiduc fuyait, il battit le maré- chal d'Hocquincourt, il repoussa le maréchal de la Ferté, et se retira victorieux, en couvrant lu retraite des Espagnols 1. Mif;ii(l {Introduction aux nrgo- 2. L'apcliidiio Lc'-opold. priiici^ aii- ciations relatives à la succession d'Es- trichicii, frcTc de ri'inpcrcMir Fcrtli- paffne, p. 20) a ovcellcniinciit décrit le nand III, dait gouverneur des Pays- triste élat de l'Espagne à cette époque. Bas espagnols.
CHAPITRE VI 57 CHAPITRE VI 57 vaincus. Aussi le i-oi d'Espaj^no lui écj'ivil ces propres pa- roles: J'ai su que tout était perdu^ et que vous a^'ez tout con- servé.
Il est difiieile de dire ce qui l'ait perdre ou gagner les ba- tailles; mais il est certaiù que Coudé était un des grands hommes de guerre qui eussent jamais paru, et que l'archiduc et son conseil ne voulurent rien faire, dans cette journée, de te que Condé avait proposé.
Arras sauvé, les lignes forcées et l'archiduc mis en fuite comblèrent ïurenne de gloire; et on observa que, dans lu lettre écrite au nom du roi au parlement * sur cette victoire, on y attribua le succès de toute la campagne au cardinal Ma- zarin, et qu'on ne fil pas même mention du nom de Turennc. T.e cardinal s'était trouvé, en effet, à quelques lieues d'Arras avec le roi. Il était même entré dans le camp au siège de Ste- nay, que Turenne avait pris avant de secourir Arras 2. On avait tenu devant le cardinal des conseils de guerre. Sur ce fondement il s'attribua l'honneur des événements, et cette vanité lui donna un ridicule que toute 1 autorité du ministère ne put effacer.
Le roi ne se trouva point à la bataille d'Arras, et aurait pu y être: il était allé à la tranchée au siège de Stenay; mais le cardinal INIazarin ne voulut pas qu'il exposât davantage sa personne, à laquelle le repos de l'Etat et la jouissance du mi- nistre semblaient attachés.
D'un côté Mazarin, maître absolu de la France et du jeune roi; de l'autre don Louis de Haro^, qui gouvernait l'Espagne et Philippe lY, continuaient sous le nom de leurs maîtres cette guerre peu vivement soutenue. Il n'était pas encore question dans le monde du nom de Louis XI Y, et jamais ou n'avait parlé du roi d'Espagne. Il n'y avait alors qu'une tête couronnée en Europe qui eût une gloire personnelle: la seule Christine, reine de Suède, gouvernait par elle-même et sou- tenait l'honneur du trône, abandonné, ou flétri, ou inconnu dans les autres Etats.
Charles II, roi d'Angleterre, fugitif en France avec sa mère et son frère, y traînait ses malheurs et ses espérances. Un simple citoyen avait subjugué l'Angleterre, l'Ecosse et l'Ir- 1. Datée de Vincennes, du 11 sop- duisait le siège sous les yeux du jeune tembre IGÔi. [v.] roi et du cardinal.
3. Don Louis de Haro, neveu du 2. Le lieutenant général Fabert cou- comte d'Olivurès, lui succéda eu 1643.
58 SIECLE DE LOUIS XIV lande. Cromwoll, cet usurpateur cligne de régner, avait pris le nom àù protecteur^ et non celui de roi; parce que les Anglais savaient jusqu'où les droits de leurs rois devaient s'étendre, et ne connaissaient pas quelles étaient les bornes de l'auto- rité d'un protecteur 1.
Il affermit son pouvoir en sachant le réprimer à propos; il n'entreprit point sur les privilèges dont les peuples étaient jaloux; il ne logea jamais de gens de guerre dans la cité de Londres; il ne mit aucun impôt dont on pût murmurer; il n'offensa point les yeux par trop de faste; il ne se permit au- cun plaisir; il n'accumula point de trésors; il eut soin que la justice fût observée avec cette impartialité impitoyable qui ne distingue point les grands des petits.
Le frère de Pantaléon Sa, ambassadeur de Portugal en An- gleterre, ayant cru que sa licence serait impunie parce que la personne de son frère était sacrée, insulta des citoyens de Londres, et en fit assassiner un pour se venger de la résis- tance des autres; il fut condamné à être pendu. Cromwell, qui pouvait lui faire grâce, le laissa exécuter, et signa ensuite un traité avec l'ambassadeur^.
Jamais le commerce ne fut si libre ni si florissant; jamais l'Angleterre n'avait été si riche. Ses flottes victorieuses fai- saient respecter son nom sur toutes les mers^; tandis que Mazarin, uniquement occupé de dominer et de s'enrichir, laissait languir dans la France la justice, le commerce, la marine, et même les finances. Maître de la France, comme Cromwell l'était de l'Angleterre, après une guerre civile, il eût pu faire pour le pays qu'il gouvernait ce que Cromwell avait fait pour le sien; mais il était étranger, et l'àme de Ma- zarin, qui n'avait pas la barbarie de celle de Cromwell, n'en avait pas aussi la grandeur*.
Toutes les nations de l'Europe, qui avaient négligé l'al- liance de l'Angleterre sous Jacques L'^' et sous Charles I^"'*, la 1. Le titre de protecteur avait été 4. Si le géuie de Cromwell et celui déjà porté plusieurs fois en Angle- de Mazariu sont bien différents, il terre; il correspondait à celui de ré- faut reconnaître qu'il s'en faut de gcnt. l)taucoup que le pouvoir du second 2. Ensuite, cela veut dire deux ans égalât celui du premier et que les cir- après. constances fussent les mêmes pour 3. Cromwell, continuant ce que les tous les deux. Cromwell représentait Stuarts avaient fait pour la marine an- et personnifiait une révolution. Maza- glaise, la porta à cette grandeur par rin n'était que le vainqueur de la son célèbre acte de navigatioti. Fronde.
CHAPITRE VI 59 briguèi'cnt sous le protecteur. La reine Christine elle-nièjne, c[uoiqu"ellc eût détesté le meurtre de Charles I<^'', entra dans l'alliance d'un tyran qu'elle estimait.
Mazarin et don Louis de Haro prodiguèrent à l'envi leur politique pour s'unir avec le protecteur. Il goûta quelque temps la satisfaction de se voir courtisé par les deux plus puissants royaumes de la chrétienté.
Le ministre espagnol lui offrait de l'aider à prendre Calais; ^Lazarin lui proposait d'assiéger Dunkerque et de lui remet- tre cette ville. Cromwell avait à choisir entre les clefs de la France et celles de la Flandre. Il fut beaucoup sollicité aussi par Condé; mais il ne voulut point négocier avec un prince qui n'avait plus que son nom, et qui était sans parti en France et sans pouvoir chez les Espagnols.
Le protecteur se détermina pour la France, mais sans faire de traité particulier, et sans partager des conquêtes par avance: il voulait illustrer son usurpation par de plus grandes entreprises. Son dessein était d'enlever le Mexique aux Espa- gnols; mais ils furent avertis à temps. Les amiraux de Crom- well leur prirent du moins la Jamaïque (mai 1655), île que les Anglais possèdent encore, et qui assure leur commerce dans le nouveau monde. Ce ne fut qu'après l'expédition de la Ja- maïque que Cromwell signa son traité avec le roi de France, mais sans faire encore mention de Dunkerque. Le protecteur traita d'égal à égal; il força le roi à lui donner le titre de frère dans ses lettres (8 novembre 1655). Son secrétaire signa avant le plénipotentiaire de France, dans la minute du traité qui resta en Angleterre; mais il traita véritablement en su- périeur, en obligeant le roi de France de faire sortir de ses États Charles II et le duc d'York, petit-fîls de Henri lY, à qui îa France devait un asile ^. On ne pouvait faire un plus grand sacrifice de l'honneur à la fortune.
Tandis que Mazarin faisait ce traité, Charles II lui deman- dait une de ses nièces en mariage. Le mauvais état de ses affaires, qui obligeait ce prince à cette démarche, fut ce qui lui attira un refus. On a môme soupçonné le cardinal d'avoir voulu marier au fils de Cromwell celle qu'il refusait au roi ■d'Angleterre. Ce qui est sûr, c'est que, lorsqu'il vit ensuite le chemin du trône moins fermé à Charles II, il voulut renouer ce mariage; mais il fut refusé à son tour.
1. Cromwell obtint que Louis XIV ne prit dans le traité que le titre do roi des Français; mais la préséance de la France fut sauvée.
GO SIECLE DE LOUIS XIV La mère de ces deux princes, Henriette de France, fille de Henri le Grand, demeurée en France sans secours, fut réduite à conjurer le cardinal d'obtenir au moins de Cromwell qu'on lui payât son douaire. C'était le comble des humiliations les plus douloureuses, de demander une subsistance à celui qui avait versé le sang de son mari sur un échafaud. Mazarin iit de faibles instances en Angleterre au nom de cette reine, et lui annonça qu'il n'avait rien obtenu. Elle resta à Paris dans la pauvreté, et dans la honte d'avoir imploré la pitié de Crom- weU, tandis que ses enfants allaient, dans l'armée de Condé et de don Juan d'Autriche, apprendre le métier de la guerre contre la France qui les abandonnait.
Les enfants de Charles I^i", chassés de France, se réfugièrent en Espagne. Les ministres espagnols éclatèrent dans toutes les cours, et surtout à Rome, de vive voix et par écrit, contre un cardinal qui sacrifiait, disaient-ils, les lois divines et hu- maines, l'honneur et la religion, au meurtrier d'un roi, et qui chassait de France Charles II et le duc d'York, cousins de Louis XIY, pour plaire au bourreau de leur père. Pour toute réponse aux cris des Espagnols, on produisit les offres qu'ils avaient faites eux-mêmes au protecteur.
La guerre continuait toujours eu Flandre avec des succès divers. Turenne, ayant assiégé Yalenciennes avec le maréchal de la Ferté, éprouva le même revers que Condé avait essuyé devant Arras. Le prince, secondé alors de don Juan d'Autri- che, plus digne de combattre à ses côtés que n'était l'archi- duc, força les lignes du maréchal de la Ferté, le prit prison- nier et délivra Yalenciennes. Turenne fit ce que Condé avait fait dans une déroute pareille (17 juillet 1656). Il sauva l'ar- mée battue, et fit tète partout à l'ennemi; il alla même un mois après assiéger et prendre la petite ville de la Capelle. C'était peut-être la première fois qu'une armée battue avait osé faire un siège.
Cette marche de Turenne, si estimée, après laquelle il prit la Capelle, fut éclipsée par une marche plus belle encore du prince de Condé (avril * 1657). Turenne assiégeait à peine Cambrai, que Condé, suivi de deux mille chevaux, perça à travers l'armée des assiégeants, et;, ayant renversé tout ce qui voulait l'arrêter, il se jeta dans la ville. Les citoyens reçurent 1. Co n'est pas en avril, mais du 2S au 31 mai que Coudé réussit à ravi- tailler Cambrai.
CHAPITRE VI 61 à t^caoux leur libcratciir. Ainsi ces deux hommes opposés l'uu à l'autre déployaient les ressources de leur génie. On les ad- mirait dans leurs retraites comme dans leurs victoires, dans leur bonne conduite et dans leurs fautes mêmes, qu'ils savaient toujours réparer. Leurs talents arrêtaient tour à tour les pi'o- y:;vei> de lune et de l'autre monarchie; mais le désordre des llaances en Espaj^ne et eu France était encore un plus grand obstacle à leurs succès.
La ligue faite avec Cromwell ^ donna enfui à la France une supériorité plus marquée: d'un côté, l'amiral Blake alla brûler les galions d'Espagne auprès des îles Canaries, et leur lit per- dre les seuls trésors avec lesquels la guerre pouvait se sou- tenir; de l'autre, vingt vaisseaux anglais vinrent bloquer le port de Dunkerque, et six mille vieux soldats, qui avaient fait la révolution d Angleterre, renforcèrent larmée de Turenne. Alors Dunkerque, la plus importante place de la Flandre, fut assiégée par mer et par terre. Condé et don Juan d'Au- triche, ay«nt ramassé toutes leurs forces, se présentèrent pour la secourir. L'Europe avait les yeux sur cet événement. Le cardinal Mazarin mena Louis XIY auprès du théâtre de la guerre, sans lui permettre d'y monter, quoiqu'il eût près de vingt ans. Ce prince se tint dans Calais. Ce fut là que Crom- well lui envoya une ambassade fastueuse, à la tête de laquelle était son gendre, le lord Falcombridge. Le roi lui envoya le duc de Créqui et Mancini, duc de Xevers, neveu du cardi- nal, suivis de deux cents gentilshommes 2. Mancini présenta au protecteur une lettre du cardinal. Cette lettre est remarquable; Mazarin lui dit qu'il est affligé de ne poia'oir lui rendre en personne les respects dus au plus grand homme du monde.
C'est ainsi qu'il parlait à l'assassin^' du gendre de Henri IV et de l'oncle de Louis XIV, son maître.
Cependant le prince maréchal de Turenne attaqua l'armée d'Espagne, ou plutôt l'armée de Flandre, près des Dunes. Elle était commandée par don Juan d'Autriche, fils de Phi- lippe W et d une comédienne, et qui devint deux ans après beau-frère de Louis XIV. Le prince de Condé était dans cette armée, mais il ne commandait pas'*: ainsi il ne fut pas dif- 1. Par un second traité d'alliauco 3. Voltaire dit plus loin meurtrier. du 23 mars 1C5T. 4. « Il ne commandait pas. » Lurs- 2. Créqui était chargé de remettre que Condé apprit que Turenne arri- à Cromwell une magnifique épée, et vait sur eux, pressentant aussitôt les Mancini la lettre de compliments. conséquences de limprévoyaucc de ■62 SIECLE DE LOUIS XIV iicile à Turenue de vaincre. Les six mille Anglais contribuè- rent à la victoire: elle fut complète (14 juin 1658). Les deux princes d'Angleterre, qui furent depuis rois, virent leurs mal- iieurs augmentés dans cette journée par l'ascendant de Crom- well.
Le génie du grand Condé ne put rien contre les meilleures troupes de France et d'Angleterre. L'armée espagnole fut détruite. Dunkerque se rendit bientôt après. Le roi accourut Tivec son ministre pour voir passer la garnison. Le cardinal ne laissa paraître Louis XIY ni comme guerrier ni comme roi; il n'avait point d'argent à distribuer aux soldats; à peine «tait-il servi: il allait manger chez Mazariu ou chez le maré- chal de Turenne, quand il était à l'armée. Cet oubli de la dignité royale n'était pas dans Louis XIY l'effet du mépris pour le faste, mais celui du dérangement de ses affaires, et du soin que le cardinal avait de réunir pour soi-même la splendeur et l'autorité.
Louis n'entra dans Dunkerque que pour la rendre au lord Lockhart, ambassadeur de Cromwell. Mazarin essaya si par 'tjuelque finesse il pourrait éluder le traité et ne pas remettre la place; mais Lokhart menaça, et la fermeté anglaise l'em- porta sur Ihabileté italienne.
Plusieurs personnes ont assuré que le cardinal, qui s'était attribué l'événement d'Arras, voulut engager Turenue à lui céder encore l'honneur de la bataille des Dunes. Du Bec- •Crépin, comte de Moret, vint, dit-on, de la part du ministre, proposer au général décrire une lettre par laquelle il parût que le cardinal avait arrangé lui-même tout le plan des opé- rations. Turenne reçut avec mépris ces insinuations, et ne voulut point donner un aveu qui eût produit la honte d'un général d'armée et le ridicule d un homme d'église. Mazarin, qui avait eu cette faiblesse, eut celle de rester brouillé jus- qu'à sa mort avec Turenne i.
Au milieu de ce premier triomphe, le roi tomba malade à don Juan d'Autriche, il dit;iu duc de 1. Cette rancune ne parait pas prou- Glocestor: « Vous dites n'avoir jamais vée. ^luand le jeune roi tomba malade, vu de bataille, vous allez voir dans c'est à Turenne que Mazarin s'adressa une demi-heure couiment on en perd jwur sa sûreté. Turenne. au lit de une. » L'action s'engagea dans le voi- mort du cardinal,.sollicitait la main smage de ces monticules de sal)le qui dune de ses nièces pour l'héritier des l)ordent la mer du côté de Dunkerque, Bouillon; et Mazariu n'oublia pas Tuct qu on nomme Dunes. renne dans sou testament.
CHAPITRE VI 6?.
Calais, et fut plusieurs jours à la mort. Aussitôt tous les. courtisans se tournèrent vers son frère Monsieur*. Mazarin prodigua les ménagements, les flatteries et les promesses au maréchal du Plessis-Praslin, ancien gouverneur de ce jeune prince, et au comte de Guiche, son favori. Il se forma dans Paris une cabale assez hardie pour écrire ù Calais contre le cardinal. Il prit ses mesures pour sortir du royaume et pour mettre à couvert ses richesses immenses. Un empirique d'Ab- beville guérit le roi avec du vin émétique, que les médecins de la cour regardaient comme un poison-. Ce bon homme s'asseyait sur le lit du roi, et disait: « Voilà un garçon bien malade, mais il n'en mourra pas. » Dès qu'il fut convalescent, le cardinal exila tous ceux qui avaient cabale contre lui.