SigPhi · Voltaire

Zaïre : tragédie

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Cette hésitation n'a pas été longue. Un juge assurément des plus compétents, M. Bengesco, dit dans la Préface de sa remarquable Bibliographie (p. xi), « qu'aujourd'hui encore, malgré tous les mérites des éditions de Beuchot et de M. Mo- land, le texte de Voltaire n'est pas définitivement établi. » Une étude attentive nous a amenés, pour ce qui concerne Zaïre^ à la même conclusion.

L'édition de M. Moland, excellente d'ailleurs à d'autres ti- tres, reproduit simplement ici le texte de Beuçhot, et Beu- chot reproduit celui de KehI. Nous reculons ainsi en deux pas de plus d'un siècle, jusqu'en 1784, et nous pouvons avoir quelque doute sur la valeur des leçons qui furent alors adop- tées.

A priori^ on sait que les gens du xviu^ siècle apportaient ordinairement dans un travail de ce genre peu de scrupule et de méthode. Sans doute ils ne se sont pas permis de cor- riger Voltaire comme furent corrigés Bossuet ou M'"^ de Sévigné. Ils n'étaient pas cette fois, sauf pour les Lettres, 1. Pour la tragédie de Zaïre, il n'y a que 5 variantes dans Tédition de Kehl, et on verra comment elles ont été choisies; Beuchot en donne 14, et M. Moland 15.

o II ZAÏRE en présence d*un manuscrit; l'imprimé rendait impossibles des altérations aussi graves. Mais le nombre même et la di- versité des éditions devait être pour eux une cause d'em- barras et d'erreur. Nous avons le droit d'admettre, sans leur faire injure, qu'en plus d'un cas ils ont traité Voltaire avec un peu de négligence ou de sans gêne.

L'auteur, dans ses dernières années, avait commencé en vue d'une édition définitive la révision de ses œuvres. Sur un exemplaire interfolié de l'édition dite encadrée^ celle de 1775, il avait marqué les corrections voulues; le tr^ivail fut fait pour 31 volumes sur 40. Cet exemplaire était destiné à Panckoucke, et lui fut remis en effet. Mais Panckoucke, désespérant de recueillir les sommes nécessaires pour une aussi vaste entreprise, l'abandonna au moment même oii l'intervention de Catherine II, qui lui destinait une première mise de fonds considérable (150,000 livres) allait aplanir pour lui tous les obstacles. La lettre de l'Impératrice arriva trop tard. Il venait de traiter avec un groupe d'associés dont le principal était Beaumarchais. Il leur cédait tous ses droits, et l'exemplaire corrigé, qui devait être la base de la publi- cation, devint leur propriété.

Les éditeurs de Kehl avaient donc entre les mains tout ce qu'il fallait pour bien faire ^ Avec un érudit moderne, la garantie serait complète, nous pourrions croire à une repro- duction exacte. Mais en a-t-il été ainsi?

Certains mots de leur Préface doivent nous mettre en garde; il y a là (tome I, p. vu) un aveu remarquable. « On a choisi pour Ijes différents ouvrages la leçon qui a paru la meilleure, en observant seulement de suivre dans ce choix l'opinion de M. de Voltaire lui-même, toutes les fois qu'on n'était pas sur que son choix avait été dirigé par des motifs étrangers à la bonté de l'ouvrage. Il n'y a point de variantes 1. Bien que n'ayant aucun renseignement sur ce point, nous pouvons supposer avec certitude que le tome III de l'édition encadrée, celui où se trouve Zaïre ^ était au nombre de ceux que Voltaire avait corrigés.

J INTRODUCTION III pour les ouvrages de prose; mais on a rassemblé pour la poésie toutes celles qui ont paru devoir être utiles aux litté- rateurs. » Ces quelques lignes sont précieuses. Ainsi: V Aucune variante pour les ouvrages en prose, ils ne mé- ritent pas cet honneur; 2° Quelques variantes, discrètement choisies, pour les œu- vres en vers; 3® Certitude que les éditeurs, au lieu de suivre fidèle- ment, ce qui eût été si naturel et si facile, les indications dernières du poète, ont voulu faire à leur mode, comme s'ils en appelaient du roi qui se trompe au roi mieux informé, et n'ont en définitive suivi que leur caprice.

La preuve en est facile: pour Zaïre, ils ne donnent en tout que 5 variantes, v. 102, 268, 797, 1035, 1162. Les trois premières sont empruntées à l'édition de 1740, les deux autres à celle de 1738. Or l'édition de 1738 (Amsterdam, Jacques Desbordes, 4 vol. in-8) fut, comme nous le verrons plus loin, désavouée par l'auteur, et les éditeurs de 1740, si l'on en croit Beuchot et Quérard, s'étaient contentés d'en donner une reproduction servile.

Notre ligne de conduite était donc toute tracée: éliminer ce travail des éditeurs de Kehl, dont les garanties sont si insuffisantes, et rechercher par nous-mêmes le vrai texte: adopter la dernière forme donnée par l'auteur à sa pensée, en indiquant d'une façon aussi complète que possible les différentes phases par où elle avait passé antérieurement; donner enfin comme complément des variantes le texte de Kehl, là où il diffère du nôtre, car il est possible après tout qu'il contienne, à côté de leçons arbitrairement choisies, cer- taines corrections nouvelles dues à l'auteur lui-même, mais qu'il est bien difficile de distinguer des autres.

M. Beugesco indique, au tome I" de sa Bibliographie, p. 14, du n° 34 au n*" 62 inclusivement, 19 éditions isolées de Zane publiées du vivant de Voltaire, sans compter celles IV ZAÏRE qui furent insérées pendant le même intervalle dans les nombreux recueils de ses œuvres.

11 eût été désirable de les consulter toutes, et cette étude s'impose naturellement à quiconque prétendrait donner un travail définitif; mais nous ne hasardons celui-ci qu'à titre d'essai. Eloignés des grandes bibliothèques de Paris, nous ne pouvions ni faire par nous-mêmes dans un laps de temps très limité, ni imposer à un ami, (fuelle que fut son extrême complaisance, un aussi long travail.

D'ailleurs, ceci est de toute évidence, et M. Bengesco l'a nettement indiqué (I, p. x), toutes ces éditions n'ont pas même valeur. Il faut distinguer de celles qui furent données avec la participation de l'auteur les réimpressions auxquelles il est demeuré étranger. Or cette seconde catégorie n'est pas la moins nombreuse. Ce que nous savons des habitudes de la librairie d'alors, de la facilité avec laquelle se mulli- pliaient, soit en France, soit à l'étranger ou sous le nom d'une ville étrangère, tant de contrefaçons, ce que nous sa- vons aussi des erreurs grossières ou des interpolations qui y étaient introduites, nous donne le droit de rejeter tout ce groupe. Voltaire protesta plus d'une fois contre les mutila- tions qu'on lui faisait subir ainsi. Le vers 1035 de Zaïre Mais il est trop honteux de craindre une maltresse est altéré de la façon suivante: Mais il est trop honteux d'avoir une faiblesse i dans l'édition d'Amsterdam (Jacques Desbordes^ 1738-39, 4 vol. in-8°), et les fautes de ce genre y étaient si nombreuses que la Bibliothèque française (tome XXIX, p. 308-313) les releva dans un article inspiré on rédigé, comme le pense M. Beuchot, par l'auteur lui-même. (Quérard, France litté- raire, article Voltaire, p. 368.)

Une réimpression de son théâtre donnée à Genève et à 1. C'est précisément une des variantes que donne Tédition de Kehl.

INTRODUCTION V Paris en 1764 par Duch^sne (5 vol. in-12) fut de même dé- savouée dans un Avis au lecteta^ placé en tète de la comédie de Chariot ou la Comtesse de Givry. 11 se plaignait forte- ment de ce que plusieurs tragédies s'y trouvaient défigurées par des non-sens ou par des suppressions, et citait entre autres Oreste, BrtituSy VOrphelin de la Chine, Zulime (Qué- Ij'avertisse?nent qui précède le tome II (tome P' du théâ- tre) de l'édition de 1775, signale encore une autre cause d'altérations. « Ce sera la seule édition correcte et complète. Toutes celles qu'on a données à Paris sont très informes; cela ne pouvait être autrement. 11 arriva plus d'une fois que le public séduit par les ennemis de l'auteur, sembla rejeter aux premières représentations les mêmes morceaux qu'il re- demanda ensuite avec empressement quand la cabale fut dissipée. — Quelquefois les acteurs, déroutés par les cris de la cabale, se voyaient forcés de changer eux-mêmes les vers qui avaient été le prétexte du murmure; ils leur en substi- tuaient d'autres au hasard. Presque tous ses ouvrages dra- matiques ont été représentés et imprimés à Paris dans son absence. De là viennent les fautes dont fourmillent les édi^ lions faites dans cette capitale. » Suivent plusieurs exem- ples. Bien qu'aucun d'eux ne se rapporte à Zaïre, nous n'en sommes pas moins avertis.

La base de notre travail est donc cette édition de 1775, déclarée « seule correcte », et voici celles que nous lui avons comparées: 1733. « La Zaïre de M. de Voltaire, représentée à Paris aux mois d'aoust, novembre et décembre 1732, augmentée de rnipitre dédicatoire — est etiam crudelis amor. — A Kouen, à Paris chez Jean-Baptiste Bauche, à la descente du Pont->'euf, proche les Augustins, à Saint-Jean Baptiste dans le désert.MDCCXXXIII. avec privilège du roy. » C'est le n° 56 de M. Bengesco. Cette édition est la troisième, mais on ne fît pas pour elle de nouveau tirage: on ajouta aux exemplaires restants de la première un titre, TEpitre à VI ZAÏRE Falkener et l'Epltre à M"® Gaussia: elle a donc pour le texte la même valeur que les n°* 54 et 55.

1736. — La même tragédie. Nouvelle édition revue, cor- rigée et augmentée par l'auteur, avec une nouvelle Epltre dédicatoire. Paris, J.-B. Cl. Bauche. (Bengesco, n° 58.)

(On y trouve en effet des corrections assez nombreuses, mais qui toutes n'ont pas été maintenues plus tard; c'est celle que les éditeurs de Kehl paraissent avoir suivie de pré- férence.)

1748. — Œuvres de M. de Voltaire, édition revue et corrigée par l'auteur. 1748, Dresde, chez Georges Conrad Walther, libraire du roi. 8 vol. in-8*^ (v. Bengesco I, XI v).

1767. — Œuvres de théâtre de M. de Voltaire, Paris, V^® Duchesne, 6 vol. in-12 (Bengesco, n° 312). Cette édition ne peut faire autorité pour le texte, car elle n'est qu'un nouveau tirage de celle de 1764 (Paris, Duchesne, '5 vol. in-12. Bengesco, n° 311) que Voltaire déclarait injcorrecte. Mais elle peut servir, ainsi que l'autre, à faire connaître plusieurs leçons fautives introduites sans doute par les ac- teurs. C'est à ce seul titre que nous la mentionnons quel- quefois.

1775. — Edition encadrée dont nous avons déjà parlé, 37 vol in-8°. (Bengesco, I, xvi.)

Nous avons également consulté, mais sans profit réel, deux éditions isolées de Zaïre qui ne sont que de-s réimpressions sans oiMginalité.

1777. — Naples, de l'imprimerie de J. Gravier. (Bengesco, C'est peu assurément, si l'on considère la longue liste des INTRODUCTION VII éditions données du vivant de Voltaire ^; mais la valeur des textes consultés importe ici plus que leur nombre. Nous croyons n'avoir négligé aucune variante, et être en mesure d'indiquer d'une façon précise Torigine de chacune d'elles.

II L'histoire de cette pièce est bien connue. Voltaire a lui- même raconté dans un Avertissement par quelle espèce de défi il fut amené à la composer, afin de prouver à des dames qu'il était capable, s'il voulait s'en donner la peine, de pein- dre l'amour tout comme un autre. Il était de ceux qui pen- sent que l'amour doit être tout dans une tragédie, ou n'y rien être, que la seconde place ne peut en aucun cas lui conveniryll a reproché à Corneille d'avoir plus d'une fois dégradé ses héros par des fadeurs de pastorale; il aurait voulu, dès son début au théâtre, traiter sans amour le sujet diŒdipe, comme il fit plus tard pour la Mort de César et pour Mérope, Par contre, le jour où cette passion, au lieu d'être reléguée dans une ou deux scènes épisodiques, se montrait au premier rang, elle devait être l'âme de la pièce; ce n'était plus « l'amour galant et français. » Il voulait faire de son héros, non pas t un jeune abjjé à la toilette d'une bégueule, » mais « le plus passionné, le plus fier, le plus tendre, le plus généreux, le plus justement jaloux, le plus cruel et le plus malheureux de tous les hommes. » (Lettre à Formont, du 25 juin 1732.)

Il y réussit. Cette pièce enchanteresse, comme l'appelle 1. Ce long travail de collation ne pouvait être exécuté à Lyon que pour un pe- tit nombre de textes. M. Gustave Mutterer, étudiant à la Faculté des Lettres de Paris, s^en est acquitté, pour toutes les éditions qui existent à la Bibliothèque Nationale, avec autant de soin que de complaisance. Nous l'en remercipns vive- ment.

VIII ZAÏRE Rousseau dans sa Lettre à d'Alembert (§ 83) resta pour les çs^ contemporains le modèle de la tragédie amoureuse. « Les femmes ne purent se lasser d'y courir en foule et d'y faire courir les hommes » (id.). Les malheurs de ce couple char- mant. Orosmane et Zaïre, le rendirent cher aux âmes sensi- bles, et ne firent pas couler moins de larmes que ceux de Manon et de son chevalier, de Julie et de Saint-Preux, de Paul et de Virginie.

Cette vivacité de sentiment, cette grâce touchante répan- dues sur tout l'ouvrage sont-elles le fruit de la seule imagi- nation du poète, ou le reflet de quelque émotion plus in- time? Son cœur n'y était-il pour rien? C'est vers cette époque, suppose M. Brunetière \ que commença chez M"*® de Fontaine-Martel « son afl*aire » avec M"® du Châte- let: celle-ci est peut-être la Muse qui lui inspira Zaïre.

Quoi qu'il en soit, l'œuvre fiit composée avec une exalta- tion et une rapidité qui étaient bien toujours dans la ma- nière de Voltaire, mais qu'on trouve ici plus marquées en- core.

« J'ai corrigé dans Eriphyle tous les défauts que nous y « avions remarqués. A peine cette besogne a été achevée « qu'afin de pouvoir revoir mon ouvrage avec moins d'a- « mour-propre, et me donner le temps de l'oublier, j'en ai « vite commencé un autre, et j'ai pris une ferme résolution « de ne jeter les yeux sur Eriphyle que quand la nouvelle « tragédie sera achevée. Celle-ci sera faite pour le cœur au- « tant ({xiÉriphyle était faite pour l'imagination. La scène « sera dans un lieu bien singulier; l'action se passera entre « des Turcs et des chrétiens, je peindrai leurs mœurs au- « tant qu'il me sera possible, et je tâcherai de jeter dans « cet ouvrage tout ce que la religion chrétienne semble avoir « de plus pathétique et de plus intéressant et tout ce que « l'amour a de plus tendre et de plus cruel. Voilà ce qui va 1. Revue des Deux Mondes,!«' décembre 1888, sur une reprise récente de Zaïre, ■P INTRODUCTION IX « m'occuper six mois; qiiod felix, faiistiim, musiilmanumque C'est en ces termes que le poète écrivait à Cideville le 29 mai 1732. Le 25 du mois suivant il annonçait à son ami Formont que la pièce était achevée, et le 43 août on en don- nait la première représentation. Au lieu des six mois qu'il annonçait, dix-huit jours, dit-il dans son Avertissement^ ou vingt-deux, écrit-il à Formont (25 juin 1732), lui avaient suffi. « Jamais je n'ai travaillé avec tant de vitesse. Le sujet m'entraînait et la pièce se faisait toute seule. » Une pareille eflFervescence est souvent féconde; souvent aussi il en ré- sulte bien des négligencçs de détail, qui ne se révèlent à l'auteur que trop tard, le jour de l'épreuve publique.

C'est ce qui arriva pour Zaïre. A chaque pièce nouvelle il y avait lutte. Les passions littéraires étaient alors très vives, et les ennemis d'un auteur ne se ménageaient pas. Il y avait toujours une cabale montée, avec un parterre tumultueux. Voltaire ne s'était pas encore imposé. Ses adversaires rele- vèrent au passage les endroits négligés « avec un tel achar- nement que tout l'effet fut détruit. » (Lettre à Formont, septembre 1732.) Il parait, aussi que les acteurs ^ jouèrent médiocrement, — mal, si on en croit l'auteur; — peut-être étaient-ils dôpaysés dans ce monde oriental et chrétien ^ si nouveau pour eux. Somme toute, ni victoire ni défaite, la journée restait indécise. Voltaire ne se rebuta pas, lima sa versification et son style, et se hâta d'effacer les défauts si- gnalés, comptant bien qu'en dépit de toutes les malveillances, la séduction des scènes de tendresse, le pathétique des au- tres, le contraste des croyances et des mœurs, enfin cette première apparition de la chevalerie française sur le théâ- tre entraineraient la masse du public. En quelques jours 1. Les principaux rôles furent créés, Orosmane par Quinault-Dufresne, Lusi-^ gnan par Sarrazin, Nérestan par Grandval, Zaïre par M"* Gaussin, Fatime par M™*' Jouvenot. Les autres acteurs étaient Legrand, La Thorillière, Dubreuil, Bercy. La recette fut de 3060 livres (Edit. Moland, d'après G. Avenel), 2. Desnoiresterres, La jeunesse de Voltaire^ p. 448.

X ZAÏRE la pièce était transformée et telle à peu-près que nous l'avons.

Mais ces remaniements destinés à sauver son œuvre, il fallait d'abord les faire accepter des acteurs, et ce fut le plus difficile. Ceux-ci pleins de morgue, gâtés par les adula- tions du public, par la familiarité des financiers et des grands seigneurs, n'avaient que mépris pour les poètes qu'ils consentaient à jouer. Quinault-Dufresne, Quinault- Orosmane, qui n'avait pas daigné lire les corrections du Glorieux, et avait consigné sa porte à Destouches, aflfectait les mêmes airs avec Voltaire. Mais Voltaire était tenace; on sait quelle ruse galante il employa. « Le comédien grand seigneur donnait un diner; un magnifique pâté lui fut en- voyé sans qu'on sût d'où il venait. Lorsqu'on l'ouvrit, à l'entremets, on aperçut une multitude (?) de perdrix, ayant toutes au bec de petits papiers qu'on se hâta de déployer: c'étaient autant devers corrigés Ae Zaïre, Pour le coup il fallut bien se rendre et loger de bonne grâce dans sa mé- moire ces derniers nés du poète ^ »« La tragédie ainsi refaite fut bien reçue du public, et finit même par être accueillie avec transport. « Ma satisfaction s'augmente en vous la communiquant, écrivait le poète â Cideville (25 août 1732). Jamais pièce ne fut si bien jouée que Zaïre à la quatrième représentatioiy Je vous souhaitais bien là; vous auriez vu que le public ne hait pas votre ami. Je parus dans une loge, et tout le parterre me battit des mains. Je rougissais, je me cachais, mais je serais un fri- pon si je ne vous avouais pas que j'étais sensiblement tou- ché. Il est doux de n'être pas honni dans son pays; je suis sûr que vous m'en aimerez davantage. » Ce succès, « qui 1. Desnoiresterres, p. 448, d'après les Anecdotes dramatiques (Paris, 1775). Lemazurier, dans sa Galerie historique des acteurs du Thédtre Français^ place l'anecdote avant la première représentation, ce qui est encore possible. Il ajoute à la décharge de Quinault-Dufresne que Voltaire, ceci est vrai, proposait sans cesse aux acteurs de nouvelles retouches, et les obligeait ainsi à un travail incessant.

INTRODUCTION XI INTRODUCTION XI ne s'éloignait pas de celui Aulnes de Castro, » ne le laissait pas néanmoins sans inquiétude. « J'ai bien peur, lisons- nous dans une lettre à Formont, (septembre 1732, n° 282, éd. Moland) de devoir aux grands yeux noirs de M"* Gaus- sin, au jeu des acteurs, au mélange nouveau des plumets et des turbans \ ce qu'un autre croirait devoir à son mérite. Je vais retravailler la pièce comme si elle était tombée. » En même temps, à la requête de l'abbé de la Roque, direc- teur du Mercure, il écrivait pour ce journal (août 1732), ce qui était encore une nouveauté piquante, l'analyse de son œuvre; il y avouait certaines fautes légères pour prévenir des critiques plus graves, et il en présentait adroitement l'apologie.

Le succès allait croissant, lorsqu'après la neuvième repré- sentation une indisposition de M"° Gaussin vint tout arrê- ter.

Quand la pièce put être reprise le 12 novembre, elle eut 21 représentation presque consécutives ^. C'était un triom- phe sans exemple alors, et bien propre à consoler le poète de la mésaventure à'Eriphyle.

Elle fut également donnée à la cour (octobre 1732), pen- dant le voyage de Fontainebleau. Piron qui s'y était rendu, lui aussi, avec les comédiens, dans l'espoir de faire passer son Gustave, n'épargna, comme Ton pense, aucune raillerie à Tauteur et à l'œuvre qu'on lui préférait. Un peu plus tard, la pièce était jouée en société par Voltaire lui-même, t Sa- vez-vous bien, écrit-il à Cideville le 27 janvier 1733, qu'il n'y a pas quinze jours que nous représentâmes Zàire chez M"* de Fontaine -Martel (qui venait de mourir depuis) en présence de votre amie M"® de La Rivaudaye; je jouais le rôle du vieux Lusignan, et je tirai des larmes de ses beaux yeux. M Les acteurs étaient tous gens de qualité; parmi les 1. Les acteurs, dit M. Moland, avaient fait un effort vers la vérité du costume en s'affublant de turbans, ce qui coûta 30 livres à la Ck>médie. 2 Desnoires terres, p. 449.

XII ZAÏRE spectateurs figurait le cardinal de Polignac, et sans doute aussi, comme le suppose M. Desnoiresterres ^, un prince du sang, le comte de Clermont.

Les ennemis du poète étaient momentanément réduits à rimpuissance, mais il n'avaient pas. désarmé. Pour se con- soler de ce succès, ils en médisaient à huit clos et donnaient tort au goût du siècle. Leurs lettres attestent, bien malgré eux, l'enthousiasme du public. C'est ainsi que l'abbé Le Blanc écrivait au Président Bouhier^ (19 novembre 1732) « Zaïre^ tant par le manège de son auteur que par celui des comédiens, a un succès prodigieux.il y a plus, on commence à la croire une bonne tragédie, à l'applaudir. sœclutn insi- piens et inficetiim! Bientôt M*'" Malcrais va l'emporter sur M"® Deshoulières, le poète des bords de la Marne sur Se- grais, et l'auteur A'Eriphyle sur les Sophocle et les Corr neille. sœcliim insipiens et inficetiim! Au reste, quoique je ne trouve pas la tragédie en question aussi bonne que quelques femmes du Marais, cela ne m'empêchera pas d'al- ler voir Voltaire pour lui demander sa petite Epitre à M"® de Fontaine-Martel dont vous êtes curieux. Je ne Tai pu jus- qu'ici parce qu'il était à la cour: je crois bientôt qu'il sera vraiment tout ce qu'on appelait poeta regius, le poète, le fou du roi. » Mathieu Marais n'était pas mieux disposé. Il écrivait le 22 août: « Voltaire fait jouer une tragédie qu'il a placée dans le temps des croisades, où les Mahométans sont galants, doux, ne veulent qu'une femme, ou les chrétiens sont ac- teurs, où la vraie croix est sur le théâtre; enfin, on dit que pour éviter le reproche de ne s'arrêter qu'aux vers dans ses pièces, il a voulu une fois dans sa vie travailler à la con-, duite^ mais qu'il a raté la conduite et que les vers ne valent rien. Tous les grands seigneurs de France qui sont nommés 2. Lettre inédite publiée par M. Desnoiresterres, p. 450, d*après les manuscrits de la Bibliothèque nationale.

INTRODUCTION XIII dans celte pièce et qui sont comédiens sont admirés par ceux qui s'en croient les descendants. » Au mois d'octobre, le ton n'est pas moins amer: « Je n'ai pas encore vu la Critique de Zaïre, on en dit du bien; la pièce n'a pu être jouée à Fontainebleau. L'auteur pour dé- router la critique n'a qu'à y changer, comme c'est son talent, et l'impression fera voir une autre pièce. » Et cependant Marais lui-même avait été ému, il en convint plus tard. « On va être honteux, disait-il à l'occasion d'une critique publiée, des éloges larmoyants qu'on a donnés à cette folle de Zaïre, qui n'a ni religion, ni vraisemblance. J'ai toujours bien re- gret aux larmes que j'y ai versées. » (Lettre du 7 février 1733.) L'aveu n'en est que plus précieux.

Les critiques, quoiqu'il en dise, ne firent aucun tort à la pièce. Deux parodies furent jouées au théâtre italien. Mais les parodies, si irritantes qu'elles puissent être pour l'auteur, et Voltaire était en cela plus chatouilleux que personne, sont la marque même du succès: elles visent l'actualité, elles s'attaquent à l'œuvre dont le nom est sur toutes les lèvres, et négligent celle qui aura laissé le public indifl'érent. Vol- taire, cette fois, ne parait pas avoir jeté les hauts cris ^; c'est sur un ton assez dégagé qu'il en parle à son ami Formont (Lettre du 15 décembre 1732): « On a joué depuis peu aux Italiens deux critiques de Zaïre^ Elles sont tombées l'une et l'autre; mais leur humiliation ne me donne pas grand amour-propre, car les Italiens pourraient être de fort mau- vais plaisants sans que Zaïre en fût meilleure. » Son Epitre dédicatoire y fait également une courte allusion.

La première de ces pièces, jouée le 4 décembre 1732, est intitulée Arlequin au Parnasse, ou la Folie de Melpomène^ comédie critique de la tragédie de Zaïre, Elle avait pour auteur l'abbé Nadal ^, que nous retrouverons bientôt, et fut 1. Plus tard, il essaya de faire interdire une parodie de Sémiramis. Lettre à d'Argental, 11 octobre 1748.

2. C'était entre eux une vieille querelle. Plusieurs années auparavant ils s'é- taient trouvés en rivalité: ayant composé l'un et l'autre une tragédie de Ma- XIV ZAIRR imprimée au. tome 1" des Parodies du nouveau théâtre italien, La seconde fut représentée cinq jours plus tard, le 9 dé- cembre. Elle a pour titre les Enfants trouvés, ou le Sultaîi poli par Vamour; c'est l'œuvre de Dominique, Romagnesi et Riccoboni. Elle n'est pas sans valeur; on y a touché du doigt, avec assez de justesse et d'esprit, les principaux dé- fauts de la tragédie, et elle eut, n'en déplaise à Voltaire, plus de vogue que la précédente. Il est vrai qu'à la première j'eprésentation elle parut échouer. L'assemblée était tumul- tueuse et mêlée, dit le Mercure (décembre 1732), de quelques personnes mal intentionnées. Mais la pièce fut écoutée plus tranquillement à la seconde représentation, « et elle a tou- jours été de plus en plus goûtée et applaudie. » On l'a im- primée plusieurs fais séparément, et elle figure dans le recueil des Œuvres de Riccoboni. Nous la reproduisons en appendice.

Citons encore, d'après M. Moland, le manuscrit d'une Zaïre^ pa?'odie en un acte et en vers, qui appartenait à M. de Soleinne; enfin une quatrième parodie, également en vers, mais cette fois en cinq actes, qui fut imprimée à la fin du xvin^ siècle, sous le titre de Caquire, par M. de Vessai7*e, et attribuée à un Lyonnais ^ du nom de Bécombes.