Fatime, il n'est plus temps: Je suis Tunique objet des vœux de Diaphane, Il m'adore...Je sais que ton cœur me condamne; Mais le discret sultan agit d'une façon A mettre mon honneur à l'abri du soupçon; Garde-toi de penser qu'il offre à ma tendresse, L'honneur déshonorant du nom de sa maîtresse, Et que ma modestie accepte en rougissant La faveur d'un mouchoir que l'on jette en passant* De ses intentions la pureté l'engage A ne me rechercher que pour le mariage: Tu verras sur son cœur jusqu'où va mon pouvoir, Je n'ai qu'à dire un mot, il m'épouse ce soir.
FATIME Que vos félicités, s'il se peut, soient parfaites.
Je voudrais bien me voir à la place où vous êtes...Mais ce cœur qui se livre à de si doux transports, En épousant un Turc n'a-t-il point de remords?
Carabin vous a dit cent fois par la fenêtre Qne le sang d'un Français vous avait donné l'être; Que vous et vos parents, dans un combat fatal, Aviez subi le joug d'un corsaire brutal: Ne vous souvient-il plus que dans une galère...TÉMIRE Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère, J'étais trop jeune alors pour m'en ressouvenir, SCÈNE II 167 Et tu perdrais ton temps à m'en entretenir. Je n'ai devant les yeux que ce sultan aimable, Je servais, il me place en un rang honorable; Mon cœur est né sensible, et ne peut résister Aux discours d'un amant dont Taspect sait flatter. Son bras s'est signalé par plus d'une conquête, Il a le front serein, les yeux à fleur de tête, Il a la voix sonore et l'air majestueux, Il parcourt le sérail d'un pas tumultueux: Après tant d'agréments qu'on voit en sa personne. Te parlerai-je aussi du sceptre qu'il me donne? Non, l'éclat de ce rang n'éblouit point mas yeux, Un cœur fait pour l'amour n'est point ambitieux; Oui, si le ciel aux fers eût condamné sa vie, Si l'Afrique à mes lois se voyait asservie, Ou mon amour me trompe, ou Témire aujourd'hui Pour rélever à soi, descendrait jusqu'à lui.
FATIME Il le faut avouer, cette pensée est belle, Mais convenez aussi qu'elle n'est pas nouvelle.
TÉMIRE Absent depuis deux jours, on l'attend aujourd'hui.
FATIME La grande porte s'ouvre, et sans doute c'est lui.
SCÈNE II DIAPHANE, TÉMIRE, FATIME DIAPHANE Madame, un long discours me serait nécessaire, Pour dire comment j'aime et comment je veux plaire; Je vous pourrais ici nommer tous mes ayeux, Vous conter leurs exploits; mais ne parlons point d'eux, Et ne retraçons point les illustres misères 168 LES ENFANTS TROUVÉS Qu'éprouvèrent jadis les sultans mes confrères.
Je suis peu leur exemple, et loin de me gêner, A mes seuls sentiments je me laisse entraîner.
Au sein des voluptés bien loin que je m'endorme, Si je tiens un sérail, ce n'est que pour la forme; Les lois que dès longtemps suivent les Mahomets, Nous défendent le vin, moi je me le permets; Tout usage ancien cède à ma politique, Et je suis un sultan de nouvelle fabrique* Mais parlons de l'amour dont je brûle pour vous; Je serai votre ami, votre amant, votre époux.
J'atteste vos beaux yeux et l'amour qui m'enflamme, De ne prendre que vous pour maltresse et pour femme, Est-ce assez?
TÉMIRE Oui, Seigneur, je ne veux rien de plus, Voilà de quoi flxer des vœux irrésolus; Et si vous n'aspirez qu'à des ardeurs parfaites, Jamais Sultan ne fut plus heureux que vous Têtes. ■ DIAPHANE Si vous me dites vrai...Que me veux-tu, Jasmin?
SCENE III JASMIN, LES SUSDITS ACTEURS JASMIN Dans la première cour, un nommé Carabin, Qui sur sa foi gasconne a passé dans la France, Attend pour vous parler, et demande audience.
TÉMIRE, à part. Oh ciel!
DIAPHANE Il peut monter; pourquoi ne vient-il pas?
SCÈNE IV 169 JASMIN Au bas de rescalier/)n arrête ses pas,.
Vous savez que toujours votre porte est fermée.
DIAPHANE Oui, c'était autrefois la règle accoutumée; Mais il faut que d'entrer on ait permission. Si tu veux qu'au sérail se passe l'action. D'ailleurs à tous venants ma présence est offerte, Chacun me rend visite, et je liens table ouverte.
SCÈNE IV CARABIN, LES SUSDITS ACTEURS.
CARABIN Respectable ennemi que j'estime beaucoup, Hé donc, je viens tenir parole. Pour le coup J'ai de l'argent comptant, que j'apporte de France; Allons, sans différer, qu'on me fasse quittance; A ne te pas mentir, pour trouver cet argent, Il fallait être heureux autant que diligent: Grâce au ciel, c'en est fait, et la somme est complète.
Commence par lâcher la fille et la soubrette, Nous choisirons après dix autres prisonniers.
Quant à moi je demeure, étant court de deniers; Qu'ils partent sur le champ, je resterai pour gage.
DIAPHANE N'en rachète que neuf et mets-toi du voyage. Mais ne crois pas me vaincre en générosité; Remporte ton argent, reprends ta liberté, Je puis môme au besoin te prêter une somme.
CARABIN Cadedis, pour un Turc, vous êtes honnête hotome.
DIAPHANE Embarque cent captifs que je te rends encor, m 170 LES ENFANTS TROUVÉS Mais je veux de ce nombre excepter Alcidor. Sa funeste valeur à nous nuir^ obstinée, N'a que trop parcouru la Méditerranée; Si je l'affranchissais de mon juste courroux, Il armerait bientôt en course contre nous. PourTémire, crois-moi, garde-toi de prétendre Que Ton puisse jamais m*engager à la rendre. Quand Tunivers entier, épuisant ses trésors, De ses peuples armés y joindrait les efforti^.t * Ce serait vainement qu'il combattrait pour elle'; Rien ne peutm*arracher une esclave si belle, Qu'entendsje! Est-ce la mode en ce maudit pays • De manquer de parole après avoir promis?
DIAPHANE Lorsque je te promis d'accorder ta demande, Ce û'était qu'un enfant, à présent elle est grande: Tu peux partir.
CARABIN D'accord, mais avant mon départ Ne me refusez pas ce malheureux vieillard.
TÉMIRE Pourquoi le retenir?
CARABIN Il ne vivra qu'une heure.
DIAPHANE Je consens à remplir tes vœux, pourvu qu'il meure. Je vous quitte, Témire, adieu pour un moment; Nous nous verrons bientôt dans mon appartement.
SCÈNE V TÉMIRE, CARABIN.
TÉMIRE Seigneur, je suis confuse et ne sais que vous dire: I SCÈNE Vï 171 Vous croyiez de ces lieux partir avec Témire; Mais comme de Tamour mon cœur subit la loi, Vous voyez clairement qu'il faut partir sans moi. Cependant, Carabin, comptez qu'en votre absence J'aurai pour les Français beaucoup de déférence; Sur Tesprit du sultan si j'ai quelque pouvoir, Pour soulager leurs maux je le ferai valoir: Je deviendrai leur mère auprès de Diaphane.
CARABIN Que vous auriez d'honneur si vous n'étiez sultane!
SCÈNE VI ALCIDOR soutenu par quatre galériens, TÉMIRE, CARABIN CARABIN Mais quel est ce vieillard qui paraît aux abois? N'est-ce point Alcidor?
ALCIDOR J'entends parler français; Où suis-je, mes amis? ma vue est si troublée. Et de tant de malheurs mon âme est accablée, Que je ne puis, hélas! parler, marcher, ni voir.
CARABIN Si c'est ainsi, bon homme, il faut donc vous asseoir.
ALCIDOR Suis-je libre en effet?
CARABIN N'en faites aucun doute; Nous allons de Toulon bientôt prendre la route, Vous vous y remettrez de vos membres perclus.
ALCIDOR A qui dois-je un bonheur que je n'espérais plus?
TÉMIRE C'est à ce cavalier, dont l'entreprise heureuse 172 LES ENFANTS TROUVÉS Excite du sultan la pitié généreuse; Pour votre délivrance il offrait un grand prix, Mais le roi n'en veut point, et vous partez gratis.
CARABIN Entre gens du métier c'est ainsi qu'on en use, On s'oblige l'un l'autre, et l'argent se refuse.
ALCIDOR Des chevaliers gascons je reconnais l'ardeur, S'ils n'ont pas de grands biens, ils ont tous de l'honneur.
TÉMIRE Il est vrai; je ne puis concevoir ce mystère, Suivant ce qu^on m'a dit, votre province entière Aurait peine à payer une telle rançon.
CARABIN Je n'avais pas le sou lorsque j^étais garçon: Mais je vais en deux mots vous conter mon histoire.
Echappé de mes fers, chose assez dure à croire, Arrivant au pays, je me fls grenadier; On ne s'enrichit point dans ce noble métier.
Je me remis sur mer, et l'ingrate fortune Ne me traita pas mieux sur le sein de Neptune.
Je fus repris, Madame, et par un grand bonheur.
Je vous vis au sérail, malgré le Grand Seigneur.
Eunuques blancs et noirs, bostangis, janissaires, Ne m'empêchèrent point de vous parler d'affaires: Ce trait est surprenant, mais passons là-dessus.
Or, comme en mon pays on craint peu les refus, J'allai voir le sultan, lequel sur ma parole.
Me laissa repartir pour un sujet frivole.
Avec lui cependant je m'étais engagé De revenir bientôt payer votre congé.
De retour dans la France, une veuve fringante Me prit en mariage aux bords de la Charente.
Elle mourut bientôt; une autre succéda, Et cette autre en trois mois à son tour décéda; Je convolai bientôt avec une troisième, Qui mourut en avril, je ne sais le quantième.
Héritier de leurs biens et plus content qu'un roi, J'ai vendu trois châteaux qui n'étaient point à moi.
SCÈNE VI 173 ALCIDOR Oh sort I dont la faveur me rend à la lumière, Que ne peux-tu la rendre à ma famille entière?
Deux enfants me sont morts, il m'en reste encor deux!
Ne me diriez-vous paint quelque nouvelle d'eux?
J*avais un beau garçon, une plus belle fille, Qui devait faire un jour l'honneur de ma famille, Mais qui dans le sérail, Técueil de la pudeur, Peut-être en ce moment en fait le déshonneur.
Mon fils fut fait esclave, et sa sœur plus petite, Au sérail avec lui par les Turcs fut conduite.
CARABIN Comment 1 II m'arriva même chose jadis: A rage de quatre ans par les Turcs je fus pris, Mené dans le sérail avec cette personne, Et d'être tant soit peu ma sœur je la soupçonne.
TÉMIRE Qu'entends-je?
ALCIDOR Ce minois, cet air vif et coquet, De ma défunte femme est le vivant portrait; Même, à ce que-je crois, ce garçon me ressemble. Dans quel temps, s'il vous plaît, fûtes-vous pris ensemble? Je ne prétends ici rien décider en Tair; Surtout en fait d'enfants, on ne peut voir trop clair.
CARABIN Je fus, il m'en souvient, pris en mil sept cent seize.
ALCIDOR Epoque trop heureuse et qui me comble d'aise! Et quel âge avez-vous à présent?
CARABIN J'ai vingt ans.
ALCIDOR Et vous?
TÉMIRE J'en ai dix-huit.
ALCIDOR Baisez-moi, mes enfants.
174 LES ENFANTS TROOVÉS eARABIN Gela ne se peut pas.
ALCIDOR Et pourquoi?
CARABIN Non, vous dis-je. De tels événements tiennent trop du prodige. Je fus pris à quatre ans, à cet âge un garçon De son père du moins devrait savoir le nom.
ALCIDOR N*as-tù pas dans le sein la blessure fâcheuse Que te fit à mes yeux une main furieuse?
CARABIN J'en ai trente, sandis.
ALCIDOR Ah! je n'en puis douter. Vous êtes mes enfants, j'ose vous l'attester.
TÉMIRE Quoil vous êtes mon père, et dans cet équipage CARABIN Mais vous en croirons-nous sans autre témoignage?
ALCIDOR Mon fils, cher héritier!
CARABIN Avez-vous de gros biens?
ALCIDOR J*en.ai beaucoup en France.
CARABIN Allons, je m'en souviens.
ALCIDOR Je vous revois enfin, famille si chérie, Que je vais ramener au sein de ma patrie I Mais d'un soupçon fatal mes sens sont agités, Je crains de dévoiler d'affreuses vérités; Quand je songe en quels lieux je la vois retenue. Je n'ose sur ma fille encor jeter la vue. Oh jour qui me la rends, comment me la rends-tu? Tu pleures 1 je t'entends, tu n'as plus de vertu.
SCÈNE VII 175 TÉMIRB Je ne puis vous tromper, Tamoureux Diaphane, Dans une heure, au plus tard, doit me faire sultane.
ALCIDOR Que la foudre en éclats ne tombe point sur moi, Car je ne vois ici de coupables que toi. Vivre dans un sérail! Ah fille déloyale, Ne comptes-tu pour rien le mépris, le scandale? Oses-tu sans rougir t'applaudir de ce choix, Et former un hymen que condamnent nos lois? Mais je te vois pleurer, ma fille, c'est bon signe. Ce vertueux retour de ton sang te rend digne.
TÉMIRE Oui, mon père, je sens ma vertu revenir, Vous parlez si longtemps qu'on ne peut y tenir.
ALCIDOR Oui je m'en aperçois, déjà je perds haleine, Je vais m'évanouir, vite qu'on me ramène. Ah! malgré nos efforts, qu'en ce siècle malin, Fille malaisément reprend le bon chemin!
(On remporte,} SCÈNE VII TÉMIRE, CARABIN CARABIN Le papa touche presque à son heure dernière. Et va dans le soupçon achever sa carrière; Il n'est pas encor sûr du retour de ton cœur. Et je ne sais qu'en croire aussi, ma chère sœur.
TÉMIRE Non, vous devez, compter sur mon obéissance. Et je v«ux suivre en tout les coutumes de France; Daignez m'en éclaircir; car je prétends savoir 176 LES ENFANTS TROUVÉS Pourquoi je m^écartais ainsi de mon devoir, Et pourquoi cet hymen est au nombre des crimes.
câhabin Cadedis, c'est qu'il est contraire à nos maximes.
TÉMIRE Je m'en tirerais mal; Ma lecture se borne au Parfait maréchal^ Et je sais seulement qu*un pareil mariage...Vous m'entendez, je n'ose en dire davantage.
TÉMIRE Ah! cruel, poursuivez; vous ne connaissez pas Mon secret, mes tourments, mes vœux, mes attentats.
CARABIN Non vraiment; et qui diable y pourrait rien connaître? Parlez-moi sans énigme, et j'entendrai peut-être.
TÉMIRE Voici le fait: je suis retenue en ces lieux, Le sultan est frappé de l'éclat de mes yeux; 11 est, vous le savez, maître de ma personne, Et l'on doit l'épouser aussitôt qu'il ordonne; Mais me voyant forcée à suivre son désir, Si mon cœur y cédait avec quelque plaisir?
CARABIN Qu'entends-je? Ce serait une impudence extrême, Digne de vingt souflets.
TÉMIRE . Frappe donc, car je Paime.
CARABIN Opprobe malheureux du sang de Carabin, Il ne te manque plus que d'aimer un rabin. Oui, si je n'écoutais que mon bouillant courage, Dans ton maudit sérail j'irais faire tapage; Je mettrais le château tout sens-dessus-dessous, Ferais un abatis de tous les marabouts, A ce fat de sultan arrachant la moustache...Mais non à mon honneur ce serait une tache.
SCÈNE VIII 177 TÉMIRE Arrête, mon chère frère, arrête et connais-moi, Peut-être que Témire est digne encor de toi: Du pouvoir de l'amour la vertu me délivre: Fais-moi sortir d'ici, je suis prête à te suivre. Ah I mon cher Diaphane, il faut donc te quitter? Que de pleurs ce départ à mes yeux va coûter; Pardonne, ton courroux, mon père, ma tendresse, Mes serments, mon devoir, mes remords, ma faiblesse. Mon trouble, ma douleur, mes chagrins, mon ennui...CARABIN '^ Elle ne flnira, je pense, d'aujourd'hui. De mots sans liaison quelle ample kyrielle! Conclusion; ton âme enfin se résoud-elle? Promets-tu de venir?
TÉMIRE Oui, je te le promets. Mon frère, rends-moi libre, à tout je me soumets. Mais tu devrais du moins aller voir notre père, Nous le laissons mourir d'une étrange manière.
CARABIN Je le compte pour mort, et j'y perdrais mes pas: Au moins dans vos projets ne vous démentez pas. .A tout événement, ma sœur, tenez-vous prête, Vous allez voir bientôt quelque coup de ma tête.
SCENE VIII TÉMIRE, seule.
Me voilà seule, hélas I que vais-je devenir? Il faut avec moi seule ici m'entretenir: Examinons-nous bien, voyons de quelle espèce, Doit me rendre aujourd'hui l'honneur ou la faiblesse, Suis-je turque ou française? hélas! je n'en sais rien, 12 178 LES ENFANTS TROUVÉS El mon état présent ne se conçoit pas bien. Suivrai-je mon devoir, ou m^en écarterai-je? N'époaserai-je pas, ou bien épouserai-je? Que dis-je? Ai-je oublié les serments que j'ai faits? Mon père, mon pays, vous serez satisfaits. Plus je veux rétoufîer, plus mon feu se rallume; J'aime toujours, malgré la France et sa coutume. Ah! puisque tu devais m'épouser dès ce soir. Pourquoi m'apprenait-on aujourd'hui mon devoir? Frère trop rigoureux, du moins pour me l'apprendre, Jusqu'à demain matin tu devais bien attendre!
SCÈNE IX DIAPHANE, TÉMIRE, JASMIN.
DIAPHANE Je n'y puis plus tenir, Madame, paraissez. Venez, venez répondre à mes vœux empressés; La mosquée est ornée, et les flambeaux s'allument, Le Moufti vous attend, déjà les parfums fument...TÉMiaE à part, A ces apprêts flatteurs pourrai-je résister? Il le faut bien pourtant.
DIAPHANE C'est trop vous arrêter; Venez TÉMiHE à part. Où me cacher?
DIAPHANE Que dites-vous?
TÉMIRE Je n'ose.
DIAPHANE Vous n osez?
SCÈNE IX 179 TÉMIRE Non. Seigneur.
Diaphane Et pourquoi donc?
TÉMIHE Pour cause.
DIAPHANE Ah! je vois ce que c'est, sans doute la pudeur...TÉMIRE Non, ce n'est point cela, vous vous trompez, Seigneur.
DIAPHANE Expliquez-vous donc mieux.
TÉMIRE Ciel!
DIAPHANE Quoi?
TÉMIRE Cet hvmenée Par son éclat pompeux ne m'a point étonnée; Je n'ai point recherché les biens et les grandeurs, Un plus noble intérêt fit naître mes ardeurs; Mon cœur tendre et sincère aux trônes de l'Afrique Eût préféré l'abri du toit le plus rustique: Seule, et dans ces déserts auprès de mon époux...DIAPHANE Hé bien, nous serons seuls, de quoi vous plaignez-vous?
TÉMIRE Que dites-vous. Madame! Qu'auraient donc de commun Carabin et ma flamme?
TÉMIRE Alcidor va mourir...DIAPHANE Que m'importe sa mort? Et quel vif intérêt prenez-vous à son sort?
TÉMIRE Cet hymen dont l'idée à mon cœur est si chère, Cet hymen si charmant, souffrez qu'on le diffère.
180 LES EN^A^TS TROUVÉS DIAPHANE Je ne m'attendais pas à pareil compliment, Témire...TÉMiRE à part. Je frémis de son emportement.
DIAPHANE Témire...TÉMIRE Il m'est affreux, Seigneur, de vous déplaire Laissez-moi vous quitter; je ne saurais mieux faire DIAPHANE Je n'y comprends plus rien, pourquoi partir sitôt? Dites-moi vos raisons...TÉMIRE Je les dirai tantôt.
SCÈNE X DIAPHANE, JASMIN.
DIAPHANE Je demeure immobile, et ma langue glacée, Autant que mon esprit se trouve embarrassée; La situation pour le coup m'interdit: Que faut-il que je dise, et que m'a-t-elle dit?
Cher Jasmin, quel est donc ce changemement extrême?
Je ne la connais plus, je m'ignore moi-même, Je la laisse échapper!
JASMIN Que ne l'arrêtiez-vous î DIAPHANE Pourquoi se dérober à des moments si doux?
JASMIN Avez-vous oublié les grimaces des filles? Elles se font valoir quand elles sont gentilles.
SCÈNE X 181 DIAPHANE Si ce petit Gascon m'avait ravi son cœur?...Elle m'en a parlé: quel soupçon I quelle horreur! 11 n'en faut point douter, le perfide l'adore, Il voulait l'emmener, et le désire encore. Quelle honte pour moi, qu'un jeune audacieux Sur l'objet de ma flamme ose lever les yeux!
JASMIN Preniez-vous ce Gascon, Seigneur, pour une bête? Vous les avez laissés ensemble tête à tête.
DIAPHANE Je ne le ferai plus.
JASMIN Vous aurez bien raison. Ahl que la prévoyance est ici de saison! Mais il doit revenir.
DIAPHANE Qu'il revienne, le traitre...Qu'on l'assomme à l'instant s'il ose reparaître. Excuse les transports de ce cœur offensé. Je suis un étourdi, j'ai le cerveau blessé: Mais je sais quelquefois agir avec prudence. Et ne puis accuser Témire d'inconstance. Non, son cœur n'est point fait pour une trahison, Ni le mien pour sentir l'atteinte d'un soupçon. Ne crois pas cependant qu'un sultan s'avilisse, A se voir le jouet d'un amoureux caprice, A souffrir des rebuts, dérober des faveurs. Combattre des mépris, respecter des rigueurs: Je veux même oublier qu'une fois en ma vie, J'eus d'aimer constamment la ridicule envie. Que désormais à tous le sérail soit fermé, Et que tout rentre ici dans l'ordre accoutumé.
182 LES KNFANTS TROUVÉS SCENE XI TÉMIRE, DIAPHANE, JASMIN DIAPHANE Elle revient; mon cœur, fais bonne contenance: Visir, sois le témoin de mon indifférence.
Madame, il fut un temps, mais ce temps-là n'est plus, Et de m'en souvenir je suis même confus, Il fut un temps, vous dis-je, où mon âme insensée.
S'applaudissait du trait dont vous vous l'aviez blessée.
Je croyais être aimé, je devais l'être aussi; Mais de ne l'être pas je ne prends nul souci.
Et je puis, en perdant un cœur comme le vôtre, Sans soupirer longtemps, en retrouver un autre: Je m'en flatte du moins; une autre aura des yeux Qui de ce que je vaux jugeront beaucoup mieux.
Il pourra m'en coûter, je l'avoue à ma honte, Mais à me consoler cette autre sera prompte.
Et j'aime cent fois mieux briser des nœuds si doux.
Que de passer pour sot en soupirant pour vous; Allez, mes yeux jamais ne reverront vos charmes.
TÉMIUE Ma vertu ne saurait tenir contre mes larmes. Et l'amour sur l'honneur prend toujours le dessus. Est-il bien assuré que vous ne m'aimiez plus? Seigneur.
DIAPHANE Il est trop vrai que l'honneur mè l'ordonne, Que je vous aimais trop, que je vous abandonne, Que mes vœux, que mon cœur, que mes yeux éclairés Que j'aimais...que je hais...Témire, vous riez!
TÉMIRE Seigneur, qui ne rirait de tout ce badinage?
SCÈNE XI 183 De mon incertitude et de votre langage?
DIAPHANE Ne crois pas que mon cœur soit d'accord avec moi Quand je parle d'aimer un autre objet que toi; Cesse de t'at'fliger, adorable Témire, Va, tout ce que j'ai dit ce n'était que pour rire. Mais toi qui refusais la main de ton amant, Était-ce par caprice ou par raFGnement? L'amour ne veut point d'art quand la fille est jolie, Et je ne hais rien tant que la coquetterie.
TÉMIRE Moi coquette, Seigneur! et vous m'en soupçonnez? Non, non, au simple amour tous mes vœux sont bornés.
DIAPHANE Hé bien, épousons-nous.
TÉMIRE J'en aurais grande envie; Mais...DIAPHANE Hé bien?
TÉMIRE Ah! Seigneur...DIAPHANE Que de cérémonie! Vous m'impatientez.
TÉMIRE SoufTrez qu'à vos genoux Je demande en tremblant une grâce de vous.
DIAPHANE Et de quoi s'agit-il?
TÉMIRE Permettez que je sorte.
DIAPHANE Quoi! toujours me quitter et de la même sorte?
TÉMIRE Demain tous mes secrets vous seront révélés.
DIAPHANE Pourquoi pas aujourd'hui? qui vous retient? parlez.
LES ENFANTS TROUVÉS TÉMIRE J'exige ce délai de votre complaisance.
DIAPHANE Je saurai la raison qui vous Torce au silence, Et l'examinerai. J'allends jusqu'à demain; Pour un Turc, avouez que je suis Lrop humain. Tout aulre en vous aimanl voudrait de votre bouche Apprendre ce secret qui sans doute me louche.
TËMIRE En me parlant ainsi vous me percez le cœur.
DIAPHANE, à Témire qui sort. C'est dommage. Adieu donc: vous parlez?
TËMinE Oui, Seigneur.
SCÈNE XII DIAPHANE, JASMIN DIAPHANE Je délie au plus fin d'y pouvoir rien comprendre; Et voilà de ces coups qui sont faits pour surprendre.
Je suis bien indigné; mais elle a ses raisons: Je devrais les savoir...Faisons trêve aux soupçons.
On m'aime, c'est assez, on le dit, on le jure; Une femme n'est pas capable d'imposture; Un grand cœur à la croire est toujours engagé.
JASMIN û part. Par ma foi, le sultan n'a guère voyagé.
SCÈNE XIII 185 SCÈNE XHI * MATADOR, DIAPHANE, JASMIN DIAPHANE Que veux-tu?
MATADOR Ce billet à Témire s'adresse; Vos gardes surveillants Tont surpris par adresse.
DIAPHANE Donne. Qui le portait?
MATADOR Un des galériens Dont vos bontés, Seigneur, ont brisé les liens.
DIAPHANE Lisons...la main me tremble, et j'aurai peine à lire, LETTRE Je iwus attends^ chère Témire; Il est vers la mosquée un sentier très obscur, Qui vers le port peut vous conduire: Si vous vous y rendez^ notre départ est sûr. Qu'en dis-tu, cher Jasmin?
JASMIN Je n'en dis rien de bon. On se moque de vous d'une étrange façon.
DIAPHANE Tu vois comme on me traite.
JASMIN trahison horrible! Tromper un si bon homme, hélas, est-il possible?
(Il plewe.J DIAPHANE Cours chez elle à l'instant, montre-lui ce billet, Et perce-la soudain de cent coups de stilet; Marche donc, obéis: non, arrête, demeure...186 LES ENFANTS TROUVÉS Quoil tu n'es pas parti, malheureux?...JASMIN Tout à rheure.
DIAPHANE Attends: Ciel! que résoudre en un lel embarras?
JASMIN Hé bien, Seigneur, irai-je? oai bien n'irai-je pas?
DIAPHANE Je n'en sais rien.
JASMIN Ni moi.
DIAPHANE La perfide!
JASMIN L'ingrate! D*être aimé constamment en vain Thomme se flatte.
DIAPHANE Je prétends lui parler, qu'on la fasse venir.
JASMIN Encore un entretien, Seigneur?
DIAPHANE C'est pour finir.
JASMIN Finissez sans cela; vous savez que la belle Ne conviendra jamais qu'elle soit infidèle; Epargnez-vous l'ennui d'un éclaircissement: L'amant y fait le sot, la fille y pleure et ment. Attendez...il me vient une belle pensée: Il faut que cette lettre à Témire adressée. En ses perfides mains soit remise à l'instant.
DIAPHANE Ah! ne négligeons pas cet avis important: Va chercher un esclave intelligent, alerte, Qui ne lui dise pas que nous l'avons ouverte.
JASMIN Bagatelle, je vais la lui faire porter, Et je prendrai le soin de la recacheter.
(H s'en va,) SCÈNE XV 187 SCÈNE XIV DIAPHANE, seul.
Oui, Jasmin a raison, et de cette manière La conduite sera beaucoup plus régulière, Car si je la voyais, il Faudrait lui prouver Qu'elle m'est infidèle et cherche à se sauver. Mais je n'en ferais rien et n'osant lui répondre, J'oublierais les moyens que j'ai de la confondre. Je connais ma faiblesse, et sans les employer, On me verrait sans fruit encor la renvoyer.
SCÈNE XV JASMIN, DIAPHANE JASMIN Seigneur, rafîaire est faite, et ma course est heureuse, Le billet est rendu par certaine coiffeuse: Témire a fait réponse, et d'un air aigre doux Au Gascon dans ces lieux a donné rendez-vohs.
DIAPHANE Nous les verrons venir, et déjà la nuit sombre Aux furtives amours semble prêter son ombre. Ecoute, cher Jasmin, n'entends-tu pas des cris?
JASMIN Ils iront doucement de peur d'être surpris; Pille que l'on enlève et qui consent à l'être. N'a garde de crier.
188 LES ENFANTS TROUVÉS DIAPHANE Le scélérat, le traître!
JASMIN Tout dort, et votre esprit de soupçons travaillé..
DIAPHANE (Il pleure). Hélas! lorsque tout dort le crime est éveillé.
JASMIN Quoi, Seigneur, de pleurer vous faites la folie!
DIAPHANE Un héros peut pleurer une fois en sa vie.
Ah! pour le coup on vient, je ne me trompe pas.
JASMIN Oui, vous avez raison, on marche à petits pas.
SCÈNE XVI TÉMIRE, FATIME, ET LES SUSDITS ACTEURS TÉMIRE Est ce ici le chemin?
FATIME Oui, Madame, courage, Carabin va venir.
DIAPHANE Je frissonne, j'enrage. Mais je vais dans son sang éteindre son forfait. L'inûdèle!
JASMIN Pour moi, je me cache Est-ce fait?
DIAPHANE J'entends encor du bruit, et j'aperçois le traître, La lanterne qu'il tient me le fait reconnaître; Je vais les immoler à ma juste fureur.
TÉMIRE Est-ce vous, Carabin?
SCÈNE XVI 189 SCÈNE XVII & DERNIÈRE CARABIN ET LES SUSDITS ACTEURS CARABIN Etes-vous-là, ma sœur?
DIAPHANE Sa sœur! Ah I j'allais faire une belle sotise I Cet éclaircissement m'épargne une méprise.
TÉMIRE Que vois-je? le sultan...CARABIN Alcidor est son père, Je suis Qls d'Alcidor, ergo ^e suis son frère.
DIAPHANE Et pourquoi souffrais-tu qu'il osât t'enlever?
TÉMIRE C'est que je vous aimais et voulais me sauver.
DIAPHANE Mais par quelles raisons?
TÉMIRE La coutume de France Me l'ordonnait, Seigneur.
DIAPHANE Oh! quelle extravagance! Puisqu'un pareil motif avait su te guider Je suis trop délicat pour vouloir le garder.
Jasmin C'est fort bien fait, Seigneur, renvoyez la matoise, Qu'elle fasse à Paris l'amour à la française.
DIAPHANE à Témire. Moi, dont tu connaissais les vertus, les bontés.
Qui n'ai jamais agi que par tes volontés Ah! si dans ton pays tu désirais de vivre, 190 LES ENFANTS TROUVÉS Je fadorais assez, cruelle, pour L'y. suivre, Et changeant tout à coup le turban en plumet, J'aurais en petit-maître habillé Mahomet.
Mais je suis trop piqué. Jasmin, je veux qu'ils partent, Et que de ce rivage à jamais ils s*écartent.
Pour que le spectateur se sente remuer.
Il faut que quelqu'un meure, et je vais me tuer.
CARABIN Ah! ne vous tuez pas avant notre voyslge; Car si vous expirez, on nous remet en cage: Que de la mort au njoins nous soyons garantis.
DIAPHANE Hé bien, je me tuerai quand vous serez partis.
FIN