« Veut-on savoir s'il est sûr qu'en montrant les suites funestes des passions immodérées la tragédie apprenne à s'en garantir?
\ INTRODUCTION LUI \ INTRODUCTION LUI Que Ton consulte Texpérience. Ces suites funestes sont repré- sentées très fortement dans Zatre\ il en coûte la vie aux deux amants, et il en coûte bien plus que la vie à Orosmane, puisqu'il ne se donne la mort que pour se délivrer du plus cruel senti- ment qui puisse entrer dans un cœur humain, le remords d'avoir poignardé sa maîtresse. Voilà donc assurément des leçons très énergiques. Je serais curieux de trouver quelqu'un, homme ou femme, qui s'osât vanter d'être sorti d'une repré- sentation de Zaïre bien prémuni contre l'amour. Pour moi, je crois entendre chaque spectateur dire en soif cœur à la fin de la tragédie: Ah! qu'on me donne une Zaïre, je ferai bien en sorte de ne la pas tuer. Si les femmes n'ont pu se lasser de courir en foule à cette pièce enchanteresse et d'y faire courir les hommes, je ne dirai point que c'est pour s'encourager par l'exemple de l'héroïne à n'imiter pas un sacrifice qui lui réussit si mal; mais c'est parce que, de toutes les tragédies qui sont au théâtre, nulle autre ne montre avec plus de charmes le pouvoir de l'amour et l'empire de la beauté, et qu'on y apprend encore, pour surcroît de profit, à ne pas juger sa maîtresse sur les apparences. Qu'Orosmane immole Zaïre à sa jalousie, une femme sensible y voit sans effroi le transport de la passion: car c'est un moindre malheur de périr par la main de son amant, que d'en être médiocrement aimée. » ScHLEGEL. Cours de littérature dramatique. XI® leçon.
« Zaïre est regardée en France comme le triomphe de la poésie tragique pour la peinture de la jalousie et de l'amour- Assurément nous sommes loin de prétendre avec Lessing que Voltaire n'y ait employé que le style officiel de la galanterie. Si on n'y trouve pas cette vérité naïve d'un cœur qui s'épanche involontairement, la passion s'y explique du moins avec feu et énergie. Mais ce que je cherche en vain dans le rôle de Zaïre, c'est le coloris oriental/Zaïre, élevée dans le sérail, devait être \. une jeune odalisque, douée d'une imagination ardente, enivrée pour ainsi dire des parfums de l'Arabie, et ne voyant sur la terre que Tobjet de son amour. Un langage sans figures, une passion plus tendre qu'exaltée, ne sont pas ce qu'un Soudan doit inspirer. Orosmane, il est vrai, a la prétention d'aimer à TEu- V.
\ LIV ZAÏRE V.
\ LIV ZAÏRE ropéenne: mais le Tartare n'est recouvert en lui que d'un vernis léger. Il retombe à tout moment dans sa barbare rudesse, dans ses habitudes despotiques. Si le poète lui avait donné un grand nom historique, par exemple celui du fameux Saladin, qui était un monarque plein d'idées libérales et élevées, on aurait cru davantage à cette générosité musulmane: mais dans le tableau tel qu'il est présenté, tout l'intérêt se dirige vers le parti chré- tien, vers ces chevaliers opprimés, dont les grands noms et la valeur ennoblissent l'esclavage. Qu'y a-t-il de plus touchant que ce vieux Lusignan,*à la fois roi et martyr? Que ce jeune Néres- tan, qui ne consacre sa brillante valeur qu'à sauver les victimes de la foi? Les scènes où paraissent ces héros sont admirables comme eux, et le second acte en particulier est d'une beauté ravissante. L'idée surtout de rattacher la conversion de Zaïre au moment où -un père mourant la reconnaît pour sa fille, cette idée, dis-je, ne saurait être assez louée ».
N.-L. Lemercier. Cours analytique de littérature, « Les dénoûments malheureux, tels que celui de Zaïre, sont les plus favorables àla réussite des ouvrages, parce que la com- passion, sentiment tendre, porte avec elle une douleur agréable et que les spectateurs se prêtent à l'épreuve et s'en honorent eux-mêmes. I, 10.
Est-il vraisemblable que dans la pièce de Zaïre, le vieux Lu- signan et sa famille se livrent aux transports de leur zèle chré- tien, dans l'appartement même du sultan Orosmane qu'ils re- doutent encore? Ne serait-il pas plus raisonnable que le lieu changeât, puisque Voltaire ne se fit aucun scrupule d'altérer l'unité de lieu dans la pièce de Tancrède? I, 5.
Le double exemple de Bajazet et de Zaïre nous servira mieux à faire concevoir qu^un sujet peut réussir sans la condition des mœurs, et ce que le respect de cette règle a d'avantageux. Le Musulman de la pièce de Voltaire a le langage et les manières d'un amant français. Sa maîtresse ressemble à l'une de ces filles timides que l'éducation parisienne aurait disposée à s'en- flammer d'un amour romanesque et à s'en repentir par dévo- tion. On oublierait que chez Orosmane, elle habite chez un infi- dèle, s'il n'appelait son temple une mosquée. On ne songerait IXTRODUCTIOX LV IXTRODUCTIOX LV pas que le lieu de la scène est un sérail, si le sultan jaloux ne jurait une fois à Zaïre de la confier plutôt à la garde de sa pro- pre pudeur qu*à l'œil injurieux des eunuques, usage qui le scandalise quoiqu'il dût le trouver simple en son pays. Enfin il ne rappelle les rigueurs de son séjour que par un transport de jalousie qui lui dicte ces vers mêlés de trop d'emphase: Que le sérail soit fermé pour jamais Des rois de l*Orient suivons l'antique usage.
Ce n'est pas en ces termes que Roxane, iritée contre Bajazet, rétablit les consignes de sa demeure: Allons I que le sérail soit désormais fermé Et que tout rentre ici dans Tordre accoutumé.
Pourquoi s'est-elle enhardie à voir Bajazet? Comment espé- rait-elle le contraindre à l'épouser?
Je sais que des sultans Tusage m'est contraire J'abandonne Tingrat et le laisse rentrer Dans Tétat malheureux d'où je Tai su tirer?
Ne sont ce pas. là les mœurs locales? Et la tragédie entière de Zaïre forme-t-elle un pareil tableau? Néanmoins ces traits ne sont pas les seuls qu'on remarque dans la pièce de Racine. Ex. Les discours d*Acomat: Le frère rarement laisse jouir ses frères...Voit sans cesse Amurat armé contre sa vie.
Et plus loin: % Un récit peu fidèle De la mort d' Amurat fit courir la nouvelle.
Sortis de leur devoir n'osèrent 3' rentrer.
Et encore: Un visir aux sultans fait toujours quelque ombrage Et jamais leurs chagrins ne nous laissent vieillir.
LVI ZAIRE Quelle poésie! Quelle vérité! I, 40« séance.
Nous avons des tragédies comme Venceslas, le Cïd, etc. Zaïre, oh la multitude des faits qui se croisent et se débrouillent ensemble, soutient la curiosité et l'intéresse à ce que devien- dront les événements. I, JO.
Exposition (différentes espèces): Orosmane se présente sur la scène, amoureux, galant, noble, confiant dans sa maîtresse et dans ses ennemis. Personne ne m'a dit encore qu'il pût sen- Ûammer de jalousie, et que cette passion le rendît capable d'en- foncer un poignard dans le cœur de la femme qu'il idolâtre. Mais il reçoit des chevaliers captifs dans sa cour, il rompt leurs fers et les comble de faveurs devant Zaïre. Bientôt elle et les autres acteurs se retirent; alors, sans contrainte, il s'ouvre à son confident intime et lui montre la première piqûre enveni- mée qui deviendra bientôt une plaie profonde en son cœur.
Corasmia, que veut donc cette esclave infidèle?
Ah 1 chassons cette importune idée. D'un plaisir pur et doux mon âme est possédée.
Non, non, il n'est plus pour Orosmane de Jouissance ni de sé- curité. 11 se trompe, il se ment à soi-même...etc. Ce trait est aussi beau qu'inattendu. • GuizoT. Traduction de Shakespeare (OihçWo), « Voltaire n'a point imprimé à ses personnages un caractère individuel, complet, indépendant des circonstances oh ils pa- raissent. Us ne vivent que par la passion ou pour elle. Hors de leur amour et de leur malheur, Orosmane et Zaïre n'ont rien qui les distingue, qui leur donne une physionomie propre et les fasse partout reconnaître. Ce sont des êtres en quelque sorte généraux, et par conséquent un jieu vagues...De cette manière de concevoir le sujet, Voltaire a tiré des choses admirables. Il en est résulté aussi des lacunes, des dé- fauts qu'il faut bien reconnaître. Le plus grand de tous, c'est cette teinte romanesque qui réduit, pour ainsi dire, à Tamour rhomme tout entier, et rétrécit par là le champ de la poésie en même temps qu'elle déroge à la vérité. Je ne citerai qu'un INTRODUCTION LVI?
exemple des effets de ce système; il suffirai pour les faire tous pressentir.
Le sénat de Venise vient d'assurer à Othello la tranquille pos- session de Desdemona; il est heureux, mais il faut qu'il parte, qu'il s'embarque pour Chypre, qu'il s'occupe de l'expédition qui lui est confiée: « Viens, dit-il à Desdemona, je n'ai à pas- ser avec toi qu'une heure d'amour, de plaisirs et de tendres soins. Il faut obéir à la nécessité. » Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les imitant, que fait-il dire à Orosmane aussi heureux et confiant? Précisément le contraire de ce que dit Othello: Je vais donner une heure aux soins de mon empire, Et le reste du jour sera tout & Zaïre.
Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui tout à l'heure par- lait de conquêtes et de guerre, qui s'inquiétait du sort des Mu- sulmans et tançait la mollesse de ses voisins; le voilà qui n'est plus qu'amoureux. A coup sûr, Othello n'est pas moins pas- sionné qu'Orosmane, et sa passion ne sera ni moins crédule ni moins violente. Dans l'un, la passion et la situation sont tout; c'est là que le poète puise tous ses moyens; dans l'autre, ce sont les caractères individuels et l'ensemble de la nature hu- maine qu'il exploite; une passion, une situation ne sont pour lui qu'une occasion de les mettre en scène avec plus d'énergie et d'intérêt. » ZAÏRE TRAGÉDIE REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS LE 13 AOUT 1732 Est etiam crudelis amor.
(Cette épigraphe se montre pour la première fois sur le frontispice de la 3« édition de 1733).
AVERTISSEMENT' DES EDITIONS DE 1738 & 1742 ( I ( 1 1* Ceux qui aiment Thistoire littéraire seront bien aises de savoir comment cette pièce fut faite. Plusieurs dames avaient reproché à Fauteur qu'il n'y avait pas assez d amour dans ses tragédies; il leur répondit qu'il ne croyait pas que ce . fût la véritable place de Tamour, mais que, puisqu'il leur { fallait absolument des héros amoureux, il en ferait tout comme un autre. La pièce fut achevée en vingt-deux jours: elle eut un grand succès. On lappelle à Paris tragédie chré- tienne, et on Ta jouée fort souvent à la place de Polyeiicte, Zaïre a fourni depuis peu un événement singulier à Lon- dres. Un gentilhomme anglais, nommé M. Bond, passionné pour les spectacles, avait fait traduire cette pièce, et avant de la donner au théâtre public, il la fit jouer, dans la grande salle des bâtiments d'York, par ses amis. Il y représentait le rôle de Lusignan: il mourut sur le théâtre au moment de la reconnaissance. Les comédiens l'ont jouée depuis avec succès, 1. Des deux alinéas qui composent cet Avertissement y le preniier existait dès 1738; le second fut ajouté en 1742, et supprimé dès 1746. (Note de M. Moland).
ÊPITRE DÉDICATOIRE^ A M. FALKENER, MARCHAND ANGLAIS Vous êtes Anglais, mon cher ami, et je suis né en France; mais ceux qui aiment les arts sont tous concitoyens. Les honnêtes gens qui pensent ont à peu près les mêmes prin- cipes, et ne composent qu'une république: ainsi il n'est pas plus étrange de voir aujourd'hui une tragédie française dé- diée à un Anglais ou à un Italien, que si un citoyen d'E- plièse ou d'Athènes avait autrefois adressé son ouvrage à un Grec d'une autre ville. Je vous offre donc cette tragédie comme à mon compatriote dans la littérature, et comme à mon ami intime.
Je jouis en même temps du plaisir de pouvoir dire à ma nation de quel œil les négociants sont regardés chez vous, quelle estime on sait avoir en Angleterre pour une profes- sion qui fait la grandeur de l'Etat, et avec quelle supério- rité quelques-uns d'entre vous représentent leur patrie dans le parlement, et sont au rang des législateurs.
Je sais bien que celte profession est méprisée de nos petits-maitres; mais vous savez aussi que nos petits-maîtres 1. M. Lequien publia en 1820, comme variantes, les parties de cette Epitre dont la suppression avait été exigée en 1733, et c'est sous cette forme que Beuchot et M. Moland les ont également reproduites. 11 nous a semblé préférable de donner ce morceau tel qu'il avait été d'abord écrit, en indiquant par 4es crochets les passages qui furent retranchés ensuite, ou en mettant comme variantes le texte 4 ZAÏRE et les vôtres sont l'espèce la plus ridicule qui rampe avec orgueil sur la surface de la terre.
Une raison encore qui m'engage à m'entretenir de belles- lettres avec un Anglais plutôt qu'avec un autre, c'est votre heureuse liberté de penser; elle en communique à mon es- prit; mes idées se trouvent plus hardies avec vous.
Quiconque avec moi s'entretient Semble disposer de mon âme: S'il sent vivement, il m'enflamme; Et s'il est fort, il me soutient. Un courtisan pétri de feinte Fait dans moi tristement passer Sa défiance et sa contrainte; Mais un esprit libre et sans crainte M'enhardit et me fait penser. Mon feu s'échauffe à sa lumière, Ainsi qu'un jeune peintre, instruit Sous Le Moine et sous Largillière, De ces maîtres qui l'ont conduit Se rend la touche familière; Il prend malgré lui leur manière, Et compose avec leur esprit. C'est pourquoi Virgile se fit Un devoir d'admirer Homère; Il le suivit dans sa carrière, Et son émule il se rendit Sans se rendre son plagiaire. [Ainsi dans les bras d'un mari, Une femme lui faisant fête, De son amant tendre et chéri Se remplit vivement la tête: Elle voit là son cher objet; Elle en a l'âme possédée, Et fait un fils qui, trait pour trait. Est bientôt le vivant portrait De celui dont elle eut l'idée.]
Ne craignez pas qu'en vous envoyant ma pièce je vous en ZAÏRE 5 fasse une longue apologie: je pourrais vous dire pourquoi je n*ai pas donné à Zaïre une vocation plus déterminée au christianisme, avant qu'elle reconnut son père, et pourquoi elle cache son secret à son amant, etc.; mais les esprits sages qui aiment à rendre justice verront bien n^es raisons sans que je ks indique: pour les critiques déterminés, qui sont disposés à ne pas me croire, ce serait peine perdue que de les leur dire.
Je me vanterai seulement avec vous d'avoir fait une pièce assez simple, qualité dont on doit faire cas de toutes façons.
Cette heureuse simplicité Fut un des plus dignes partages De la savante antiquité. Anglais, que cette nouveauté S'introduise dans vos usages. Sur votre théâtre infecté D'horreurs, de gibets, de carnages, Mettez donc plus de vérité, Avec de plus nobles images. Addison Ta déjà tenté; C'était le poète des sages, Mais il était trop concerté; Et dans son Caton si vanté, Ses deux filles, en vérité, Sont d'insipides personnages. Imitez du grand Addison Seulement ce qu'il a de bon; Polissez la rude action De vos Mclpomènes sauvages; Travaillez pour les connaisseurs De tous les temps, de tous les âges; Et répandez dans vos ouvrages La simplicité de vos mœurs.
Que messieurs les poètes anglais ne s'imaginent pas que je veuille leur donner Zaïre pour modèle: je leur prêche la b ZAÏRE simplicité naturelle et la douceur des vers; mais je ne me fais point du tout le saint de mon sermon. Si Zaïre a eu quel- que succès, je le dois beaucoup moins à la bonté de mon ouvrage qu'à la prudence que j'ai eu de parler d'amour le plus tendrement qu'il m'a été possible. J'ai flatté en cela le goût de mon auditoire: on est assez sûr de réussir quand on parle aux passions des gens plus qu'à leur raison. On veut de Tamour, quelque bon chrétien que l'on soit, et je suis persuadé que bien en prit au grand Corneille de ne s'être pas borné, dans Polyeticte, à faire casser les statues de Ju- piter parles néophytes; car telle est la corruption du genre humain, que peut-être De Polyeucte la belle âme Aurait faiblement attendri, Et les vers chrétiens qu'il déclame Seraient tombés dans le décri, N'eût été Tamour de sa femme Pour ce païen, son favori, Qui méritait bien mieux sa flamme Que son bon dévot de mari.
Même aventure à peu près est arrivée à Zaïre, Tous ceux qui vont au spectacle m'ont assuré que, si elle n'avait été que convertie, elle aurait peu intéressé; mais elle est amou- reuse de la meilleure foi du monde, et voilà ce qui a fait sa fortune. Cependant il s'en faut bien que j'aie échappé à la censure.
Plus d'un éplucheur intraitable M'a vétille, m'a critiqué; Plus d'un railleur impitoyable Prétendait que j'avais croqué, Et peu clairement expliqué Un roman très peu vraisemblable. Dans ma cervelle fabriqué; Que le sujet en est tronqué.
ZAÏRE "ï Que la fia n'est pas raisonnable; Même on m'avait pronostiqué Ce sifflet tant épouvantable, Avec quoi le public choqué Régale un auteur misérable, (îher ami, je me suis moqué De leur censure insupportable: J'ai mon drame en public risqué. Et le parterre favorable Au lieu de siffler, m'a claqué. Des larmes môme ont ofl'usqué Plus d'un œil, que j'ai remarqué Pleurer de l'air le plus aimable. Mais je ne suis point requinqué Par un succès si désirable: Car j'ai comme un autre marqué Tous les déficits de ma fable. Je sais qu'il est indubitable Que, pour former œuvre parfait. Il faut se donner au diable; El c'est ce que je n'ai pas fait.
[Si on peut répondre de quelque chose ^ j'imagine que cette pièce de théâtre sera la dernière que je risquerai. J'aime 1. Ce passage fut modifié comme il suit: (te^cte de 1733), Je n'ose me flatter que les Anglais fassent à Zaïre le même honneur qu'ils ont fait à Brutus^ dont on a joué la traduction sur le théâtre de Londres. Vous avez ici la réputation de n*étre ni assez dévots pour vous soucier beaucoup du vieux Lusignan, ni assez tendres pour être touchés de Zaïre. Vous passez pour aimer mieux une intrigue de conjurés qu'une intrigue d'amants. On croit qu'à votre théâ- tre on bat des mains au mot de patrie, et chez nous à celui d'amour; cependant la vérité est que vous mettez de l'amour tout comme nous dans vos tragédies. Si vous n'avez pas la réputation d'être tendres, ce n'est pas que vos héros de théâtre ne soient amoureux, mais c'est qu'ils expriment rarement leur passion d'une manière naturelle. Nos amants parlent en amants, et les vôtres ne parlent encore qu'en poètes.
Si vous permettez que les Français soient vos maîtres en galanterie, il y a bien des choses en récompense que nous pourrions prendre de vous. C'est au théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume. Il me parait que cette nouveairté 8 ZAÏRE 8 ZAÏRE les lettres; raais plus je les aime, plus je suis fàcbé de les voir peu accueillir: on jouit ici avec un peu trop d'indiflfé- rence des plaisirs qu'un homme procure avec beaucoup de peine. Voici, par exemple, un spectacle représente à la cour: on y va par étiquette, comme à une cérémonie ordinaire, sans daigner s y intéresser, sans s'informer souvent du nom de Tauteur, que pour Taccabler en passant d'un mot de cri- tique médisante, et souvent absurde. Enfin ce même public qui Ta applaudi va le voir tourner en ridicule au théâtre italien et à la foire, et jouit de son humiliation avec plus de joie qu'il n'a joui de ses veilles. Ce n'est pas tout: la calom- nie le poursuit avec fureur; on cherche à le perdre quand on ne peut l'avilir. Si l'homme de lettres est médiocre, il tombe dans le mépris le plus humiliant; s'il réussit, il se fait les ennemis les plus cruels. Je sais, et il faut le dire aux étran- gers pour l'honneur de ma nation, il n'y a point de pays dans l'Europe où il y ait tant de belles fondations pour les arts. Nous avons des académies de toute espèce; mais le frelon y prend trop souvent la place de l'abeille. Ce n'est pas assez de ces honneurs frivoles souvent avilis par ceux qu'on pourrait être la source d'un genre de tragédie qui nous est inconnu jusqu'ici, et dont nous avons besoin. Il se trouvera sans doute des génies heureux qui perfec- tionneront cette idée, dont Zaïre n'est Qu'une faible ébauche. Tant que Pon conti- nuera en France de protéger les lettres, nous aurons assez d'écrivains. La nature forme presque toujours des hommes en tout genre de talent; il ne s'agit que de les encourager et de les employer. Mais si ceux qui se distinguent un peu n'étaient soutenus par quelque récompense honorable, et par l'attrait plus flatteur de la considération, tous les beaux arts pourraient bien dépérir au milieu des abris élevés pour eux, et ces arbres plantés par Louis XIV dégénéreraient faute de cul- ture: le public aurait toujours du goût, mais les grands maîtres manqueraient. Un sculpteur, dans son académie, verrait des hommes médiocres à côté de lui, et n'élèverait pas sa pensée jusqu'à Girardon et auPuget; un peintre se contente- rait de se croire supérieur à son confrère, et ne songerait pas à égaler le Poussin. Puissent les successeurs de Louis XIV suivre toujours l'exemple de ce grand roi,, qui donnait d'un coup d'œil une noble émulation à tous les artistes! Il encoura- geait à la fois un Racine et un Van Robais...Il portait notre commerce et notre gloire par delà les Indes; il étendait ses grâces sur des étrangers, étonnés d'être connus et récompensés par notre cour. Partout où était le mérite, il avait un protecteur dans Louis XIV.
ZAÏRE y en veut orner; on trouve dans ces lieux avec étonnement le faiseur de madrigaux, souvent encore des gens plus obscurs, que rien ne sauve du mépris public que leur peu deVenom- mée. Le mérite, que quelquefois on y admet, ou s'y refuse, ou s'y voit avec indignation: il semble même que, pour rem- plir cette place, il faille être plus accablé de la risée publi- que qu'honoré des applaudissements qu'on donne aux au- teurs révérés. Les têtes qu'on y couronne de laurier n'en sont pas à tel point couvertes qu'on n'y découvre encore les restes du chardon qui ceignait leur front sacré. Mais quand il serait vrai que ces places fondées pour le mérite ne fus- sent remplies que par lui, que sont-elles sans les récompen- ses? et que deviennent les arts, s'ils ne sont soutenus par jes regards du mallre, et par l'attrait [le] plus flatteur de la considération? Ils peuvent dépérir au milieu des abris éle- vés par eux; abris que le temps détruit tous les jours; bâti- ments dont la mémoire subsiste, et dont à peine on recon- naît la trace: les arbres plantés par Louis XIV dégénèrent faute de culture. Le public aura toujours du goût; mais les grands maîtres manqueront: un sculpteur, dans son acadé- mie, verra des hommes médiocres à côté de lui, et n'élè- vera pas sa pensée Jusqu'à Girardon et [à] Puget; un pein- tre se contentera d'être supérieur à son confrère, et ne songei'a pas à égaler le Poussin. Louis XIV donnait d^un coup d'œil une noble émulation à tous les artistes. M. Colbert, le père des arts sous ce grand roi, encourageait à la fois un Racine et un Van Robais; il portait notre com- merce et notre gloire par delà les Indes; il étendait les libé- ralités de son maître sur des étrangers, étonnés d'être connus et récompensés par notre cour. Partout oà était le mérite, il avait un protecteur dans Louis XIV.]
Car de son astre bienfaisant Les influences libérales Du Caire au bord de TOccidenL, Et sous les glaces boréales, 10 ZAÏRE Cherchaient le mérite indigent.
Avec plaisir ses mains royales Répandaient la gloire etTargent: Le tout sans brigue et sans cabales.
Guillelmini, Viviani, Et le céleste Cassini, Auprès des lys venaient se rendre, Et quelque forte pension Vous aurait pris le grand Newton, Si Newton avait puse prendre.
Ce sont là les heureux succès Qui faisaient la gloire immortelle De Louis et du nom français.
Ce Louis était le modèle De TEurope et de vos Anglais.
On craignait que, par ses progrès, Il n'envahît à tout jamais La monarchie universelle; Mais il l'obtint par ses bienfaits.
Vous n'avez pas chez vous des fondations pareilles aux monuments de la munificence de nos rois, mais votre nation y supplée. Vous n'avez pas besoin du regard du maître pour honorer et récompenser les grands talents en tout genre. Le chevalier Steele et le chevalier Wanbruck étaient en même temps auteurs comiques et membres du parlement. La pri- matie du docteur Tillotson, l'ambassade de M. Prior, la charge de M. Newton, le ministère de M. Addison, ne sont que les suites ordinaires de la considération qu'ont chez vous les grands hommes. Vous les comblez de biens pendant leur vie, vous leur élevez des mausolées et des statues après leur mort; il n'y a point jusqu'aux actrices célèbres qui n'aient chez vous leur place dans les temples à côté des grands poètes.
Votre Oldfield et sa devancière Bracegirdle la minaudière, ZAIRE 11 Pour avoir su dans leurs beaux jours Réussir au grand art de plaire, Ayant achevé leur carrière, S'en furent avec le concours De votre république entière, Sous un grand poêle de velours, Dans votre église pour toujours Loger de superbe manière. Leur ombre en paraît encor fière, Et s'en vante avec les Amours: [Tandis que le sage Molière ^ Bien plus digne d'un tel honneur, Obtint à peine la faveur D'un misérable cimetière. Et que l'aimable Lecouvreur, A qui j'ai fermé la paupière, Ne put trouver un enterreur, Et que M. de Laubinière Porta la nuit, par charité. Ce corps autrefois si vanté.
1. Variante, texte de 1733.
Tandis que le divin Molière, Bien plus digne d'un tel honneur, A peine obtint le froid bonheur De dormir dans un cimetière; Et que Taimable Lecouvreur, A qui j'ai fermé la paupière, N'a pas eu la même faveur De deux cierges et d'une bière. Et que monsieur de Laubinière Porta la nuit, par charité, Ce corps autrefois si vanté, Dans un vieux fiacre empaqueté, Vers le bord de notre rivière Voyez- vous pas à ce récit L'Amour irrité qui gémit, Qui s'envole en brisant ses armes, Et Melpomène tout en larmes. Qui m'abandonne et se bannit Des lieux ingrats qu'elle embellit Si longtemps de ses nobles charmes?
1 2 ZAÏRE 1 2 ZAÏRE Dans un vieux fiacre empaqueté, Vers ]es bords de notre rivière. Que mon cœur en a palpité! Cher ami, que j'ai détesté La rigueur inhospitalière Dont ce cher objet fut traité! Cette gothique indignité NVt-elle donc pas révolté Les Muses et TEurope entière?]
Voilà en partie ^ mon cher Falkener, les raisons pour les- quelles je prends congé, comme je le crois, et comme je ne rassure pourtant pas, de notre théâtre français. Permettez- moi d'ajouter à cette épitre dédicatoire, dictée par mon cœur et par ma liberté, une petite pièce de vers assez con- nue dans ce pays-ci, et qui trouve naturellement sa place à la tète de cette tragédie. C'est une épitre en vers à celle qui a joué le rôle de Zaïre: je lui devais au moins un compli- ment pour la façon dont elle s'en est acquittée: Car le prophète de la Mecque Dans son sérail n'a jamais eu Si gentille Arabesque ou Grecque; Son œil noir, tendre et bien fendu Sa voix, et sa grâce intrinsèque, Ont mon ouvrage défendu ]. Variante, texte imprimé en 1733.
Tout semble ramener les Français d. la barbarie dont Louis XIV et le cardinal de Richelieu les ont tirés. Malheur aux politiques qui ne connaissent pas le prix des beaux-arts! La terre est Couverte de nations aussi puissantes que nous. D*où vient cependant que nous les regardons presque toutes avec peu d'^estime? C*est par la raison qu'on méprise dans la société un homme riche dont Tesprit est sans goût et sans culture. Surtout ne croyez pas que cet empire de Tesprit, et cet honneur d'être le modèle des autres peuples, soit une gloire frivole: ce sont les marques infaillibles de la grandeur d'un peuple. C'est toujours sous les plus grands princes que les arts ont fleuri, et leur décadence est quelquefois l'époque de celle d'un Etat. L'histoire est pleine de ces exemples; mais ce sujet me mènerait trop loin. 11 faut que je finisse cette lettre déjà trop longue, en vous envoyant un petit ouvrage qui trouve naturellement sa place etc.
ZAÏRE 1 3 Contre l'auditeur qui rebèque; Mais quand le lecteur morfondu L'aura dans sa bibliothèque, Tout mon honneur sera perdu.
Adieu, mon ami; cultivez toujours les lettres et la philo- sophie, sans oublier d'envoyer des vaisseaux dans les Echel- les du Levant. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Voltaire.
ÉPITRF/ A Mademoiselle GAUSSIN Jeune actrice qui a représenté le rôle de Zaïre avec beaucoup de succès Jeune Gaussin, reçois mon tendre hommage. Reçois mes vers au théâtre applaudis; Protège-les, Zaïre est ton ouvrage, Il est à toi, puisque tu l'embellis. Ce sont tes yeux, ces yeux si pleins de charmes, Ta voix touchante, et tes sons enchanteurs, Qui du critique ont fait tomber les armes. Ta seule vue adoucit les censeurs. L'illusion, cette reine des cœurs, Marche à la suite, inspire les alarmes, Le sentiment, les regrets, les douleurs, Et le plaisir de répandre des larmes.
Le dieu des vers qu'on allait dédaigner, Est par ta voix aujourd'hui sûr de plaire; Le dieu d'amour, à qui tu fus plus chère, Est, par tes yeux, bien plus sûr de régner: Entre ces dieux désormais tu vas vivre 2, Hélas I longtemps je les servis tous deux: Il en est un que je n'ose plus suivre.
1. Cette Epitre fut d'abord publiée dans le Mercure de novembre 1732. (Ben- gesco, no 745).
2. (Variante indiquée par Tédition Moland) tu peux vivre.
ZAÏRE 15 Heureux cent fois le mortel amoureux Qui tous les jours peut te voir et t'entendre Que tu reçois avec un souris tendre, Qui voit son sort écrit dans tes beaux yeux, Qui, pénétré de leurs feux qu'il adore *, A tes genoux oubliant l'univers, Parle d'amour, et t'en reparle encore! Et malheureux qui n'en parle qu^en vers!
1. (Variante) Qui meurt d'amour, qui te plaît, qui t'adore, Qui, pénétré de cent plaisirs divers, A tes genoux, etc.
A M. Le Chevalier FALKENER Ambassadeur d'Angleterre à la Porte Ottomane Mon cher ami (car votre nouvelle dignité d'ambassadeur rend seulement notre amitié plus respectable, et ne m'em- pêche pas de me servir ici d'un titre plus sacré que le titre de ministre: le nom d^ami est bien au-dessus de celui d'Ex- cellence), Je dédie à l'ambassadeur d'un grand roi et d'une nation libre le même ouvrage que j'ai dédié au simple citoyen, au négociant anglais ^ Ceux qui savent combien le commerce est honoré dans votre patrie n'ignorent pas aussi qu'un négociant y est quel- quefois un législateur, un bon officier, un ministre public.
Quelques personnes, corrompues par l'indigne usage de ne rendre hommage qu'à la grandeur, ont essayé de jeter un ridicule sur la nouveauté d'une dédicace faite à un homme qui n'avait alors que du mérite. On a osé, sur un théâtre consacré au mauvais goût et à la médisance, insulter à l'au- teur de cette dédicace; et à celui qui l'avait reçue, on a osé lui reprocher d'être ^un négociant. Il ne faut point imputer à 1. Ce que M. de Voltaire avait prévu dans sa dédicace de Zaïre est arrivé; . M. Falkener a été un des meilleurs ministres, et est devenu un des hommes les plus considérable de TAngleterre. C'est ainsi que les auteurs devraient dédier leurs ouvrages^ au lieu d'écrire des lettres d'esclave à des gens dignes de Tétre. [Note de Voltaire, i775), 2. On joua une mauvaise farce à la comédie italienne de Paris, dans laquelle on insultait grossièrement plusieurs personnes de mérite, et entre autres M. Falkener. Le S^^ Héraut, lieutenant de police, permit cette indignité, et le public la siffla. {Note de Voltaire, i775,.
ZAÏRE n notre nation lïne grossièreté si honteuse, dont les peuples les moins civilisés rougiraient. Les magistrats qui veillent parmi nous sur les mœurs, et qui sont continuellement oc- cupés à réprimer le scandale, furent surpris alors: mais le mépris et Thorréur du public pour Fauteur connu de celte indignité sont une nouvelle preuve de la politesse dès Fran- çais.
Les vertus qui forment le caractère d'un peuple sont sou- vent démenties par les vices d'un particulier. Il y a eu quel- ques hommes voluptueux à Lacédémone. Il y a eu des esprits légers et bas en Angleterre. Il y a eu dans Athènes des hommes sans goût, impolis et grossiers, et on en trouve dans Paris.
Oublions-les comme ils sont oubliés du public, et rece- vez ce second hommage: je le dois d'autant plus à un An- glais que cette tragédie vient d'être embellie à Londres. Elle y a été traduite et jouée iavec tant de succès, on a parlé de moi sur votre théâtre avec tant de politesse et de bonté, que j'en dois ici un remerciement public à votre nation.