V. 53-54. Ces deux vers sont destinés à sauver la vraisemblance de la scène. En effet, les confidents de tragédies sont toujours censés ne rien savoir de ce qui s'est passé avant le début de la pièce, et c'est ce qui permet à leur interlocuteur de leur fournir des explications qui 6n réalité s'adressent di- rectement au public. Il s'agit pour le poète de justifier cette ignorance du confident. Ici, Voltaire suppose simplement que Fatime, éloignée pendant trois mois du sérail de Jérusalem, y revient au moment où commence l'ac- tion, il est donc naturel qu'elle ignore ce qui s'est passé en son absence. Les apparences sont sauvées, et cela nous suffit. Racine a employé dans plus d'une exposition un artifice analogue. Voir par exemple le début à'Es- ther et celui d'Andromaque, Il y a là quelquefois une réelle difficulté pour le poète. Voltaire l'a signalée dans sa V* Lettre sur Œdipe, « L'ex- position du sujet se fait ordinairement à un personnage qui est aussi bien informé que celui qui parle. On est obligé, pour mettre les audi- teurs au fait, de faire dire aux principaux acteurs ce qu'ils ont du vraisem- blablement déjà dire mille fois. Le point de perfection serait de combiner tellement les événements que l'acteur qui parle n'eût jamais dû dire ce H/ 40 ZAÏRE 53 Le ciel, pour terminer les malheurs de nos jours, D'une main plus puissante a choisi le secours. Ce superbe Orosmane...FATIME Eh bien?
ZAÏRE Tu rougis...je t'entends...garde-toi de penser 60 Qu'à briguer ses soupirs je puisse m'abaisser; Que d'un maître absolu la superbe tendresse M'offre l'honneur honteux du rang de sa maltresse, Et que j 'essuie enfin l'outrage et le danger Du malheureux éclat d'un amour passager. 65 Cette fierté qu'en nous soutient la modestie Dans mon cœur à ce point ne s'est pas démentie. Plutôt que jusque-là j'abaisse mon orgueil, Je verrais sans pâlir les fers et le cercueil.
qu^on met dans sa bouche que dans le temps même où il le dit. Telle est entre autres exemples de cette perfection, la première scène de la tragédie de Bajazet, Acomat ne peut être instruit de ce qui se passe à Tarmée, Os- min ne peut savoir de nouvelles du sérail: ils se font Tun à Tautre des con- fidences réciproques qui instruisent et intéressent également le spectateur, et l'artifice de cette exposition est conduit avec un ménagement dont je crois que Racine seul était capable. > V. bl. Superbe. — Orgueilleux, hautain. Mais le mot n'est pas employé ici dans un sens trop défavorable. -C'est une des épithètes dont Voltaire abuse le plus. v. 61, 131, 573, etc.
V. 62. L'honneur honteux, — Joindre ainsi au substantif une épithète qui le contredise est un artifice de style bien connu. On sait quels heureux effets Racine en a tirés. Voltaire Timite en cela. L'antithèse est d'ailleurs ici bien justifiée. Voir la parodie, v. 34.
V. 63. Essuyer.,, le danger, — Sur cette alliance de mots, voir l'In- troduction.
V. 68. Les fers et le cercueil. — Partout on représente par ce mot de ACTE I, SCËNG 1 ■le m'en vais t'étonner:son superbe courage A mes faibles apfiâs. présente un pur hommage; Parmi tous ces objets à. lui plaire empressés, J'ai fixé ses regards à moi seule adressés; Et l'hymen, confondant leurs intrigues fatales, Me soumettra bientôt son cœur et mes rivales.
- "■ PATIME Vos appas, vos vertus, sont dignes de ce prix: Mon cœur en est flatté plus qu'il n'en est surpris. Que vos félicités, s'il se peut, soient parfaites! Je me vois avec joie au rang de vos sujettes.
ZAÏRE Sois toujours mon égale, et goilte mon bonheur: fer$ l'idée de captivité; raaia celui de cercueil, pour exprimer la mort, offre une image moiua juste et moins leureuse.
V. 69. Je m'en vak t'étonner. — S'en aller, suivi d'un infinitif, dans le sens de être sur le point de...serait plutôt aujourd'hui de la langue fa- milière; mais cette locution est fréquente dans le style tragique: Avec la liberté Rome s'en va renaître.
(Corneille, Cinna, I, 3.) Par de feintes raisons je m'en vaia l'abuser.
(Racine, Iphigéme, IV, 10.)
Courage. Voir v. 41.
V. 73. Hymen. — Notre poésie s'inspirant des anciens, les mots hymen, hyménée, étaient devenus d'un usage courant, et pouvaient en effet convenir dans la plupart des tragédies, les personnages étant grecs ou romains. Vol< taire les emploie avec la même facilité, v. 81, 157, 213, 1462, etc. Mais il s'agit cettQ fois de Musulmans, est la note Sst fausse. — Leurs intrigues fatales. Ces intrigues ne peuvent être fatales, puisqu'elles vont être confondues. Nous aurons à relever plus d'une fois cette même banalité d'épithétes.
V. 79. En apparence, Fatime n'est pas une confidente oi'diaaire, Zaïre la traite comme une amie, et lui permet de parler librement. Sur la liste des personnages, toutes les deux sont désignées du même titre, « esclaves du Soudan ». Corasmin est de même appelé t ofRcier du soudan ou chef du sérail >. Dans toutes sea tragédies Voltaire évite avec soin ce mot de confi- fident qui commençait à paraître usé; mais il n'a rien changé à la chose.
42 ZAÏRE 80 Avec toi partagé, je sens mieux sa douceur, FATIME Hélas! puisse le ciel souffrir cet liyménée!
Puisse cette grandeur qui vous est destinée, Qu'on nomme si souvent du faux nom de bonheur, Ne point laisser de troublé au fond de votre cœur! ^o. ^^^ 83 II N'est-il" point en secret de fçgiu qui vous retienne?
1^// Ne vous souvient-il plus que vous fûtes chrétienne?
ZAÏRE Ah! que dis-tu? pourquoi rappeler mes ennuis? Chère Fatime, hélas! sais je ce que je suis? Le ciel m a-t-il jamais permis de me connaître? 90 Ne m'a-t-il pas caché le sang qui m'a fait naître?
FATIME Nérestan, qui naquit non loin de ce séjour, Vous dit que d'un chrétien vous reçûtes le jour; V. 80. Avec toi partagé. — Même genre d'anacoluthe qu'au vers 21.
V. 87. Mes ennuis, — Encore un mot dont le sens s'est affaibli dans la langue moderne; il signifiait autrefois le plus cruel chagrin.
Rien ne peut-il chasser l'ennui qui vous dévore?
(Racine, Bérénice, II, 4.)
Ce terme est encore employé avec.la même valeur aux vers 973, 1202 et V. 88. Sais je ce que je suis? — Toutes les anciennes éditions donnent scai-je.,. Cette orthographe, introduite à l'époque de la Renaissance, provient d*une fausse étymologie du verbe savoir, que l'on faisait venir du latin scire, au lieu de saper e.
V. 89. Cette expression, le ciel^ est toute chrétienne, et par conséquent nous semble assez mal placée dans la bouche de Zaïre, qui va l'employer sans cesse. Orosmane lui-même en fera usage, v. 1176; mais nul ne son- geait à s'en étonner alors. Corneille avait même fait dire à Auguste: Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, Après tant de faveurs montrer un peu de haine.
(Cinna, V, 1) Mécène est donc ainsi presque béatifié.
V. 91. Non loin de ce séjour. — Voir la note du v. 7.
ACTE I, SCÈNE I 43 Que dis-je? cette croix qui sur vous fut trouvée, Parure de Tenfance, avec soin conservée, 95 Ce signe des chrétiens, que Tart dérobe aux yeux Sous le brillant éclat d'un travail précieux, Cette croix, dont cent fois mes soins vous ont parée, Peut-être entre vos mains est-elle demeurée Comme un gage secret de la fidélité iOO Que vous deviez au Dieu que vous avez quitté.
ZAÏRE Je n'ai point d'autre preuve, et mon cœur qui s'ignore Peut-il admettre un Dieu que mon amant abhorre? La coutume, la loi plia mes premiers ans A la religion des heureux musulmans. 105 Je le vois trop: les soins qu'on prend de notre enfance Forment nos sentiments, nos mœurs, notre créance.
Var. 102. Peut-il suivre une foi (1733, 1736) Peut-il suivre une loi (1748.)
Admettre un Dieu (1768, 1775). V. 1()3. La coutume en ces lieux plia mes premiers ans (1748). V. 106. Créance (1733, 1748, 1775). Croyance. (1736).
V. 95. Ce vers et le suivant, sous une expression assez confuse, semblent indiquer qu'il s'agit, non d'une croix véritable et de forme simple, que des Musulmans auraient difficilement permis à Zaïre de conserver, y voyant un emblème, mais d'un bijou rappelant d'assez loin la forme d'une croix. Voltaire dit lui-même (voir la note au v. 604) un ornement qui renfer- mait une croix. En tout cas ce bijou sera, dans la 3*^ scène du second acte, le principal instrument de la reconnaissance. C'est la croix de ma mère si connue des dramaturges, dont nous pouvons saluer ici la première appa- rition.
V. 103. Plia nos premiers ans, — Bien qu'il ait deux sujets, le verbe veste au singulier. Il en est souvent ainsi en latin et en français; cette ir- régularité apparente se justifie très bien lorsque les deux substantifs ne sont pas rattachés par une conjonction et qu'ils expriment, comme ici, des idées à peu près semblables.^ V. 106. Créance. — « Autre prononciation du mot croyance, et qui provient du verbe creire, tandis que croyance vient du verbe croire. Creire et croire appartiennent à des dialectes différents de l'ancienne 44 ZAÏRE j A J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux, i Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. L'instruction fait tout, et la main de nos pères 110 / Grave en nos faibles cœurs ces premiers caractères Que Texemple et le temps nous viennent retracer, Et que peut-être en nous Dieu seul peut effacer. Prisonnière en ces lieux, tu n'y fus renfermée Que lorsque ta raison, par Tàge confirmée, 115 Pour éclairer ta foi te prêtait son flambeau: Pour moi, des Sarrasins esclave en mon berceau, V (La foi de nos chrétiens me fut trop tard connue. Contre elle cependant loin d'être prévenue. Cette croix, je l'avoue, a souvent malgré moi 120 Saisi mon coeur surpris de respect et d'effroi: J'osais l'invoquer même avant qu'en ma pensée D'Orosmane en secret l'image fût tracée, (j'honore, je chéris ces charitables lois / f ^-^ Dont ici Nérestan me parla tant de fois; 125 "^-Ces lois qui, de la terre écartant les misères, J)es humains attendris font un peuple de frères; langue » (Littréj. — L^usage a profité de ces deux prononciations pour établir des nuances de sens. « Au sens de croire une chose quelconque ou une religion, croyance est présentement plus en usage que créance; mais au sens de confiance, créance est employé de préférence à croyance » (Littré). On voit par l'exemple ci-dessus que cette nuance n* était guère marquée dans Tancienne langue...Musulmane en ces lieux.
C'est-à-dire je suis Musulmane...Cette forte ellipse, amenée par le mouvement de la phrase, est du reste parfaitement claire. Cf. Malherbe: « Les reines sont ici depuis hier, et Monsieur deux jours auparavant. » (C'est-à-dire y était deux jours auparavant). L'emploi de l'ellipse, si fréquent au xvii' et au xviii® siècles, s'est beaucoup restreint depuis.
V. 1 14. Confirmer, affermir. C'est un sens du mot qui a vieilli, et qui ne s'est guère conservé que dans le langage théologique. Cf. Montesquieu, (Grandeur et Décadence, IX). « Au lieu que les succès et les malheurs d'un état où le peuple est soumis confirment également sa servitude «.
ACTE I, SCÈNE I 4S ( Obligés de s'aimer, sans doute ils sont heureux.
FATIME Pourquoi donc aujourd'hui vous déclarer contre eux? A la loi musulmane à jamais asservie, 130ji Vous allez des chrétiens devenir Tennemie, \/\\ Vous allez épouser leur superbe vainqueur.
ZAÏRE Eh! qui refuserait le présent de son cœur?
De toute ma faiblesse il faut que je convienne: 1 Peut-être sans Famour j'aurais été chrétienne,--^ 135 Peut-être qu'à ta loi j'aurais sacrifié; Mais Orosmane m'aime, et j'ai tout oublié.
Je ne vois qu'Orosmane, et mon âme enivrée^^ Se remplit du bonheur de s'en voir adorée.
Mets-toi devant les yeux sa grâce, ses exploits; 140 Songe à ce bras puissant, vainqueur de tant de rois, A cet aimable front que la gloire environne; Var. 132. Qui lui refuserait (1733, 1736, 1784). Elil qui refuserait (1748, 1775).
Je servais, il m'élève & la grandeur suprême; Mon cœur est né sensible, il me chérit, et j*aime; Quand les yeux du soudan s'attachent sur les miens, Puis-je me souvenir des chaînes des chrétiens? (1733) Le texte actuel est celui de Tédition de 1736; antérieurement à la 1" édition Tauteur, dans une lettre & Gideville du 4 janvier 1733, donnait aux vers 132-134 la forme suivante: Eh! qui refuserait le présent de son cœur?
De toute ma faiblesse il faut que je convienne: Peut-être que sans lui j'aurais été chrétienne...V. 132. B/i/ qui refuserait,., etc. — Même sentiment qu'au vers 866. Pardonnez- moi, chrétiens; qui ne l'aurait aimé?
V. 138. Le bonheur de s'en voir adorée. — « Il arrive souvent que les pronoms personnels sont remplacés par les pronoms dits adverbiaux: en, y. Ces mots sont originairement des adverbes...On dit d'abord: alez en est (il est parti de là). Puis, par une extension toute naturelle, le mot qui marque le lieu d'origine en vient à marquer d'une façon générale l'origine, la source, comme dans cette phrase: il en conclut, où l'on peut également remplacer en par de là ou de cela. Bientôt en arrive à désigner le 1/ 46 ZAÏRE Je ne te parle point du sceptre qu'il me donne; Non, la reconnaissance est un faible retour. Un tribut offensant, trop peu fait pour l'amour. Mon cœur aime Orosmanô, et non son diadème;y Chère Fatime, en lui je n'aime que lui-même.^\ Peut-être j'en crois trop un penchant si flatteur; Mais si le ciel, sur lui déployant sa rigueur, Aux fers que j'ai portés eût condamné sa vie, moyen, Tinstrument, la cause...Pour aller jusqu'au bout de leur déve- loppement logique, en et y devaient arriver à se dire non pas seulement des choses, mais des personnes: c'est ee qui s'est produit en efTet: ex. (Racine Bn7onmctt5, v. 181).
J'en dois compte. Madame, à l'empire romain. (Je dois compte de votre fils...)
(Brunot, Gram, hist. de la langue fr, § 253).
^ V. 142. Ces mots sceptre, trône, couronne, etc., sont toujours employés couramment dans la langue tragique sans aucun souci de la couleur locale. De même au v. 145, le mot diadème; au v. 173 les débris de l'autel et du tiwne; ^vL v. 1327. Mon sceptre à vos genoux.
V. 143. Un faible retour. — Retour désigne une réciprocité de senti- ments, de services, etc.
Cf. Corneille (Le Cid. III, 6) Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour. D'autant plus maintenant je te dois de retour. L'emploi du mot au figuré se borne aujourd'hui à quelques expressions tou- tes faites, comme: en retour, payer de retour, sans espoir de retour, etc.
V. 145. Mon cœur aime Orosmane et non son diadème. — Ces senti- ments rappellent ceux de Bérénice (II, 5); Titus, ah! plût au ciel que, sans blesser ta gloire, Un rival plus puissant voulut tenter ma foi. Et pût mettre à mes pieds plus d'empires que toi! Que de sceptres sans nombre il pût payer ma flamme! Que ton amour n'eût rien à donner que ton âme! C'est alors, cher Titus, qu'aimé, victorieux, ^u verrais de quel prix ton cœur est à mes yeux î V. 1 49. i4 ux fers que j'ai portés. — Il me semble pas probable que Zaïre et sa compagne aient jamais porté de fers. C'est une manière de dire, un à-peu-près poétique pour indiquer une captivité, quelle qu'elle soit.
ACTE I, SCÈNE II 47 150 Si le ciel sous mes lois eût rangé la Syrie, Ou mon amour me trompe, ou Zaïre aujourd'hui Pour rélever à soi descendrait jusqu'à lui.
FATIME On marche vers ces lieux; sans doute c'est lui-môme.
ZAÏRE Mon cœur qui le préxâent, m'annonce ce que j'aime. 155 Depuis deux jouf"S, Fatime, absent de ce palais, En6n mon tendre amour le rend à mes souhaits.
SCÈNE II OROSMANE, ZAÏRE, FATIME / OROSMANE Vertueuse Zaïre, avant que l'hy menée Joigne à jamais nos cœurs et notre destinée. J'ai cru sur mes projets, sur vous, sur mon amour, 160 Devoir en musulman vous parler sans détour.
Var. 156: Mon tendre amour (1733, 1748. 1775>. Son tendre amour (1736, 1784).
V. 157. Début de scène peu naturel. Absent depuis deux jours, comme il vient d'être dit, Orosmane ne revoit sa maltresse que pour lui adresser tou d'une haleine une profession de foi de soixante vers, qui est un discours en forme.
V. 157. Hyménée, Voir la note au v. 73.
V. 160. En musulman n'ajoute rien à l'idée. Il parle comme un%mant sincèrement épris, comme un prince qui veut être aimé pour lui-même. Il parle sans détour, pour bien fixer les conditions de son union avec Zaïre, ce que tout autre ferait à sa place, musulman ou non.
4&' ZAÏRE Les soudans qu'à genoux cet univers contemple^^ Leurs usages, leurs droits, ne sont point mon exemple; Je sais que notre loi, favorable aux plaisirs, Ouvre un champ sans limite à nos vastes désirs; 165 Que je puis, à mon gré prçdijguant mes tendresses, Recevoir à mes pieds l'encens de mes maltresses, Et tranquille au sérail dictant mes volontés. Gouverner mon pays du sein des voluptés. Mais la mollesse est douce, et sa suite est cruelle; 170 Je vois autour de moi cent-rois vaincus par elle \ / Je vois de Mahomet ces lâches successeurs. Ces califes tremblants dans leurs tristes grandeurs. Couchés sur les débris de Tautel et du trône. Sous un nom sans pouvoir languir dans Babylone, V. 161. Le$ soudans qu'à genoux...— Ces mots assez vagues désignent en général les autres princes musulmans, mais surtout les califes, ces lâ- ches successeurs de Mahomet, dont il sera question quelques Ters plus bas.
V. 169. Et sa suite est cruelle, — Sa suite, c'est à- dire son résultat, ses effets, ses conséquences. Pascal a dit de même: < C*est une misérable suite de la nature humaine. » [Discours sur les Passions de r Amour,) L'emploi du singulier dans ce sens est maintenant très rare, et ne s'est guère conservé que dans les locutions donner suite à, par suite, etc. La Harpe fait sur ce mot l'observation suivante: « Remarquez qu'en prose il serait beaucoup plus correct et plus élégant de dire: € Et la suite en est cruelle >, parce que la particule relative en convient plus proprement aux choses inanimées que le pronom possessif. Mais cet usage est beaucoup moins impérieux en poésie, d'abord pour la facilité de la versification, ensuite parce que la poésie personnifie souvent les objets. » V. 173 174, Ces califes qui tremblent da7is leurs grandeurs, qui sont couchés sur des débris, et qui languissent sous un nom, ne nous pré- sentent qu'une image assez confuse. Les trois prépositions se nuisent. Quant à ces mots autel et trône ^ dont l'association est consacrée, ils ne peuvent convenir qu'à des princes chrétiens. Voyez v. 142. Remarquer aussi cette rime insuffisante, de ïo ouvert et de l'o fermé. Cf. Molière (Tartufe, I, 1): C'est véritablement la tour de Babvlone, Car chacun y babille, et tout du long de l'aune.
Peut-être l'o de Babylone se prononçait-il moins bref que maintenant.
/ ACTE I, SCÈNE II 49 175 Eux qui seraient encor, ainsi que leurs aïeux, Maitrès du monde entier, s'ils l'avaient été d'eux. Bouillon leur arracha Solyme et la Syrie; Mais bientôt, pour punir une secte ennemie. Dieu s uscita le bras du puissant Saladin; 180 Mon père, après sa mort, asservit le Jourdain; Et moi, faible héritier de sa grandeur nouvelle, Maître encor incertain d'un état qui chancelle, Je vois ces fiers chrétiens, de rapine altérés, Des bords de l'Occident vers nos bords attirés; 483 Et lorsque la trompette et la voix de la guerre Du Nil au Pont-Euxin font retentir la terre. Je n'irai point, en proie à de lâches amours, Aux langueurs d'un sérail abandonner mes jours. J'atteste ici la gloire, et Zaïre, et ma flamme, 190 De ne choisir que vous pour maitresse et pour femme, De vivre votre ami, votre amant, votre époux. De partager mon cœur entre la guerre et vous.
V. 176. Maîtres du monde entier,,, — Vers tout cornélien, inspiré d'ailleurs par Cinna (V, 3): Je suis maître de moi comme de Tunivers.
V. 177. Ce vers et les suivants contiennent quelques allusions, aussi claires que le permettait la timidité de la langue poétique, aux principaux faits de Thistoire des Croisades. Première croisade, v. 177. Jérusalem re- prise par Saladin, v. 179. Nouveaux progrès des Musulmans et prise de Césarée, v. 180. Le prince successeur de Saladin et père d'Orosmane se- rait donc Noradin (v. 347) ou Noureddin.
V. 178. Une secte ennemie, — L'expression n'est pas juste. Les chré- tiens ne sont pas une secte de la religion musulmane, secte doit donc s'éten- dre jusqu'au sens de religio7i; c'est un à-peu-près. Voir encore au v. 952.
V. 189. J'atteste.., de ne choisir, — Sur ce sens de gloire^ voir la note au v. 533. Quant au verbe attester, il se construit ordinairement avec la conjonction que et un verbe à un mode personnel. On attendrait ici: « J^atteste...que je ne choisirai.. ». La construction employée par Voltaire s'explique, soit par une ellipse assez forte, « J'atteste la gloire...de mon intention de...», soit simplement par l'analogie du veibe ^'ur^r. € Je jure par la gloire.,, de ne choisir...»
4 V V 50 ZAÏRE 4 V V 50 ZAÏRE Ne croyez pas non plus que mon honneur confie La vertu d'une épouse à ces monstres d'Asie, 195 Du sérail des soudans gardes injurieux, Et des plaisirs d'un maître esclaves odieux. Je sais vous estimer autant que je vous aime, Et sur votre ve;*tu r ge fier à vous-même. Après un tel aveu, vous connaissez mon cœur; 200 Vous sentez qu'en vous seule il a mis son bonheur. Vous comprenez assez quelle amertume affreuse Corromprait de mes jours la durée odieuse, Si vous ne receviez les dons que je vous fais Qu'avec ces sentiments que l'on doit aux bienfaits. "(. 205i||ljfî^ous aime, Zaïre, et j'attends de votre âme l/ Il Un amour qui réponde à ma brûlante flamme. I Je l'avoûrai, mon cœur ne veut rien qu'ardemment; Je me croirais haï, d'être aimé faiblement. De tous mes sentiments tel est le caractère. 210 Je veux avec excès vous aimer et vous plaire.
V. 193. Que mon honneur confie. — C'est-à-dire que le souci de mon honneur me fasse confier. C'est par une substitution de ce genre que nos poètes classiques ariivent si souvent à donner un mot abstrait pour sujet à un verbe exprimant en réalité Taction accomplie par une personne. (Voir la note au v. 1402.) Cette habitude passa dans la prose du xviiie siècle. « Jetons les yeux sur ces maisons décorées par la vanité et par l'opulence. » D'Alembert, (Lettre à Rousseau.)
V. 194. D'une épouse, — Voir la note au v. 612. — A ces monstres d'Asie, Ces vers qui désignent si noblement les eunuques méritent de prendre place parmi les périphrases célèbres entre celles de de Belloy et tant d'autres imaginées par Delille.
V. 201-202. Quelle amertume affreuse...La durée odieuse.., € C'est ici une des occasions où les rimes en épithètes rendent la diction faible et défectueuse. L'épithète du premier vers est commune, et celle du second est une cheville. De plus, une « amertume qui corrompt la durée des jours » n'est pas une bonne phrase. » (La Harpe.)
Y. 203. Zaïre a déjà répondu par avance, v. 143, à cette inquiétude de son amant.
ACTE I, SCÈNE III 51 Si d'une égale amour votre cœur est épris, Je viens vous épouser, mais c'est à ce seul prix; Et du nœud de Thymen Tétreinte dangereuse Me rend infortuné s'il ne vous rend heureuse.
ZAÏriE 215 Vous, Seigneur, malheureux! Ah! si votre grand cœur A sur mes sentiments pu fonder son bonheur, S'il dépend en effet de mes flammes secrètes. Quel mortel fut jamais plus heureux que vous Têtes! Ces noms chers et sacrés et d'amant et d'époux, 220 Ces noms nous sont communs, et j'ai par-dessus vous Ce plaisir, si flatteur à ma tendresse extrême.
V. 211. D'une égale amour. — « Amour, dit Littré, a été masculin et féminin dans les deux siècles derniers. Aujourd'hui il n*^t susceptible de recevoir les deux genres que quand il signifie: la passion d'un sexe pour Tautre; ailleurs il est masculin. Amour au singulier, n'est féminin qu'en poésie: Au pluriel, il est féminin non-seulement en poésie, mais dans le parler ordinaire et dans certaines locutions. > Ici le mot est employé avec un genre différent à 5 vers d'intervalle, sans aucune distinction de sens et sans que la versification l'exige. • ' ■ * V. 213-214. « Très mauvaise périphrase, dit La Harpe, pour rendre une idée très simple. On sent trop que c cette étreinte dangereuse » n'est qu'un remplissage d'autant plus déplacé, que les sentiments doux et tendres doivent s'exprimer avec plus de simplicité. < S'il > est encore une petite faute de grammaire: le premier nominatif, étreinte, devait, dans la règle, régir encore le dernier membre de phrase: a me rend infortuné, si elle ne vous rend heureuse. » V. 21 8. Quel mortel fut jamais, — Ce vers est un des plus heureux de la pièce; il est difficile d'exprimer avec plus de délicatesse un aveu plus pas- sionné.
V. 220. J'ai par-dessus vous, — J'ai de plus que vous. Cette locution a vieilli.
Et j'ai par-dessus vous le crime de ma mère.
(Mithridate, 1, 5).
Qu'avais-je par-dessus tant d'âmes que vous laissez périr à mes yeux?
[Massillon, Avent), 52 ZAÏRE De tenir tout, Seigneur, du bienfaiteur que j'aime. De voir que ses bontés font seules mes destins. D'être Touvrage heureux de ses augustes mains, 225 De révérer, d*aimer un héros que j'admire. Oui, si parmi les cœurs soumis à votre empire Vos yeux ont discerné les hommages du mien, Si votre auguste choix...SCÈNE III OROSMANE, ZAÏRE, FATIME,CORASMIi\ CORÂSMlb^ Cet esclave chrétien Qui sur sa foi, Seigneur, a passé dans la France, 230 Revient au moment même, et demande audience.
FATIME ciel!
OROSMANE Il peut entrer. Pourquoi ne vient-il pas?
COFIASMIN Dans la première enceinte il arrête ses pas.
Var. 228. Un esclave (1733). Cet esclave (1736. 1748, 1775).
V. 222. Les éditions anciennes écrivent hienfaicteixr. C'est une ortho- graphe savante qui ne date que de la Renaissance; à cette époque s'intro- duisirent dans les mots nombre de lettres parasites, par suite de la compa- raison avec les formes mères du latin. Dans bettefactum^ devenant bienfait, le c avait donné suivant la règle un i consonne, qui, se combinant avec Va tonique, produisit la diphthongue ai.
V. 229 Sur sa foi. Voir la même expression au v. 34. — A passé dans la France. On dirait en prose a passé en France; c'est là l'expression vraie et la seule juste, elle est faussée pour le besoin du vers, comme si dans pouvait être en toute circonstance un exact équivalent de en.
ACTE I, SCÈNE IV 53 Seigneur, je n'ai pas cru qu'aux regards de son maître Dans ces augustes lieux un chrétien pût paraître.
OHOSMANE ■ 235 Qu'il paraisse. En tous lieux, sans manquer de respect, Chacun peut désormais jouir de mon aspect. Je vois avec mépris ces maximes terribles Qui font de tant de rois des tyrans invisibles.
SCENE IV OROSMANE, ZAÏRE, FATIME, CORASMIN, NÉRESTAN NÉRESTAN Respectable ennemi qu'estiment les chrétiens, 240 Je reviens dégager mes serments et les tiens: V. 234. Dans ces augustes lieux, — Cette expression, qui s'applique assez étrangement ici au sérail, pourrait aussi bien servir à désigner n'importe quel palais de tragédie. Voltaire revient souvent aux mêmes épithètes ba- nales. Il dit ici augustes lieux, de même qu'il disait un peu plus haut, v. 224 j de ses augustes mains, v. 228, votre auguste choix, V. 236. Jouir de mon aspect, — On sait que le plus grand bonheur du cpurtisan est de contempler le visage de son prince, La Bruyère et d'autres l'ont dit; mais il n'en est pas moins vrai que ces mots, dans la bouche du prince lui-même, nous semblent d'une fatuité un peu naïve. C'était d'ail- leurs une expression toute faite. Nous la retrouverons encore au v. 1010.
V. 237. Je vois avec mépris. — L'auteur doit justifier l'ouverture du sérail, où tant de personnages vont aller et venir comme dans un lieu pu-' blic. L'explication qu'il en donne est à moitié plausible. Un prince musul- man qui renonce à la polygamie et se prive des services de ces monstres d'Asie peut bien ouvrir son palais à tout venant.
V. 239. Respectable ennemi. — Si habitué que l'on puisse être aux an- tithèses, le rapprochement des termes est ici forcé; c'est le mo^ si connu de 1814, nos amis les ennemis. Tout ce début du discours de Nérestan fut relevé avec esprit dans la parodie.
) f t J 54 ZAÏRE (v" V J'ai satisfait à tout, c'est à toi d'y souscrire; t- Je te fais apporter la rançon de Zaïre, Et celle de Fatime, et de dix chevaliers, Dans les murs de Solyme illustres prisonniers.
245 Leur liberté, par moi trop longtemps retardée, Quand je reparaîtrais leur dut être accordée. Sultan, tiens ta parole; ils ne sont plus à toi, Et dès ce moment même ils sont librespar moi. ?Mais, grâces à mes soins quand leur chaîne est brisée, 230 A t'en payer le prix ma fortune épuisi^, ^ ( Je ne le cèle pas, m'ôte l'espoir heureux V. 241. D'y souscrire, — C'est-à-dire de satisfaire à ton tour à nos engagements, de les confirmer par un dernier acte. L* expression n'est pas nette, souscrire signifie plutôt approuver que remplir. Sur l'emploi de y voyez la note du vers 138.
V. 247. Tiens ta parole. — On écrivait jadis tien; c'est la forme que donnent toutes les éditions du siècle dernier. Tien est la forme étymologi- que (lat. tene), l/s s'est introduite par analogie avec la seconde personne du singulier de l'indicatif présent (tenes = tiens), V. 249. Grâces à mes soins. — Les poètes du xv!!*" siècle mettaient ce mot au singulier ou au pluriel indififéremment.
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance.
(Racine, Andromaque, V, 5). Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.
(Id., Phèdre, I, 3). De ces deux formes, celle qui emploie le pluriel est la plus ancienne, et aussi la plus conforme à l'origine latine de l'expression, agere grattas. Grâces aux dieux, sous-entendu en soient rendues.
V. 250. Ma fortune épuisée, — C'est-à-dire l'épuisement de ma fortune, le fait d'avoir épuisé. Cette tournure latine, qui remplace le substantif par un participe passé, donne à l'expression plus d'élégance, et a été fré- quemment employée par nos poètes.
Quand de Britannicus la mère condamnée Laissa de Claudius disputer l'hyménée.
(Racine, Britannicus, IV, 2). De Joas conservé l'étonnante merveille.
Hl ACTE I, SCÈNE IV 55 De faire ici pour moi ce que je fais poiir eux. Une pauvreté noble est tout ce qui me reste. J'arrache des chrétiens à leur prison funeste, 255 Je remplis mes serments, mon honneur, mon devoir, Il me suffit: je viens me mettre en ton pouvoir; Je me rends prisonnier, et demeure en otage.
OROSMANE Chrétien, je suis content de ton noble courage; Mais ton orgueil ici se serait-il flatté 260 D'effacer Orosmane en générosité?
Reprends ta liberté, remporte tes richesses, A Tor de ces rançons joins mes justes largesses: Au lieu de dix chrétiens que je dus t'accorder, Je t'en veux donner ceni; tu les peux demander.
265 Qu'ils aillent sur tes pas apprendre à ta patrie Qu'il est quelques vertus au fond de la Syrie; Qu'ils jugent en partant qui méritait le mieux, V. 255. Je remplis.,, mon honneur, — Entre les deux moi% serments et devoir y dont Talliance avec le verbe remplir est toute naturelle, vient se placer honneur^ qui ne pourrait être employé seul, mais qu'ils font passer. Voyez la note au v. 63. Voir encore au v, 1566 remplir ma vengeance, V. 260. D'effacer Orosmane, '— Cet emploi de la troisième personne, que nous avons déjà signalé au v. 50, se justifie mieux ici: d^effacer en générosité un homme tel qu'Orosmane, C'est ainsi que Racine dit dans Britannicus (I, 2).
Burrhus pour le mensonge eut toujours trop d'horreur.
Cette tournure équivaut à un homme comme Burrhus, un homme tel que moi, V. 261. Reprends tct liberté, — Certaines éditions du siècle dernier donnent repren, d'autres reprens. De ces deux formes, la première est la plus ancienne et la plus conforme à l'origine de l'impératif. Voir la note V. 262. Joins mes justes largesses, — L'orthographe ancienne est join. Voir la note au v. 247.
56 ' ZAÏRE Des Français ou de moi, Tempire de ces lieux. Mais parmi ces chrétiens que ma bonté délivre, 270 Lusignah ne fut point réservé pour te suivre: De ceux qu'on peut te rendre il est seul excepté; Son nom serait suspect à mon autorité. Il est du sang français qui régnait à Solyme; On sait son droit au trône, et ce droit est un crime, 275 Du destin qui fait tout tel est Farrêt cruel; Si j'eusse été vaincu, je serais criminel. Lusignan dans les fers finira sa carrière, / Et jamais du soleil ne verra la lumière. ^ Je le plains; mais pardonne à la nécessité 280 Ce reste de vengeance et de sévérité.
/ Pour Zaïre, crois-moi, sans que ton cœur s'offense, ; Elle n'est pas d'un prix qui soit en ta puissance; ; Tes chevaliers français et tous leurs souverains S'uniraient vainement pour l'ôter de mes mains. 285 Tu peux partir.
NÉRESTAN Qu'entends-je? Elle naquit chrétienne.
Var. 268-269: Des Lusignans, ou moi, Tempire de ces lieux (1733).
Des chrétiens, ou de moi, Tempire de ces lieux. Mais parmi ces captifs que ma bonté délivre (1736) Le texte actuel se trouve dans Tëdition de 1748 et dans les suivantes.
V, 273. Du sang français qui régnait. — Sang pour dynastie, comme dans ces mots consacrés prince du sang. Ce terme est celui que Voltaire emploie toujours pour exprimer Tidée de noblesse ou de race, sans aucun souci de son sens métaphorique. Voir la note au v. 883. Corneille et Racine avaient fait de même.
Qui font briller en lui le sang de vos monarques.
{Nicomède, II, 3). J'aime en elle le sang dont elle est descendue (Bajazet, I, 1).
V. 281. Crois-moi, — L'ancienne orthographe était croi. Voir la note ACTE I, SCÈNE V 57 J'ai pour la délivrer ta parole et la sienne; Et quant à Lusignan, ce vieillard malheureux, Pourrait-il...?
OROSMANE Je t'ai dit, chrétien, que je le veux. J'honore ta vertu; mais cette humeur altière, 290 Se faisant estimer, commence à me déplaire: Sors, et que le soleil levé sur mes états Demain près du Jourdain ne te retrouve pas.
(Nérestan sort,) FATIME Dieu, secourez-nous!
OROSMANE Et vous, allez, Zaïre, Prenez dans le sérail un souverain empire; 295 Commandez en sultane, et je vais ordonner La pompe d'un hymen qui vous doit couronner.
SCÈNE V OROSMANE, CORASMIN OROSMANE y I Corasmin, que veut donc cet esclave infidèle? ^ W II soupirait...ses yeux se sont tournés vers^U^; lièrement suivie au xviii® siècle, les dentales a étant pas prononcées tom- baient devant Vs. On écrivait enfans, parens, sermens, etc.; de même ici qu'entens-je?
V. 290. Se faisant. — C'est-à-dire tout en se faisant estimer.
V. 295. Ordonner la pompe. — C'est-à dire disposer, organiser: Quelle autre ordonnera cette pompe sacrée?
(Racine, Iphigcnie, III, 1). Orosmane dira plus loin, v. 1575. « Avez-vous ordonné son supplice? » 58 ZAÏRE Les as- tu remarqués?
CORASMIN Que dites-vous, Seigneur? 300 De ce soupçon jaloux écoutez-vous l'erreur?
OROSMANE Moi, jaloux! qu'à ce point ma fierté s'avilisse? Que j'éprouve Thorreùr de ce honteux supplice? Moi! que je puisse aimer comme l'on sait haïr? Quiconque est soupçonneux invite à le trahir. 305 Je vois à l'amour seul ma nialtresse asservie; Cher Corasmin, je l'aime avec idolâtrie: Mon amour est plus fort, plus grand que mes bienfaits. Je ne suis point jaloux...si je l'étais jamais...V. 300. Ecoutez vous rerreur. — L'erreur d'un soupçon, pour dire un soupçon erroné. Sur ce remplacement de l'épithète par un substantif abstrait, voir la note au v. 1402.
V. 301. Moi, jaloux!,,. Comparer Othello, (III, 3). « Quoi? Qu'est ceci? Penses-tu que je voulusse traîner la vie de la jalousie? Changer sans cesse sous les influences de la lune, errant de soupçons en soupçons? Non, si une fois je doute, je suis décidé sans retour. Rabaisse-moi au- dessous de la brute quand, sur de vains raisonnements, tu me verras occu- per mon âme de ces chimères soufflées à l'oreille crédule, vapeurs que gros- sit l'imagination...»
V. 303. Aimer comme l'on sait haïr? — L'idée est la même que dans ce vers de Molière.
De ces gens dont l'amour est fait comme la haine.
(Les Fâcheux, II, 6). Le verbe savoir est ici purement explétif, et il serait difficile de lui donner un sens bien défini. 11 joue en quelque sorte le rôle d'auxiliaire. Voir un emploi analogue du verbe pouvotr, au v. 303.
V. 307. Plus fortjplus grand que mes bienfaits. — C'est-à-dire tous mes bienfaits ne donnent encore qu'une faible idée de mon amour: mais l'expression est vague et emphatique. Voir encore au v. 1418.
V. 308. Si je l* étais jamais! — C'est là un des beaux mots et des plus célèbres de la pièce, comme en peut seul trouver un véritable auteur dra- *7 matique, de ces mots qui doivent faire frémir le spectateur par le pressentiment dç la catastrophe finale.
ACTE I, SCÈNE V 59