Et qui de mes enfants ornait toujours ia tète, Lorsque de leur naissance on célébrait ià fête; 616 Je revois...je succombe à mon saisissement.
ZAÏRE Qu'entend s-je? et quel soupçon m'agite en ce moment? Ahj Seigneur!...LUSIGNAN Dans l'espoir dont j'entrevois les charmes. Ne m^abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes! Dieu mort sur cette croix, et qui revis pour nous, 620 Parle, achève, ô mon Dieu! ce sont là de tes coups. Quoi! Madame^ en vos mains elle était demeurée? Quoi! tous les deux captifs, et pris dans Gésarée?
Var. 618. Un manuscrit dans les bureaux de la police contenait de plus ces quatre vers: Et toi, cher instrument du salut des mortels. Gage auguste d'un Dieu vivant sur nos autels, Bois rougi de son sang, relique incorruptible, Croix sur qui s'accomplit ce mystère terrible; Dieu mort sur cette croix, etc.
Ces vers m'ont été communiqués par M. H. de La Porte, membre d^ la Société des Bibliophiles. {Note de Beuchot), v. 619. Qui revit pour nous (1733); qui revis (1736, 1748, 1775).
personne du singulier. Les poètes, pour les besoins de la rime, conservèrent les deux orthographes. — Une épouse. C'est-à-dire mon épouse; dans la ' langue poétique du xvii® et du xviii^ siècle, Tarticle indéfini un Vemploie fréquemment avec le sens possessif.
Impatients désirs d'une illustre vengeance  qui la mort d'un père a donné la naissance.
(Corneille, Cinna, I, l).
V. 612. •=- Sur ce mode de reconnaissance, voir l'Introduction • y. 619. — L'édition. de 1733 donne qui revit pour wotw. C'était l'ortho- gi^he.la plus suivie alors. Dans la l-angue moderne, le verbe qui a. pour % ACTE II, SCÈNE III 81 ZAÏRB Oui, Seigneur.
NÉRESTAN Se peut-il?
LUSIGNAN Leur parole, leurs traits De leur mère en effet sont les vivants portraits.
625 Oui, grand Dieu, tu le veux, tu permets que je voie.
__ ^ Dieu, ranime mes sens trop faibles pour ma joie! Madame...Nérestan...soutiens-moi, Chatillon...Nérestan, si je dois nommer encor ce nom, Avez-vous dans le sein la cicatrice heureuse -«^— Var. 628. Nommer encor ce nom, (1733, 1736, 1748. 1767, 1768, 1770, 177i, 1775). Vous nommer de ce nom (178J).
sujet un pronom relatif, doit se mettre à la, même personne que T antécé- dent du pronom: Beau cheyalier qui partez pour la guerre, (Musset, Barberine) Cette règle n*est pas très ancienne, du moins, au xvu® siècle et même auxviii® s., elle n*était pas rigoureusement appliquée. Je n*ai trouvé que vous qui fût digne de moi.
(Corneille, Psyché^ v. 1471). « Il n'y a que moi qui passe sa vie à être occupée et de la présence et du souvenir de la personne aimée. » Mme de Sévigné (YI, 285). Et je ne vois que vous qui le puisse arrêter.
(Corneille, Nicomède. v. 37).
V. 623-624. Leur parole, leurs traits.,, sont les vivants portraits. — La parole ne peut pas être un portrait. Cela ne peut se dire que des traits. Mais un mot entraîne et excuse Tautre, comme au v. 257, Je remplis mes serments, mon honneur...V. 629. La cicatrice heureuse. — Heureuse dans ce sens qu*elle per- met à Lusignan de reconnaître son fils; mais Tépithète semble banale parce qu'elle laisse trop à deviner.
V. 629 et suiv. Avez vous dans le sein...— Cette double reconnais- sance a donné lieu à bien des critiques. On s'est demandé par exemple comment cette croix entourée de diamants avait pu se dérober à Tavidité 82 ZAÏRE 630 Du fer dont à mes yeux une main furieuse...NÉRESTAN Oui, Seigneur, il est vrai.
LUSIGNAN Dieu juste J heureux moments! NÉRESTAN, se jetant à genoux. Ah! Seigneur! ah! Zaïre!
LUSIQXiAN Appr ochez, mes enfants. | / ^ ^NÉRESTAN Moi, votre fils!
^ jAÏRE Seigneur!
LUSIGNAN Heureux jour qui m'éclaire! Ma fille, mon cher fils! embrassez votre père.
CHATILLON 635 Que d'un bonheur si grand mon cœur se sent toucher!
LUSIGNAN De vos bras, mes enfants, je ne puis m'arracher. Je vous revois enfin, chère et triste famille, Mon fils, digne héritier...vous...hélas! vous? ma fille! Dissipez mes soupçons, ôtez-moi cette horreur, 640 Ce trouble qui m'accable au comble du bonheur.
des soldats qui enlevèrent Zaïre au berceau, et si la cicatrice de Nérestan est une preuve bien sûre de sa naissance. La première de ces objections est assez puérile; la seconde est plus justifiée. La Harpe s'efforce de la réfuter, a Sans doute, dit-il, il faudrait d'autres preuves dans les tribu- naux; mais une scène de tragédie est-elle une discussion juridique? Mal- heur au poète qui confondrait deux choses si différentes!...Un autre que Nérestan peut avoir la même cicatrice au même endroit: oui, mais ce se- rait un grand hasard; et quand les circonstances, les temps, les lieux se rapportent avec cet indice, Lusignan peut y croire, et nous y croyons aussi. » Il n'est pas moins vrai que cette cicatrice « dans le sein 9 est quelque chose de bien vague, et que Lusignan est vitOrConvaincu. (Voir la parodie^ pu rinvraisemblance de ce passage est spirituellement critiquée ) ACTE II, SCÈNE III 8ï Toi qui seul as conduit sa fortune et la mienne^ Mon Dieu qui me la rends, me la rends-tu chrétienne? "^ """ Tu pleures, malheureuse, et tu baisses les yeux!
Tu te tais! je t'entends! ô crime! ô justes cieux!
ZAÏRE 645 Je ne puis vous trompar^-^s ou g l e s lo is ^d'ûrosmanE.../ ^^{ -""^Z ' Punissez votre fille. i, elle était musulmane. / ' LUSIGNAN . Que la foudre en éclats ne tombe que sur moi!
Ah, mon fils! à ces mots j'eusse expiré sans toi.
Mon Dieu! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire; 650 J'ai vu tomber ton temple, et périr ta mémoire; Dans un cachot affreux abandonné vingt ans.
Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants; Et lorsque ma famille est par toi réunie, ^ Quand je trouve une fille, elle est ton ennemie! 655 Je suis bien malheureux...c'est ton père, c'est moi, C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi.
Ma fille, tendre objet de mes dernières peines, Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines; C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi; V. 642. — Encore un vers admirable de sentiment, et dont Texpression n*est g&tée par aucune fausse beauté poétique.
V. 644. — Ce yers est bien dur. On peut en reprocher à Voltaire plus d'un semblable: Tout art f est étranger, combattre est ton partage.
et le yers connu de Jeanine: Non, il n'est rien que Nanine n*honore. (III, 8.)
V. 647. Que la foudre en éclats.,. — On dit les éclats de la foudre plutôt que la foudre en éclats. Mais Voltaire a employé plus d'une fois cette expression; Il est mort, et je vis I et la terre entr' ouverte Et la foudre en éclats n*ont point vengé sa perte!
[Adélaïde Du Guesclin, V. 2.)
84 ZAÏRE 660 C'est le sang des héros, défenseurs de ma loi; C'est le sang des martyrs...fille encor trop chère!j Connais-tu ton destin? sais-tu quelle est ta mère?
Sais-tu bien qu'à l'instant que son flanc mit au jour Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour, 665 Je la vis massacrer par la main forcenée,^ Par la main des brigands à qui tu t'es donnée?
Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux, T'ouvrent leurs bras sanglants tendus du haut des cieux.
l'Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes, 670 » Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes.
En ces lieux où mon bras le servit tant de fois, En ces lieux où son sang te parle par ma voix.
Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres; Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres. 675 Tourne les yeux, sa tombe est près de ce palais; C'est ici la montagne où lavant nos forfaits, ' Il voulut expirer sous les coups de l'impie; C'est là que de sa tombe il rappela sa vie.
Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu, V. 663. A l'instant que. — On dirait plutôt aujourd'hui: à l'instant où. Mais ces locutions au moment que, à Vinstant que sont d'un usage commun dans la langue classique: Tout ce qu'il a fait parle, au moment qu'il m'approche.
(Corneille. Nicomède^ II, 1.) Notre corps est transporté à l'instant que nous le voulons.
(Bossuet. Connaissance de Dieu, IV, 4.)
V. 665. La main forcenée.., — Etymologie: < Du latin foris, hors, et de l'allemand 5tnn, sens: hors de sens. L'orthographe forcené est con- traire à l'étymologie et fautive; elle n'est même pas appuyée par l'antique usage, elle ne vient que d'une confusion malheureuse avec le mot force, et il serait mieux d'écrire for séné > (Littré.)
V. 672. Où son sang te parle, — Ainsi dans Racine (Athalie, I, 1): Le sang de vos rois crie, et n'est. point écouté. Et Racine emprunte lui-môme cette image hardie à Id^. Genèse (chap. 4). Yox sanguinis fratris tui clamât ad me de terra.
ACTE ir, SCÈNE IV 65 < 680 Tu n'y peux faire un pas, sans y trouver ton Dieu, Et tu n'y peux rester sans r^ier ton père, Ton honneur qui te parle, et ton Dieu qui t'éclaire.
Je te vois dans mes bras et pleurer et frémir; Sur ton front pâlissant Dieu met le repentir; 685 Je vois la vérité dans ton cœur descendue; Je retrouve ma fille après Favoir perdue; Et je reprends ma gloire et ma félicité, En dérobant mon sang à l'infidélité.
NÉRESTAN Je revois donc ma sœur?...Et son àme.cL Zaïre Ah, mon père! 690 Cher auteur de mes jours, parlez, que dois-je faire? \ LUSIGNAN M'ôter par un seul mot ma honte et mes ennuis, Dire: je suis chrétienne.
ZAÏRE Oui...Seigneur...je le suis.
Var. 692. Je la suis (1733, 1736). Je le suis (1748, 1768, 1775).
V. 689. Je remis donc ma sœur! — Peu de morceaux surpassent en éloquence et en beauté pathétique le discours du vieux Lusignan; mais rien n'est froid comme ces paroles de Nérestan. Son exclamation a quelque chose d'étrange. Il a Tair de se réveiller. On attendrait plus d'expan- sion de la part d'un homme qui vient de retrouver si heureusement son père et sa sœur. C'est un brave et loyal chevalier; mais il manque un peu d e cçeur. Nous ne le verrons jamais s'attendrir, et dansl acte suivant, il fera même preuve d'une dureté révoltante à l'égard de la mal- heureuse Zaïre.
V. 692. L'édition de 1733 donne; Je la suis, — La règle d'accord du pronom le, la, les, était encore flottante au commencement du xviii® siè- cle. Vaugelas, cependant, avait établi, sans l'imposer toutefois, la règle encore en usage de nos jours. Suivant cette règle, quand le pronom attri- but représente un nom pris dans un sens déterminé, on fait l'accord; en cas contraire, c'est à-dire quand le pronom représente un adjectif, ou un participe, un nom pris dans un sens indéterminé, un verbe, une proposi- tion entière, l'accord n'a pas lieu.
66 2A1RE LUSIONAN Dieu, reçois son aveu du sein de ton empire!
SCÈNE IV ZAÏRE, LUSIGNAN, CHATILLOiN, NÉRESTAN, CORASMIN CORASMIN Madame, le Soudan m'ordonne de vous dire 695 Qu'à rinstant de ces lieux il faut vous retirer, Et de ces vils chrétiens surtout vous séparer. Vous, Français, suivez-moi; de vous je dois répondre.
V. 693. — Tout cet épisode est d'une grandeur incontestable et d'un effet puissant. On sent que Tauteur était vraiment ému: son style a pris tout à coup une couleur et une force inaccoutumées. Schlegel, dans son Cours de Littérature dramatique, prétend que le grand effet de cette scène nuit au reste de la pièce. < Après les larmes qui viennent de couler, dit-il, qui peut désirer sérieusement l'union de Zaïre et d'Oros- mane? qui le peut, si ce n'est des hommes encore plongés dans les égare- ments de l'amour, ou des femmes qui ne reconnaissent d'autre puissance que celle de la beauté? Doit-on s'associer aux sentiments de Zaïre, quand sa passion pour le farouche Orosmane balance dans son cœur la voix du sang et les devoirs sacrés de la nature de l'honneur et de la religion? > C'est aller trop loin. L'amour de Zaïre e t d'Orosmane ne pouvait être tra- gique qu'à la condition "STétre combattu par une puissante influence. Cet ôFslaclé une fois créé, l'auteur doit nous intéresser par la lutte des senti- ments contraires.
V. 696. Et de ces vils chrétiens,,, — C'est l'injure classique des musul- mans à l'adresse des chrétiens. — € Les princes mahométans...qui nous meurtrissent l'omoplate en nous disant: « chiens de chrétiens! > — (Beaumarchais. Mariage de Figaro, V, 3). Il est à remarquer que Co- rasmin n'a pas dans le langage la même courtoisie que son maître. Oros- mane est mieux élevé.
ACTE II, SCÈNE IV 87 CHATILLON Où sommes-nous, grand Dieu! Quel coup vient nous [confondre!
LUSIONAN Notre courage, amis, doit ici s'animer.
ZAÏHE 700 Hélas! Seigneur!
LUSIGNAN vous que je n'ose nommer. Jurez-moi de garder un secret si funeste.
ZAÏRE Je vous le jure.
LUSIGNAN Allez; le ciel fera le reste, i Var. 700-702: vous que je n*ose nommer, Adieu! gardez surtout un secret si funeste; Soyez fidèle, allez: le ciel fera le reste. (1733).
vousj que je n*ose nommer, Adieu, gardez surtout un secret si funeste.
Je vous le jure, etc. (1736). Jurez-moi de garder un secret...(1748 et toutes les éditions suivantes).
4CTE m SCÈNE PREMIÈRE OROSMANE, CORASMIN OROSMâNE Vous étiez, Corasmin, trompé par vos alarmes; Non, Louis contre moi ne tourne point ses armes; 705 Les Français sont lassés de chercher désormais Dès climats que pour eux le destin n'a point faits; Ils n'abandonnent point leur fertile patrie Pour languir aux déserts de Taride Arabie, Et venir arroser de leur sang odieux 710 Ces palmes que pour nous Dieu fait croître en ces lieux Ils couvrent de vaisseaux la mer de la Syrie.
Louis, des bords de Chypre^ épouvante l'Asie, V, 708. Languir aux déserts. — C'est à-dire dans les désert. Le sens de la préposition à est beaucoup moins étendu aujourd'hui; jadis elle s'employait souvent à la place de dans. Voir au v. 21. Bossuet: < Est- il monté sur la croix? est-il mort à ce bois infâme? » Boileau. (Sublime, 7). Autant qu*un homme assis au rivage des mers Voit, d'un roc élevé, d'espace dans les airs. Voir de même au v. 944.
V. 709-710. El venir arroser. — Ces deux vers produisent un effet assez bizarre, provenant de ce que le mot palmes est pris à la fois au sens propre et au sens figuré.
ACTE m, SCÈNE I 89 Mais j'apprends que ce roi s'éloigne de nos ports; ' De la féconde Egypte il menace les bords; 7i5 J'en reçois à l'instant la première nouvelle.
Contre les Mamelucs son courage l'appelle; 11 cherche Mélédin, mon secret ennemi; Sur leurs divisions mon trône est affermi.
Je ne crains plus enfin l'Egypte ni la France. 720 Nos communs ennemis cimentent ma puissance, Et prodigues d'un sang qu'ils devraient ménager, Prennent en s'immolant le soin de me venger.
Relâche ces chrétiens, ami, je les délivre; Je veux plaire à leur maître, et leur permets de vivre: 725 Je veux que sur la mer on les mène à leur roi, Que Louis ftie connaisse, et respecte ma foi. [Illène-lui Lusignan; dis-lui que je lui donne Celui que la naissance allie à sa couronne, Celui que par deux fois mon père avait vaincu, 730 Et qu'il tint enchaîné tandis qu'il a vécu.
CORâSMIN Son nom cher aux chrétiens...V. 716. La poononciation du mot était plus douce au siècle dernier. Toutes les éditions anciennes donnant Mamelus, et Beuchot dit Tavoir entendu ainsi au Théâtre-Français.
V. 717. Il cherche Mélédin, — Extension remarquable du sens du mot chercher. L'auteur y a été sans doute amené par cette expression consa- crée: chercher V ennemi.
V. 724. Et leur permets de vivre,,, — L'expression ne peut être prise au sens littéral. Il n*a point été question jusqu'ici de captifs condamnés à mort. Orosmane leur rend la liberté, c'est-à-dire autant que la vie.
fréquent dans la langue classique. Pascal (Pensées ^ XV, 13 bis, édit. Havet). « Tandis que les prophètes ont été pour maintenir la loi, le peuple a été négligent. » Tandis que vous vivrez, le sort, qui toujours change. Ne vous a point promis un bonheur sans mélange.
90 ZAÎÎRE OROSMANE Son nom n'est point à craindre.
CORASMIN Mais, Seigneur, si Louis...OROSMANE Il n'est plus temps de feindre. Zaïre Ta voulu, c'est assez: et mon cœur, En donnant Lusignan, le donne à mon vainqueur.
735 Louis est peu pour moi, Je faisiou Lpour Zaï re; |\ >J Nul autre sur mon cœur n'aurait pris cet empire. Je viens de l'affliger, c'est à moi d^adoucir Le déplaisir mortel qu'elle a dû ressentir, Quand, sur les faux avis des desseins de la France, 740 J'ai fait à ces chrétiens un peu de violence.
Que dis-je?ces moments perdus dans mon conseil. Ont de ce grand hymen suspendu l'appareil: D'une heure encor. ami, mon bonheur se diffère; Mais j'emploierai du moins ce temps à lui complaire.
745 I Zaïre ici demande un secret entretien Avec ce Nérestan, ce généreux chrétien...
V. 732. ^ « Le Soudan Tinterrompt précipitamment, et ce n*est point une de ces interruptions gratuites si fréquentes dans les tragédies. Orosmane sait trop bien les raisons très fortes que va lui alléguer le zèle éclairé de Corasmin. » (La Harpe.) La vérité est que Gorasmin n'a aucun ascendant sur Tesprit d'Orosmane, qui daigne à peine Fécouter et lui laisse rarement terminer ses phrases. C*est un confident tout à fait subalterne.
V. 734. A mon vainqueur. — Expression traditionnelle dans le langage de la galanterie, même en parlant d'une femme, comme ici: Aurais-je pour vainqueur dû choisir Aricie?
(Racine, Phèdre, I, 1).
V. 738. Le déplaisir mortel, — Voir au v. 364.
V. 741. Dans mon conseil,.. — Allusion au v. 313. Sous son déguise- ment asiatique, Orosmane est bien encore par moments un pnnce d'Occi- dent. Il vient de tenir son conseil comme Louis XY.
V. 742. Suspendu l'appareil, — Suspendre équivaut à arrêter, retar- der, et appareil est ici à peu près synonyme de cérémonie, pompe, etc.
ACTE III, SCÈNE I 91 CORASMIN Et VOUS avez, ^Seigneur, encor cette indulgence?
OROSMANE Ils ont été tous deux esclaves dans Tenfance, Us ont porté mes fers, ils ne se verront plus; 7S0 Zaïre enfin de moi n'aura point un refus.
Je ne m'en défends point; je foule aux pieds pour elle Des rigueurs du sérail la contrainte cruelle. J'ai méprisé ces lois dont l'àpre austérité Fait d'une vertu triste une nécessité.
755! Je ne suis point formé du sang asiatique: Né parmi les rochers au sein de la Taurique, Des Scythes mes aïeux je garde la fierté, Leurs mœurs, leurs passions, leur générosité: Je consens qu'en partant Nérestan la revoie: Jft. YftiiT qnp. tons jps p.npnrs soient heureux de ma joie. Après ce peu d'instants volés à mon amour, Tous ses moments, ami, sont à moi sans retour.
1/ V. 752. La contrainte des rigueurs I — Rien de froid, de terne et de confus comme ces expressions abstraites que la poésie du xyiii" siècle accu- mulait à plaisir, croyant y trouver la noblesse.
V^ 756. La Taurique. — Voir la note au vera 18. L'auteur veut ainsi expliquer par avance, en même temps que le mépris d*Orosmane pour un certain nombre d*usages asiatiques, cette vivacité de passion, cette fureur soudaine qui produiront la catastrophe.
V. 759. Je consens que.,, — La construction régulière serait: Je con- sens à ce que...Mais cette locution, plus concise et plus légère, est cou- rante dans la langue classique.
Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre.
(Molière, Misanthrope, IV, 3).
Je consens que mes yeux soient toujours abusés.
(Racine, Phèdre, V, 7).
92 ZAÏRE Va; ce chrétien attend, et tu peux l'introduire. Presse son entretien, obéis à Zaïre.
SCÈNE n CORASMIN, NÉRESTAN corâsmin 765 En ces lieux un moment tu peux encor rester. Zaïre à tes regards viendra se présenter.
SCÈNE III NÉRESTAN, Seul.
En quel état, ô ciel! en quels lieux je la laisse! ma religion! ô mon père, ô tendresse! Mais je la vois.
V. 763. Va, ce chrétien attend, et tu peux V introduire; etc. — « Les critiques se sont éciiés tous ensemble: Est-il dans les mœurs des Orien- taux que le Soudan consente à cette entrevue? »- Je réponds: non...Mais le caractère du personnage est assez établi pour justifier ce que sa conduite a d'extraordinaire. Dès le premier acte, il a témoigné son éloignement pour les règles austères du sérail. » (La Harpe).
V. 764. Presse son entretien. — C'est-à-dire hâte le moment de son entretien, comme dans ce vers de Nicomède (IV, 2).
Quel autre a mieux pressé les secours nécessaires?
Dans la langue actuelle, presser signifierait plutôt accélérer, avec le sens d'abréger.
ACTE III, SCËNE IV 93 SCENE IV ^ ( _ ZAÏRE, NERESTAN NÉRESTAN Ma sœur, je puis donc vous parler? | ) 770 Ah! dans quel temps le ciel nous voulut rassembler! Vous ne re verrez plus un trop malheureux père.
Zaïre Dieu! Lusignan?.,.
NÉRESTAN Il touche à son heure dernière: Sa joie en nous voyant, par de trop grands efforts, De ses sens affaiblis a rompu les ressorts; 775 Et cette émotion dont son âme est remplie, A bientôt épuisé les sources de sa vie. Mais, pour comble d'horreurs, à ces derniers moments, Il doute de sa fille et de ses sentiments; ry ff /Il meurt dans Tamerturae, et son âme incertaine '80 I Demande en soupirant si vous êtes chrétienne.
ZAÏRE Quoi! je suis votre sœur, et vous pouvez penser Qu'à mon sang, à ma loi, j'aille ici renoncer?
NÉRESTAN Ah, ma sœur! cette loi n'est pas la vôtre encore: Le jour qui vous éclaire est pour vous à l'aurore; V. 772, — Il semble que Nérestan néglige un peu ce père qu'il vient à peine de retrouver et qu'il va perdre pour toujours. Voir encore au v. 851. C'est là un défaut que la parodie n'a pas manqué de signaler.
94 ZAÏRE 785 Vous n'ayez point reçu ce gage précieux Qui nous lave du crime, et nous ouvre les cieux. Jurez par nos malheurs et par votre famille, Par ces martyrs sacrés de qui vous êtes fille, Que vous voulez ici recevoir aujourd'hui 790 Le sceau du Dieu vivant qui nous attache à lui.
ZAÏRE » I » Oui jeju]:e_fixrvos maing^^^^ar-ee-Bte u qu e j! adpre, j! Par sa loi que jecKërche, et que mon cœur ignore, De vivre désormais sous cette sainte loi...Mais, mon cher frère...hélas! que veut-elle de moi? 795 Que faut-il?
NÉRESTAN ^ ) IX4tester J'empire de^vosjaaltres > 1 / Servir^ aimer ce Dieu qu 'ont aimé nos ancêtres, Qui né près de ces murs est mort ici pour nous, Qui nous a rassemblés, qui m'a conduit vers vous. Est-ce à moi d'en parler? moins instruit que fidèle, 800 Je ne suis qu'un soldat, et je n'ai que du zèle.
Var. y. 797, 798: Qui naquit, qui souffrit, qui mourut en ces lieux,.
Qui nous a rassemblés, qui m*amène à yos yeux. (1733, 1736). Le texte actuel se trouve dans Tédit. de 1748 et toutes les suivîtes.
J V. 785. Ce gage précieux Qui nous lave..,, etc.
Un gagô qui lave du crime et qui ouvre les cieux I Voilà une singulière association de mots. Toute métaphore, comme Ta dit Voltaire lui-même, doit être une image que Ton puisse peindre. On ferait difficilement un ta- bleau avec celles-ci.
V. 791. Je jure en vos mains.,, — Ainsi dans Racine: » Et tandis que Burrhus allait secrètement De Tarmée en vos mains exiger le serment.
V. 795. Que faut-il? — Voir la note au v. 1478. — Détester, C'est- à dire maudire, réprouver, renier; c'est le sens latin du mot* Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix.
(Corneille, Horace, III, 2).
ACTE ni, SCÈNE IV 95 Un pontife sacré 'viendra jusqu'en ces lieux Vous apporter la vie, et dessiller vos yeux.
Songez à vos serments, et que Teau du baptême Ne vous apporte point la mort et Tanathème. 805 Obtenez qu'avec lui je puisse revenir.
Mais à quel titre, ô ciel, faut-il donc l'obtenir?
A qui la demander dans ce sérail profane?...L-SiûuS; le sang de vingt rois, esclave d*0r6smane!
Parente de Louis, fille de Lusignan! 810 Vous, chrétienne et ma sœur, esclave d'un soudan!
Vous m'entendez.. je n'ose en dire davantage.
Dieu, nous réserviez-vous à ce dernier outrage?
Zaïre Ah! cruel, poursuivez: vous ne connaissez pas Mon secret, mes tourments, mes vœux, mes attentats. 815 Mon frère, ayez pitié d'une sœur égarée.
Qui brûle, qui gémit, qui meurt désespérée.
Je suis chrétienne, hélas!...j'attends avec ardeur Cette eau sainte, cette eau qui peut guérir mon cœur.
Non, je ne serai point indigne de mon frère, 820 De mes aïeux, de moi, de mon malheureux père.
Mais parlez à Zaïre, et ne lui cachez rien.
Dites...quelle est I3. loi de l'empire chrétien?...Quel est le châtiment pour une infortunée.
Qui loin de ses parents aux fers abandonnée, V. 804. La mort et Vanathème, — La mort morale, la damnation.
y. 814. Mes attentats, — Ce mot signifie une entreprise criminelle. Sans doute Voltaire ne lui donne ici qu*un sens vague et mitigé. Mais il n*é tonne pas moins dans la bouche de Zaïre, au moment même où elle implore la pitié de son frère.
V. 817. /e suis chrétienne, hélas! — Voilà un acte de foi bien tiède. Cet 4[ hélas! » est aussi éloquent que celui de Sabine: Je suis Romaine, hélas! puisqu* Horace est Romain.
{Horace, I, l).
96 ZAÏRE 825 Trouvant chez un barbare un généreux appui,. Aurait touché son âme, et s'unirait à lui? ^ NÉRESTAN ciel! que dites-vous? ah! la mort la plus prompte Devrait...ZAÏRE C'en est assez, frappe, et préviens ta honte.
NÉRESTAN Qui? vous? ma sœur!
ZAÏRE V. 825, Trouvant chez un barbare.,, — « Personne sans doute ne peut se méprendre à ce mot de € barbare », qui n'est ici que la dénomination usitée chez les chrétiens pour désigner tous les peuples mahométans, et qu'ils donnaient même aux Grecs du Bas-Empire, qui ne manquaient pas de la leur rendre » (La Harpe).
V. 829. Qui? vous, ma sœur'i — Rien ne justifie cet étonnement de Nérestan. Il sait déjà à peu près tout ce que sa sœnr a tant de peine à lui avouer. Dans la première scène du deuxième acte, lui-même s'est entre- tenu avec Ghatillon de la faveur de Zaïre (v. 455) oubliant les chrétiens pour ce Soudan qvri Vaime (v. 362). Il sait donc qu'Orosmane est payé de retour. Il a même fini (v. 473) par consentir à employer cette faveur pour bnser les fers de Lusignan. Il ne lui reste à apprendre que ce mariage pro- jeté qui élèverait Zaïre du rang de favorite à la dignité d'épouse. Et c'est alors que son indignation éclate. Tout cela se tient mal. Nérestan parle à sa sœur comme si elle était maîtresse de son sort, oubliant qu'elle est es- clave. Ne rappelle-t-il pas certain baron allemand qui entre en fureur à la seule idée que sa sœur Gunégonde, quoique très déchue, pourrait épouser Candide?
V. 830, 833. — Remarquer le mélange des vous et des tu^ destiné à peindre avec plus de vivacité la passion indignée de Nérestan. L'auteur en avait déjà fait usage, mais d'une manière moins brillante, aux vers 618* 620, et y reviendra plus naturellement dans la grande scène du IV« acte entre Orosmane et Zaïre, v. 1167; plus loin encore, au v. 1340. Ce mé- ACTE III, SCÈNE IV 97 Vous, la flUe des rois?
ZAÏRE Frappe, dis-je, je Taime.
NÉEIESTAN Opprobre malheureux du sang dont vous sortez, lA^ Vous demandez la mort, et vous la méritez: p 835 Et si je n'écoutais que ta honte et ma gloire, f L'honneur de ma maison, mon père, sa mémoire, Si la loi de ton Dieu, que tu ne connais pas.
Si ma religion ne retenait mon bras, J'irais dans ce palais, j'irais au moment même, 840 Immoler de ce fer un barbare qui t'aime.
De son indigne flanc le plonger dans le tien.
Var. 832. Reprenez vos esprits (1733), M'osez- vous l'avouer? ( 1736). Vous, la fille des rois (1748 et suivantes).
lange rappelle encore une pièce charmante, un de ses chefs d'œuvre dans le genre léger.
Des tendres amours et des Ris: Sous vos magnifiques lambris Ces enfants tremblent de paraître. Hélas! Je les ai vus jadis Entrer chez toi par la fenêtre, Et se jouer dans ton taudis.
Ah! Madame que votre vie D'honneurs aujourd'hui si remplie, Diffère de ces doux instants! Ce large Suisse à cheveux blancs Qui ment sans cesse à votre porte, Philis, est Timage du temps. On dirait qu'il chasse Tescorte.
Y. 833 et suiv. — « On a blâmé l'emportement de Nérestan, on y a trouvé un fanatisme trop féroce: certainement il y a de Texcès dans le zèle deNérestan, si on ne le juge que suivant la droite raison: mais^c'est la rai- son relative qui est celle du drame; et quand nous le jugeons, c'est la raison propre à chaque personnage qui doit devenir la nôtre. Or il est facile de faire voir que Nérestan ne doit pas parler autrement. Il est très vrai que, s'il était capable de faire ce qu'il dit, il commettrait un attentat très odieux; mais il y a loin d'une semblable menace, échappée dans un premier transport, à l'idée d'un assassinat...» (La Harpe.)
V. 836. Sa mémoire, — Mémoire se dirait surtout d'un mort; il est vrai que c'est à peu près le cas de Lusignan.
98 ZAÏBE Et ne Ten retirer que pour percer le mien. ^ Ciel! tandis que Louis^ l'exemple de la terre, Au Nil épouvanté ne va porter la guerre 845 Que pour venir bientôt, frappant des coups plus sijrs, Délivrer ton Dieu même et lui rendre ces murs, Zaïre cependant, ma sœur, son alliée. Au tyran d'un sérail par Thymen est liée! — -"^ Et je vais donc apprendre à Lusignan trahi 85|) Qu un Tartare est le Dieu que sa fille a choisi!, Dans ce moment affreux, hélas! ton père expire, En demandant à Dieu le salut de Zaïre.
ZAÏRE Arrête, mon cher frère.. arrête, connais-moi; Peut-être que Zaïre est digne encor de toi. 855 Mon frère, épargne-moi cet horrible langage; Ton courroux, ton reproche est un plus grand outrage, Plus sensible pour moi, plus dur que ce trépas Var. 851. En ce moment (1733, 1736, 1748, 1167, 1771). Dans ce moment (1768, L'édition de 1775 donne dans un moment^ qui est évidemment une faute.
douteux. Ces vers font songer à un passage du Cid (111, 4), dont Teffet n'est guère plus heureux: Chimène, 11 est teint de mon sang. Rodrigue. Plonge le dans le mien, Et fais lui perdre ainsi la teinture du tien, V. 847. Zaïre cependant...— Cependant, au sens étymologique du mot {= pendant ce temps), sens qui a presque complètemedt disparu de nos jours Vous reviendrez bientôt: je fais vœu cependant De dormir en vous attendant (La Fontaine, Fables, VII, 12.)
V. 851. Hélas! ton père expire...— Nérestan ne s'en souvient que par moments. Il s'attarde un peu trop à catéchiser sa sœur, quand leur place à tous deux serait auprès du mourant. On a dit de Nérestan que c'était un fanatique; le mot a du vrai.
V. 856. Ton reproche. — Emploi très rare. Reproche est ici une sorte de nom collectif, amené et justifié par les mots qui précèdent^ ton courroux.
\ s.
ACTE III, SCÈNE IV / 99 Qae je te demandais et que je n^obtiens pas. L'état où tu me vois accable ton courage; 860 Tu souffres, je le vois: je souffre davantage. Je voudrais que du ciel le barbare secours De mon sang dans mon cœur eût arrêté le cours, Le jour qu'empoisonné d'une flamme profane, Ce pur sang des chrétiens brûla pour Orosmane, 865 Le jour que de ta sœur Orosmane charmé..
Pardonnez-moi, chrétiens, qui ne l'aurait aimé? 11 faisait tout pour moi; son cœur m'avait choisie; Je voyais sa fierté pour moi seule adoucie. C'est lui qui des chrétiens a ranimé l'espoir, 870 C'est à lui que je dois le bonheur de te voir: Papdonne; ton courroux, mon père, ma tendresse, Mes serments, mon devoir, mes remords, ma faiblesse. Me servent de supplice, et la sœur en ce jour Meurt de son repentir plus que de son amour.
NÉaESTAN 875 Je te blâme et te plains; crois-moi, la Providence iNe te laissera point périr sans innocence: (Je te pardonne, hélas! ces combats odieux; Dieu ne t'a point prêté son bras victorieux.
Ce bras, qui rend la force aux plus faibles courages, 880 Soutiendra ce roseau plié par les orages.
Il ne souffrira pas qu'à son culte engagé, V. 859. Accable ton courage. — Voir la note au v. 41.
V. 866. Qui ne V aurait aimé?.., — « C*est là le cri du cœur: et dans quel moment! » (La Harpe]. Le même sentiment est exprimé au V. 873. Me servent de supplice, — Me servent étonne, et semble d'a- bord un détour inutile, au lieu de dire simplement font mon supplice. L'expression a en effet quelque chose de louche, mais elle répond à une nuance que le mot font ne suffirait pas à indiquer. € Pardonne-moi^ tu n'as pas besoin de me punir; je suis déjà suffisamment punie. ^^ 100 ZAÏRE 100 ZAÏRE Entre un barbare et lui ton cœur soit partagé. Le baptême éteindra ces feux dont il soupire, Et tu vivras fidèle, ou périras martyre.
885 Achève donc ici ton serment commencé: Achève, et, dans Thorreur dont ton cœur est pressé, Promets au roi Louis, à l'Europe, à ton père, Au Dieu qui déjà parle à ce cœur si sincère, De ne point accomplir cet hymen odieux 890 Avant que le pontife ait éclairé tes yeux.
Avant qu'en ma présence il t e fasse chréti enne, Et quë^Dîeu par ses mains t'adopte et te^soïïïîenne. Le promets-tu, Zaïre?...ZAÏRE Oui, je te le promets: Rends-moi chrétienne et libre; à tout je me soumets. 895 Va d'un père expirant, va fermer la paupière, Va, je voudrais te suivre, et mourir la première.