SigPhi · Alfred Binet

Les idées modernes sur les enfants

French

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On croyait autrefois que c'était essentiellement une mémoire visuelle. On supposait que le bon calcula- teur mental calculait de tête comme sur le papier, et que mentalement il voyait le papier; mais on a su depuis que s'il y a des calculateurs visuels, il y en a d'auditifs ou plutôt de moteurs, et que ces derniers ne voient pas les chiffres, mais les entendent, ou se les disent, et qu'en se les disant, ils calculent aussi bien que s'ils les voyaient. Le procédé seulement est un peu différent, car d'ordinaire, tandis que le visuel fait l'opération comme sur le jiapier. le moteur la décom- pose. Ainsi, s'agit-il de multiplier 125 par 142. le vi- suel opérera en commençant par la droite, et multi- pliera 125 par 2, puis par 4, puis par 1, et fera l'addi- tion des produits partiels; au contraire le moteur va multiplier d'abord 125 par 100. et ensuite par 42. Nous avons vu la réalité de ces deux types si curieux de calculateurs visuels et moteurs, en étudiant d'après nature, à notre laboratoire de la Sorbonne, deux cal- culateurs prodiges, aujourd'hui célèbres, Diamandi et Inaudi.

250 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS Il est utile d'ajouter que la plupart du temps, ou se sert à la fois d'images A'isuelles et motrices. La répé- tition verbale sert à vivifier l'image visuelle; celle-ci rend service en indiquant la ])osition de certains nom- bres, car elle seule coni|)orte une vision dans l'es- pace; d'autre part, il y a des opérations qu'on fait d'une manière purement auditive et motrice, des mul- tiplications, par exemple, qui ne sont que des asso- ciations de mots; enfin, comme l'intelligence ne perd jamais ses droits, on fait, pendant le travail, une foule de remarques sur la nature des chiffres, leurs relations, leurs contrastes, et ces remarques aident beaucoup à les retenir; ainsi, la suite 3.5.7 frappe par l'égalité des intervalles, 3.5.8 frappe par cet autre fait que 8 est la somme de 3 et 5; et ainsi de suite. Ce sont de petits moyens qui favorisent la mémoire, et qui dépendent moins de sa force que de l'ingéniosité d'esprit.

L'intelligence des maihématiques suppose une faculté lout à fait spéciale, et qu'il serait extrêmement im- portant d'analyser, car c'est une des différences peut- être les plus accentuées qu'on rencontre parmi les éco- liers. Tous les professeurs de lycée qu'on consulterait là-dessus seraient de cet avis. On peut même ajouter ((ue ce sens des mathématiques est si important que l'avenir de beaucoup d'élèves en dépend. Aujourd'hui, ce sont les carrières scientitiques et industrielles qui. étant les plus lucratives, attirent le plus grand nom- bre d'élèves. Seulement, en fait, beaucoup d'entre eux. après avoir essayé pendant quelque temps les cours de science, sont obligés de les abandonner, parce qu'ils se sentent incapables de suivre; d'autres jugent même inutile de faire cet essai, ils connaissent d'avance leur incapacité en mathématiques. Les uns et les autres sont des déchets, des fruits secs de la classe de mathématiques; rejetés par les sciences, ils vont aux lettres; et, par conséquent, il résulte aujourd'hui LES APTITIUES ■SA LES APTITIUES ■SA de cet état de choses ([ue l'auditoire de la classe de philosophie se recrute parmi les élèves les moins bien doués pour les sciences. Cette absence d'aptitude [)Our les mathématiques et pour les sciences en général s'observe aussi, à l'âge adulte, chez beaucoup d'indi- vidus, même cultivés, même d'intelligence supérieure qui reconnaissent sans fausse honte leur incapacité, quelquefois même s'en font gloire. Du reste, cette incapacité, prise dans un certain sens, est commune à tous; car, à mesure que les mathématiques s'élèvent, le nombre de ceux qui les comprennent décroît avec une rapidité vertigineuse; et on remarquait dernière- ment, en célébrant la puissance mathématique de Poincaré, qu'il n'existait probablement pas dans le monde entier plus de dix personnes en mesure de le suivre.

Sur quelle qualité mentale mystérieuse est donc fondée la faculté mathématique? Noi^s l'ignorons; et quoique Poincaré ait entrepris de pous l'expliquer dernièrement 1, nous ne sommes pas b\en sûrs, quant à nous, d'avoir réalisé son explication. La psycholo- gie de l'acte de comprendre reste très obscure; il sem- ble qu'elle se passe tout entière dans l'inconscient. Lorsqu'on saisit le sens d'une proposition v-erbale, il faut bien que chaque mot joue un rôle <lans le sens total, puisque le sens total dépend de chacun d'eux; mais c'est par raisonnement que nous supposons cette perception du sens de chaque mot, ainsi que le rappro- chement de tous les sens particuliers pour former une synthèse, car nous saisissons la phrase dans son en- semble; en un mot, nous n'appréhendons que le résultat synthétique. C'est ce qui fait que nous avons de la peine à comprendre comment on comprend. C'est bien regrettable; s'il était possible de savoir 1. Voir Poincaré, La psychologie de l'invention. Année Psy- chologique, XV, 1909.

LES IDbES MODERNES SUR LES ENFANTS en quoi consiste au juste l'intelligence des mathéma- tiques, on pourrait s'appliquer à la développer.

Nous n'en dirons pas davantage sur les branches d'enseignement scolaire; et nous élevant plus haut, nous allons maintenant chercher à définir quelques types spéciaux d'intelligence.

II REMARQUES SUR QUELQUES TYPES D'INTELLIGENCE Des recherches faites un peu partout, soit dans les écoles, soit dans les familles, soit parmi des person- nalités célèbres, nous ont conduit à admettre, tout provisoirement et jusqu'à plus ample informé, trois types spéciaux de caractères intellectuels, avec trois types de sens contraire qui répondent à chacun des premiers. Donnons-leur des étiquettes qui, malheu- reusement, ne sont pas très justes, mais qui serviront à les reconnaître. Nous allons donc décrire: i° Le conscient, opposé à l'inconscient; 2° L'objectif, opposé au subjectif; 3° Le praticien, opposé au littéraire.

Il doit être entendu d'abord que ce sont là des types extrêmes, et par conséquent exceptionnels; que ces différents types ne sont pas en opposition les uns avec les autres, mais plutôt en indépendance; car il n'est pas rare de rencontrer des êtres complets qui combi- nent le conscient avec l'inconscient, le subjectif avec l'objectif, et le praticien avec le littéraire.

Le Conscient et l'Inconscient.

Nous allons exposer quelques remarques sur les méthodes de travail intellectuel: c'est une question LES APTITUDES ~53 importante pour la pédagogie, mais la pédagogie clas- sique y est restée étrangère. Elle continue à vivre sur une description du travail intellectuel, qui est tra- ditionnelle, qui certes n'est point fausse, mais qui n'est pas vraie pour tous les individus. On présente le tra- vail intellectuel comme une manifestation d'activité intellectuelle qui serait à la fois consciente, volontaire, raisonnée et personnelle. C'est une erreur. Il y a d'au- tres méthodes de travail qui sont tout aussi efficaces. A la méthode de la réflexion, il faut ajouter et même opposer la méthode de l'inspiration*. Suivant les tem- péraments, c'est l'une des méthodes ou l'autre qui a, le plus d'efficacité. Il faut se connaître, essayer des deux méthodes, les comparer, voir celle qui réussit le mieux, chercher notamment les conditions particu- lières où l'une doit être préférée, car c'est surtout une question d'opportunité.

La méthode de réflexion consiste à prendre comme point de départ une idée précise, une idée qu'on i)eut formuler, une idée qu'on a trouvée par la réflexion, et dont on ])Ourrait expliquer toute la genèse, tous les antécédents, toute la continuité; l'idée est donc plei- nement consciente. Sur elle, on exécute un travail qu'on a entrepris parce qu'on le veut bien; on le commence quand on le désire, on l'interrompt, on le reprend et on le termine de la manière qu'on juge convenable; le travail est donc complètement à nos ordres. Pendant qu'il se poursuit, on exerce son atten- tion, sa mémoire, son sens critique; on examine une idée, on l'accepte ou bien on la rejette; et toutes les fois on sait pour ({uelle raison on a fait ceci plutôt que cela; le travail est donc entièrement raisonné. Ce qu'il a souvent de pénible et même de douloureux tient à la nécessité de ne penser qu'à son sujet, et de 1. J'emprunte ces deux expressions précises à Souriau. Voir La Rêverie esthétique, Paris, Alcan, 1906, p. 115 et suiv.

22 ^04 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS s'y cantonner, de s'y concentrer, en ne se jtermettanf ancnne digression. L'effort nécessaire ponr développer l'idée qu'on tient nous rend conscient de notre rôle de créateur; nous avons le sentiment très net d'être l'auteur de l'œuvre, et nous en assumons toute la res- ponsabilité; j'entends parler ici de responsabilité non pas au sens juridique ou moral, mais bien au sens intellectuel. Enfin, traitée de cette manière savante, l'idée parcourt une phase complète d'évolution men- tale; elle est d'abord un germe abstrait, une idée vague, un schème, elle se développe lentement, elle grossit, elle s'amplifie, elle se détaille surtout, c'est- à-dire qu'elle s'enrichit d'éléments concrets, précis, sensoriels, vivants; et nous avons une exacte connais- sance de cette évolution, à mesure qu'elle se déroule, [luisque c'est nous qui, par notre intervention, la Taisons dérouler; puisqu'elle évolue même, souvent, d'après un scénario que nous avons choisi.

Si le travail intellectuel était toujours de la nature que nous venons de décrire, la morale de l'histoire serait bien siraj)le; toutes les fois qu'il faut travailler, il n'y a qu'à le vouloir; plus on travaille, mieux cela vaut; et pour tout dire, on n'a qu'à rappeler aux élèves cette fameuse recommandation de Newton que depuis notre enfance nous avons appris à admirer: « Le génie est une longue patience », et on trouve la solution des problèmes en «y pensant toujours ». C'est une conception qui ne manque pas de grandeur: elle exalte le libre arbitre et la personnalité. Elle est bien d'une époque où une psychologie simpliste réduisait cliacun de nous à n'être qu'un assemblage de facultés passives mises au service d'une volonté toujours libre.

Mais les observations qu'on a faites un peu partout, el dans les circonstances les plus diverses, sur les jioètes, les philosophes, les scientifiques, et même sur des êtres très spéciaux, des spirites. des médiums, des hyslériques et autres malades, ont prouvé que le LES APTITUDES ~ô5 LES APTITUDES ~ô5 travail iulellectuel de iiaUirc raisonnée et réiléchio que nuus venons de décrire ne constitue pas nne règle générale. De temps en temps, on travaille tout autre- ment. C'est alTaire de circonstances, d'objet d'études, et de tempérament. C'est surtout lorsqu'on fait agir son imagination qu'on a une manière toute parlicu- lière de travailler; l'illustre mathématicien H. Poin- caré' vient de donner un remarquable exposé de la question, en décrivant comment il a l'ait la plupart de ses inventions. Le récit en est saisissant, presque dra- matique.

Voici à peu près quelle esl la suite la plus ordinaire des opérations. Il commence [tar une période de tra- vail volontaire; il s'est assis à sa table de travail, il examine la question, il raisonne, il calcule, il tend tous les ressorts de son attention, il fait, en un mot, du travail conscient. Souvent, il se rend compte de la dilliculté qui l'arrête, mais elle ne continue pas moins à l'arrêter; et fatigué, ou découragé, il abandonne.

Second temps; quelques jours, quelques mois se sont écoulés. Il n'est plus devant sa table de travail; il ne pense plus même à travailler; il se promène; il est sur une falaise, il traverse un boulevard, ou il monte en omnibus; peu importent ces circonstances banales sinon qu'elles indiquent qu'il n'est pas pré- paré à faire un effort. Tout à coup il se produit en lui une illumination; une idée lui apparaît; c'est mieux qu'une idée, c'est une vérité; il s'aperçoit que telle fonction mathématique a telles propriétés, ou ({u'elle doit être rapprochée de telle autre. La solu- tion cherchée autrefois se présente donc au moment où on n'y songe pas. Et quand elle se présente, elle est accompagnée d'une conviction profonde qu'on est dans le vrai. On ne sent pas le besoin de faire des 256 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS vérifications ultérieures; on les fera sans doute, mais pour le moment, c'est la certitude.

Troisième temps: une période de travail conscient, qui se passe devant la table de travail. On examine de nouveau l'idée qui a apparu subitement, on analyse son contenu, on fait les calculs nécessaires et on écrit le mémoire qui donne l'exposé de la question.

Poincaré a insisté longuement sur la nature, l'éclo- sion de cette idée, et sur les antécédents qui l'ont j)réparée. Elle suit une i)ériode de travail conscient, et probablement elle ne se serait jamais produite si on n'avait pas commencé par méditer volontairement sur le problème. C'est une idée qui a un contenu à la fois vague et plein; elle est précise, car elle indique la voie à suivre, les calculs à faire, et le but auquel on va arriver; c'est une véritable idée-mère^ comme l'a appelée Beaunis; mais elle reste vague en ce sens qu'elle ne réalise, jiar elle-même, aucun calcul; et Poincaré a bien raison de faire cette remarque si ju- dicieuse et si importanle que jamais on ne trouve par l'inconscient le produit d'une multiplication, après que dans une autre période on aura pensé aux deux facteurs.

Ce mode de travail est donc un mode inconscient; et en effet, il serait facile de l'opposer à la méthode de réflexion: le travail n'est pas à nos ordres, l'idée n'est pas déterminée par un effort conscient et pénible de recherche; on ignore l'idée; quand elle arrive, elle surprend par sa brusquerie, son manque de causalité jtsychique; elle paraît l'œuvre d'une activité qui nous est étrangère, qui se développe hors de nous; nous sommes quant à nous, passifs; nous laissons faire; et cette absence d'effort nous est d'autant plus agréable que nous sommes convaincus que cette idée qui ne nous coûte rien va être féconde en résultats.

Mais la description de Poincaré ne s'applique guère qu'à l'éclosion de l'idée; elle se réfère donc à un cas LES APTITUDES où l'inconscient joue un rôle limité, c|ui est vite fini. Pour compléter cette description, je veux en rappro- cher un autre cas. qui n'est différent qu'en apparence. Je veux parler de l'auteur dramatique François de Curel. et de la manière dont il compose ses pièces. Il a décrit lui-même avec une admirable finesse de psy- chologue toutes les étapes de son travail de création i. Comme Poincaré. il commence par une période de travail volontaire. Il a en tôto son idée de pièce, il a construit son scénario, il fait parler ses personnages en se mettant à leur place, dans leur peau, comme cela s'enseigne dans les cours de rhétorique, et en leur fai- sant dire ce qu'il sentirait lui-même dans des cir- constances analogues. C'est la méthode de réflexion; elle est fort pénible pour lui; plus il s'enfonce dans son travail, plus il trouve que c'est mauvais. A un certain moment, il se rend compte qu'il ferait bien de reprendre toute la pièce depuis le commencement. Et alors, sur son second manuscrit, commence son travail inconscient, qui ressemble un peu à l'inven- tion mathématique <de Poincaré. Seulement Curel n'a point la visite soudaine d'une nouvelle idée directrice, d'une idée-mère qui renfermerait sa pièce entière. Mais c'est pendant l'exécution que se manifeste le caractère inconscient du travail. L'auteur cesse de se sentir le créateur de la pièce, de ses personnages, et surtout du dialogue; il ne crée plus, mais il assiste au jeu de la jiièce. Les [)ersonnages en scène parlent d'eux-mêmes, lui semble-t-il, spontanément, pour leur propre compte; il n'a pas à faire d'effort pour trouver ce qu'ils doivent dire. Leurs idées, comme les mots don! ils se servent, il les apprend en quelque sorte en les écoutant. Il est presque passif, dans une attitude de sténographe, qui prendrait des 258 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS notes à une séance de discussion. La division de conscience est donc poussée très loin; mais pas assez loin, bien entendu, pour amener de l'incohérence. L'auteur reste très attentif, et capable d'intervenir utilement, d'abord pour exiger que ses personnages obéissent au scénario, ensuite pour les diriger, leur souffler certaines répliques, ou même de temps en temps, pour prendre leur place, et intercaler dans le dialogue des mots qui viennent de lui, qui sont de véritables mots d'auteur. Le sentiment de cette divi- sion de conscience est chez Curel tellement net qu'il peut facilement, en relisant une de ses jtièces, distin- guer entre les répliques qui lui appartiennent et celles qui appartiennent à ses bonshommes.

Cette observation a l'avantage de préciser, et sur des points importants, de compléter, m'a-t-il semblé, celle de Poincaré; elle montre sous un autre joui- comment l'inconscient travaille. Chez le mathémati- cien, cet inconscient ne fait qu'une brusque appari- tion dans la vie consciente; il apporte une idée, comme un diable qui sort d'une tra|)pe, puis dispa- rait. Chez Curel, il se produit un dévelopi>ement plus lent, plus systématique de l'inconscient; celui-ci reste en pleine lumière, vit côte à côte avec le conscient, et devient pour lui un collaborateur véritable, comme un second auteur qui aurait des titres à signer la pièce et à toucher des droits. Mais il est évident (jue malgré les différences, les caractères psychologiques fondamentaux se retrouvent dans les deux cas; sous une forme ou une autre, c'est bien là un envahisse- ment du moi conscient par un quelque chose qui lui est étranger; on avait appelé cela autrefois un état d'inspiration; et sur cette mise hors de soi, les poètes avaient bâti une charmante mythologie: une femme jeune et belle, la muse, était censée rendre visite à l'inspiré; cette muse n'est que la jjersonnifi- cation de l'inconscient.

LES APTITUDES 259 LES APTITUDES 259 Il ne faudrait pas se contenter de deux observations, qui, à tout {irendre, sont un peu exceptionnelles, pour faire une théorie générale de la méthode d'inspiration. Je crois que tous, ou presque tous, nous avons des inspirations; mais elles sont moins dramatiques que celles de Poincaré, moins envahissantes que celles de Curel. Nous avons surtout le sentiment que certaines idées se forment en nous d'elles-mêmes, qu'elles s'or- ganisent sans nous, et que nous les laissons faire. Souvent, rapporte Souriau. c'est dans un état de rê- verie que ces idées se forment; nous sommes alors dans un relâchement de l'attention qui est favorable à l'inconscience. Parfois, le seul caractère pro])re à l'inspiration, c'est le caractère involontaire de l'idéa- tion. Quant à la qualité du travail produit avec cette méthode, nous ne [jcnsons pas qu'elle soit inférieure ou supérieure à celle du travail de réflexion; nous sujjposons même qu'il serait impossible de détermi- ner, en présence d'une œuvre, comment elle a été travaillée. Si jamais un auteur a fait une œuvre dont la systématisation est poussée jusqu'à la raideur, c'est bien Si»encer; on n'aurait jamais pensé qu'il avait eniployé constamment la méthode d'inspiration, si lui-même ne l'avait pas confessé.

Nous voilà bien loin des questions d'éducation; du moins, on pourrait le croire. L'école n'est i)as le milieu oi^i l'on rencontre et où l'on peut étudier ces phénomènes si subtils de division de conscience; ou plutôt, nous ne les connaissons pas encore suffisam- ment, ces phénomènes, pour pouvoir les reconnaître chez de jeunes enfants. Nous n'aurions donc pas songé à en parler ici, dans ce livre à caractère essentiellement scolaire, si les pédagogues n'avaient i)as tiré de ces faits quelques conclusions intéressantes jjour l'hygiène du travail intellectuel; et il faut absolument dire un mot de ces conclusions, qui sont très justes, très utiles, à la condition toutefois qu'on n'en exagère pas la portée.

260 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS Avec un certain esprit de fronde, on' a voulu prendre le contre-pied du conseil mémorable de Newton. « En y pensant toujours », disait le savant anglais. Non. réplique-t-on aujourd'hui, il n'y faut pas penser toujours; c'est trop attendre du travail volontaire et réfléchi, c'est laisser trop peu de liberté à l'incon- scient. Il faut au contraire arranger les conditions ]>our que l'inconscient collabore à notre effort. On conseille donc de pousser volontairement l'étude d'une question difficile, jusqu'à ce qu'on en ait vu, compris, mesuré toutes les difficultés; à ce moment-là, il faut arrêter le travail, brusquement, en pleine activité; on prendra du repos, on pensera à autre chose, et on attendra. C'est maintenant le tour de l'inconscient; on lui passe la main; à lui de trouver la solution du pro- blème.

Ce conseil est excellent, mais il a un petit défaut; il suppose que tous les hommes sont construits sur le . même type et cachent en eux un inconscient de grande intelligence. C'est là l'erreur. Il y a toute une famille d'individus qui ne doivent presque rien à leur inconscient; leur inconscient est bête et borné; le travail qu'ils fournissent n'est dû qu'à leurs efforts personnels et entièrement conscients; et quand ils le reprennent après l'avoir abandonné, ils le retrouvent exactement au point où ils l'avaient laissé; rien n'a progressé pendant la nuit, ni pendant la distraction du jour. Alors que les inspirés ont, peut-on dire, plus de talent que d'intelligence, les réfléchis ont plus d'in- telligence que de talent. L'auteur dramatique Paul Ilervieu m'a paru appartenir à ce type volontaire et réfléchi; il en est même un modèle admirable. La l)édagogie qui repose sur la virtuosité de l'inconscient ne peut donc pas s'appliquer à tous, mais à quelques- uns.

Seulement, il y a pour tous quelque chose à prendre dans les conseils des théoriciens de l'inconscient; ces LES APTITUDES 261 conseils seront efficaces pour des raisons un peu dif- férentes de celles auxquelles on a pensé. Il est bon de ne pas pousser un travail volontaire au delà d'une certaine limite, et de savoir s'arrêter; on évite ainsi la fatigue intellectuelle, qui jjroduit la stérilité de l'ef- fort. Quand une difficulté nous paraît insoluble, il est de mauvaise politique de s'y acharner; notre attention et l'acuité de notre intelligence s'y émoussent, et nous accumulons une fatigue qui ne fera que retarder l'heure de la solution. Savoir s'imposer un bon repos au moment opportun vaut infiniment mieux. Quelque temps après, si on se remet à la besogne, on se sent les idées plus claires, l'esprit plus dispos; et parfois on trouve très vite ce qu'on avait si vainement cher- ché auparavant. Est-ce parce que l'inconscient s'est mêlé de nos affaires? N'est-ce pas plutôt, ou plus sou- vent, parce que nous sommes dans un état de fraî- cheur mentale qui décuple nos forces? Suivant les cas, c'est tantôt une des explications qui est juste, tantôt l'autre. Mais peu nous importe. L'essentiel est il'avoir employé une méthode qui nous a réussi.

Chacun peut tirer des observations qui précèdent de très utiles indications pour la meilleure manière de diriger le travail de son esprit. Et lorsqu'on fait travailler des enfants, surtout quand on leur donne à faire des rédactions qui exigent une part d'imagina- tion, il est bon de se rappeler que quelques-uns d'entre eux ne trouvent pas les idées à volonté. M. Belot, à la suite de ses expériences sur la rédaction avec et sans délai, a donné un très utile conseil: celui de dicter le thème Imaginatif quelque temps avant de faire commencer le travail de composition. De cette manière, les idées des enfants ont le temps de germer.

262 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS Quelques portraits intellectuels.

Nous avons montré, dans la section prôcédenic. qu'il existe plusieurs méthodes de travail, qui sont très différentes. Ce n'est pas la seule manifestation dans laquelle les esprits expriment leurs différences; les différences de mentalité se traduisent aussi par leur différence de contenu. On s'en aperçoit si l'on l'ait faire à des enfants ces sortes de devoirs où ils sont obligés de donner un peu d'eux-mêmes, au lieu de reproduire simplement, en échos fidèles, la substance de ce qu'on leur a appris. La rédaction est certaine- ment un des meilleurs moyens de connaître un fond d'esprit, à la condition, bien entendu, qu'on sache comment il faut la donner et comment il faut l'inter- préter.

Je propose aux maîtres qui se plaisent à ces études de donner des sujets de rédactions ayant pour but le récit d'un événement réel, par exemple le compte rend», d'une promenade, d'un dîner, d'un voijoge, d'une fête de famille-, on donnera aussi des rédactions ayant pour but de décrire un objet présent, un corps ma- tériel, par exemple, une fleur, im porle-jdume, un soie, ou bien toute une scène, par exemple une gravure intéressante et sans légende. On donnera aussi des rédaclions destinées à surprendre le travail d'inven- tion; on fera imaginer une histoire autour d'un thème dicté, par exemjjle la mort d'un chien, et enlin on pourra terminer toute cette série d'épreuves en faisant développer une pensée morale, une règle de conduite, par exemple cette vérité abstraite: Pour- quoi on ne doit pas se mettre en colère, ou bien un problème moral mis sons une forme d'anecdote: Un enfant a commis tel acte répréhensible. Si vous étiez son père., que feriez-vous?

Si on a la patience de dicter ces devoirs de rédac- LES APTITUDES lion à iiiio trentaine d'enfants, et si on a surtout la patience d'analyser toutes les copies,, on sera surpris de la variété qui s'y manifeste. Variété d'abord dans les écritures, puis dans la forme; ici le développement a quatre lignes, là il couvre quatre pages. Le vocabu- laire aussi est différent: ici ce sont surtout des substan- lifs; ailleurs il y a plus d'adjectifs ou jjIus de verbes; les mots d'une copie sont d'un style familier et gros- sier; d'autres de race plus noble, de sens plus abs- trait. Après le vocabulaire, la syntaxe: certaines phrases sont courtes, réduites à des propositions sim- ])les. s'accrochant avec des conjonctions ou des locu- tions élémentaires, comme et. et puis, et après, et alors] ailleurs apparaissent des car. des donc, des lorsque, des puisque qui montrent que les relations d'idées deviennent plus complexes. Et en même temps ce sont des propositions subordonnées qui s'ajoutent à la projjosition principale, qui la compliquent. Toute cette différenciation de grammaire et de vocabulaire est en relation étroite avec l'évolution mentale des enfants et on pourrait deviner leur âge par la syntaxe qu'ils emploient. Mais, même entre des enfants d'âge égal, on trouve de ces différences, et elles sont dues aux causes les plus diverses: au degré d'intelligence de l'enfant, au milieu qu'il fréquente, et aussi au type mental qui est le sien.

Mais poussons plus loin notre analyse et, après avoir examiné ce qui constitue le contenant de la ré- daction, voyons-en le contenu. Que de variétés encore! Que de distinctions à faire! C'est une occasion admirable pour acquérir le sentiment que chaque enfant possède déjà son individualité. En voici un qui. dans le récit d'une fête foraine, ne sait que faire rénumération de tous les objets qu'il a vus; il les note sans ordre, sans description aucune: « J'ai vu ceci, cela...des chevaux, des voitures, des clowns, des aniiTuiux..., etc. » Un autre enfant se jilace à un ])oinl 264 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS