SigPhi · Alfred Binet

Les idées modernes sur les enfants

French

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Comme contraste avec les jirécédents, je signalerai deux types de praticiens. L'un d'eux est né, par une véritable singularité, dans une famille très littéraire; son père, ancien déjuité. est aujourd'hui un de nos orateurs les plus écoutés; ses frères se sont distingués dans les sciences et dans les lettres; quant à lui, il a longtemps passé, même dans sa famille, pour un relardé de l'intelligence, surtout à cause de son infé- riorité verbale, qui est évidente; du reste, en France, il est de règle que ceux qui ne savent pas parlei" passent pour peu intelligents. Ce jeune homme, quand je l'ai connu, parlait peu et mal; je l'ai vu s'essayer à faire des récits et des descriptions, c'était pitoyable; les phrases étaient incorrectes, et si maladroites qu'on ne comprenait pas sa pensée: le plus souvent, comm»^ s'il avait eu conscience de son défaut de langage, il restait silencieux, ou ne parlait que par monosyllabes. Ses lettres, d'une écriture enfantine, étaient aussi laconiques que sa parole; et quelle grammaire! quelle orthographe! A vingt ans. après avoir reçu les leçons littéraires des meilleurs maîtres, il faisait des rédac- tions dignes d'un pnfant de huit à neuf ans. En re- vanche, c'était un jeune homme habile et adroit i LES APTITUDES i LES APTITUDES <rune mise recherchée, très soiqjle de corps, il excel- lait aux exercices physiques; il avait du talent poui; réparer les pendules détraquées, et exécutait avec soin et avec goût de petits travaux manuels. J'ai été sou- vent frappé de son esprit d'observation; il aimait la campagne, et avait fait des remarques très justes sur les mœurs des animaux et des j)lantes: sur ce point, il en remontrait à ses frères. Ses parents ne se trom- I)èrent pas sur ses aptitudes; on Ht de lui un agro- nome. Il fut reçu à une école d'agriculture dans un bon rang; il aurait peut-être même été reçu le pre- mier, s'il n'y avait pas eu une éi)reuve littéraire qui le tît noter assez mal.

. Autre exemple. J'ai eu à mon lal)oratoire de psy- chologie un élève, qui. dès le premier jour, m'étonna. Il était jeune et ne savait presque rien, mais il était avide d'apprendre. Sur sa demande, je lui montrai le fonctionnement de quelques appareils délicats, des chronomètres, des cylindres enregistreurs; il m'écou- tait avec une extrême attention, touchait discrètement, d'un mouvement lent, les organes que je mettais en activité devant lui. Quelques jours après, j'avais une démonstration à faire devant i»lusieurs élèves; je trou- vai les appareils tout préparés, les piles avec les fils correctement attachés, les cylindres admirablement noircis, les tambours en bon état, et tout cela ajusté de la manière la i)lus intelligente comme si un vieux préparateur avait passé \mr là. Mon nouvel élève avait tout fait. Pendant ma démonstration, il s'occupa de faire fonctionner les appareils, il i)renait les tracés les plus difficiles; et toujours cela s'encadrait dans ma conférence, la démonstration se faisait au moment juste, ni trop tôt ni trop tard. Quand mou auditoin» f partit, je me tournai vers lui, et je lui demandai avec ^surprise qui lui avait appris la méthode graphique; et il me répondit avec un ton surpris de ma propre sur- LES IDEES MODERNES SUR LES ENFANTS prise: « Mais. Monsieur, c'est vous. » Cela veut dire qu'en un (juart d'heure, il en avait appris plus qu'un élève ordinaire en dix séances de manipulations. Cet élève étonnant d'habileté manuelle est devenu plus tard nn de mes meilleurs collaborateurs; je ne dirai pas. son nom, pour ne pas offusquer sa modestie; car je suis obligé de constater encore son ingéniosité à trou- ver des dispositifs d'expérience, son aptitude à préciser, corriger la méthode expérimentale, et ses qualités hors ligne de critique; c'est l'esprit le plus pondéré, le plus fin, le plus pénétrant que j'aie connu; ajoutons à cela une grande vivacité d'esprit, qui lui donnait la qualité, que je n'ai jamais rencontrée à ce degré, de deviner la pensée de quelqu'un au premier mot d'une phrase. Après tous ces compliments, je suis obligé d'ajouter que ce n'est pas un esprit complet. Lui- même est trop bon psychologue pour ne pas s'en être aperçu. Ce qui est un peu faible chez lui, c'est le verbe. Il n'écrit pas avec la même profondeur qu'il pense; dans sa correspondance, les phrases se suivent, trop simples, accrochées par l'élémentaire conjonction e/; il y a peu de phrases subordonnées, peu de nuances. Ses articles sont aussi d'une langue élémen- taire, et c'est fort regrettable. Sa parole est sans recherche, sans brillant, mais elle est si nette, si pré- cise qu'on s'attache au fond plus qu'à la forme. Je lui ai entendu faire des cours; certes ce n'est pas un ora- teur, il n'a pas de mouvements d'éloquence, des chan- gements adroits de ton, ni des phrases piquantes, ni rien de ce qui donne une auréole à la pensée; il parle sobrement, avec la densité d'un avocat d'affaires, et c'est à force de méthode, d'ordre dans l'exposition, d'ingéniosité dans les aperçus, et même de profondeur dans la pensée, qu'il gagne son auditoire; il ne doit rien au verbe.

Que d'exemples on pourrait encore citer de ces deux types d'esprit, qui sont si différents! J'ai vu des philo- LES APTITUDES sophes éminents qui étaient incapables de se senir de leurs yeux et de leurs mains pour le moindre exer- cice d'observation; et c'était sans doute à cause de leur infirmité qu'ils répugnaient tant à l'expérimen- tation, et en disaient tant de mal. J'ai vu un professeur de sciences à la Sorbonne qui était si peu littéraire qu'il n'a jamais pu apprendre l'orthographe; son cours, extrêmement savant, mais obscur et désor- donné, était du temps perdu pour la jeunesse qui l'écoutait. Chacun en recueillant ses souvenirs trou- vera à faire rétrospectivement des obsenations ana- logues. La distinction que nous venons de proposer se vérifie facilement; elle paraît pleine de justesse, évi- dente par elle-même; mais elle ne paraît telle que lorsqu'on la connaît déjà. Pour ma part, il y a long- temps que j'ai remarqué ces faits; mais c'est seule- ment d'hier que j'en comprends l'importance; et voici à quelle occasion mes yeux se sont ouverts.

C'était au cours de recherches sur la mesure de l'intelligence. Ces recherches, on s'en souvient, se font au moyen de nombreux tests; il y en a une soixan- taine. Parmi ces tests, les uns portent sur la compa- raison de sensations, le jugement de sensations, la mémoire de sensations, la classification de sensa- tions, ou l'exécution rapide et soignée de mouvements et d'actes compliqués.

D'autres tests consistent à définir des mots, à rete- nir des chiffres, à mettre des roots en ordre, à com- prendre des passages abstraits, à critiquer des pensées absurdes. Le contraste entre ces deux groupes d'épreuves est évident; on peut appeler les premières des épreuves d'intelligence sensorielle, et les secondes des éi»reuves d'intelligence verbale. J'ignorais que la différence de ces deux groupes fût très importante, et je dois même avouer qu'en préparant tous ces tests avec le D*" Simon, nous n'avions pas procédé avec l'idée directrice de séparer l'intelligence sens'orielle de l'in- 282 LES IDÉES MODERNES SLR LES ENFANTS telligence verbale. Ce furent les faits, les résultats (l'expérience qui nous obligèrent à cette séparation.

En effet, lout au début des expériences, nous fûmes étonnés de voir que pour tout ce qui concernait l'in- telligence sensorielle un enfant est aussi habile qu'un adulte. Montrez à un enfant de sept ans })ar exemple deux boîtes dont les poids diffèrent à peine, dont l'une pèse 14 grammes et l'autre 15 grammes; ou bien, montrez-lui deux lignes dont l'une a 10 centimètres et l'autre 5 millimètres de plus. Demandez-lui de dési- gner la ligne la plus longue, la boîte la plus lourde. Répétez l'épreuve une vingtaine de fois, avec dos boîtes et des lignes différentes, afin d'éviter les erreurs de hasard; essayez surtout, c'est l'essentiel, de bien fixer l'attention de l'enfant, car il est d'ordinaire plus distrait qu'un adulte. Si vous arrivez à conjurer toutes ces erreurs, vous serez frappé de constater en faisant le calcul des bonnes et des mauvaises réponses, que la faculté de perception et de comparaison chez cet enfant n'est pas inférieure à celle d'un adulte. Ce n'est qu'un exemple. II pourrait être diversifié à l'infini, car il suffit que l'expérience porte sur des sensations et ne nécessite point une élaboration intellectuelle pour que l'enfant égale l'adulte. Il y a plus. Ce n'est pas seulement un enfant normal qui montre cette habileté vraiment extraordinaire de perception sensorielle, c'est le débile, c'est même l'imbécile d'hospice. Tout dernièrement, je voyais dans le service du D'' Simon des imbéciles de trente ans, auxquels on n'a jamais pu apprendre à lire et à écrire, parce qu'ils ne sont pas assez intelligents pour cela; ces imbéciles arri- vaient cependant à comparer des poids et des lignes avec la même sûreté, la même finesse que le D"" Simon et que moi. L'intelligence sensorielle forme donc bien une intelligence.à part, voisine de l'animal, et qui ne se développe pas parallèlement avec l'intel- ligence verbale.

LES APTITUDES 283 Des arriérés d'hospice, passons aux arriérés d'école, qui sont aussi des déficients de rintelligeuce, mais atteints plus légèrement; nous ferons sur eux des constatations analogues. Ces enfants sont inférieurs à leurs camarades normaux, puisqu'on ne les admet dans les classes spéciales que s'ils ont un retard de trois ans en lecture, orthographe et calcul; mais pour les travaux manuels, ils sont loin de présente!' la même infériorité; ils ont un certain coup d'œil, leur main n'est point maladroite; et lorsqu'on leur donne un ouvrage matériel à exécuter, ils le font avec empressement, et le résultat n'est point mauvais. Si leurs dessins libres qui sont inspirés par l'imagina- tion peuvent trahir quelque faiblesse de conception, en revanche leurs dessins d'ornementation ne manquent pas de goût. Nous avons vu nos jeunes filles anormales coudre, surfiler, pailleter d'une ma- nière très satisfaisante, et faire gracieusement de jolies fleurs artificielles en papier. Quant à nos garçons anor- maux, il faut les voir à l'établi. Je me rappelle que, dans une école, le professeur de travail manuel avait au début refusé de les accepter pour élèves; « ces en- fants-là, disait-il, doivent être turbulents et vicieux; si je leur fais manipuler le ciseau et la scie, ils vont se blesser...je serai responsable des accidents ». Mais l'inspecteur, M. Belot, ayant insisté beaucoup, le maître ouvrier consentit à faire un essai; après quelques mois, c'était un converti. Il avait pris quelques bonnes pré- cautions; ainsi, il avait eu soin d'adjoindre à chaque anormal un élève normal, fort en prati(|ue. qui lui servait de guide en exécutant lui-même les tracés, et de gardien en surveillant les manipulations de l'outil. Pendant une année d'essai, on n'a eu à regretter au- cun accident, même léger. De plus, au i)oint de vue de l'attention, du goût et des capacités de travail, les anormaux ont donné des résultats inattendus; classés •avec des normaux du même âge, ils ne sont ni les pre- 284 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS miers, ni les derniers, mais parmi les moyens. Dans les notes afférentes à chacun d'eux, on lit presque constamment: a une bonne main, est hardi dans les manii)ulalions. est soigneux, a du goût. Donc si ces anormaux sont inférieurs en calcul, en orthographe, en lecture, c'est-à-dire pour l'intelligence verbale, ils ne présentent pas. loin de là, autant d'infériorité pour l'intelligence sensorielle. De presque tous ses élèves anormaux le professeur a pu écrire.: fera un bon ou- vrier.

A la lumière de ces remarques, l'enfant anormal nous apparaît comme un être qui est arrêté à une phase antérieure de son développement intellectuel; on le savait sans doute, mais on ignorait en quoi con- sistait au juste cet arrêt de développement intellectuel. On le comprend mieux quand on apprend que l'intel- ligence de l'enfant est d'abord sensorielle, qu'elle se sert surtout d'images sensibles, d'expériences con- crètes, et que c'est plus tard qu'apparaît l'intelligence Acrbale. qui grâce au mot. permet le développement des idées abstraites et générales.

Parmi les enfants qui sont normaux mais réussissent mal dans leurs études, le type du praticien est aussi répandu. Je citerai quelques-uns des exemples que j'ai recueillis. Dernièrement, nous faisions une en- quête avec M. l'Inspecteur Lacabe et M. Bocquillon sur les enfants paresseux, et les causes qui servent à expli- quer les insuccès scolaires; nous avions demandé à plusieurs maîtres de nous éclairer sur la psychologie des élèves formant, dans un classement de mérite, le dernier cinquième de leur classe. Plusieurs des maîtres, croyant donner une explication suffisante, em- ployèrent cette réponse vraiment trop sommaire quiJ consiste à dire que l'élève manque d'intelligence oui de volonté. Mais quelques-uns, mieux inspirés et sur- tout plus attentifs, poussèrent l'analyse plus loin; ilsi cherchèrent à quel point de vue il fallait incriminer;!

LES APTITUDES rintelligencc de certains paresseux, et ils constatèrent qu'une bonne partie de ceux qui n'étaient pas intelli- gents pour l'enseignement de la classe l'étaient pour les travaux manuels.

On nous a cité maint enfant qui reste entièrement passif en classe. Pendant qu'il fait semblant d'écouter le maître, son plumier, a^ec la serrure et les compar- timents, son crayon, sa gomme, un objet quelconque ont pour lui im attrait fascinant; sa pensée accom- pagne ses doigts qui palpent l'objet, étudient les con- tours, les arêtes, les propriétés physiques du bois et du caoutchouc. Cet élève a le premier rang à l'atelier; son travail est fait dans la perfection; s'il s'agit de pliage, de découpage, de croquis cotés, il présente un cahier de travail manuel irréprochable. Souvent il est le premier en dessin; il a une belle écriture: son cahier, constellé de fautes d'orthographe et de pro- blèmes inexacts, est parfaitement beau; les cartes de géographie et les illustrations en sont admirables.

« La fillette du même type a des dispositions mar- quées pour la couture, le ménage, la cuisine. Elle s'occupe parfois maternellement et spontanément des petites dans la cour. Elle est inintelligente pour l'or- thographe, mais elle dépasse les autres en intelli- gence quand il s'agit de réussir un plat. » L'instituteur qui a relevé ces observations impor- tantes ajoute avec raison: « Il ne faut pas cnjire que nous avons alTaire ici à des types dénués de toute faculté intellectuelle. Il faut beaucoup de qualités d'observation, de réflexion pour bien réussir l'ajus- tage de deux pièces de fer. pour bien exécuter une mortaise, pour bien reproduire sur le papier un modèle en relief ».

Ces constatations m'ont frappé à tel point que je me suis demandé si bien réellement il existe des enfants absolument inintelligents, c'est-à-dire dépour- vus de toute espèce d'aptitude intellectuelle; je suis LES IDEES MODERAES SLR LES E^'FA^TS plutôt disposé à croire que nous les jugeons trop souvent à un seul point de vue, littéraire ou scienti- fique, que nous dédaignons trop les aptitudes ma- nuelles, bien qu'en celles-ci l'intelligence puisse se manifester aussi bien que dans la parole. Il faudrait faire une enquête sur une grande échelle: je suis persuadé qu'elle montrerait, en France, comme cela a été déjà montré en Amérique, combien la vocation pour l'art manuel est répandue. En attendant de savoir ce qu'elle donnera, je me permets d'enregistrer les résultats suivants, qui sont déjà encourageants. Dans trois classes dilTérentes. j'ai pris les élèves qui sont dans les cinq derniers pour toutes les matières, et je me suis enquis de leurs aptitudes en travail manuel: elles sont moyennes, tout à fait indé])eii- dantes de leur rang dans les autres matières.

Appuyons ceci par un chiffre, qui nous fera sortir des considérations vagues. La moitié des quinze éco- liers susdits sont dans la première moitié de la classe pour le travail manuel; or, si on remarque que parmi ces quinze écoliers il doit y en avoir un certain nombre qui doivent leurs mauvaises places à de la paresse, et qu'ils sont probablement paresseux aussi pour le travail manuel, on arrive, tout bien pesé, à conclure que leurs places en travail manuel sont dues à ce qu'ils ont dans cet art des aptitudes non seu- lement moyennes, mais même supérieures à la moyenne; il y a chez eux une sorte de compensa- tion; et c'est bien là ce que nous tenons à mettre en lumière. C'est une conclusion qui oifre le plus grand intérêt au point de vue pratique. Nos cancres, c'est- à-dire les élèves qui profitent le moins de l'enseigne- ment littéraire ou scientifique, sont tout simplement, pour une bonne moitié, peut-être même pour les deux tiers, des enfants dont on méconnaît les aptitudes, et qui sont faits pour le travail manuel.

Lorsque l'importance de la distinction que nous LES APTITUDES 287 venuns d'indiquer entre le verbal et le praticien sera reconnue par tous, ce sera un grand progrès, un grand bienfait social; on comprendra que le choix d'une carrière ne doit pas être livré au hasard, mais que c'est une affaire extrêmement sérieuse, pour la- quelle il faut se régler stir les aptitudes de chacun. On ne mettra donc pas un praticien dans un poste littéraire, et on ne confiera pas à un verbal une besogne matérielle. Déjà, sans avoir besoin de faire sur ces questions une analyse approfondie, on com- prend, on devine comment il est possible de ranger à ce point de vue diverses professions. Rien de plus verbal que l'avocat, et aussi, malheureusement, que l'homme politique; le professeur, le conférencier, le prédicateur, l'acteur doivent être des verbaux; un médecin ne peut pas être aussi étranger à l'art ma- nuel; le chirurgien doit être i)rincipalement un pra- ticien. Dans le commerce, il y a place aussi pour des ajjtitudes bien différentes: le vendeur doit être un verbal; le voyageur, le placier doivent aussi être des verbaux; au contraire, l'acheteur, l'ajusteur, le mé- canicien, et tant d'autres, ont besoin d'être des pra- ticiens, qui travaillent spécialement avec de l'intelli- gence sensorielle.

Gardons-nous surtout de croire qu'on doit établir une hiérarchie, une distinction de classe entre l'intel- ligence sensorielle et l'intelligence verbale. Abandon- nons ces préjugés de l'ancien monde, qui sont bien abolis de l'autre côté de l'Atlantique. Si la vocation manuelle se rencontre si souvent dans la classe ou- vrière, en revanche n'est-elle pas nécessaire au savant, à l'expérimentateur surtout? Et, du reste, l'intelligence sensorielle ne consiste pas seulement dans de l'habi- leté et de l'adresse; c'est surtout une intelligence d'images et de sensations; s'il faut en rehausser la noblesse, nous rappellerons que c'est celle du musi- cien, que c'est aussi celle du peintre. La peinture, une 288 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS des plus grandes merveilles, un des plus grands mys- tères de l'activité humaine, est de l'art sans paroles, qui vit avec des sensations, des images et des senti- ments. Objectera-t-on que l'intelligence sensorielle appartient surtout aux enfants et aux i)euples ])rinii- tifs, tandis que l'intelligence verbale marque l'aijpari- tion de la pensée abstraite, de la science, et appartient à une civilisation avancée? Peut-être; la remarque est juste; mais en quoi constitue-t-elle une dépréciation de l'intelligence sensorielle? Si les origines de l'intel- ligence sensorielle sont plus lointaines, plus primi- tives, on ne peut rien en conclure sur la hauteur où elle peut s'élever; nous ne devons juger les choses <[ue par leur résultat, leur destinée, et non leur origine. Le roman et surtout la poésie ne supi)Osent-ils pas la survivance partielle, chez le ]ioète, d'une âme d'en- fant, avec son impressionnabilité, sa curiosité, son goût pour le mystère et son imagination concrète? On ne porte nullement ombrage à la poésie, en lui rappe- lant ses origines. C'est donc une vaine et puérile pré- occupation de classer, par ordre de mérite, les apti- tudes humaines; l'essentiel est qu'elles restent nom- breuses et d'une infinie variation, ])arce (jue le l)on fonctionnement d'une société l'exige; disons aussi qu'il est nécessaire qu'elles soient reconnues pour que cha- cun s'attelle à la besogne qui lui convient le mieux. A l'école, au lycée, est-il possible déjà de les déter- miner? Ce n'est pas seulement possible, c'est même facile. Il n'y a qu'à regarder les enfants, les observer, les interroger. Celui qui ne lit que des livres de science, de mécanique, n'est point un littéraire. Celui qui passe ses dimanches à dessiner n'est pas davan- tage un littéraire. Du reste, les places en composition sont là: elles indiquent clairement les aptitudes des enfants à ceux qui veulent se donner la peine de les 'étudier de près. On soupçonnera un verbal chez celui qui est fort en grammaire, en calcul, surtout en LES APTITUDES rédaction, qui a des ripostes vives, qui parle d'abon- dance et s'exprime facilement.

Nous voulons montrer en passant qu'il est possible parfois d'employer des tests spéciaux pour reconnaître quelles sont les facultés qui sont le plus intéressées par le type verbal et par le type sensoriel; mais ces expériences, qui présentent un intérêt très grand pour la psychologie, doivent être interprétées avec une très grande prudence. Nous le prouverons en discutant quelques cas particuliers.

On m'envoie un jour, d'une école primaire, à mon laboratoire trois jeunes garçons, qui présentent des particularités intéressantes. Ce sont des garçons de treize à quatorze ans, qui, tous trois, appartiennent au cours supérieur de l'école. Nous les appellerons, pour ne pas nous embrouiller, Ernest, Louis, Antoine. Tous les trois sont de bons élèves: conduite irréprocha- ble, application excellente; mais ils sont loin d'ob- tenir les mêmes succès scolaires. Ernest et Louis arrivent les derniers dans leur cours; Antoine, intel- ligence brillante et vive, se classe constamment pre- mier. En revanche, on nous apprend qu'Ernest et Louis excellent pour le travail manuel; ils dessinent avec beaucoup de goût; ils se préparent pour une école d'ouvriers d'art. Le diagnostic des aptitudes était donc déjà fait par les maîtres; mais je voulais chercher, en outre, de quelle qualité mentale dépendaient des apti- tudes aussi différentes. Je fis avec ces trois jeunes gens bien des épreuves; quelques-^uns donnèrent des résultats peu significatifs, et je les passerai sous silence; d'autres eurent toute la valeur d'une dé- monstration.

Il apparut tout de suite qu'Antoine brillait surtout pour les épreuves qui supposent la faculté verbale, tandis que ses camarades restaient constamment en arrière de lui. Ainsi, je cherchai d'abord quel est le nombre maximum de mots que chacun pouvait trou- 25 290 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS ver en 3 minutes; Antoine en cita 78. tandis qu'Ernest n'en trouvait que 67. et Louis que 49. On leur fit ex- pliquer le sens de 20 mots abstraits, parmi lesquels il y en avait de difficiles. Antoine en expliqua 16, Ernest. 11. et Louis 10. On leur fit faire des associa- tions avec un mot qu'on leur donnait; Antoine trou- vait son association assez vivement, en 4". 8; Ernest en 5", 50, et Louis, bien plus lent, en 7". 60. Enfin, je leur lus à tous les trois le passage suivant (|ui est un peu difficile à comprendre (c'est une paraphrase d'une pensée de Paul Hervieu), et je les jtriai de le repro- duire aussitôt après de mémoire.

« On a porté des jugements- bien dilTérents sur la valeur de la vie. Les uns la proclament bonne, d'au- tres la proclament mauvaise. Il serait jilus juste de dire qu'elle est médiocre, car, d'une part, elle nous apporte toujours un bonheur inférieur à celui que nous avons souhaité, et, d'autre part, les malheurs qu'elle nous inflige sont toujours inférieurs à ceux que d'autres auraient souhaités pour nous. C'est cette médiocrité de la vie qui la rend équitable, ou plutôt qui l'empêche d'être radicalement injuste. » Ernest et Louis comprirent mal et reproduisirent, sans avoir même le secours de la mémoire verbale.

Voici ce que Louis écrivit: Notre vie est médiocre elle nous apporte ce que nous n'es- pérons pas et que si Ion pense à quelque chose elle nous en apporte une autre on peut donc dire que notre vie est une lutte contre le hasard.

II. n'y a pas de faute d'orthographe, mais le tout est dénué de ponctuation; l'idée n'a pas été comprise; il n'y a pas non plus de mémoire verbale, pas de repro- duction textuelle des mots.

Que l'on compare ce qui précède avec la rédaction d'Antoine: Les uns disent que la vie est bonnr. d'autres disent qu'elle LES APTITUDES est mauvaise. Disons plutôt que la vie est médiocre, car ellb nous apporte toujours un bonheur inférieur à ce que nous avons souhaité, et un malheur inférieur à ce que les autres ont sou- haité pour nous.

De la ponctuation, une compréhension exacte, de la mémoire verbale, voilà ce que nous trouvons dans cette seconde rédaction. Il est évident que la supé- riorité d'Antoine est écrasante. Elle l'est du reste pour toutes les expériences qu'on pourrait imaginer sur la faculté verbale.

Regardons maintenant le revers de la médaille •, cherchons d'autres épreuves qui ne touchent point à la faculté verbale, mais qui intéressent l'ensemble de rintelligence sensorielle. Soumettons nos trois jeunes gens à un exercice qui n'exige point du tout d'intel- ligence, mais surtout de la mémoire visuelle. Faisons- leur reproduire une ligne capricieuse; c'est une ligne brisée, composée de lignes droites et courbes; on la contemple dix secondes, puis on la reproduit de mémoire. D'après un système de notation qu'il est inutile de décrire ici, nous pouvons chiffrer l'exacti- tude de la reproduction. Celle de Louis vaut 7, celle d'Ernest vaut 6; et quant à Antoine, le littéraire, il ne s'élève qu'à 3.5. C'est bien la preuve qu'il est inférieur pour la mémoire sensorielle.

Mais conclurions-nous de ces analyses psycholo- giques qu'Antoine est un verbal et que les deux autres élèves sont des praticiens, si nous n'avions pas déjà la preuve de leurs aptitudes par leur travail de tous les jours? Certainement non. Nous l'avons dit et nous le répétons: la détermination des aptitudes ne s'établit pas avec des tests mentaux, ou plutôt, on peut la démontrer avec des tests de résultat, jamais avec des tests d'analyses. Rappelons-nous la distinction faite déjà à ce propos, dans notre chapitre sur la vision; rappelons-nous les observations faites sur Armande, la jeune fille qui, d'après un millier d'analyses, appar- LES IDEES MODERNES SUR LES ENFANTS tient à un type subjectif et qui néanmoins se livre avec succès à la peinture. S'il nous fallait une expé- rience de plus, pour démontrer la nécessité de la prudence, nous ajouterions la leçon qui nous a été fournie par des recherches toutes récentes sur les peintres. Nous avons fait des études sur un jeune peintre déjà célèbre, bien qu'il n'ait pas vingt ans; le jeune TadeStyka aune remarquable virtuosité de des- sinateur, et on pouvait s'attendre à ce que sa mémoire visuelle se montrât excellente. Nous lui avons fait copier de mémoire nos modèles de lignes, que nous employons dans les écoles pour éprouver la mémoire visuelle, et nous fûmes bien surpris: Tade Styka n'est pas plus habile, pour faire une reproduction exacte, qu'un enfant de huit ans qui ne sait pas dessiner. Lui refuserons-nous du talent, parce qu'il a échoué à un de nos tests? Et s'il n'avait encore que huit ans, dirions-nous à son père: « Ne le faites pas dessiner, il n'a pas d'aptitudes? » Evidemment non. L'aptitude au dessin se démontre par le dessin, l'aptitude au chant par le chant, et ainsi de suite; il n'y a pas d'autre moyen, pas d'autre méthode de démonstration.

III APTITUDE PARTICULIÈRE ET CULTURE GÉNÉRALE