SigPhi · Auguste Comte

Cours de philosophie positive. (66) (French)

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relations nécessaires entre la biologie et la sociologie, et tendrait finalement à éterniser l'antique régime intellectuel, en empêchant le développement propre des saines spéculations sociales, qu'elle tente vainement d'ériger en simple corollaire naturel des études biologiques. De quelque manière, soit métaphysique, soit même positive, que se trouve instituée la science de l'individu, elle doit être, sans doute, isolément impuissante à construire aucune philosophie générale, parce qu'elle reste encore étrangère à l'unique point de vue susceptible d'une véritable universalité. C'est, au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes les autres sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus directe et plus étendue, doit exclusivement attendre la consolidation effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à présent si incertaine. Séparément envisagée, l'évolution individuelle de l'esprit humain ne peut vraiment dévoiler aucune loi essentielle; elle ne saurait même fournir de précieuses indications ou des vérifications importantes que lorsque son exploration rationnelle est dirigée et interprétée par les inspirations émanées de l'évolution totale de l'humanité, seule à la fois assez réelle et assez complète pour manifester suffisamment la véritable marche de notre intelligence: l'exécution même de ce Traité l'a, j'ose le dire, pleinement démontré; car, quelque utilité que j'y aie souvent tirée de la considération de l'individu, c'est évidemment à l'étude directe de l'espèce que j'ai dû, non-seulement d'abord la pensée fondamentale de ma théorie philosophique, mais ensuite aussi son développement caractéristique.

Ainsi, la phase biologique ne constitue réellement qu'un dernier préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les phases physico-chimique et astronomique, dans l'essor général de l'esprit positif, qui, spontanément issu des simples études mathématiques, a graduellement tendu, pendant les deux derniers siècles, à régénérer toutes nos conceptions élémentaires. Tant qu'il ne s'est point élevé jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation décisive, il n'a pu suffisamment parvenir à des vues vraiment d'ensemble, propres à lui conférer le droit et le pouvoir de constituer enfin une véritable philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace à jamais l'antique régime mental: mais aussi, quand cette condition finale est convenablement remplie, rien ne saurait empêcher une rénovation fondamentale qui, ardemment désirée et longuement préparée, soit par la plupart des hautes intelligences, soit par les vœux et les dispositions de la raison publique, trouvera même d'involontaires coopérateurs chez ses plus systématiques adversaires, suivant le privilége ordinaire des révolutions directement relatives à la méthode. Cette extrême préparation étant maintenant accomplie, son exacte appréciation générale ressort aisément de sa judicieuse confrontation au grand programme initial si puissamment formulé par Descartes et Bacon, dont les principales espérances philosophiques se trouvent ainsi pleinement consolidées, malgré la sorte d'incompatibilité qui semblait d'abord exister entre les tendances respectives de ces deux éminens législateurs. Nous avons, en effet, reconnu, au cinquante-sixième chapitre, que Descartes s'était systématiquement interdit les études sociales, pour concentrer son effort sur les spéculations inorganiques, où il sentait profondément que devait d'abord s'élaborer la méthode universelle, destinée ensuite à régénérer nécessairement l'ensemble de la raison humaine; tandis que, au contraire, Bacon avait surtout en vue la rénovation des théories sociales, à laquelle il voulait immédiatement rapporter le perfectionnement des sciences naturelles, comme on put le constater nettement chez le grand Hobbes, type essentiel de cette école: en sorte que ces deux élaborations, mutuellement complémentaires, accordaient, l'une aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins politiques, une prépondérance trop exclusive, qui devait les rendre pareillement provisoires, quoique très-diversement efficaces, selon nos explications antérieures. Pendant que la conception de Descartes dirigeait, dans la science inorganique, l'essor décisif de la positivité rationnelle, la pensée de Hobbes, après avoir indiqué les premiers germes si méconnus de la véritable science sociale, présidait à l'indispensable ébranlement négatif, sans lequel la commune destination philosophique de cette double évolution ne pouvait être convenablement appréciée. Ainsi s'est réalisée spontanément la convergence nécessaire de ces deux ordres de travaux coexistans, dont l'un devait préparer la vraie position générale de la question finale, et l'autre élaborer la seule voie logique qui pût conduire à sa solution réelle. Mon effort philosophique résulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux évolutions préliminaires, déterminée, sous la lumineuse impulsion de la grande crise sociale, par l'extension simultanée de l'esprit positif aux spéculations les plus rapprochées des études politiques. On voit que cette nouvelle opération consiste surtout à compléter la double opération initiale de Descartes et de Bacon, en satisfaisant à la fois aux deux conditions, également indispensables, mais jusqu'alors trop peu conciliables, entre lesquelles avaient dû se partager les deux principales écoles destinées à préparer graduellement l'avénement définitif de la philosophie positive.

Pour avoir convenablement apprécié l'aptitude nécessaire de cette philosophie à une telle satisfaction combinée des justes exigences respectivement inspirées par les spéculations inorganiques et par les études humaines, il ne nous reste plus qu'à considérer directement envers l'avenir une conciliation ci-dessus envisagée quant au passé et au présent. Sous ce dernier aspect, l'ensemble de ce Traité dispense spontanément de toute discussion relative aux inquiétudes qu'inspirerait l'universelle prépondérance de l'esprit sociologique sur l'altération ou le découragement des diverses branches de la science des corps bruts, et surtout des théories mathématiques: car ces craintes seraient évidemment chimériques, au sujet d'un principe philosophique qui, par sa nature, aussi bien que par son origine, ne peut établir l'indispensable ascendant d'un tel point de vue sans faire invinciblement ressortir, de la même démonstration, comme on a pu le remarquer précédemment, son intime subordination, scientifique et logique, initiale et permanente, à tous les autres points de vue positifs, qui, en vertu de leur moindre complication, lui constituent successivement autant de préambules inévitables, dont aucun ne saurait être gravement négligé sans qu'une pareille suprématie ne fût aussitôt compromise. La déplorable institution actuelle des études morales et politiques, isolées de toutes les connaissances réelles, et dominées par les entités métaphysiques, pourrait, en effet, justifier de semblables alarmes, si la profonde stérilité qui en résulte, malgré l'intérêt majeur du sujet, ne les dissipait suffisamment. Mais il serait, sans doute, aussi injuste qu'absurde, chez les savans, de redouter les mêmes dangers de la part d'un régime tout opposé, qui, maintenant toujours une intime connexité entre les diverses spéculations positives, est si propre, au contraire, à faire mieux ressortir chaque véritable élaboration scientifique, quelque éloignée qu'elle puisse être de l'étude dont la prépondérance continue est aussi indispensable à l'harmonie mentale qu'à l'efficacité sociale. Il faut seulement reconnaître, à ce sujet, que les travaux sans portée et sans conscience, source facile de tant de réputations usurpées, qu'encouragent de plus en plus aujourd'hui le rétrécissement et la dispersion propres à notre déplorable anarchie philosophique, seront alors constamment soumis à une sévère discipline rationnelle, dont les vrais amis des sciences doivent certes désirer déjà l'indispensable avénement, seul apte à contenir de graves et imminentes perturbations.

Si, d'ailleurs, comme on n'en saurait douter, une préoccupation spéciale, fondée sur les plus puissans motifs, doit justement tourner, de nos jours, les plus hautes capacités scientifiques, ainsi que la principale attention publique, vers les études sociologiques, jusqu'à ce que la réorganisation moderne soit assez avancée pour être essentiellement laissée à son cours spontané, il n'y a rien là que de pleinement conforme à l'inévitable prépondérance qu'obtient naturellement, à chaque époque, la direction intellectuelle la plus convenable aux besoins correspondans de l'humanité. Quant à la légitime influence continue des diverses sciences sur l'ensemble de l'éducation individuelle, privée ou commune, l'esprit de la nouvelle philosophie doit aussitôt dissiper, à cet égard, encore plus facilement que sous l'aspect précédent, toute inquiétude sérieuse. En effet la théorie sociologique pose immédiatement en principe, à ce sujet, que l'éducation de l'individu doit essentiellement reproduire celle de l'espèce, au moins dans chacune de ses grandes phases successives, d'après l'évidente similitude d'origine, de nature, et de terminaison, malgré l'immense inégalité de vitesse. Ainsi, les mêmes motifs fondamentaux, soit scientifiques, soit logiques, qui, dans le pénible essor de l'humanité, ont exclusivement conféré aux plus simples études inorganiques l'élaboration primitive de la positivité rationnelle, imposent, non moins évidemment, une pareille marche à chaque évolution personnelle, sous peine d'un inévitable avortement, non-seulement en cas de grave négligence de l'un quelconque des divers élémens essentiels, mais aussi par suite de toute forte perturbation de l'ordre nécessaire de leur succession hiérarchique. Directement établi au début de cet ouvrage, ce grand principe, à la fois historique et dogmatique, de la logique positive a été ensuite constamment vérifié à tous les différens degrés de la longue préparation philosophique à laquelle j'ai dû assujettir graduellement le lecteur, comme moi-même, et dont l'ensemble n'en constitue, à vrai dire, qu'une rigide application continue. Les spéculations mathématiques conserveront donc éternellement, pour l'individu, l'inaltérable privilége qu'elles ont temporairement exercé pour l'espèce, de fournir exclusivement le berceau spontané de la positivité rationnelle: les justes exigences des géomètres obtiendront toujours, à cet égard, une indestructible autorité, dont aucune supériorité personnelle ne saurait jamais s'affranchir entièrement, et que consacrera de plus en plus la raison publique, à mesure qu'elle sentira mieux les premiers besoins de l'esprit humain. Mais, complétant cet indispensable principe, on n'oubliera pas qu'un berceau ne saurait être un trône, et que le plus simple degré de l'élaboration positive ne peut aucunement dispenser de poursuivre ses modifications successives envers les différens ordres de phénomènes jusqu'à ce que leur complication croissante ait enfin conduit, l'individu comme l'espèce, au seul point de vue vraiment universel, unique terme, en l'un et l'autre cas, de toute véritable éducation.

Tels sont les divers genres de considérations qui concourent à démontrer l'heureuse aptitude de la philosophie positive à établir, sans aucune inconséquence, une conciliation définitive entre les deux voies intellectuelles, jusqu'ici radicalement antipathiques, qui procèdent à l'enchaînement de nos différentes spéculations, en partant, soit du monde extérieur, soit de l'homme lui-même. En réduisant leurs prétentions opposées à ce qu'elles contiennent de légitime et de permanent, l'une dirige toujours l'essor fondamental du véritable esprit philosophique, l'autre maintient sans cesse le seul principe de liaison propre à constituer une véritable unité mentale. Par là se trouve enfin dissipé irrévocablement le grand antagonisme logique qui, depuis Aristote et Platon, domine l'ensemble de l'évolution humaine, à la fois intellectuelle et sociale, et qui, après avoir été longtemps indispensable à ce double mouvement préparatoire, devient maintenant le plus puissant obstacle à l'accomplissement décisif de sa destination finale, dont l'âge est désormais arrivé.

La discussion difficile et variée que nous venons d'achever était ici nécessaire pour manifester suffisamment l'unité fondamentale que la création de la sociologie vient aujourd'hui constituer spontanément dans le système entier de la vraie philosophie moderne. Après cette démonstration décisive, qui caractérise pleinement l'esprit général propre à une telle philosophie, les autres conclusions essentielles relatives à son appréciation logique doivent aisément ressortir de l'ensemble de ce Traité, en considérant maintenant, d'une manière sommaire mais directe, d'abord la nature et la destination, ensuite l'institution et le développement de la méthode positive, enfin complète et dès lors indivisible; afin que ses divers attributs essentiels, jusqu'ici purement spontanés, acquièrent désormais une consistance convenablement systématique, sous l'uniforme prépondérance du point de vue sociologique.

Envers chacun des différens ordres de phénomènes, nous avons spécialement reconnu que la philosophie positive se distingue surtout de l'ancienne philosophie, théologique ou métaphysique, par sa tendance constante à écarter comme nécessairement vaine toute recherche quelconque des causes proprement dites, soit premières, soit finales, pour se borner à étudier les relations invariables qui constituent les lois effectives de tous les événemens observables, ainsi susceptibles d'être rationnellement prévus les uns d'après les autres. Tant que les effets naturels restent attribués à des volontés surhumaines, les spéculations relatives à l'origine et à la destination des divers êtres doivent seules paraître dignes d'occuper sérieusement notre intelligence, dont elles pouvaient seules, il est vrai, stimuler suffisamment le premier essor contemplatif. Mais, sous l'inévitable décadence ultérieure de l'esprit religieux, à mesure que notre activité mentale trouve un meilleur aliment continu, ces questions inaccessibles sont graduellement abandonnées, et finalement jugées vides de sens pour nous, qui ne saurions réellement connaître que les faits appréciables à notre organisme, sans jamais pouvoir obtenir aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le mode essentiel de production d'aucun phénomène. Quoique cette pleine maturité de la raison humaine soit encore trop récente, et même fort incomplète aujourd'hui, jusque chez les plus saines intelligences, elle a été ici constituée enfin relativement à toutes les classes possibles de conceptions élémentaires, y compris les plus compliquées et les plus universelles: d'ailleurs, l'unanime prépondérance maintenant obtenue par un tel régime logique dans les études les plus simples et les plus parfaites montrait déjà clairement que son insuffisante extension actuelle à des sujets où il doit naturellement devenir plus indispensable, n'est qu'une conséquence passagère de l'enfance plus prolongée des spéculations les plus difficiles.

Cette notion générale de la vraie nature des recherches positives quelconques nous a spontanément conduits, d'après une juste appréciation des conditions essentielles propres à chaque cas scientifique, à déterminer partout les attributions respectives de l'observation et du raisonnement, de manière à éviter également les deux écueils opposés de l'empirisme et du mysticisme, entre lesquels doivent constamment cheminer les connaissances réelles. D'une part, nous avons ainsi consacré la maxime, devenue, depuis Bacon, si heureusement vulgaire, sur la nécessité continue de prendre les faits observés pour base, directe ou indirecte, mais toujours seule décisive, de toute saine spéculation: au point que, comme je l'écrivais, en 1825, dans un travail déjà cité, «Toute proposition qui n'est pas finalement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible». Mais, d'une autre part, nous avons pareillement écarté les irrationnelles dispositions, aujourd'hui trop communes, qui réduiraient la science à une stérile accumulation de faits incohérens; car nous avons reconnu, en tous genres, que la véritable science, appréciée d'après cette prévision rationnelle qui caractérise sa principale supériorité envers la pure érudition, se compose essentiellement de lois, et non de faits, quoique ceux-ci soient indispensables à leur établissement et à leur sanction: en sorte qu'aucun fait isolé ne saurait être vraiment incorporé à la science, jusqu'à ce qu'il ait été convenablement lié à quelque autre notion, au moins à l'aide d'une judicieuse hypothèse. Outre que les saines indications théoriques doivent souvent contrôler et rectifier d'imparfaites observations, il est clair que l'esprit positif, sans méconnaître jamais la prépondérance nécessaire de la réalité directement constatée, tend toujours à agrandir, autant que possible, le domaine rationnel aux dépens du domaine expérimental, en substituant de plus en plus la prévision des phénomènes à leur exploration immédiate: le progrès scientifique consiste principalement à diminuer graduellement le nombre des lois distinctes et indépendantes, en étendant sans cesse les liaisons. Toutefois l'insuffisante éducation des savans actuels nous a donné lieu de signaler, à ce sujet, surtout chez les géomètres, une aberration trop commune, radicalement funeste à la véritable rationnalité, par suite d'une vicieuse exagération qui dispose à chercher partout, d'après de vaines hypothèses, une chimérique unité.

Le nombre des lois vraiment irréductibles est nécessairement beaucoup plus considérable que ne l'indiquent ces dangereuses illusions, fondées sur une fausse appréciation de notre puissance mentale et des difficultés scientifiques. Une telle unité d'explication constitue non-seulement une absurde utopie envers l'ensemble total de nos diverses connaissances réelles, mais elle restera même toujours impossible à réaliser dans l'intérieur de chaque science fondamentale, isolément envisagée: la branche la plus simple de la philosophie naturelle constitue seule, à cet égard, une exception trop légèrement érigée en type universel, et qui d'ailleurs est fort incomplète, puisque la théorie de la gravitation n'établit aucune liaison générale entre la plupart des données élémentaires relatives aux divers astres de notre monde. Cette tendance abusive vers une systématisation illusoire s'explique aisément d'après les dispositions d'esprit qui ont dû présider, pendant les deux derniers siècles, à l'essor successif des sciences préliminaires, jusqu'à l'avénement de la science finale dans ce Traité; car un pareil effort devait alors, sous de vicieuses inspirations mathématiques, sembler seul propre à procurer au système des connaissances positives une indispensable homogénéité. Mais la prolongation d'une telle aberration serait désormais inexcusable, maintenant que toute intelligence vraiment philosophique peut directement concevoir, par l'universalité nécessaire du point de vue sociologique, l'unique moyen de constituer spontanément cette liaison fondamentale, sans entraver le génie propre de chaque science sous une concentration factice et oppressive. Ainsi, quoique d'heureuses généralisations doivent toujours diminuer le nombre des lois naturelles vraiment indépendantes, il ne faut jamais oublier qu'un tel progrès ne saurait avoir de valeur durable qu'en restant constamment subordonné à la réalité des conceptions, et il serait d'ailleurs peu judicieux d'espérer que nos efforts puissent un jour pousser cette importante réduction aussi loin, à beaucoup près, qu'on le suppose encore communément, d'après une appréciation, nécessairement très-imparfaite, du premier essor de la positivité rationnelle dans les plus simples études préliminaires.

Sous un autre aspect non moins important, et jusqu'ici trop méconnu, la vraie nature des spéculations positives nous a souvent conduits à vérifier, en tous genres, l'heureux accord fondamental de la saine contemplation philosophique avec la marche spontanée de la raison publique. Le régime théologico-métaphysique, plaçant directement l'esprit humain à la prétendue source des explications universelles, a profondément imprimé aux habitudes spéculatives un vain caractère d'élévation chimérique qui les isole radicalement des modestes allures de la sagesse vulgaire, et qui n'est encore que très-imparfaitement rectifié d'après l'essor insuffisant d'une positivité purement partielle. Tandis que la raison commune se bornait à saisir, dans l'observation judicieuse des divers événemens, quelques relations naturelles propres à diriger les plus indispensables prévisions pratiques, l'ambition philosophique, dédaignant de tels succès, attendait d'une lumière surhumaine la solution illusoire des plus impénétrables mystères. Mais, au contraire, la saine philosophie, substituant partout la recherche des lois effectives à celle des causes essentielles, combine intimement ses plus hautes spéculations avec les plus simples notions populaires, de manière à constituer enfin, sauf la seule inégalité du degré, une profonde identité mentale, qui ne permet plus habituellement à la classe contemplative un orgueilleux isolement de la masse active: car chacun conçoit ainsi désormais qu'il s'agit, de part et d'autre, de questions radicalement semblables, finalement relatives aux mêmes sujets, élaborées par des procédés analogues, et toujours accessibles à toutes les intelligences convenablement préparées, sans exiger aucune mystérieuse initiation.

Tout ce Traité concourt naturellement à démontrer, à cet égard, d'après les confirmations les plus décisives et les plus variées, que le véritable esprit philosophique consiste uniquement en une simple extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles à la raison humaine, puisqu'on ne saurait douter que, dans un genre quelconque, les inspirations spontanées de la sagesse pratique n'aient seules déterminé graduellement la transformation radicale des antiques habitudes spéculatives, en rappelant toujours les contemplations humaines à leur vraie destination et aux conditions essentielles de leur réalité. La méthode positive est nécessairement, comme la méthode théologique ou métaphysique, l'œuvre continue de l'humanité tout entière, sans aucun inventeur spécial; et ses principaux caractères sont déjà nettement appréciables dès les premières recherches usuelles dirigées vers un but suffisamment déterminé. Prenant toujours pour type fondamental cette sagesse spontanée, constamment recommandée par des succès journaliers, la saine philosophie s'est réellement bornée ensuite à la généraliser et à la systématiser, en l'étendant convenablement aux diverses spéculations abstraites, qu'elle a ainsi successivement régénérées, soit quant à la nature des questions, soit quant au mode de solution. Comme nos observations individuelles conservent nécessairement un certain caractère de personnalité, qui doit être soigneusement écarté de toute contemplation régulière, c'est essentiellement à la raison publique qu'il appartient de déterminer, en un cas quelconque, sous une forme plus ou moins explicite, le champ général de la véritable exploration scientifique, qui ne saurait jamais porter que sur les impressions communes à tous les hommes, abstraction faite des nuances, même normales, particulières à chaque observateur.

Il est, en outre, incontestable que l'exploration vulgaire, quoique purement spontanée, fournit toujours le vrai point de départ de toutes les spéculations positives, dont il serait autrement impossible de comprendre ni l'essor initial ni l'unanime propagation finale. Nous avons, en effet, constamment reconnu que les faits les plus communs sont aussi, en tous genres, les plus importans; à tel point qu'une attention prépondérante accordée à des phénomènes extraordinaires constitue maintenant, auprès de tous les bons esprits, un des signes les moins équivoques de l'imperfection des études scientifiques; nous avons pareillement constaté que les plus puissans artifices de la positivité rationnelle résultent primitivement de l'heureuse systématisation de certains procédés logiques naturellement émanés de la sagesse usuelle. Aussi rien n'est-il plus contraire, en un cas quelconque, à la véritable philosophie, que l'élaboration dogmatique, non moins stérile que puérile, des premiers principes de nos connaissances réelles, qui, essentiellement dérivés de l'essor spontané de la raison humaine, ne sauraient, par cela même, jamais donner lieu à aucun traité judicieux. Tel est, entre autres exemples, l'un des motifs généraux les plus propres à vérifier et à expliquer la profonde inanité nécessairement inhérente à la prétendue psychologie moderne; car, outre l'absurde hallucination qui caractérise son mode spécial d'exploration intérieure, elle se propose surtout d'accomplir, envers les phénomènes les plus compliqués, ce degré inopportun d'analyse élémentaire que l'on s'est accordé à éliminer des plus simples études, sans qu'elle ait pu seulement conduire cette vaine investigation jusqu'au niveau des notions inspirées de tout temps, à cet égard, par l'expérience vulgaire. Enfin, outre le point de départ, la raison publique doit aussi établir le but général des spéculations positives, toujours finalement dirigées vers les prévisions relatives aux besoins universels: c'est ainsi que l'immortel fondateur de la vraie science astronomique en avait immédiatement apprécié l'ensemble total comme devant surtout fournir la détermination rationnelle des longitudes, quoiqu'une telle destination ne pût devenir suffisamment réalisable que vingt siècles après Hipparque. Il ne peut donc y avoir d'essentiellement propre aux philosophes, dans l'élaboration positive, que l'institution et le développement des divers procédés intermédiaires susceptibles de lier convenablement les deux termes extrêmes spontanément indiqués par la sagesse universelle. Toute la supériorité réelle du véritable esprit philosophique sur le bons sens vulgaire résulte d'une application spéciale et continue aux spéculations communes, en partant avec prudence du degré initial, et après les avoir ramenées à un état normal de judicieuse abstraction, sans lequel ne sauraient s'accomplir cette généralisation et cette coordination qui constituent la principale valeur des saines théories scientifiques: car, ce qui manque surtout aux intelligences ordinaires, c'est moins la justesse et la pénétration propres à dévoiler d'heureux rapprochemens partiels, que l'aptitude à généraliser des relations abstraites et à établir entre nos différentes notions une parfaite cohérence logique, dont la plupart des hommes sont trop peu touchés, comme le témoigne leur facile résignation à la coexistence prolongée des conceptions les plus contradictoires. Ainsi, d'après ces divers motifs, on ne peut se former une juste idée de l'ensemble effectif des études positives qu'en y voyant, soit dans le passé, soit dans l'avenir, le résultat continu d'une immense élaboration générale, à la fois spontanée et systématique, à laquelle participe nécessairement plus ou moins l'humanité tout entière, seulement devancée par la classe spécialement contemplative. Malgré la spontanéité primitive que nous a tant présentée la philosophie théologique, son essor graduel a dû être surtout attribué aux lumières surnaturelles de quelques organes privilégiés, sans aucune active coopération de la raison publique: en sorte que cette adjonction normale de la masse pensante à l'association scientifique constitue certainement l'un des caractères distinctifs de la philosophie positive, dont il fallait ici convenablement signaler une propriété trop mal appréciée, qui, mieux qu'aucune autre, peut déjà indiquer à quelle intime et familière incorporation sociale est ultérieurement réservé un système spéculatif toujours conçu comme une simple extension de la commune sagesse. On vérifie ainsi de nouveau que le point de vue sociologique est désormais, en tous genres, le seul vraiment philosophique; et chacun sent par là combien doit être impuissante ou vicieuse toute étude relative à la marche de notre intelligence quand on y procède essentiellement du point de vue individuel, encore plus faux à cet égard que sous tout autre aspect humain.

D'après notre appréciation générale de la vraie nature des spéculations positives, soit spontanées, soit systématiques, il est clair que le principe fondamental de la saine philosophie consiste nécessairement dans l'assujettissement continu de tous les phénomènes quelconques, inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou sociaux, à des lois rigoureusement invariables, sans lesquelles, toute prévision rationnelle étant évidemment impossible, la science réelle demeurerait bornée à une stérile érudition. Quoique nous ayons vu les premiers germes de ce grand principe coexister implicitement avec l'exercice primordial de la raison humaine, qui, en aucun temps, n'a pu être entièrement soumise au régime théologique, nous avons cependant reconnu que son essor décisif a dû être beaucoup plus tardif que ne le fait aujourd'hui supposer une heureuse vulgarisation, résultat final de vingt siècles de pénible élaboration. Pendant la longue enfance de l'humanité, les phénomènes, partiels ou secondaires, envers lesquels on n'a jamais pu méconnaître l'existence de certaines règles constantes, constituent assurément une simple exception, dont l'importance spéculative est loin de correspondre à son utilité pratique, et qui d'ailleurs est alors fréquemment altérée par l'arbitraire intervention des volontés dirigeantes. Un tel essor n'a pu vraiment surgir qu'envers les plus simples conceptions géométriques, et d'abord même numériques, qui, vu leur abstraction supérieure et leur apparente inutilité, avaient dû être spontanément soustraites à l'empire explicite et spécial des croyances théologiques: il n'a pu ensuite acquérir une véritable valeur philosophique qu'en s'étendant graduellement aux contemplations astronomiques, si naturellement destinées jusqu'ici, comme je l'ai montré, à annoncer, dans leurs principales phases logiques, les plus grandes révolutions mentales de l'humanité. Malgré l'extrême imperfection de cette première extension capitale, alors bornée à la seule géométrie céleste, tandis que la mécanique céleste devait rester longtemps encore à l'état purement théologique, sa réaction générale, développée par de puissantes analogies métaphysiques, a néanmoins constitué, au fond, d'après notre théorie historique, le principal motif intellectuel de cette importante réduction du polythéisme en monothéisme, qui a commencé l'inévitable décadence chronique de la philosophie initiale. Toutefois c'est seulement sous l'ascendant universel d'une telle concentration religieuse que le principe des lois invariables a pu d'abord acquérir directement une véritable et active popularité, surtout quand il a pu être introduit, pendant la dernière phase du moyen âge, dans les spéculations physico-chimiques, à l'aide des conceptions alchimiques et astrologiques, suivant les explications du cinquante-sixième chapitre. La grande transaction scolastique a dès lors consacré cette puissance naissante, en faisant désormais prévaloir cette célèbre notion transitoire qui subordonne à des règles constantes le développement effectif de la volonté directrice, ainsi spontanément éliminée de tous les phénomènes où de telles règles ont pu être successivement découvertes. Cet ingénieux artifice a protégé jusqu'ici tout l'essor ultérieur du principe positif, qui, après avoir graduellement obtenu, pendant les deux derniers siècles, une prépondérance incontestée envers les différentes études inorganiques, a finalement prévalu aussi, de nos jours, dans la science de l'homme individuel, même intellectuel et moral. Néanmoins l'intime connexité d'une telle science, surtout sous ce dernier aspect, avec celle du développement social, n'a pu permettre que l'invariabilité des lois naturelles y fût suffisamment sentie, soit chez la masse pensante, soit même chez les organes spéculatifs, tant que l'évolution totale de l'humanité n'était pas encore assujettie à une semblable élimination directe des volontés providentielles, ce qui n'a été réellement accompli que par ce Traité. C'est seulement d'après cette ébauche successive des lois effectives envers tous les ordres essentiels de phénomènes, que ce principe fondamental peut obtenir assez d'ascendant pour devenir la base directe et exclusive d'une philosophie vraiment nouvelle, vu l'irrésistible puissance des analogies, dès lors pleinement rationnelles, qui font concevoir à tous les bons esprits la vérification ultérieure d'une pareille hypothèse envers les phénomènes où elle n'a pu jusqu'ici être spécialement confirmée, malgré leur évidente prépondérance numérique. Tant que cette condition, aussi difficile qu'indispensable, n'était pas suffisamment remplie, surtout envers les phénomènes qui absorbent justement aujourd'hui l'attention universelle, il fallait peu compter sur la faible puissance d'une vague argumentation métaphysique, qui avait prématurément tenté d'établir à priori l'existence générale des lois naturelles, sans pouvoir en signaler aucun germe décisif dans les cas les plus importans; ce qui certainement ne permettait pas d'y combattre avec succès l'énergique entraînement des habitudes antérieures. Mais, au contraire, cette détermination naissante des lois propres aux événemens les plus complexes et les plus intéressans, quelque imparfaite qu'elle doive être encore, ne laissera plus subsister désormais aucun doute raisonnable quant à l'entière généralité d'un tel principe, dont l'ascendant philosophique, dès lors pleinement secondé par la tendance naturelle de l'esprit moderne vers cet état normal, deviendra bientôt irrésistible auprès de tous les hommes sensés. Dans cette nouvelle situation, l'influence prolongée des croyances monothéiques, qui avaient d'abord tant facilité ce grand mouvement logique, surtout depuis la modification scolastique, constitue réellement aujourd'hui le seul obstacle essentiel à la plénitude de son accomplissement universel, en conservant toujours la possibilité d'une arbitraire intervention qui vienne brusquement changer, sous un aspect quelconque, l'ordre fondamental. Sans une telle arrière-pensée continue, nécessairement inhérente à toute philosophie théologique, même réduite à sa plus extrême simplification, la raison moderne aurait déjà entièrement cédé à la conviction spontanée que doit produire, à ce sujet, le cours journalier d'une foule d'événemens de tous genres régulièrement accomplis selon nos prévisions rationnelles.