Lombardie, ensuite industrielle en Toscane. On voit aussi que les principales villes suisses durent plus tard à une cause semblable les abus caractéristiques inhérens à leur domination trop oppressive sur les campagnes environnantes, qui semblaient n'avoir fait que changer de maîtres. Sous ce rapport capital, les cités anséatiques, quoique placées, comme celles de l'Italie, dans un milieu trop peu concentré, avaient une situation beaucoup plus favorable; et, en effet, à raison même des obstacles naturellement apportés à leur essor politique, elles échappèrent heureusement à ces stériles perturbations de la vie industrielle, qui s'y développa aussi purement, et néanmoins plus rapidement, qu'au sein des grandes organisations féodales, comme celles de la France et de l'Angleterre. C'est ainsi que, dans l'ensemble de l'occident européen, les entraves générales que le régime correspondant semble avoir d'abord présentées au nouvel élément temporel constituaient, en réalité, à l'origine, des conditions essentiellement propres à son évolution normale. Si, au début de ce chapitre, j'ai paru attacher, pour la détermination de l'époque initiale, une haute importance à l'admission primitive des classes laborieuses dans les diverses assemblées nationales, ce n'est point à raison de l'influence, très peu profonde en effet, qu'une telle élévation politique put exercer immédiatement sur leur propre essor social; c'est surtout comme offrant un irrécusable symptôme de la puissance universelle qu'elles avaient déjà acquise.
Après avoir ainsi apprécié la situation primitive de l'élément industriel envers l'ensemble de l'ancien organisme, il convient aussi de caractériser sommairement sa relation spéciale avec chacun des principaux pouvoirs correspondants.
Quant à la puissance catholique, il est évident que l'essor industriel devait alors y recevoir un accueil particulièrement favorable, par sa double conformité spontanée, soit avec l'esprit général de la constitution spirituelle, soit avec les besoins propres de la force ecclésiastique dans son antagonisme politique, comme je l'ai précédemment indiqué. Mais il importe de noter ici que cette utile convergence, d'abord inhérente à la vraie destination sociale du pouvoir spirituel, y était, dès l'origine, notablement altérée par d'inévitables oppositions tenant à cette nature malheureusement théologique de la philosophie correspondante, que nous avons déjà vue tant neutraliser, à d'autres égards, les attributs essentiels du gouvernement moral. Cette restriction ne se rapporte point même à la tendance anti-théologique nécessairement propre à l'industrie convenablement développée, quand elle a enfin largement manifesté son vrai caractère philosophique par une grande action permanente de l'humanité sur le monde extérieur, comme je l'ai indiqué, en principe, au dernier chapitre du tome quatrième: ce conflit nécessaire n'a pu se faire sentir qu'en un temps trop postérieur pour devoir être maintenant considéré. Abstraction faite de cette opposition radicale, qui sera ensuite appréciée, je dois déjà signaler ici le contraste fondamental que l'essor unanime d'une ardente activité industrielle ne pouvait manquer d'offrir bientôt avec l'exclusive préoccupation chrétienne du salut éternel, nécessairement imposée par la doctrine religieuse, dont l'inaptitude pratique à diriger la nouvelle existence des populations civilisées devait ainsi devenir de plus en plus sensible. L'esprit absolu, et par suite immobile, inévitablement propre à une telle doctrine, ne pouvait d'ailleurs lui permettre, sans se dénaturer, aucune modification morale convenable à une situation sociale qui n'avait pu être suffisamment prévue dans l'élaboration primordiale du catholicisme, dès lors réduit à n'y intervenir que par des prescriptions trop vagues et trop imparfaites, souvent même assez incompatibles avec la réalité pour devenir directement contraires aux plus évidentes conditions normales de la vie industrielle. C'est ainsi, par exemple, que, dès l'origine, les irrationnelles déclamations du clergé contre l'intérêt des capitaux, quoique ayant pu d'abord tempérer une ignoble cupidité, n'ont pas tardé à devenir doublement nuisibles aux opérations industrielles, soit en y entravant d'indispensables transactions, soit en y provoquant indirectement d'exorbitantes extorsions. Ne fût-ce qu'à ce titre, il est évident que l'esprit industriel devait promptement se trouver, dans la pratique, en conflit habituel avec l'esprit catholique, qui, même aujourd'hui, n'a pu encore parvenir, malgré tant de laborieuses spéculations théologiques, à établir aucune théorie unanime du prêt à intérêt, au sujet duquel il a donc fallu que l'industrie moderne se trouvât constituée en journalière contravention chrétienne, de manière à constater hautement l'insuffisance pratique d'une morale religieuse inaccessible aux plus irrécusables inspirations de la sagesse vulgaire.
Un tel ordre de considérations explique aisément pourquoi les classes laborieuses, tout en accueillant avec respect l'utile intervention du clergé dans leurs affaires générales, devaient éprouver cependant une prédilection instinctive envers les divers élémens du pouvoir temporel, d'où leur paisible activité continue ne pouvait craindre ordinairement aucune grave opposition systématique. Malgré l'inévitable rivalité sociale qui devait ultérieurement surgir entre l'aristocratie industrielle et l'aristocratie nobiliaire, après que celle-ci eut suffisamment perdu la supériorité militaire qui la caractérisait, il est clair que, longtemps trop subalternes pour oser tenter une telle concurrence, même à la faveur des plus grandes richesses, les travailleurs devaient d'abord, en général, considérer surtout les nobles, soit comme offrant, par leur luxe, un indispensable stimulant à la production journalière, soit aussi comme constituant, par la supériorité naturelle de leur éducation morale, les meilleurs types du perfectionnement individuel. Sous l'un et l'autre aspect, il n'est pas douteux que les mœurs féodales, même abstraction faite de l'utilité propre à leur mission guerrière, ont exercé pendant plusieurs siècles une heureuse influence sur le développement fondamental de l'industrie moderne. La production directe des objets destinés au plus grand nombre n'a pu constituer que beaucoup plus tard un aliment suffisant à l'activité commerciale ou manufacturière; et, quoique, de nos jours, ce progrès soit enfin heureusement accompli, il n'altère encore que trop rarement la tendance naturelle des améliorations industrielles à s'adresser d'abord aux fortunes supérieures, jusque dans les cas où leur principale extension dépend davantage d'une entière vulgarisation ultérieure. Pareillement, sous le second point de vue, il est clair que la supériorité sociale et la richesse héréditaire devaient ordinairement tendre à entretenir, chez les classes féodales, une généralité de vues et une générosité de sentimens, difficilement compatibles avec la préoccupation spéciale d'une laborieuse économie, et qui devaient naturellement paraître, aux classes industrielles, de dignes sujets d'imitation. À ce double titre, les grandes fortunes patrimoniales constitueront certainement toujours, même après la plus sage régénération sociale, la source d'une influence considérable, qui, dignement systématisée, est susceptible d'ailleurs des plus heureux résultats pour l'amélioration universelle de la condition humaine: qu'on juge donc quelle devait être leur importance en des temps si voisins du premier essor industriel!
Mais, quelque avantageuses que pussent être, en général, les relations normales des classes laborieuses avec l'élément local de l'ancien organisme temporel, jusqu'à l'avénement ultérieur d'une rivalité plus ou moins directe, on conçoit encore mieux que leurs principales sympathies sociales devaient presque toujours se tourner avec prédilection vers l'élément central, même indépendamment des motifs spéciaux de solidarité politique qui, dans le cas le plus fréquent, devaient leur faire préférer la royauté à la noblesse. Car, chez le pouvoir royal, l'industrie trouvait alors évidemment réalisées au plus haut degré les conditions précédentes de son affinité primitive pour la puissance féodale, et spontanément dépouillées, de part et d'autre, en vertu d'une élévation supérieure, de toute source habituelle de graves collisions; sauf les charges pécuniaires, qui ne pouvaient d'abord paraître fort onéreuses à des populations judicieusement disposées, par un long usage antérieur, à regarder comme éminemment favorable la faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux. Aussi cette prédilection spéciale envers la royauté s'est-elle fait sentir là même où les classes industrielles, comme je l'expliquerai ci-dessous, ont été exceptionnellement conduites à se liguer contre elle avec la noblesse, surtout en Angleterre, où une telle tendance permanente a beaucoup ralenti la décadence naturelle du pouvoir royal.
Telle était donc, en général, au XIVe siècle, la situation fondamentale du nouvel élément temporel, soit relativement à l'ensemble de l'ancien organisme européen, soit à l'égard de ses diverses branches principales. La politique spéciale qui en résultait spontanément pour les classes laborieuses se trouva d'abord, dans les pays les plus précoces, et surtout en Italie, sous la direction naturelle des influences, ecclésiastique ou nobiliaire, qui avaient été disposées ou contraintes à s'incorporer suffisamment aux communautés industrielles, où l'on distingue alors, d'une manière si éclatante, la haute intervention primitive, ordinairement si heureuse, des nouveaux ordres religieux, et ensuite l'importance plus durable de quelques grandes familles féodales, habilement résignées à fonder leur agrandissement sur une pareille assimilation. Mais, sans cesser totalement de subir l'action permanente de ces deux élémens étrangers, les intérêts sociaux de l'industrie durent spontanément tomber peu à peu sous l'uniforme direction des légistes, d'autant plus exclusive que les cités étaient plus indépendantes, par suite d'une incorporation beaucoup plus complète; si nettement marquée, par exemple, dans cette curieuse classification industrielle qui formait la base de la constitution florentine, où les avocats et les notaires figuraient à la tête de ce qu'on y nommait les grands arts. On conçoit aisément, en effet, l'ascendant familier qu'avait dû spontanément acquérir, chez de telles populations, une classe dont les intérêts étaient alors, quoique radicalement hétérogènes, intimement unis aux leurs, et qui seule y pouvait posséder l'habitude normale d'une certaine généralité dans les conceptions sociales. C'est ainsi que les légistes, déjà naturellement investis, suivant les explications du chapitre précédent, de la direction temporelle du mouvement de décomposition, ont pareillement obtenu d'ordinaire la principale influence dans la partie correspondante de la progression organique; de manière à rester encore, à beaucoup d'égards, sous l'un et l'autre aspect, les déplorables chefs de l'ensemble du mouvement politique actuel. Quelque désastreuse qu'ait dû ensuite devenir leur influence politique, il ne faut pas oublier que, à cette époque initiale, elle n'était pas moins indispensable qu'inévitable, aussi bien pour la progression organique que nous l'avons déjà reconnu pour la progression critique: puisque, malgré les vices permanens qui lui sont propres, cette classe était alors seule capable, d'ordinaire, de discuter suffisamment avec les anciens pouvoirs les intérêts généraux de la politique industrielle; en même temps, les classes laborieuses pouvaient ainsi développer plus librement leur activité caractéristique, dont une vaine agitation politique eût alors gravement troublé l'essor spontané, principale base ultérieure de leur ascendant social.
Ayant désormais suffisamment analysé, quant à l'évolution fondamentale du nouvel élément temporel, d'abord son origine essentielle, ensuite son caractère propre, et enfin sa situation générale envers le milieu politique correspondant, il ne nous reste plus ici, pour compléter cette appréciation historique du principal moteur des sociétés modernes, qu'à y caractériser sommairement son développement universel pendant la mémorable période des cinq siècles qui ont suivi son essor initial, selon la marche indiquée au début de ce chapitre.
En étudiant, dans la leçon précédente, le cours simultané du mouvement révolutionnaire, nous avons été spontanément conduits, sans aucune résolution antérieure, et par la seule tendance directe de l'ensemble des événemens, à partager successivement cette grande époque préparatoire en trois phases consécutives, suivant l'état plus ou moins avancé de la décomposition politique: la fin du XVe siècle servant à séparer les temps où la dissolution, spirituelle et temporelle, était surtout spontanée, de ceux où elle est devenue graduellement systématique; et, pour ce dernier âge, le milieu environ du XVIIe siècle divisant le règne direct de la philosophie négative en critique protestante, purement préliminaire, et critique déiste, seule décisive: d'où résultent finalement trois périodes peu inégales, comprenant à peu près, la première six générations, la seconde cinq, et la dernière quatre, du moins en arrêtant celle-ci, comme nous avons dû le faire, au début de la révolution française. Or, la rationnalité fondamentale d'une telle distribution générale de notre passé immédiat va maintenant recevoir la plus heureuse et la moins équivoque confirmation, en ce que le même ordre doit naturellement présider ici à l'examen philosophique du mouvement élémentaire de recomposition temporelle, dont les progrès principaux correspondent, en effet, avec une remarquable convergence, à ces divers degrés nécessaires du mouvement de décomposition. Comme cette concordance essentielle doit évidemment résulter, à priori, de la connexité naturelle des deux séries, sa vérification propre devra réciproquement rendre hautement incontestable à tous les bons esprits l'obligation de procéder désormais à toute saine appréciation des temps modernes d'après la nouvelle division que j'ai été conduit ainsi à établir, et qui seule, j'ose l'assurer, peut soutenir convenablement l'épreuve décisive d'une suffisante conformité entre la progression critique et la progression organique, dont le concours permanent constitue, à mes yeux, pour un tel âge, le vrai criterium de la rationnalité historique.
La première phase, que, dans la série négative, nous avons jugée, à tant d'égards, la plus capitale, conserve certainement la même supériorité fondamentale dans notre série positive, malgré les préventions ordinaires en l'un et l'autre cas. C'est, en effet, pendant les deux siècles environ relatifs à la principale décomposition spontanée du régime catholique et féodal d'après les luttes intestines de ses élémens essentiels, que l'industrie a réellement commencé à établir son irrévocable ascendant élémentaire, de manière à manifester déjà le vrai caractère pratique de la civilisation moderne. On conçoit même aisément que cette dissolution croissante de l'ordre ancien, et sa tendance continue vers la dictature temporelle qui en devait provisoirement résulter, suivant la théorie du chapitre précédent, devaient être éminemment favorables à l'évolution industrielle, que les divers pouvoirs s'efforçaient à l'envi de seconder, soit d'après une sympathie directe, essentiellement commune à tous, par suite de l'esprit catholique et féodal, si longtemps protecteur de l'industrie naissante, soit en vertu des motifs politiques qui devaient plus spécialement disposer l'élément temporel, tendant alors vers un ascendant très contesté, à se ménager l'appui de forces nouvelles, dont la haute importance sociale était déjà pleinement irrécusable. En sens inverse, il n'est pas douteux que l'extension et la consolidation de la vie industrielle ont alors directement commencé à seconder activement l'intime dissolution naturelle de l'ancienne constitution sociale, en tendant de plus en plus, surtout au sein des villes, et par suite aussi, quoiqu'à un moindre degré, jusque parmi les campagnes, à ruiner radicalement l'antique subordination journalière qui lui rattachait auparavant la majorité des classes inférieures. Les grandes cités, principal foyer, en tout temps, et surtout chez les modernes, de la civilisation humaine, comme le rappelle si heureusement une étymologie expressive, remontent essentiellement jusqu'à cette phase capitale, avant laquelle l'importance de Londres, d'Amsterdam, etc., et même de Paris, était encore si faible. Quoique les causes purement politiques aient dû beaucoup influer sur un tel phénomène, il est, au fond, principalement résulté, dès lors comme aujourd'hui, de l'essor industriel, qui a surtout imprimé à ces divers centres européens ce caractère fondamental de bienveillante solidarité mutuelle envers les populations moins condensées, si différent du superbe esprit de domination universelle, propre, dans l'antiquité, aux rares chefs-lieux de l'activité militaire.
Parmi les nombreuses institutions qui, à cette époque, témoignent évidemment de la prépondérance naissante de la vie industrielle sur la vie militaire, je dois me borner ici à signaler spécialement celle qui, soit comme symptôme, soit comme cause, fut assurément la plus décisive de toutes, l'établissement universel des armées soldées, d'abord temporaires au début de cette phase, et partout permanentes vers sa fin. J'en ai déjà suffisamment indiqué, au chapitre précédent, la haute portée pour accélérer notablement la dissolution spontanée de l'ancien ordre temporel: nous ne devons l'envisager maintenant que relativement à son influence vraiment fondamentale sur le mouvement industriel. En voyant naître, en Italie, cette grande innovation, au commencement du XIVe siècle, d'abord à Venise, ensuite à Florence, chacun peut aisément constater son origine essentiellement industrielle, pareillement sensible aussi dans son extension ultérieure à tout le reste de notre occident, et qui partout devenait une manifestation non équivoque de l'antipathie croissante des nouvelles populations pour les mœurs militaires, ainsi concentrées désormais chez une minorité spéciale, dont la proportion n'a pas, en général, cessé de décroître, malgré l'agrandissement numérique des armées modernes.
Quant à la réaction organique d'une telle institution suffisamment développée, il est clair que sans elle l'essor universel de la vie industrielle n'aurait pu devenir convenablement décisif, par le mélange d'habitudes guerrières qui eût continué à en altérer la pure efficacité morale au sein des populations européennes. Ce préambule était surtout indispensable pour que les classes inférieures pussent enfin être irrévocablement soustraites à la subordination féodale, et désormais pleinement rattachées, comme aujourd'hui, aux chefs naturels de leurs travaux journaliers; tandis que, d'une autre part, l'essor industriel tendait aussi à ruiner essentiellement la grande influence populaire que procurait au clergé son vaste système de charités publiques, dès lors de plus en plus secondaire vis-à-vis des voies nouvelles, non moins supérieures en importance qu'en moralité, que l'industrie commençait à ouvrir spontanément à l'amélioration universelle des conditions temporelles. La double influence ainsi exercée pour l'organisation élémentaire du travail européen était, à cette époque, d'autant plus assurée que la rareté naturelle des ouvriers, et spécialement de ceux doués de quelque habileté, y rendait leur situation relative bien plus favorable que de nos jours. En un mot, sous quelque aspect industriel qu'on étudie cette phase mémorable, on y trouvera clairement le premier germe social des divers progrès qui ont ensuite caractérisé, avec tant d'éclat, les deux phases postérieures. On y voit même, dès le début, l'ébauche primitive, distincte quoique imparfaite, du vrai système de crédit public, si justement regardé aujourd'hui comme l'un des principes fondamentaux de la constitution industrielle, mais auquel on suppose communément une source beaucoup trop récente; car il remonte certainement aux efforts de Florence et de Venise vers le milieu du XIVe siècle, bientôt suivis de la vaste organisation de la banque de Gênes, long-temps avant que la Hollande, et ensuite l'Angleterre, pussent acquérir une grande importance financière.
Si, après cette sommaire appréciation de ce que l'essor social de l'industrie offre alors d'essentiellement uniforme en tout notre occident, on considère les principales différences qui, sous ce rapport, devaient distinguer les divers élémens généraux de la république européenne, on trouve encore qu'elles s'accordent spontanément avec celles que le chapitre précédent a pleinement caractérisées quant au mouvement simultané de décomposition temporelle, suivant qu'il a tendu vers l'irrévocable prépondérance du pouvoir central ou du pouvoir local. On voit, en effet, dans cet immense conflit décisif entre la royauté et la noblesse, l'industrie, partout sollicitée des deux côtés, se prononcer, le plus souvent, d'après l'admirable sentiment de la situation qui avait jusque alors caractérisé sa politique instinctive, pour celle des deux puissances qui avait été primitivement la plus faible, mais qui devait ensuite obtenir l'ascendant final, si utilement secondé par un tel secours.
Sans aucun calcul systématique, cette sagesse spontanée résultait évidemment de la prédilection spéciale que les classes laborieuses devaient graduellement concevoir pour celui des deux pouvoirs antagonistes qui, à raison de son infériorité primordiale, devait être le mieux disposé à s'assurer leur assistance par des services convenables. C'est ainsi surtout que, diversement déterminée par un esprit identique, la force industrielle, en France, contracta avec la royauté la plus intime alliance politique; tandis que, au contraire, en Angleterre, elle se ligua contre le trône avec l'aristocratie féodale, malgré la sympathie naturelle, ci-dessus expliquée, qui, là comme en tout autre milieu, l'attirait en sens inverse. Une telle diversité ne devait recevoir son développement actif que sous les deux autres phases, où elle a tant concouru à constituer les différences fondamentales entre l'industrie française et l'industrie anglaise, la première tendant surtout à une centralisation systématique, la seconde à des ligues spontanées mais partielles, suivant la propre nature des élémens féodaux qu'elles choisirent pour contracter cette longue confraternité politique. Quoique devant ainsi me borner maintenant à signaler la véritable origine historique de ces importans attributs, je dois d'ailleurs noter ici que, dans notre série positive actuelle, comme dans la série négative du chapitre précédent, le cas français a été essentiellement normal, et commun à la majeure partie de la république européenne; pendant que le cas anglais a été, au contraire, éminemment exceptionnel, mais réalisé cependant, à un moindre degré, chez quelques autres populations occidentales, ainsi que je l'ai indiqué envers le mouvement critique. Il est clair, en effet, que le premier mode d'évolution temporelle est nécessairement de beaucoup le plus favorable à l'ascendant social de l'industrie moderne, dont le principal antagoniste universel était naturellement la noblesse, au triomphe politique de laquelle le second mode l'obligeait irrationnellement à concourir elle-même. L'influence spontanée de l'une et l'autre marche sur l'éducation mentale de la puissance industrielle conduit aussi à de pareilles conclusions, en montrant que la voie exceptionnelle, ou anglaise, devait tendre à fortifier, par une telle alliance, les habitudes de spécialité dispersive dont la prépondérance constituait nécessairement, sous l'aspect intellectuel, le vice universel de l'évolution industrielle; pendant que la voie normale, ou française, tendait, au contraire, à corriger spontanément, à un certain degré, cet inconvénient fondamental, d'après les habitudes émanées d'une direction politique plus élevée et plus systématique, susceptibles de mieux préparer les classes nouvelles à l'ultérieure conception rationnelle d'une véritable organisation générale, encore si confusément soupçonnée jusqu'ici. Vers la fin même de la phase que nous considérons, cette grave différence me semble déjà réellement caractérisée sous plusieurs rapports intéressans, et surtout par une grande institution centrale, qui a si heureusement influé dès lors sur l'ensemble de l'essor industriel: on conçoit qu'il s'agit de la création des postes, alors émanée de la royauté française, et par laquelle l'illustre Louis XI a commencé à marquer l'utile intervention d'une influence générale dans le système de l'industrie européenne; tandis que l'esprit anglais a souvent poussé la défiance nationale envers toute direction centrale jusqu'à repousser directement, comme on sait, l'organisation d'une police assez étendue pour garantir la sécurité des grandes villes britanniques, où cette importante amélioration a été si spécialement tardive.
En considérant enfin cette phase capitale sous un point de vue plus particulier, on y trouve aussi l'esprit fondamental de la civilisation moderne profondément empreint, jusque dans la nature technologique des grandes inventions qui ont alors influé sur les destinées ultérieures de l'humanité. J'ai indiqué, en principe, à la fin de la cinquante-quatrième leçon, que les procédés modernes se distinguaient essentiellement de ceux que les anciens employaient à des usages équivalens, par la tendance croissante à y substituer les divers agens extérieurs à l'action physique de la force humaine; et j'ai rattaché cette différence capitale à l'émancipation personnelle qui, chez les modernes, a rendu l'agent humain beaucoup plus précieux, tandis que l'esclavage antique, permettant de prodiguer l'activité musculaire de l'homme, repoussait toute large application ordinaire des forces naturelles. Les derniers siècles du moyen-âge s'étaient déjà illustrés, à cet égard, par diverses créations importantes, dont l'usage journalier devrait nous faire mieux sentir la barbarie du préjugé philosophique qui attribue une ténébreuse tendance aux temps mémorables où l'humanité en fut gratifiée. Toutefois, c'est surtout dans la troisième phase moderne que ce grand caractère de notre industrie a dû se développer convenablement, comme je l'expliquerai en son lieu. Mais il est néanmoins nécessaire de le remarquer déjà envers notre première phase, où les conditions fondamentales de la société moderne me paraissent avoir déterminé surtout trois inventions capitales, dont une irrationnelle appréciation attribue jusqu'ici l'origine à des causes purement accidentelles, tandis que, au contraire, aucun avénement industriel ne me semble avoir été mieux préparé par le système des influences contemporaines: il s'agit d'abord de la boussole, ensuite des armes à feu, et enfin de l'imprimerie.
Quoique l'invention primitive de la boussole ait certainement précédé, d'environ deux siècles, les temps que nous examinons, c'est cependant au XIVe siècle qu'il en faut rapporter le perfectionnement suffisant, et surtout l'usage actif. Ce lent progrès est lui-même très propre à indiquer que la vraie source rationnelle s'en trouvait, au fond, dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait déjà, avec une énergie continue, à l'extension et à l'amélioration de la navigation européenne, en imposant toujours d'ailleurs une économie, de plus en plus indispensable, des forces physiques de l'homme.
Serait-il donc étrange que de telles nécessités eussent graduellement inspiré le perfectionnement successif, et même la recherche initiale, d'une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle commençait déjà à être activement cultivée? Quand on a vu, de nos jours, tant d'esprits superficiels attribuer aussi au seul hasard la belle observation originale de M. Œrsted sur l'influence mutuelle de la pile voltaïque et de l'aiguille aimantée, comme je l'ai signalé dans le second volume de ce Traité, on doit assurément se défier de l'irrationnelle présomption qui a vulgairement supposé à la boussole une origine purement accidentelle, spécialement démentie d'ailleurs par de précieuses indications historiques, directement relatives aux plus anciennes ébauches de théorie, grossière mais progressive, dont les phénomènes magnétiques ont été l'objet au moyen-âge.
Une pareille rectification des préjugés ordinaires est encore plus sensible et plus importante envers l'invention, ou plutôt peut-être l'introduction usuelle[8], des armes à feu, où tout esprit vraiment philosophique aurait dû, ce me semble, saisir déjà l'influence fondamentale de la nouvelle situation sociale, poussant, d'une manière directe et puissante, à perfectionner assez les procédés militaires pour que de paisibles populations industrielles pussent enfin lutter réellement contre les tentatives oppressives de la caste guerrière, sans altérer habituellement leurs travaux par un long et pénible apprentissage, qui devait même être le plus souvent insuffisant contre les récens progrès de l'armure féodale. La découverte chimique de la poudre à canon est, par sa nature, d'une telle facilité, qu'on devrait bien plutôt s'étonner si elle avait plus longtemps résisté aux nombreux efforts qu'une telle stimulation permanente devait partout susciter à cet égard, en un temps où l'ardeur scientifique était d'ailleurs déjà vivement éveillée, surtout quant aux mélanges explosifs. Il faut noter, en outre, qu'un tel changement se rattachait alors, par sa nature, à l'institution naissante des armées soldées, où les rois et les villes avaient tant d'intérêt à mettre un petit nombre de guerriers d'élite en état de triompher d'une puissante coalition féodale. Sans m'arrêter aucunement ici aux irrationnelles exagérations relatives à cette invention, dont l'importance sociale est toutefois incontestable, j'y dois signaler deux nouvelles considérations capitales, tendant à rectifier, à ce sujet, la commune opinion des philosophes. La première, déjà indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre, consiste à remarquer qu'un tel progrès n'indique nullement, chez les modernes, une recrudescence imprévue de l'esprit militaire, dont les guerriers d'alors déploraient, au contraire, avec une si juste naïveté, qu'il eût notablement accéléré le décroissement universel.
Toute convenable appréciation comparative établira clairement, en général, que, nonobstant cette grande innovation, l'industrie militaire des anciens était, eu égard aux temps et aux moyens, très supérieure à la nôtre, par suite de l'importance beaucoup plus fondamentale que la guerre devait avoir habituellement chez eux. Aujourd'hui surtout, il est clair que les procédés militaires sont infiniment au-dessous de la puissante extension que nos connaissances et nos ressources permettraient d'imprimer rapidement à l'ensemble des appareils destructifs, si les nations modernes pouvaient jamais subir, sous ce rapport, par une situation exceptionnelle, une stimulation, même passagère, équivalente à celle qui sollicitait communément les peuples anciens. L'autre rectification se rapporte à la confusion historique où l'on tombe fréquemment en attribuant à l'introduction des armes à feu plusieurs conséquences sociales réellement dues à l'institution simultanée des soldats permanens: c'est ainsi que d'éminens philosophes, et surtout Adam Smith, ont expliqué la tendance des guerres modernes à se placer de plus en plus sous la dépendance de l'essor industriel, par suite de l'énorme accroissement des frais militaires. Or, cette incontestable extension de dépenses publiques me semble dérivée, au contraire, de la substitution croissante des troupes soldées à des armées volontaires et gratuites; transformation qui eût certainement produit un tel résultat, quand même la nature des armes n'aurait pas été changée: comme l'indique aisément une judicieuse comparaison entre les frais respectifs des deux systèmes, d'où peut-être on devrait plutôt conclure que les nouveaux procédés procurèrent d'abord une véritable économie totale. Enfin, je dois surtout signaler ici, sur cet important sujet, une conséquence très heureuse, et néanmoins inaperçue jusqu'à présent, de cette grande révolution militaire, qui, en imprimant à l'art de la guerre un caractère de plus en plus scientifique, a directement tendu à intéresser tous les pouvoirs à l'actif développement continu de la philosophie naturelle, et même à sa propagation sociale, par de nombreux établissemens spéciaux, dont l'utile création eût été, sans doute, bien plus tardive sans une telle solidarité, que j'ai d'ailleurs déjà signalée, en terminant le tome quatrième, comme tendant aussi à rapprocher l'esprit militaire des convenances fondamentales de la civilisation moderne, par la positivité rationnelle qu'il a ainsi tendu à acquérir de plus en plus.
Note 8: Un philosophe militaire, que j'ai déjà cité dans une note de la cinquante-troisième leçon, a pensé, de nos jours, que la poudre avait toujours été connue depuis l'antique domination des théocraties orientales, et que son emploi, jamais totalement abandonné, avait seulement été étendu, sous de nouvelles formes, à des usages militaires plus considérables, par les hardis explorateurs de la fin du moyen-âge. Cette hypothèse ne serait certes nullement contraire à mon appréciation historique, en prouvant que cette pratique avait pris une grande importance aux temps précis où les besoins sociaux en avaient dû solliciter l'extension. Quant à sa vraisemblance intrinsèque, l'auteur la fondait sur la notoire nitrification spontanée de la surface du sol en beaucoup de lieux de l'Égypte, de l'Inde, et même de la Chine, où sans exiger, en effet, de grandes connaissances chimiques, la sagesse sacerdotale l'aurait aisément appliquée à consolider la domination théocratique; comme il tentait de le prouver par les ingénieuses ressources qu'il tirait naturellement de sa vaste érudition spéciale, appuyée surtout de nombreux passages bibliques, d'où il croyait pouvoir conclure l'usage prolongé des mélanges explosifs enseignés à Moïse par les prêtres égyptiens.
Une semblable appréciation historique est plus indispensable encore et non moins évidente envers la troisième grande invention technologique ci-dessus indiquée, communément restée jusqu'ici le sujet, pour ainsi dire obligé, d'une admiration ridiculement déclamatoire, incompatible avec tout véritable examen philosophique, par suite d'une irrationnelle exagération qui, sans tenir aucun compte essentiel de la civilisation antérieure, dispose à rattacher surtout à l'art typographique l'ensemble d'un mouvement progressif où il n'a pu utilement intervenir qu'à titre de puissant moyen matériel de propagation universelle, et par suite aussi de consolidation indirecte. Autant, et même davantage que les deux précédentes, cette innovation capitale, dont