L’analyse chimique des substances qu’offrent les trois grands règnes de la nature, la description de leur forme extérieure, l’exposition de leurs qualités physiques, de leurs propriétés usuelles; l’histoire du développement des corps organisés, animaux ou plantes, de leur nutrition et de leur reproduction, les détails de leur organisation, l’anatomie de leurs diverses parties, les fonctions de chacune d’elles, l’histoire des mœurs des animaux, de leur industrie pour se procurer de la nourriture, des abris, un logement; pour saisir leur proie ou se dérober à leurs ennemis; les sociétés de famille ou d’espèce qui se forment entre eux; cette foule de vérités où l’on est conduit, en parcourant la chaîne immense des êtres; les rapports dont les anneaux successifs conduisent, de la matière brute au plus foible degré d’organisation, de la matière organisée à celle qui donne les premiers indices de sensibilité et de mouvement spontané; enfin, de celle-ci jusqu’à l’homme; les rapports de tous ces êtres avec lui, soit relativement à ses besoins, soit dans les analogies qui le rapprochent d’eux, ou dans les différences qui l’en séparent: tel est le tableau que nous présente aujourd’hui l’histoire naturelle.
L’homme physique est lui-même l’objet d’une science à part; l’anatomie, qui, dans son acception générale, renferme la physiologie, cette science qu’un respect superstitieux pour les morts avoit retardée, a profité de l’affoiblissement général des préjugés, et y a heureusement opposé cet intérêt de leur propre conservation, qui lui a concilié le secours des hommes puissans. Ses progrès ont été tels, qu’elle semble en quelque sorte s’être épuisée, attendre des instrumens plus parfaits, et des méthodes nouvelles; être presque réduite à chercher, dans la comparaison entre les parties des animaux et celles de l’homme, entre les organes communs à différentes espèces, entre la manière dont s’exercent des fonctions semblables, les vérités que l’observation directe de l’homme paroît aujourd’hui refuser. Presque tout ce que l’œil de l’observateur, aidé du microscope, a pu découvrir, est déjà dévoilé. L’anatomie paroît avoir besoin du secours des expériences, si utile au progrès des autres sciences, et la nature de son objet éloigne d’elle ce moyen maintenant nécessaire à son perfectionnement.
La circulation du sang étoit déjà connue; mais la disposition des vaisseaux qui portent le chile destiné à se mêler avec lui pour en réparer les pertes; mais l’existence d’un suc gastrique qui dispose les alimens à cette décomposition nécessaire, pour en séparer la portion propre à s’assimiler avec les fluides vivans, avec la matière organisée; mais les changemens qu’éprouvent les diverses parties, les divers organes, et dans l’espace qui sépare la conception de la naissance, et depuis cette époque, dans les différens âges de la vie; mais la distinction des parties douées de sensibilité, ou de cette irritabilité, propriété découverte par Haller, et commune à presque tous les êtres organiques; voilà ce que la physiologie a su dans cette époque brillante, découvrir, et appuyer sur des observations certaines; et tant de vérités importantes doivent obtenir grace pour ces explications mécaniques, chimiques, organiques, qui se succédant tour-à-tour, l’ont surchargée d’hypothèses funestes aux progrès de la science, dangereuse quand leur application s’est étendue jusqu’à la médecine.
Au tableau des sciences doit s’unir celui des arts qui, s’appuyant sur elles, ont pris une marche plus sûre, et ont brisé les chaînes où la routine les avoit jusqu’alors retenus.
Nous montrerons l’influence que les progrès de la mécanique, ceux de l’astronomie, de l’optique et de l’art de mesurer le temps, ont exercée sur l’art de construire, de mouvoir, de diriger les vaisseaux. Nous exposerons comment l’accroissement du nombre des observateurs, l’habileté plus grande du navigateur, une exactitude plus rigoureuse dans les déterminations astronomiques des positions, et dans les méthodes topographiques, ont fait connoître enfin ce globe encore presque ignoré vers la fin du siècle dernier.
Combien les arts mécaniques proprement dits, ont dû de perfectionnemens à ceux de l’art de construire les instrumens, les machines, les métiers; et ceux-ci aux progrès de la mécanique rationnelle et de la physique; ce que doivent ces mêmes arts, à la science d’employer les moteurs déjà connus, avec moins de dépense et de perte, ou à l’invention de nouveaux moteurs.
On verra l’architecture puiser dans la science de l’équilibre et dans la théorie des fluides, les moyens de donner aux voûtes des formes plus commodes et moins dispendieuses, sans craindre d’altérer la solidité des constructions; d’opposer à l’effort des eaux une résistance plus sûrement calculée, d’en diriger le cours; de les employer en canaux avec plus d’habileté et de succès.
On verra les arts chimiques s’enrichir de procédés nouveaux; épurer, simplifier les anciennes méthodes, se débarrasser de tout ce que la routine y avoit introduit de substances inutiles ou nuisibles, de pratiques vaines ou imparfaites; tandis qu’on trouvoit, en même-temps, les moyens de prévenir une partie des dangers, souvent terribles, auxquels les ouvriers y étoient exposés; et qu’ainsi, en procurant plus de jouissance, plus de richesses, ils ne les faisoient plus acheter par des sacrifices si douloureux, et par tant de remords.
Cependant la chimie, la botanique, l’histoire naturelle, répandoient une lumière féconde sur les arts économiques, sur la culture des végétaux destinés à nos divers besoins; sur l’art de nourrir, de multiplier, de conserver les animaux domestiques, d’en perfectionner les races, d’en améliorer les produits; sur celui de préparer, de conserver les productions de la terre, ou les denrées que nous fournissent les animaux.
La chirurgie et la pharmacie, deviennent des arts presque nouveaux, dès l’instant où l’anatomie et la chimie viennent leur offrir des guides plus éclairés et plus sûrs.
La médecine qui, dans la pratique, doit être considérée comme un art, se délivre du moins de ses fausses théories, de son jargon pédantesque, de sa routine meurtrière, de sa soumission servile à l’autorité des hommes, aux doctrines des facultés; elle apprend à ne plus croire qu’à l’expérience. Elle a multiplié ses moyens, elle sait mieux les combiner, et les employer; et si dans quelques parties ses progrès sont en quelque sorte négatifs, s’ils se bornent à la destruction de pratiques dangereuses, des préjugés nuisibles, les méthodes nouvelles d’étudier la médecine chimique et de combiner les observations, annoncent des progrès plus réels et plus étendus.
Nous chercherons sur-tout à suivre cette marche du génie des sciences, qui tantôt descendant d’une théorie abstraite et profonde, à des applications savantes et délicates; simplifiant ensuite ses moyens, les proportionnant aux besoins, finit par répandre ses bienfaits sur les pratiques les plus vulgaires; et tantôt réveillé par les besoins de cette même pratique, va chercher dans les spéculations les plus élevées, les ressources que des connoissances communes auroient refusées.
Nous ferons voir que les déclamations contre l’inutilité des théories, même pour les arts les plus simples, n’ont jamais prouvé que l’ignorance des déclamateurs. Nous montrerons que ce n’est point à la profondeur de ces théories, mais au contraire à leur imperfection, qu’il faut attribuer l’inutilité ou les effets funestes de tant d’applications malheureuses.
Ces observations conduiront à cette vérité générale, que dans tous les arts, les vérités de la théorie sont nécessairement modifiées dans la pratique; qu’il existe des inexactitudes réellement inévitables, dont il faut chercher à rendre l’effet insensible, sans se livrer au chimérique espoir de les prévenir; qu’un grand nombre de données relatives aux besoins, aux moyens, au temps, à la dépense, nécessairement négligées dans la théorie, doivent entrer dans le problême relatif à une pratique immédiate et réelle; et qu’enfin, en y introduisant ces données avec une habileté qui est vraiment le génie de la pratique, on peut à la fois, et franchir les limites étroites où les préjugés contre la théorie, menacent de retenir les arts, et prévenir les erreurs dans lesquelles un usage mal-adroit de la théorie pourroit entraîner.
Les sciences qui s’étoient divisées, n’ont pu s’étendre sans se rapprocher, sans qu’il se formât entre elles des points de contact.
L’exposition des progrès de chaque science suffiroit pour montrer quelle a été dans plusieurs, l’utilité de l’application immédiate du calcul; combien dans presque toutes il a pu être employé à donner aux expériences et aux observations une précision plus grande; ce qu’elles ont dû à la mécanique qui leur a donné des instrumens plus parfaits et plus exacts; combien la découverte des microscopes et celles des instrumens météorologiques ont contribué au perfectionnement de l’histoire naturelle; ce que cette science doit à la chimie, qui seule a pu la conduire à une connoissance plus approfondie des objets qu’elle considère; lui en dévoiler la nature la plus intime, les différences les plus essentielles, en lui en montrant la composition et les élémens; tandis que l’histoire naturelle offroit à la chimie tant de produits à séparer et à recueillir, tant d’opérations à exécuter; tant de combinaisons formées par la nature, dont il falloit séparer les véritables élémens, et quelquefois découvrir ou même imiter le secret; enfin quels secours mutuels la physique et la chimie se sont prêtés, et combien l’anatomie en a déjà reçus, ou de l’histoire naturelle, ou de ces sciences.
Mais on n’auroit encore exposé que la plus petite portion des avantages qu’on a reçus, qu’on peut attendre, de cette application. Plusieurs géomètres ont donné des méthodes générales de trouver, d’après les observations, les lois empiriques des phénomènes, méthodes qui s’étendent à toutes les sciences, puisqu’elles peuvent également conduire à connoître, soit la loi des valeurs successives d’une même quantité pour une suite d’instans ou de positions, soit celle suivant laquelle se distribuent, ou diverses propriétés, ou diverses valeurs d’une qualité semblable, entre un nombre donné d’objets.
Déjà quelques applications ont prouvé, qu’on peut employer avec succès la science des combinaisons, pour disposer les observations de manière à en pouvoir saisir avec plus de facilité les rapports, les résultats et l’ensemble.
Celles du calcul des probabilités font présager combien elles peuvent concourir aux progrès des autres sciences; ici en déterminant la vraisemblance des faits extraordinaires et en apprenant à juger s’ils doivent être rejetés, ou si au contraire ils méritent d’être vérifiés; là en calculant celle du retour constant de ces faits qui se présentent souvent dans la pratique des arts, et qui ne sont point liés par eux-mêmes à un ordre déjà regardé comme une loi générale: tel est, par exemple, en médecine, l’effet salutaire de certains remèdes, le succès de certains préservatifs. Ces applications nous montrent encore, quelle est la probabilité qu’un ensemble de phénomènes résulte de l’intention d’un être intelligent, qu’il dépend d’autres phénomènes qui lui co-existent, ou l’ont précédé; et celle qu’il doive être attribué à cette cause nécessaire et inconnue que l’on nomme hasard; mot dont l’étude de ce calcul peut seule bien faire connoître le véritable sens.
Elles ont appris également à reconnoître les divers degrés de certitude où nous pouvons espérer d’atteindre, la vraisemblance d’après laquelle nous pouvons adopter une opinion, en faire la base de nos raisonnemens, sans blesser les droits de la raison et la règle de notre conduite, sans manquer à la prudence, ou sans offenser la justice. Elles montrent quels sont les avantages ou les inconvéniens des diverses formes d’élection, des divers modes de décisions prises à la pluralité des voix; les différens degrés de probabilité qui en peuvent résulter; celui que l’intérêt public doit exiger suivant la nature de chaque question; les moyens, soit de l’obtenir presque sûrement lorsque la décision n’est pas nécessaire, ou que les inconvéniens de deux partis étant inégaux, l’un d’eux ne peut être légitime tant qu’il reste au-dessous de cette probabilité; soit d’être assuré d’avance d’obtenir souvent cette même probabilité, lorsqu’au contraire la décision est nécessaire, et que la plus foible vraisemblance suffit pour s’y conformer.
On peut mettre encore au nombre de ces applications l’examen de la probabilité des faits, pour celui qui ne peut appuyer son adhésion sur ses propres observations; probabilité qui résulte, ou de l’autorité des témoignages, ou de la liaison de ces faits avec d’autres immédiatement observés.
Combien les recherches sur la durée de la vie des hommes, sur l’influence qu’exerce sur cette durée, la différence des sexes, des températures, du climat, des professions, des gouvernemens, des habitudes de la vie; sur la mortalité qui résulte des diverses maladies; sur les changemens que la population éprouve; sur l’étendue de l’action des diverses causes qui produisent ces changemens; sur la manière dont elle est distribuée dans chaque pays, suivant les âges, les sexes, les occupations; combien toutes ces recherches ne peuvent-elles pas être utiles à la connoissance physique de l’homme, à la médecine, à l’économie publique!
Combien celle-ci n’a-t-elle pas fait usage de ces mêmes calculs, pour les établissemens des rentes viagères, des tontines, des caisses d’accumulation et de secours, des chambres d’assurance de toute espèce!
L’application du calcul n’est-elle pas encore nécessaire à cette partie de l’économie publique qui embrasse la théorie des mesures, celles des monnoies, des banques, des opérations de finances, enfin celle des impositions, de leur répartition établie par la loi, de leur distribution réelle qui s’en écarte si souvent, de leurs effets sur toutes les parties du systême social?
Combien de questions importantes dans cette même science, n’ont pu être bien résolues qu’à l’aide des connoissances acquises sur l’histoire naturelle, sur l’agriculture, sur la physique végétale, sur les arts mécaniques ou chimiques!
En un mot tel a été le progrès général des sciences, qu’il n’en est pour ainsi dire aucune qui puisse être embrassée tout entière dans ses principes, dans ses détails, sans être obligée d’emprunter le secours de toutes les autres.
En présentant ce tableau, et des vérités nouvelles dont chaque science s’est enrichie, et de ce que chacune doit à l’application des théories ou des méthodes qui semblent appartenir plus particulièrement à des connoissances d’un autre ordre; nous chercherons quelle est la nature et la limite, des vérités auxquelles l’observation, l’expérience, la méditation peuvent nous conduire dans chaque science; nous chercherons également en quoi, pour chacune d’elles, consiste précisément le talent de l’invention, cette première faculté de l’intelligence humaine, à laquelle on a donné le nom de génie; par quelles opérations l’esprit peut atteindre les découvertes qu’il poursuit, ou quelquefois être conduit à celles qu’il ne cherchoit pas, qu’il n’avoit pu même prévoir. Nous montrerons comment les méthodes qui nous mènent à des découvertes, peuvent s’épuiser de manière que la science soit en quelque sorte forcée de s’arrêter, si des méthodes nouvelles ne viennent fournir un nouvel instrument au génie, ou lui faciliter l’usage de celles qu’il ne peut plus employer, sans y consommer trop de temps et de fatigues.
Si nous nous bornions à montrer les avantages qu’on a retirés des sciences dans leurs usages immédiats, ou dans leurs applications aux arts, soit pour le bien-être des individus, soit pour la prospérité des nations, nous n’aurions fait connoître encore qu’une foible partie de leurs bienfaits. Le plus important peut-être est d’avoir détruit les préjugés, et redressé en quelque sorte l’intelligence humaine, forcée de se plier aux fausses directions que lui imprimoient les croyances absurdes, transmises à l’enfance de chaque génération, avec les terreurs de la superstition et la crainte de la tyrannie.
Toutes les erreurs en politique, en morale, ont pour base des erreurs philosophiques, qui elles-mêmes sont liées à des erreurs physiques. Il n’existe, ni un systême religieux, ni une extravagance surnaturelle, qui ne soit fondée sur l’ignorance des lois de la nature. Les inventeurs, les défenseurs de ces absurdités, ne pouvoient prévoir le perfectionnement successif de l’esprit humain. Persuadés que les hommes savoient de leur temps tout ce qu’ils pouvoient jamais savoir, et croiroient toujours ce qu’ils croyoient alors, ils appuyoient avec confiance leurs rêveries sur les opinions générales de leur pays et de leur siècle.
Les progrès des connoissances physiques sont même d’autant plus funestes à ces erreurs, que souvent ils les détruisent sans paroître les attaquer, et en répandant sur ceux qui s’obstinent à les défendre le ridicule avilissant de l’ignorance.
En même temps l’habitude de raisonner juste sur les objets de ces sciences, les idées précises que donnent leurs méthodes, les moyens de reconnoître ou de prouver une vérité, doivent conduire naturellement à comparer le sentiment qui nous force d’adhérer à des opinions fondées sur ces motifs réels de crédibilité, et celui qui nous attache à nos préjugés d’habitude, ou qui nous force de céder à l’autorité: et cette comparaison suffit pour apprendre à se défier de ces dernières opinions, pour faire sentir qu’on ne les croit réellement pas, lors même qu’on se vante de les croire, qu’on les professe avec la plus pure sincérité. Or ce secret une fois découvert rend leur destruction prompte et certaine.
Enfin cette marche des sciences physiques que les passions et l’intérêt ne viennent pas troubler, où l’on ne croit pas que la naissance, la profession, les places donnent le droit de juger ce qu’on n’est pas en état d’entendre; cette marche plus sûre ne pouvoit être observée sans que les hommes éclairés cherchassent dans les autres sciences à s’en rapprocher sans cesse; elle leur offroit à chaque pas le modèle qu’ils devoient suivre, d’après lequel ils pouvoient juger de leurs propres efforts, reconnoître les fausses routes où ils auroient pu s’engager, se préserver du pyrrhonisme comme de la crédulité, et d’une aveugle défiance, d’une soumission trop entière même à l’autorité des lumières et de la renommée.
Sans doute l’analyse métaphysique conduisoit aux mêmes résultats; mais elle n’eût donné que des préceptes abstraits, et ici les mêmes principes abstraits mis en action, étoient éclairés par l’exemple, fortifiés par le succès.
Jusqu’à cette époque les sciences n’avoient été que le patrimoine de quelques hommes; déjà elles sont devenues communes, et le moment approche, où leurs élémens, leurs principes, leurs méthodes les plus simples deviendront vraiment populaires. C’est alors que leur application aux arts, que leur influence sur la justesse générale des esprits, sera d’une utilité vraiment universelle.
Nous suivrons les progrès des nations européennes dans l’instruction, soit des enfans, soit des hommes; progrès foibles jusqu’ici, si l’on regarde seulement le systême philosophique de cette instruction, qui presque par-tout est encore livrée aux préjugés scolastiques; mais très-rapides, si l’on considère l’étendue et la nature des objets de l’enseignement; qui n’embrassant presque plus que des connoissances réelles, renferme les élémens de presque toutes les sciences, tandis que les hommes de tous les âges trouvent dans les dictionnaires, dans les abrégés, dans les journaux, les lumières dont ils ont besoin, quoiqu’elles n’y soient pas toujours assez pures. Nous examinerons quelle a été l’utilité de joindre l’instruction orale des sciences, à celle qu’on reçoit immédiatement par les livres et par l’étude; s’il a résulté quelque avantage de ce que le travail des compilations est devenu un véritable métier, un moyen de subsistance, ce qui a multiplié le nombre des ouvrages médiocres, mais en multipliant aussi pour les hommes peu instruits les moyens d’acquérir des connoissances communes. Nous exposerons l’influence qu’ont exercée sur les progrès de l’esprit humain, ces sociétés savantes, barrière qu’il sera encore long-temps utile d’opposer à la charlatanerie, et au faux savoir; nous ferons enfin, l’histoire des encouragemens donnés par les gouvernemens aux progrès de l’esprit humain, et des obstacles qu’ils y ont opposés souvent dans le même pays et à la même époque; nous ferons voir quels préjugés ou quels principes de machiavélisme, les ont dirigés dans cette opposition, à la marche des esprits vers la vérité; quelles vues de politique intéressée ou même de bien public les ont guidés, quand ils ont paru au contraire vouloir l’accélérer et la protéger.
Le tableau des beaux-arts n’offre pas des résultats moins brillans. La musique est devenue en quelque sorte un art nouveau, en même-temps que la science des combinaisons et l’application du calcul aux vibrations du corps sonore, et des oscillations de l’air, en ont éclairé la théorie. Les arts du dessin, qui déjà avoient passé d’Italie en Flandre, en Espagne, en France, s’élevèrent, dans ce dernier pays, à ce même degré où l’Italie les avoit portés dans l’époque précédente, et ils s’y sont soutenus avec plus d’éclat qu’en Italie même. L’art de nos peintres est celui des Raphaël et des Carraches. Tous ses moyens, conservés dans les écoles, loin de se perdre, ont été plus répandus. Cependant, il s’est écoulé trop de temps sans produire de génie qui puisse lui être comparé, pour n’attribuer qu’au hasard cette longue stérilité. Ce n’est pas que les moyens de l’art ayent été épuisés, quoique les grands succès y soyent réellement devenus plus difficiles. Ce n’est pas que la nature nous ait refusé des organes aussi parfaits que ceux des Italiens du seizième siècle; c’est uniquement aux changemens dans la politique, dans les mœurs, qu’il faut attribuer, non la décadence de l’art, mais la foiblesse de ses productions.
Les lettres cultivées en Italie avec moins de succès, mais sans y avoir dégénéré, ont fait, dans la langue françoise, des progrès qui lui ont mérité l’honneur de devenir, en quelque sorte, la langue universelle de l’Europe.
L’art tragique, entre les mains de Corneille, de Racine, de Voltaire, s’est élevé, par des progrès successifs, à une perfection jusqu’alors inconnue. L’art comique doit à Molière d’être parvenu plus promptement à une hauteur qu’aucune nation n’a pu encore atteindre.
En Angleterre, dès le commencement de cette époque, et dans un temps plus voisin de nous, en Allemagne, la langue s’est perfectionnée. L’art de la poésie, celui d’écrire en prose, ont été soumis, mais avec moins de docilité qu’en France, à ces règles universelles de la raison et de la nature qui doivent les diriger. Elles sont également vraies pour toutes les langues, pour tous les peuples; bien que jusqu’ici un petit nombre seulement ait pu les connoître, et s’élever à ce goût juste et sûr, qui n’est que le sentiment de ces mêmes règles; qui présidoit aux compositions de Sophocle et de Virgile, comme à celles de Pope et de Voltaire; qui enseignoit aux Grecs, aux Romains, comme aux Français, à être frappés des mêmes beautés et révoltés des mêmes défauts.
Nous ferons voir ce qui, dans chaque nation, a favorisé ou retardé les progrès de ces arts; par quelles causes les divers genres de poésie ou d’ouvrages en prose, ont atteint, dans les différens pays, une perfection si inégale, et comment ces règles universelles peuvent, sans blesser même les principes qui en sont la base, être modifiées par les mœurs, par les opinions des peuples qui doivent jouir des productions de ces arts, et par la nature même des usages auxquels leurs différens genres sont destinés. Ainsi, par exemple, la tragédie, récitée tous les jours devant un petit nombre de spectateurs dans une salle peu étendue, ne peut avoir les mêmes règles pratiques que la tragédie chantée sur un théâtre immense dans des fêtes solemnelles où tout un peuple étoit invité. Nous essayerons de prouver que les règles du goût ont la même généralité, la même constance, mais sont susceptibles du même genre de modifications que les autres lois de l’univers moral et physique, quand il faut les appliquer à la pratique immédiate d’un art usuel.
Nous montrerons comment l’impression, multipliant, répandant les ouvrages même destinés à être publiquement lus ou récités, les transmettent à un nombre de lecteurs incomparablement plus grand que celui des auditeurs; comment presque toutes les décisions importantes, prises dans des assemblées nombreuses, étant déterminées d’après l’instruction que leurs membres reçoivent par la lecture, il a dû en résulter, entre les règles de l’art de persuader chez les anciens et chez les modernes, des différences analogues à celle de l’effet qu’il doit produire, et du moyen qu’il employe; comment enfin, dans les genres et même chez les anciens, on se bornoit à la lecture des ouvrages, comme l’histoire ou la philosophie; la facilité que donne l’invention de l’imprimerie, de se livrer à plus de développemens et de détails, a dû encore influer sur ces mêmes règles.
Les progrès de la philosophie et des sciences ont étendu, ont favorisé ceux des lettres, et celles-ci ont servi à rendre l’étude des sciences plus facile, et la philosophie plus populaire. Elles se sont prêté un mutuel appui, malgré les efforts de l’ignorance et de la sottise pour les désunir, pour les rendre ennemies. L’érudition, que la soumission à l’autorité humaine, le respect pour les choses anciennes, sembloit destiner à soutenir la cause des préjugés nuisibles; l’érudition a cependant aidé à les détruire, parce que les sciences et la philosophie lui ont prêté le flambeau d’une critique plus saine. Elle savoit déjà peser les autorités, les comparer entre elles; elle a fini par les soumettre elles-mêmes au tribunal de la raison. Elle avoit rejetté les prodiges, les contes absurdes, les faits contraires à la vraisemblance; mais en attaquant les témoignages sur lesquels ils s’appuyoient, elle a su depuis les rejeter, malgré la force de ces témoignages, pour ne céder qu’à celle qui pourroit l’emporter sur l’invraisemblance physique ou morale des faits extraordinaires.
Ainsi, toutes les occupations intellectuelles des hommes, quelques différentes qu’elles soient par leur objet, leur méthode, ou par les qualités d’esprit qu’elles exigent, ont concouru aux progrès de la raison humaine. Il en est, en effet, du systême entier des travaux des hommes, comme d’un ouvrage bien fait, dont les parties, distinguées avec méthode, doivent être cependant étroitement liées, ne former qu’un seul tout, et tendre à un but unique.
En portant maintenant un regard général sur l’espèce humaine, nous montrerons que la découverte des vraies méthodes dans toutes les sciences, l’étendue des théories qu’elles renferment, leur application à tous les objets de la nature, à tous les besoins des hommes, les lignes de communication qui se sont établies entre elles, le grand nombre de ceux qui les cultivent; enfin, la multiplication des imprimeries, suffisent pour nous répondre qu’aucune d’elles ne peut descendre désormais au-dessous du point où elle a été portée. Nous ferons observer que les principes de la philosophie, les maximes de la liberté, la connoissance des véritables droits de l’homme et de ses intérêts réels, sont répandus dans un trop grand nombre de nations, et dirigent dans chacune d’elles les opinions d’un trop grand nombre d’hommes éclairés, pour qu’on puisse redouter de les voir jamais retomber dans l’oubli.
Et quelle crainte pourroit-on conserver encore, en voyant que les deux langues qui sont les plus répandues, sont aussi les langues des deux peuples qui jouissent de la liberté la plus entière; qui en ont le mieux connu les principes; en sorte que, ni aucune ligue de tyrans, ni aucune des combinaisons politiques possibles, ne peut empêcher de défendre hautement, dans ces deux langues, les droits de la raison, comme ceux de la liberté?
Mais, si tout nous répond que le genre humain ne doit plus retomber dans son ancienne barbarie; si tout doit nous rassurer contre ce systême pusillanime et corrompu, qui le condamne à d’éternelles oscillations entre la vérité et l’erreur, la liberté et la servitude, nous voyons en même-temps les lumières n’occuper encore qu’une foible partie du globe, et le nombre de ceux qui en ont de réelles, disparoître devant la masse des hommes livrés aux préjugés et à l’ignorance. Nous voyons de vastes contrées gémissant dans l’esclavage, et n’offrant que des nations, ici dégradées par les vices d’une civilisation dont la corruption rallentit la marche; là, végétant encore dans l’enfance de ses premières époques. Nous voyons que les travaux de ces derniers âges ont beaucoup fait pour le progrès de l’esprit humain; mais peu pour le perfectionnement de l’espèce humaine; beaucoup pour la gloire de l’homme, quelque chose pour sa liberté, presque rien encore pour son bonheur. Dans quelques points, nos yeux sont frappés d’une lumière éclatante; mais d’épaisses ténèbres couvrent encore un immense horizon. L’ame du philosophe se repose avec consolation sur un petit nombre d’objets; mais le spectacle de la stupidité, de l’esclavage, de l’extravagance, de la barbarie, l’afflige plus souvent encore; et l’ami de l’humanité ne peut goûter de plaisir sans mêlange, qu’en s’abandonnant aux douces espérances de l’avenir.
Tels sont les objets qui doivent entrer dans un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Nous chercherons, en les présentant, à montrer sur-tout l’influence de ces progrès sur les opinions, sur le bien-être de la masse générale des diverses nations, aux différentes époques de leur existence politique; à montrer quelles vérités elles ont connues, de quelles erreurs elles ont été détrompées, quelles habitudes vertueuses elles ont contractées, quel développement nouveau de leurs facultés a établi une proportion plus heureuse entre ces facultés et leurs besoins; et, sous un point de vue opposé, de quels préjugés elles ont été les esclaves, quelles superstitions religieuses ou politiques s’y sont introduites, par quels vices l’ignorance ou le despotisme les ont corrompues, à quelles misères la violence ou leur propre dégradation les ont soumises.
Jusqu’ici, l’histoire politique, comme celle de la philosophie et des sciences, n’a été que l’histoire de quelques hommes; ce qui forme véritablement l’espèce humaine, la masse des familles qui subsistent presque en entier de leur travail, a été oubliée; et même dans la classe de ceux qui, livrés à des professions publiques, agissent, non pour eux-mêmes, mais pour la société; dont l’occupation est d’instruire, de gouverner, de défendre, de soulager les autres hommes; les chefs seuls ont fixé les regards des historiens.
Pour l’histoire des individus, il suffit de recueillir les faits; mais celle d’une masse d’hommes ne peut s’appuyer que sur des observations; et pour les choisir, pour en saisir les traits essentiels, il faut déjà des lumières, et presque autant de philosophie que pour les bien employer.
D’ailleurs, ces observations ont ici pour objet des choses communes, qui frappent tous les yeux, que chacun peut, quand il veut, connoître par lui-même. Aussi, presque toutes celles qui ont été recueillies, sont dues à des voyageurs, ont été faites par des étrangers, parce que ces choses, si triviales dans le lieu où elles existent, deviennent pour eux un objet de curiosité. Or, malheureusement, ces voyageurs sont presque toujours des observateurs inexacts; ils voyent les objets avec trop de rapidité, au travers des préjugés de leur pays, et souvent par les yeux des hommes de la contrée qu’ils parcourent. Ils consultent ceux avec qui le hasard les a liés, et c’est l’intérêt, l’esprit de parti, l’orgueil national ou l’humeur, qui dictent presque toujours la réponse.
Ce n’est donc point seulement à la bassesse des historiens, comme on l’a reproché avec justice à ceux des monarchies, qu’il faut attribuer la disette des monumens d’après lesquels on peut tracer cette partie la plus importante de l’histoire des hommes.
On ne peut y suppléer qu’imparfaitement par la connoissance des lois, des principes pratiques de gouvernement et d’économie publique, ou par celle des religions, des préjugés généraux.
En effet, la loi écrite et la loi exécutée, les principes de ceux qui gouvernent, et la manière dont leur action est modifiée par l’esprit de ceux qui sont gouvernés, l’institution telle qu’elle émane des hommes qui la forment, et l’institution réalisée; la religion des livres et celle du peuple, l’universalité apparente d’un préjugé, et l’adhésion réelle qu’il obtient, peuvent différer tellement, que les effets cessent absolument de répondre à ces causes publiques et connues.