SigPhi · Denis Diderot

Les bijoux indiscrets (French)

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surchargée par des épisodes. Transportez-vous en idée dans l'île d'Alindala; examinez tout ce qui s'y passe; écoutez tout ce qui s'y dit, depuis le moment que le jeune Ibrahim et le rusé Forfanty y sont descendus; approchez-vous de la caverne du malheureux Polipsile[68]; ne perdez pas un mot de ses plaintes, et dites-moi si rien vous tire de l'illusion. Citez-moi une pièce moderne qui puisse supporter le même examen et prétendre au même degré de perfection, et je me tiens pour vaincue.

[Note 68: _Philoctète_, dans la tragédie de Sophocle; _Forfanty_ est Ulysse et le _Jeune Ibrahim_ Néoptolème.]

--De par Brama, s'écria le sultan en bâillant, madame a fait une dissertation académique!

--Je n'entends point les règles, continua la favorite, et moins encore les mots savants dans lesquels on les a conçues; mais je sais qu'il n'y a que le vrai qui plaise et qui touche. Je sais encore que la perfection d'un spectacle consiste dans l'imitation si exacte d'une action, que le spectateur, trompé sans interruption, s'imagine assister à l'action même. Or, y a-t-il quelque chose qui ressemble à cela dans ces tragédies que vous nous vantez?

«En admirez-vous la conduite? Elle est ordinairement si compliquée, que ce serait un miracle qu'il se fût passé tant de choses en si peu de temps. La ruine ou la conservation d'un empire, le mariage d'une princesse, la perte d'un prince, tout cela s'exécute en un tour de main.

S'agit-il d'une conspiration, on l'ébauche au premier acte; elle est liée, affermie au second; toutes les mesures sont prises, tous les obstacles levés, les conspirateurs disposés au troisième; il y aura incessamment une révolte, un combat, peut-être une bataille rangée: et vous appellerez cela conduite, intérêt, chaleur, vraisemblance! Je ne vous le pardonnerais jamais, à vous qui n'ignorez pas ce qu'il en coûte quelquefois pour mettre à fin une misérable intrigue et combien la plus petite affaire de politique absorbe de temps en démarches, en pourparlers et en délibérations.

--Il est vrai, madame, répondit Sélim, que nos pièces sont un peu chargées; mais c'est un mal nécessaire; sans le secours des épisodes, on se morfondrait.

--C'est-à-dire que, pour donner de l'âme à la représentation d'un fait, il ne faut le rendre ni tel qu'il est, ni tel qu'il doit être. Cela est du dernier ridicule, à moins qu'il ne soit plus absurde encore de faire jouer à des violons des ariettes vives et des sonates de mouvement, tandis que les esprits sont imbus qu'un prince est sur le point de perdre sa maîtresse, son trône et la vie.

--Madame, vous avez raison, dit Mangogul; ce sont des airs lugubres qu'il faut alors; et je vais vous en ordonner.»

Mangogul se leva, sortit; et la conversation continua entre Sélim, Ricaric et la favorite.

«Au moins, madame, répliqua Sélim, vous ne nierez pas que, si les épisodes nous tirent de l'illusion, le dialogue nous y ramène. Je ne vois personne qui l'entende comme nos tragiques.

--Personne n'y entend donc rien, reprit Mirzoza. L'emphase, l'esprit et le papillotage qui y règnent sont à mille lieues de la nature. C'est en vain que l'auteur cherche à se dérober; mes yeux percent, et je l'aperçois sans cesse derrière ses personnages. Cinna, Sertorius, Maxime, Émilie sont à tout moment les sarbacanes de Corneille. Ce n'est pas ainsi qu'on s'entretient dans nos anciens Sarrasins. M. Ricaric vous en traduira, si vous voulez, quelques morceaux; et vous entendrez la pure nature s'exprimer par leur bouche. Je dirais volontiers aux modernes: «Messieurs, au lieu de donner à tout propos de l'esprit à vos personnages, placez-les dans des conjonctures qui leur en donnent.»

--Après ce que madame vient de prononcer de la conduite et du dialogue de nos drames, il n'y a pas apparence, dit Sélim, qu'elle fasse grâce aux dénoûments.

--Non, sans doute, reprit la favorite; il y en a cent mauvais pour un bon. L'un n'est point amené; l'autre est miraculeux. Un auteur est-il embarrassé d'un personnage qu'il a traîné de scènes en scènes pendant cinq actes, il vous le dépêche d'un coup de poignard: tout le monde se met à pleurer; et moi je ris comme une folle. Et puis, a-t-on jamais parlé comme nous déclamons? Les princes et les rois marchent-ils autrement qu'un homme qui marche bien? Ont-ils jamais gesticulé comme des possédés ou des furieux? Les princesses poussent-elles, en parlant, des sifflements aigus? On suppose que nous avons porté la tragédie à un haut degré de perfection; et moi je tiens presque pour démontré que, de tous les genres d'ouvrages de littérature auxquels les Africains se sont appliqués dans ces derniers siècles, c'est le plus imparfait.»

La favorite en était là de sa sortie contre nos pièces de théâtre, lorsque Mangogul rentra.

«Madame, lui dit-il, vous m'obligerez de continuer: j'ai, comme vous voyez, des secrets pour abréger une poétique, quand je la trouve longue.

--Je suppose, continua la favorite, un nouveau débarqué d'Angote, qui n'ait jamais entendu parler de spectacles, mais qui ne manque ni de sens ni d'usage; qui connaisse un peu la cour des princes, les manéges des courtisans, les jalousies des ministres et les tracasseries des femmes, et à qui je dise en confidence: «Mon ami, il se fait dans le sérail des mouvements terribles. Le prince, mécontent de son fils en qui il soupçonne de la passion pour la Manimonbanda, est homme à tirer de tous les deux la vengeance la plus cruelle; cette aventure aura, selon toutes les apparences, des suites fâcheuses[69]. Si vous voulez, je vous rendrai témoin de tout ce qui se passera.» Il accepte ma proposition, et je le mène dans une loge grillée, d'où il voit le théâtre qu'il prend pour le palais du sultan. Croyez-vous que, malgré tout le sérieux que j'affecterais, l'illusion de cet homme durât un instant? Ne conviendrez-vous pas, au contraire, qu'à la démarche empesée des acteurs, à la bizarrerie de leurs vêtements, à l'extravagance de leurs gestes, à l'emphase d'un langage singulier, rimé, cadencé, et à mille autres dissonances qui le frapperont, il doit m'éclater au nez dès la première scène et me déclarer ou que je me joue de lui, ou que le prince et toute sa cour extravaguent?

--Je vous avoue, dit Sélim, que cette supposition me frappe: mais ne pourrait-on pas vous observer qu'on se rend au spectacle avec la persuasion que c'est l'imitation d'un événement et non l'événement même qu'on y verra?

--Et cette persuasion, reprit Mirzoza, doit-elle empêcher qu'on n'y représente l'événement de la manière la plus naturelle?

--C'est-à-dire, madame, interrompit Mangogul, que vous voilà à la tête des frondeurs.

--Et que, si l'on vous en croit, continua Sélim, l'empire est menacé de la décadence du bon goût; que la barbarie va renaître et que nous sommes sur le point de retomber dans l'ignorance des siècles de Mamurrha et d'Orondado.

--Seigneur, ne craignez rien de semblable. Je hais les esprits chagrins, et n'en augmenterai pas le nombre. D'ailleurs, la gloire de Sa Hautesse m'est trop chère pour que je pense jamais à donner atteinte à la splendeur de son règne. Mais si l'on nous en croyait, n'est-il pas vrai, monsieur Ricaric, que les lettres brilleraient peut-être avec plus d'éclat?

--Comment! dit Mangogul, auriez-vous à ce sujet quelque mémoire à présenter à mon sénéchal?

--Non, seigneur, répondit Ricaric; mais après avoir remercié Votre Hautesse de la part de tous les gens de lettres du nouvel inspecteur qu'elle leur a donné, je remontrerais à votre sénéchal, en toute humilité, que le choix des savants préposés à la révision des manuscrits est une affaire très-délicate; qu'on confie ce soin à des gens qui me paraissent fort au-dessous de cet emploi; et qu'il résulte de là une foule de mauvais effets, comme d'estropier de bons ouvrages, d'étouffer les meilleurs esprits, qui, n'ayant pas la liberté d'écrire à leur façon, ou n'écrivent point du tout, ou font passer chez l'étranger des sommes considérables avec leurs ouvrages; de donner mauvaise opinion des matières qu'on défend d'agiter, et mille autres inconvénients qu'il serait trop long de détailler à Votre Hautesse. Je lui conseillerais de retrancher les pensions à certaines sangsues littéraires, qui demandent sans raison et sans cesse; je parle des glossateurs, antiquaires, commentateurs et autres gens de cette espèce, qui seraient fort utiles s'ils faisaient bien leur métier, mais qui ont la malheureuse habitude de passer sur les choses obscures et d'éclaircir les endroits clairs. Je voudrais qu'il veillât à la suppression de presque tous les ouvrages posthumes, et qu'il ne souffrît point que la mémoire d'un grand auteur fût ternie par l'avidité d'un libraire qui recueille et publie longtemps après la mort d'un homme des ouvrages qu'il avait condamnés à l'oubli pendant sa vie.

--Et moi, continua la favorite, je lui marquerais un petit nombre d'hommes distingués, tels que M. Ricaric, sur lesquels il pourrait rassembler vos bienfaits. N'est-il pas surprenant que le pauvre garçon n'ait pas un sou, tandis que le précieux chyromant de la Manimonbanda touche tous les ans mille sequins sur votre trésor?

--Eh bien! madame, répondit Mangogul, j'en assigne autant à Ricaric sur ma cassette, en considération des merveilles que vous m'en apprenez.

--Monsieur Ricaric, dit la favorite, il faut aussi que je fasse quelque chose pour vous; je vous sacrifie le petit ressentiment de mon amour-propre; et j'oublie, en faveur de la récompense que Mangogul vient --Pourrait-on, madame, vous demander quelle est cette injure? reprit Mangogul.

--Oui, seigneur, et vous l'apprendre. Vous nous embarquez vous-même dans un entretien sur les belles-lettres: vous débutez par un morceau sur l'éloquence moderne, qui n'est pas merveilleux; et lorsque, pour vous obliger, on se dispose à suivre le triste propos que vous avez jeté, l'ennui et les bâillements vous prennent; vous vous tourmentez sur votre fauteuil; vous changez cent fois de posture sans en trouver une bonne; las enfin de tenir la plus mauvaise contenance du monde, vous prenez brusquement votre parti; vous vous levez et vous disparaissez: et où allez-vous encore? peut-être écouter un bijou.

--Je conviens, madame, du fait; mais je n'y vois rien d'offensant. S'il arrive à un homme de s'ennuyer des belles choses et de s'amuser à en entendre de mauvaises, tant pis pour lui. Cette injuste préférence n'ôte rien au mérite de ce qu'il a quitté; il en est seulement déclaré mauvais juge. Je pourrais ajouter à cela, madame, que tandis que vous vous occupiez à la conversion de Sélim, je travaillais presque aussi infructueusement à vous procurer un château. Enfin, s'il faut que je sois coupable, puisque vous l'avez prononcé, je vous annonce que vous avez été vengée sur-le-champ.

--Et comment cela? dit la favorite.

--Le voici, répondit le sultan. Pour me dissiper un peu de la séance académique que j'avais essuyée, j'allai interroger quelques bijoux.

--Eh bien! prince?

--Eh bien! je n'en ai jamais entendu de si maussades que les deux sur lesquels je suis tombé.

--J'en suis au comble de mes joies, reprit la favorite.

--Ils se sont mis à parler l'un et l'autre une langue inintelligible: j'ai très-bien retenu tout ce qu'ils ont dit; mais que je meure si j'en comprends un mot.»

CHAPITRE XXXIX.

DIX-HUITIÈME ET DIX-NEUVIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.

SPHÉROÏDE L'APLATIE ET GIRGIRO L'ENTORTILLÉ. ATTRAPE QUI POURRA.

«Cela est singulier, continua la favorite: jusqu'à présent j'avais imaginé que si l'on avait quelques reproches à faire aux bijoux, c'était --Oh! parbleu, madame, répondit Mangogul, ces deux-ci n'en sont pas; et les entendra qui pourra.

«Vous connaissez cette petite femme toute ronde, dont la tête est enfoncée dans les épaules, à qui l'on aperçoit à peine des bras, qui a les jambes si courtes et le ventre si dévalé qu'on la prendrait pour un magot ou pour un gros embryon mal développé, qu'on a surnommée Sphéroïde l'aplatie, qui s'est mis en tête que Brama l'appelait à l'étude de la géométrie, parce qu'elle en a reçu la figure d'un globe; et qui conséquemment aurait pu se déterminer pour l'artillerie; car de la façon dont elle est tournée, elle a dû sortir du sein de la nature comme un boulet de la bouche d'un canon.

«J'ai voulu savoir des nouvelles de son bijou, et je l'ai questionné; mais ce vorticose s'est expliqué en termes d'une géométrie si profonde, que je ne l'ai point entendu, et que peut-être ne s'entendait-il pas lui-même. Ce n'était que lignes droites, surfaces concaves, quantités données, longueur, largeur, profondeur, solides, forces vives, forces mortes, cône, cylindre, sections coniques, courbes, courbes élastiques, courbe rentrant en elle-même, avec son point conjugué...--Que Votre Hautesse me fasse grâce du reste! s'écria douloureusement la favorite. Vous avez une cruelle mémoire. Cela est à périr. J'en aurai, je crois, la migraine plus de huit jours. Par hasard, l'autre serait-il aussi réjouissant?

--Vous allez en juger, répondit Mangogul. De par l'orteil de Brama, j'ai fait un prodige; j'ai retenu son amphigouri mot pour mot, bien qu'il soit tellement dénué de sens et de clarté, que si vous m'en donniez une fine et critique exposition, vous me feriez, madame, un présent gracieux.

--Comment avez-vous dit, prince? s'écria Mirzoza: je veux mourir si vous n'avez dérobé cette phrase à quelqu'un.

--Je ne sais comment cela s'est fait, répondit Mangogul; car ces deux bijoux sont aujourd'hui les seules personnes à qui j'aie donné audience.

Le dernier sur qui j'ai tourné mon anneau, après avoir gardé le silence un moment, a dit, comme s'il se fût adressé à une assemblée: «Messieurs, «Je me dispenserai de chercher, au mépris de ma propre raison, un modèle de penser et de m'exprimer. Si toutefois j'avance quelque chose de neuf, ce ne sera point affectation; le sujet me l'aura fourni: si je répète ce qui aura été dit, je l'aurai pensé comme les autres.

«Que l'ironie ne vienne point tourner en ridicule ce début, et m'accuser de n'avoir rien lu, ou d'avoir lu en pure perte; un bijou comme moi n'est fait ni pour lire, ni pour profiter de ses lectures, ni pour pressentir une objection, ni pour y répondre.

«Je ne me refuserai point aux réflexions et aux ornements proportionnés à mon sujet, d'autant plus qu'à cet égard il est d'une extrême modestie, n'en permettant ni la quantité ni l'éclat; mais j'éviterai de descendre dans ces petits et menus détails qui sont le partage d'un orateur stérile; je serais au désespoir d'être soupçonné de ce défaut.

«Après vous avoir instruits, messieurs, de ce que vous devez attendre de mes découvertes et de mon élocution, quelques coups de pinceau suffiront pour vous esquisser mon caractère.

«Il y a, vous le savez tous, messieurs, comme moi, deux sortes de bijoux: des bijoux orgueilleux, et des bijoux modestes; les premiers veulent primer et tenir partout le haut bout; les seconds, au contraire, affectent de se prêter, et se présentent d'un air soumis. Cette double intention se manifeste dans les projets de l'exécution, et les détermine les uns et les autres à agir selon le génie qui les guide.

«Je crus, par attachement aux préjugés de la première éducation, que je m'ouvrirais une carrière plus sûre, plus facile et plus gracieuse, si je préférais le rôle de l'humilité à celui de l'orgueil, et je m'offris avec une pudeur enfantine et des supplications engageantes à tous ceux que j'eus le bonheur de rencontrer.

«Mais que les temps sont malheureux! après dix fois plus de _mais_, de _si_ et de _comme_ qu'il n'en fallait pour impatienter le plus désoeuvré de tous les bijoux, on accepta mes services. Hélas! ce ne fut pas longtemps: mon premier possesseur, se livrant à l'éclat flatteur d'une conquête nouvelle, me délaissa, et je retombai dans le désoeuvrement.

«Je venais de perdre un trésor, et je ne me flattais point que la fortune m'en dédommagerait; en effet, la place vacante fut occupée, mais non remplie, par un sexagénaire en qui la bonne volonté manquait moins que le moyen.

«Il travailla de toutes ses forces à m'ôter la mémoire de mon état passé. Il eut pour moi toutes ces manières reconnues pour polies et concurrentes dans la carrière que je suivais; mais ses efforts ne prévinrent point mes regrets.

«Si l'industrie, qui n'a jamais, dit-on, resté court, lui fit trouver dans les trésors de la faculté naturelle quelque adoucissement à ma peine, cette compensation me parut insuffisante, en dépit de mon imagination, qui se fatiguait vainement à chercher des rapports nouveaux, et même à en supposer d'imaginaires.

«Tel est l'avantage de la primauté, qu'elle saisit l'idée et fait barrière à tout ce qui veut ensuite se présenter sous d'autres formes; et telle est, le dirai-je à notre honte? la nature ingrate des bijoux, que devant eux la bonne volonté n'est jamais réputée pour le fait.

«La remarque me paraît si naturelle, que, sans en être redevable à personne, je ne pense pas être le seul à qui elle soit venue; mais si quelqu'un avant moi en a été touché, du moins je suis, messieurs, le premier qui entreprends, par sa manifestation, d'en faire valoir le mérite à vos yeux.

«Je n'ai garde de savoir mauvais gré à ceux qui ont élevé la voix jusqu'ici, d'avoir manqué ce trait, mon amour-propre se trouvant trop satisfait de pouvoir, après un si grand nombre d'orateurs, présenter mon observation comme quelque chose de neuf...»

--Ah! prince, s'écria vivement Mirzoza, il me semble que j'entends le chyromant de la Manimonbanda: adressez-vous à cet homme, et vous aurez l'interprétation fine et critique dont vous attendriez inutilement de tout autre le présent gracieux.»

L'auteur africain dit que Mangogul sourit et continua; mais je n'ai garde, ajoute-t-il, de rapporter le reste de son discours. Si ce commencement n'a pas autant amusé que les premières pages de la fée Taupe, la suite serait plus ennuyeuse que les dernières de la fée Moustache[70].

[Note 70: Voir _Tanzaï et Néadarné_. Tout ce discours est une critique de la manière de Crébillon fils.]

CHAPITRE XL.

RÊVE DE MIRZOZA.

Après que Mangogul eut achevé le discours académique de Girgiro l'entortillé, il fit nuit, et l'on se coucha.

Cette nuit, la favorite pouvait se promettre un sommeil profond; mais la conversation de la veille lui revint dans la tête en dormant; et les idées qui l'avaient occupée se mêlant avec d'autres, elle fut tracassée par un songe bizarre, qu'elle ne manqua pas de raconter au sultan.

«J'étais, lui dit-elle, dans mon premier somme lorsque je me suis sentie transportée dans une galerie immense toute pleine de livres: je ne vous dirai rien de ce qu'ils contenaient; ils furent alors pour moi ce qu'ils sont pour bien d'autres qui ne dorment pas: je ne regardai pas un seul titre; un spectacle plus frappant m'attira tout entière.

«D'espace en espace, entre les armoires qui renfermaient les livres, s'élevaient des piédestaux sur lesquels étaient posés des bustes de marbre et d'airain d'une grande beauté: l'injure des temps les avait épargnés; à quelques légères défectuosités près, ils étaient entiers et parfaits; ils portaient empreintes cette noblesse et cette élégance que l'antiquité a su donner à ses ouvrages; la plupart avaient de longues barbes, de grands fronts comme le vôtre, et la physionomie intéressante.

«J'étais inquiète de savoir leurs noms et de connaître leur mérite, sa taille était avantageuse, son pas majestueux et sa démarche noble; la douceur et la fierté se confondaient dans ses regards; et sa voix avait je ne sais quel charme qui pénétrait; un casque, une cuirasse, avec une jupe flottante de satin blanc, faisaient tout son ajustement. «Je connais votre embarras, me dit-elle, et je vais satisfaire votre curiosité. Les hommes dont les bustes vous ont frappée furent mes favoris; ils ont consacré leurs veilles à perfectionner des beaux-arts, dont on me doit l'invention: ils vivaient dans les pays de la terre les plus policés, et leurs écrits, qui ont fait les délices de leurs contemporains, sont l'admiration du siècle présent. Approchez-vous, et vous apercevrez en bas-reliefs, sur les piédestaux qui soutiennent leurs bustes, quelque sujet intéressant qui vous indiquera du moins le caractère de leurs écrits.»

[Note 71: Minerve.]

«Le premier buste que je considérai était un vieillard majestueux qui me parut aveugle[72]: il avait, selon toute apparence, chanté des combats; car c'étaient les sujets des côtés de son piédestal; une seule figure occupait la face antérieure; c'était un jeune héros: il avait la main posée sur la garde de son cimeterre, et l'on voyait un bras de femme qui l'arrêtait par les cheveux, et qui semblait tempérer sa colère.

[Note 72: Homère.]

«On avait placé vis-à-vis de ce buste celui d'un jeune homme[73]; c'était la modestie même: ses regards étaient tournés sur le vieillard avec une attention marquée: il avait aussi chanté la guerre et les combats; mais ce n'était pas les seuls sujets qui l'avaient occupé; car des bas-reliefs qui l'environnaient, le principal représentait d'un côté des laboureurs courbés sur leurs charrues, et travaillant à la culture des terres, et de l'autre, des bergers étendus sur l'herbe et jouant de la flûte entre leurs moutons et leurs chiens.

[Note 73: Virgile.]

«Le buste placé au-dessous du vieillard, et du même côté, avait le regard effaré[74]; il semblait suivre de l'oeil quelque objet qui fuyait, et l'on avait représenté au-dessous une lyre jetée au hasard, des lauriers dispersés, des chars brisés et des chevaux fougueux échappés dans une vaste plaine.

[Note 74: Pindare.]

«Je vis, en face de celui-ci, un buste qui m'intéressa[75]; il me semble que je le vois encore; il avait l'air fin, le nez aquilin et pointu, le regard fixe et le ris malin. Les bas-reliefs dont on avait orné son piédestal étaient si chargés, que je ne finirais point si j'entreprenais de vous les décrire.

[Note 75: Horace.]

«Après en avoir examiné quelques autres, je me mis à interroger ma conductrice.

«Quel est celui-ci, lui demandai-je, qui porte la vérité sur ses lèvres et la probité sur son visage?

«--Ce fut, me dit-elle, l'ami et la victime de l'une et de l'autre. Il s'occupa, tant qu'il vécut, à rendre ses concitoyens éclairés et vertueux; et ses concitoyens ingrats lui ôtèrent la vie[76].

[Note 76: Socrate.]

«--Lequel? celui qui paraît soutenu par les Grâces qu'on a sculptées sur les faces de son piédestal?

«--Celui-là même.

«--C'est le disciple[77] et l'héritier de l'esprit et des maximes du vertueux infortuné dont je vous ai parlé.

[Note 77: Platon.]

«--Et ce gros joufflu, qu'on a couronné de pampre et de myrte, qui est-il?

«--C'est un philosophe aimable[78], qui fit son unique occupation de chanter et de goûter le plaisir. Il mourut entre les bras de la Volupté.

[Note 78: Anacréon.]

«--Et cet autre aveugle?

[Note 79: La Motte?]

«Mais je n'attendis pas sa réponse: il me sembla que j'étais en pays de connaissance; et je m'approchai avec précipitation du buste qu'on avait placé en face[80]. Il était posé sur un trophée des différents attributs des sciences et des arts: les Amours folâtraient entre eux sur un des côtés de son piédestal. On avait groupé sur l'autre les génies de la politique, de l'histoire et de la philosophie. On voyait sur le troisième, ici deux armées rangées en bataille: l'étonnement et l'horreur régnaient sur tous les visages; on y découvrait aussi des vestiges de l'admiration et de la pitié. Ces sentiments naissaient apparemment des objets qui s'offraient à la vue. C'était un jeune homme expirant, et à ses côtés un guerrier plus âgé qui tournait ses armes contre lui-même. Tout était dans ces figures de la dernière beauté; et le désespoir de l'une, et la langueur mortelle qui parcourait les membres de l'autre. Je m'approchai, et je lus au-dessous en lettres d'or: [Note 81: Vers de _la Henriade_, chant VIII, v. 260.]

«Là on avait sculpté un soudan furieux qui enfonçait un poignard dans le sein d'une jeune personne, à la vue d'un peuple nombreux. Les uns détournaient les yeux, et les autres fondaient en larmes. On avait gravé ces mots autour de ce bas-relief: Est-ce vous, Nérestan[82]?...[Note 82: Vers de _Zaïre_, acte V, scène IX.]

«J'allais passer à d'autres bustes, lorsqu'un bruit soudain me fit tourner la tête. Il était occasionné par une troupe d'hommes vêtus de longues robes noires, qui se précipitaient en foule dans la galerie. Les uns portaient des encensoirs d'où s'exhalait une vapeur grossière, les autres des guirlandes d'oeillet d'Inde et d'autres fleurs cueillies sans choix, et arrangées sans goût. Ils s'attroupèrent autour des bustes, et les encensèrent en chantant des hymnes en deux langues qui me sont inconnues. La fumée de leur encens s'attachait aux bustes, à qui leurs couronnes donnaient un air tout à fait ridicule. Mais les antiques reprirent bientôt leur état, et je vis les couronnes se faner et tomber à terre séchées. Il s'éleva entre ces espèces de barbares une querelle[83] sur ce que quelques-uns n'avaient pas, au gré des autres, fléchi le genou assez bas; et ils étaient sur le point d'en venir aux mains, lorsque ma conductrice les dispersa d'un regard et rétablit le calme dans sa demeure.

[Note 83: Querelle des anciens et des modernes.]

«Ils étaient à peine éclipsés, que je vis entrer par une porte opposée une longue file de pygmées. Ces petits hommes n'avaient pas deux coudées de hauteur, mais en récompense ils portaient des dents fort aiguës et des ongles fort longs. Ils se séparèrent en plusieurs bandes, et s'emparèrent des bustes. Les uns tâchaient d'égratigner les bas-reliefs, et le parquet était jonché des débris de leurs ongles; d'autres plus insolents s'élevaient les uns sur les épaules des autres, à la hauteur des têtes, et leur donnaient des croquignoles[84]. Mais ce qui me réjouit beaucoup, ce fut d'apercevoir que ces croquignoles, loin d'atteindre le nez du buste, revenaient sur celui du pygmée. Aussi, en les considérant de fort près, les trouvai-je presque tous camus.

[Note 84: Les critiques.]

«Vous voyez, me dit ma conductrice, quelle est l'audace et le châtiment de ces myrmidons. Il y a longtemps que cette guerre dure, et toujours à leur désavantage. J'en use moins sévèrement avec eux qu'avec les robes noires. L'encens de ceux-ci pourrait défigurer les bustes; les efforts des autres finissent presque toujours par en augmenter l'éclat. Mais comme vous n'avez plus qu'une heure ou deux à demeurer ici, je vous conseille de passer à de nouveaux objets.»

«Un grand rideau s'ouvrit à l'instant, et je vis un atelier occupé par une autre sorte de pygmées: ceux-ci n'avaient ni dents ni ongles, mais en revanche ils étaient armés de rasoirs et de ciseaux. Ils tenaient entre leurs mains des têtes qui paraissaient animées, et s'occupaient à couper à l'une les cheveux, à arracher à l'autre le nez et les oreilles, disséquer presque toutes. Après cette belle opération, ils se mettaient à les considérer et à leur sourire, comme s'ils les eussent trouvées les plus jolies du monde. Les pauvres têtes avaient beau jeter les hauts cris, ils ne daignaient presque pas leur répondre. J'en entendis une qui redemandait son nez, et qui représentait qu'il ne lui était pas possible de se montrer sans cette pièce.

«Eh! tête ma mie, lui répondit le pygmée, vous êtes folle. Ce nez, qui fait votre regret, vous défigurait. Il était long, long...Vous n'auriez jamais fait fortune avec cela. Mais depuis qu'on vous l'a raccourci, taillé, vous êtes charmante; et l'on vous courra...[85]» [Note 85: Les abréviateurs, compilateurs de morceaux choisis, censeurs.]

«Le sort de ces têtes m'attendrissait, lorsque j'aperçus plus loin d'autres pygmées plus charitables qui se traînaient à terre avec des lunettes. Ils ramassaient des nez et des oreilles, et les rajustaient à quelques vieilles têtes à qui le temps les avait enlevées[86].

[Note 86: Les commentateurs, scoliastes, etc.]

«Il y en avait entre eux, mais en petit nombre, qui y réussissaient; les autres mettaient le nez à la place de l'oreille, ou l'oreille à la place du nez, et les têtes n'en étaient que plus défigurées.

«J'étais fort empressée de savoir ce que toutes ces choses signifiaient; je le demandai à ma conductrice, et elle avait la bouche ouverte pour me répondre, lorsque je me suis réveillée en sursaut.»

--Cela est cruel, dit Mangogul; cette femme vous aurait développé bien des mystères. Mais à son défaut je serais d'avis que nous nous adressassions à mon joueur de gobelets Bloculocus.

--Qui? reprit la favorite, ce nigaud à qui vous avez accordé le privilége exclusif de montrer la lanterne magique dans votre cour!

--Lui-même, répondit le sultan; il nous interprétera votre songe, ou personne.

«Qu'on appelle Bloculocus,» dit Mangogul.

CHAPITRE XLI.

VINGT-UNIÈME ET VINGT-DEUXIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.

FRICAMONE ET CALLIPIGA.

L'auteur africain ne nous dit point ce que devint Mangogul, en attendant Bloculocus. Il y a toute apparence qu'il sortit, qu'il alla consulter quelques bijoux, et que, satisfait de ce qu'il en avait appris, il rentra chez la favorite, en poussant les cris de joie qui commencent ce chapitre.

«Victoire! victoire! s'écria-t-il. Vous triomphez, madame; et le château, les porcelaines et le petit sapajou sont à vous.

--C'est Églé, sans doute? reprit la favorite...--Non, madame, non, ce n'est point Églé, interrompit le sultan. C'est une autre.

--Ah! prince, dit la favorite, ne m'enviez pas plus longtemps l'avantage de connaître ce phénix...--Eh bien! c'est...: qui l'aurait jamais cru?

--C'est?...dit la favorite.

--Fricamone, répondit Mangogul.

--Fricamone! reprit Mirzoza: je ne vois rien d'impossible à cela. Cette femme a passé en couvent la plus grande partie de sa jeunesse; et depuis qu'elle en est sortie, elle a mené la vie la plus édifiante et la plus retirée. Aucun homme n'a mis le pied chez elle; et elle s'est rendue comme l'abbesse d'un troupeau de jeunes dévotes qu'elle forme à la perfection, et dont sa maison ne désemplit pas. Il n'y avait rien à faire là pour vous autres, ajouta la favorite en souriant et secouant la tête.

--Madame, vous avez raison, dit Mangogul. J'ai questionné son bijou: point de réponse. J'ai redoublé la vertu de ma bague en la frottant et refrottant: rien n'est venu. Il faut, me disais-je à moi-même, que ce bijou soit sourd. Et je me disposais à laisser Fricamone sur le lit de repos où je l'avais trouvée, lorsqu'elle s'est mise à parler, par la bouche, s'entend.

«Chère Acaris, s'écriait-elle, que je suis heureuse dans ces moments que je dérobe à tout ce qui m'obsède, pour me livrer à toi! Après ceux que je passe entre tes bras, ce sont les plus doux de ma vie...Rien ne me distrait; autour de moi tout est dans le silence; mes rideaux entr'ouverts n'admettent de jour que ce qu'il en faut pour m'incliner à la tendresse et te voir. Je commande à mon imagination: elle t'évoque, et d'abord je te vois...Chère Acaris! que tu me parais belle!...Oui, ce sont là tes yeux, c'est ton souris, c'est ta bouche...Ne me cache point cette gorge naissante. Souffre que je la baise...Je ne l'ai point assez vue...Que je la baise encore!...Ah! laisse-moi mourir sur elle...Quelle fureur me saisit! Acaris! chère Acaris, où es-tu?...

Viens donc, chère Acaris...Ah! chère et tendre amie, je te le jure, des sentiments inconnus se sont emparés de mon âme. Elle en est remplie, elle en est étonnée, elle n'y suffit pas...Coulez, larmes délicieuses; coulez, et soulagez l'ardeur qui me dévore...Non, chère Acaris, non, cet Alizali, que tu me préfères, ne t'aime point comme moi...Mais j'entends quelque bruit...Ah! c'est Acaris, sans doute...Viens, chère âme, viens...»

--Fricamone ne se trompait point, continua Mangogul: c'était Acaris, en effet. Je les ai laissées s'entretenir ensemble, et fortement persuadé que le bijou de Fricamone continuerait d'être discret, je suis accouru vous apprendre que j'ai perdu.

--Mais, reprit la sultane, je n'entends rien à cette Fricamone. Il faut qu'elle soit folle, ou qu'elle ait de cruelles vapeurs. Non, prince, non; j'ai plus de conscience que vous ne m'en supposez. Je n'ai rien à objecter à cette épreuve. Mais je sens là quelque chose qui me défend de m'en prévaloir. Et je ne m'en prévaudrai point. Voilà qui est décidé. Je ne voudrai jamais de votre château, ni de vos porcelaines, ou je les aurai à meilleurs titres.

--Madame, lui répondit Mangogul, je ne vous conçois pas. Vous êtes d'une difficulté qui passe. Il faut que vous n'ayez pas bien regardé le petit sapajou.

--Prince, je l'ai bien vu, répliqua Mirzoza. Je sais qu'il est charmant.

Mais je soupçonne cette Fricamone de n'être pas mon fait. Si c'est votre envie qu'il m'appartienne un jour, adressez-vous ailleurs.

--Ma foi, madame, reprit Mangogul après y avoir bien pensé, je ne vois plus que la maîtresse de Mirolo qui puisse vous faire gagner.

--Ah! prince, vous rêvez, lui répondit la favorite. Je ne connais point votre Mirolo; mais quel qu'il soit, puisqu'il a une maîtresse, ce n'est pas pour rien.

--Vraiment vous avez raison, dit Mangogul; cependant je gagerais bien encore que le bijou de Callipiga ne sait rien de rien.

--Accordez-vous donc, continua la favorite. De deux choses l'une: ou le bijou de Callipiga...Mais j'allais m'embarquer dans un raisonnement ridicule...Faites, prince, tout ce qu'il vous plaira: consultez le bijou de Callipiga; s'il se tait, tant pis pour Mirolo, tant mieux pour moi.»

Mangogul partit et se trouva dans un instant à côté du sofa jonquille, brodé en argent, sur lequel Callipiga reposait. Il eut à peine tourné sa bague sur elle, qu'il entendit une voix sourde qui murmurait le discours suivant: «Que me demandez-vous? je ne comprends rien à vos questions. On ne songe seulement pas à moi. Il me semble pourtant que j'en vaux bien un autre.

Mirolo passe souvent à ma porte, il est vrai, mais...(Il y a dans cet endroit une lacune considérable. La république des lettres aurait certainement obligation à celui qui nous restituerait le discours du bijou de Callipiga, dont il ne nous reste que les deux dernières lignes. Nous invitons les savants à les méditer et à voir si cette lacune ne serait point une omission volontaire de l'auteur, mécontent de ce qu'il avait dit, et qui ne trouvait rien de mieux à dire.)

«...On dit que mon rival aurait des autels au delà des Alpes.

Hélas! sans Mirolo, l'univers entier m'en élèverait.»

Mangogul revint aussitôt au sérail et répéta à la favorite la plainte du bijou de Callipiga, mot pour mot; car il avait la mémoire merveilleuse.

«Il n'y a rien là, madame, lui dit-il, qui ne vous donne gagné; je vous abandonne tout, et vous en remercierez Callipiga, quand vous le jugerez à propos.