V* ■ T iy//.7n3 I DISCOURS DE LA METHODE Pour bien conduire (à rai(bn,& chercher la vérité dans les fciences.
Plus LES METEORES.
Qui font des ejfais de cete Méthode» .
\ - •.. • j. v * ~?
3 DIS CJD U R S '3 DE LA METHODE Pour bien conduire fà raifon,& chercher la vericc dans les fciences.
SUt dtjcours femble trop long ponr effre tout leu en vne fois, on le pour- • 'Wm ra difftnguer en fix parties. Et en la première on trouuera diuerfes confderattons touchant les fciences. En la fécondé, les principales réglés de la Méthode que l’ si ut heur a cherchée. En la quelques vnes de selles de la Morale qu’il a tirée de cete Méthode. En la 4, les rdtfons par lefq utiles il prouue l' extffence de Dieu, dr de l'ame humaine, qui font tes fondement de fa -Metaphyfique. En la y, l'ordre des queflions - de Phyfique qu'il a cherchées, & particulièrement ü explication du mouuemeut du caler, & de quelques autres diffculte^qui apportiez ■fient a la Médecine, puis au JJ y la différence quiefl entre naflreame & telle des beffes. Et en la derniere, quelles chofes il croit offre requifès pour aller plus auant en la recherche de la Nature qu'il n'a effe, & quelles raifonsP ont fait e fer ire.
' • E bon fèns çft la chofe du monde la mieux partagée: car chafcun penfê en 1 eftre fi bien pouruû,que ceux mefme qui font les plus difficiles a contenter en tou- te autrechofe, n’ont point couftume d’en defirer plus qu’ils en ont. Enquoyiln'elfcpas vray fem- blable que tous fe trôpent: Mais plutcsft cela tcfmoigne que la puiflance de bieniuger, & dilbin^uer le vray d'aueelefàux, qui eft proprement ce qu'on nomme le bon fens,ou la raifon,cft naturellement efgale en tous les hommes; Et ainfi que ladiuerfitc de nos opinions ne Yientpasdecequeies vnsfont plus raifonnabjes que les a -x autres.
4 Discours autres, mais feulement de ce que nous conduifous nos penfees par diuerfes voyes,& ne confiderons pas les met meschofès. Car ce n'eft pas affez d'auoir l’efpric bon, mais le principal eft de l’appliqu er bien. Les plus grandes âmes font capables des plus grans vices, aufly bien que des plus grandes vertus: Et ceux qui ne marchent que fort lentement peuuent auancer beaucoup d’auantage, s’ils fuiuenttoufiours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, & qui s en efloignent.
Pour moy ie n'ay iamais prefumé que mon efprit fuft en rien plus parfait que ceux du commun: metme i’ay fouuent fouhaire' d’auoir la penfee aufly prompte, ou l'imagination aufly nette & diftiuéle, ou la mémoire auf. fy ample, ou aufly prefence, que quelques autres..Et ie ne fçache point de qualitez que celles cy,qui feruent a la perfe&ion de l’efprit: car pour la raifon, ou le fens, d'au- tant qu'elle eft la feule chofe qui nous rend hommes * & nous diftingue des belles, ie veux croyre qu'elle eft tou- te entière en vn chafeun^ & fuiure en cecy l’opinion commune des Philofophes, qui difènt qu'il n’y a du plus & du moins qu’entre les accident, & non point entre les formes ou natures des iridiut dus d’vue mefme 9/peci_,.
Mais ie ne craindray pas de dire que ie penfè auoir eu beaucoup d’heui) de m’eftre rencontré dés ma ieunefle en certains chemins, qui m’ont conduit à des confédéra- tions & des maximes, dont i ay formé vne Méthode, par laquelle il me femble que i’ay moyen d'augmenter par degrez ma connoiflance, & de L’efleuer peu a peu au plus haut poim,auqucllamediocrité de mon efprit & la cour- te du- De La Méthode.'
tedurefedeinavie luy pourront permettre d'atteindre. Car i en ay défia receuilly de tels fruits, qu’encore qu'aux iugemens que îe fais de moytncfmc, te tafehe toufioursdepeucher versfecofttfdela défiance,pIutoft que vers celuy de la préemption; fifque regardant d’vn CKildePhilofophe les diuerfes aôions & entreprifes de tous les hommes, il n'y en ait quafi aucune qui ne me fcmble vaine & inutile, le ne laüTe. pas de reccuoir vne extreme fatifFaûion du progrès que ie penfeauoir défia tait en la recherche delà vente', & deconceuoir de telles efperances pour lauenir,que fi entre les occupations des hommes, purement hommes, il y en a quelqu'vne qui loit folidement bonne & importante, i’ôle croyre que c'eft celle que iay choifié.
. Toutefois il fc peut faire que ie me trompe. & ce n'eft peuteftre qu vn peudecuiure & de verre que ie prens pour de 1 or & des diamans. le fcay combien nous (bm* mes fuiets a nous méprendre en ce qui nous touche j ôc combien aufly les iugemens de nos amis nous doiuent eftrefufpe&s, lorlqu ils font en noftre faueur. Maisie ieray bien ay fe de faire voir en ce difeours quel* lotit les chemins que iay fuiuis,& d'y reprefènter ma vie com- me en vn tableau, affin que chalcun en puille iuger, qu’apprenant du bruit commun les opinions qu'on en aura, ce foit vn nouueau moyen de m’inftruire, que i’ad- ioufteray a ceux donti’ay couftumede mcleruir.
Ainfimondcflèin n'eft pas d’enfeigner icy la Métho- de que chafcun doit future pour bien conduire faraifon: mais feulement défaire voir en quelle forte i’ay tafchtf de conduire lamiene. Ceux qui fc méfient de donner « 3 des >+ Discours.
des préceptes, fe doiuent eftimer plus habiles, que ceux aufquels ils des donnent, & s’ils manquent en la moin- dre choie, ils en font blafmables. Mais ne propofant cet efcrit,que comme vne hiftoireion fi vous l’aymez mieux que comme vne fable, en laquelle parmi quelques exem- ples qu’on peut imiter, on en trouuera peuteftre aulTy plufieurs autres qu’on aura raifon de ne pas fuiure;i’efpe- re qu’il fera vtile a quelques vus, fans eftre nuifible a per- ionne, & que tous me fçauront gré de ma franchilè.
. l’ay elle nourri aux lettres de's mon enfance, & pourcequ’on me perfuadoit que par leur moyen on pouuoit acquérir vne connoiflance claire & aflTure'e de tout ce qui «ft vtile a la vie, i'auois vnextre me defir de les appren- dre. Mais fitoft que i’eu achcué tout ce cours d’eftudes, auboutduquelonacouftumed’eftrereceu au rang des do&es, ie changay entièrement d’opinion, car ie me trouuois embaralTé de tant de doutes 8c d'erreurs, qu’il me fembloit n’auoir fait autre profit en tafchant de m'in- ftruire; finon quei’auois dccouuert de plus en plus mon ignorance. Etneanmoinsi’eftoisenl’vnedes plus célé- brés efcholes de l’Europe, oùie penfois qu’il deuoity auoir de fçauans hommes s'il y en auoit en aucun endroit de la terre: l’yauois appris tout ce que les aun es y ap- prenoientJ'& mefme ne m’eftantpas contente'desfcien- çes qu’on nous enfeignoit, i'auois parcouru tous les liu- rcs, traitans de celles qu\>n eftime les plus curieufes 8c les plus rpres, qui auoient pu tomber encre mes mains: Aueccelaie fçauoisles iugemens que les autres fâifo- ient de moy; 8c ie ne voyois point qu’on m ’eftimaft infe- rieuramescondifciples, bienqu’il y en euft défia entre -. • eux De La Methodeî y De La Methodeî y euxquelques vos, qu’on deftinoit a remplir les places de nos maiftres: Ët enfin noftre fiecle me fembioit aufly> fleu ridant, & aufly fertile en bons efprits, qu’ait elle au- cun des precedens. Cequi me faifoit prendre la liberté', deiugerparmoy de tous les autres, & de penfer qu’il u’jr auoit aucune dodtrinc dansle monde qui fuft telle, qu'on m’a uoit auparauant fait efperer.
Ienelaifloispas toutefois d’eftimer les exercices, aux- quels on s’occupe dans les elcholes. le fçauois que les langues qu’on y apprent font nccefiaircs pour l’intelli- gence des liures anciens. Qj^e la gentillefle des fables reueille l’efprit; Que les avions mémorables des hiftoi- res le releucnt, & qu’eftant leuës auec discrétion elles aydent a former leuugement; Quelale&uredetous les bons liures eft comme vne conuerfation auec les plus honneftes gens des fiecles paflez, qui en ont efté les au— theursj & mefmevneconuerlâtioneftudide,enlaquelIe- ’ilsnenousddcouurentqueles meilleures de leurs pen— fdfes; Que l’£loquence a des forces & des bcautez in—* comparables^ Que la Poëfie a des delicatefifes & des douceurstresrauilfantes } Que les Mathématiques ont des inuentions très fubtile s, & qui peuuent beaucoup fèruir, tant a contenter les curieux, qu’a faciliter tous les arts, & diminuer le trauail des hommes;.Que les eferis qui traifent des meurs contienent plufieurs enfeigne^ mens, & plufieurs exhortations a la vertu qui font fort vtiles; Qije la Théologie enfeigne a gaigner le ciel; Que la Philofophie donne moyen de parler vrayfemblable- ment de toutes choies, & fe faire admirer des moins fçauans; Que la lurifprudence, la Mcdecine,& les autres • feieng’ Discours.
fciences apportent des honneurs & des richeffes a ceux qui les cultiuent; Et enfin qu'il eft bon de les auoir tou. tes examinées, mefme les plus fuperftitieufes & les plus fauflcs; affin de connoiftre leur iufte valeur, & fe garder d'eneftre trompé.
Mais ie croyois auoirdefia donne’ aflez de tems aux langues; & mefme aufly a la le<fture des liures anciens, & a leurs hiftoires, & a leurs fables. Carc'eft quafi le mef. me de conuerfcr auecceux des autres fiecles, que de •voyager. Il eft bon de fçauoir quelque choie des meurs de diuers peuples, aflSn de iuger des noftres plus faine- ment, & que nous ne penfions pas que tout ce qui eft Contre nos modes foit ridicule, & contre raifon • ainlî qu'ont couftume de faire ceux qui n’cmt rien vû: Mais lorfqu’on employé trop de tems a voyafgeron deuienr enfin eftranger en fon païs; & lorfqu'on eft trop curieux des chofes qui fe pratiquoient aux fiecles paflez, on de- meure ordinairement fort ignorant de celles qui fepra- • tiquent en cetoycy. Outre que les fables font imaginer plufieurs euenemens comme poflibles qui ne le font point; Et que mefme les hiftoires les plus fidèles, fi elles ne changent nyn’augment la valeur des choies pour les rendre plus digues d'eftreleuës, au moins en omettent elles prefque toufiours les plus baffes & moins illuftres cifconftances, d'où vient que le refte ne paroift pas tel qu'il eft, & que ceux qui règlent leurs meurs par les exemples qu’ils en tirent, iont fuiets a tomber dans les extrauagances des Paladins de nos romans, & a concenoir des deffeins qui paflent leurs forces. " l'eftimois fort l’Eloquence; & i’eftois amoureux de la Poëfie: De La Mbthobe. 9 Pocfie: Maisiepenfois quel’vne & l’autre eftoient des dons de i’efprit, plutoft que des fruits de l’eftude. Ceux qui ont le'raifonnement le plus fort, & qui digèrent le mieux leurs penfc'esatfin de les rendre claires & intelli- gibles, pcuuent toufiours le mieux perfuadcr ce qu’ils propofent, encore qu’ils ne parlaient que bas Breton, & qu’ils u’cuflent iamais apris de Rhétorique Et ceux qui ont les inuencious les plus agréables & qui les fçauent exprimer aucc le plus d’ornement & de douceur ne Iair- roient pas d'eftre les meilleurs Poètes, encore que l’art Poétique leur fuit inconnu.
le me plaifois fur tout aux Mathématiques, a caufe de la certitude & de l’euidence de leurs raifons, mais ie ne remarquois point encore leur vray vfage, & penfânt quelles ne feruoient qu’aux arts Mechaniques, ie m'ef- tonnois dccequeleursfondemenseftans fi fermes & fi folides, on n’auoit rien bafti deflus de plus rclcué. Com- me au contraire ie comparois les elcris des anciens payens qui traitent des meurs, à des palais fort fuperbes, & fort magnifiques, qui n'eftoient baftis que fur du fa- ble, & fur de la bovëj Ils efieuentfort haut les vertus, &: l?s font paroi lire eftimables par deflus toutes des chof<% qui font au monde, mais ils n’enfeignent pas afliez a les connoiftre, & fouuent ce qu’ils appelenr d’vn fi beau nom n’eft qu'vne infenfibilite, ou vu orgueil, ou vu delê- ipoir,ouvn parricide.
le reuerois noftre Théologie, & pretendois autant qu’aucun autre a gaigner le ciel j mais ayant apris com- me chofe tresaflurde, que le chemin n'en eft pas moins ouuert aux plosignorans qu’aux plus do&es, &que les b % vérité/.
xo Discours.
veritezreueléesquiyconduifenr, fontaudcflus de no- ftre intelligence, ien’euflTeofe lesfoumettreàlafoiblef- fe de mes raifonnemens, & ie penfois que pour entre- prendre de les examiner; & y reulfir, il eftoit belbin d’auoir quelque extrordinaire affiftence du ciel, & d’eftre plus qu‘horame.
IenedirayriendelaPhilolophie, linon que voyant qu’elle a eftëcultiuëe parles plus excellons efprits qui ayent vefcu depuis plufieurs fiecles, & que neanmoins il ne s’y trouue encore aucune choie dont on ne difpute, &parconfequentquine foit douteufe, ien'auois point afles de prefomption pour clperer d'y rencontrer mieux que les autres -t Et que conlideraut combien il peut y auoir de diuerfes opinions touchant vne mefme matiè- re, qui foient fouftenuës par des gens dodtes, fans qu'il y en puifle auoir iamais plus d’vne feule qui foit vraye, ie reputois prefque pour faux tout ce qui n’eftoit que vray- ièmblabie.
Puis pour les autres fciences d'autant qu’elles emprun- tent leurs principes delà Philofophie, ie iugeois qu'on ne pouuoit auoir rien bafti qui fuft folide, fur desfonde- û ens fi peu fermes; Et ny l’honneur, ny le gain qu'cllts promettent, n’eftoientfuffifans, pour me conuicr à les apprendre; Carie ne me fent ois point, grâces a Dieu, de condition, qui m'obligeaft a faire vn meftier de la feien- ce, pourlaloulagement de ma fortune; Et quoy que ie ne fifle pas profelîîon de melprifer la gloire en Cynique, ie faifois neanmoins fort peu d’eftat de celle que ie n’efperois point pou uoir acquérir qu'a faux titres. Et enfin pour les mauuaifcs do&rines, ie penfois défia connoiftre De La Méthode. ii noiftre affésce qu’elles valoient,pourn’eftreplus fuieca eftre trompé, ny par les promettes d’vn Alcheraifte, ny par les prédictions d'vn Aftrologue, nypar les impoftu- resd’vn Magicien, ny par les artifices du la venterie d’aucun de ceux qui font profettion de fçauoir plus qu’ils ne fçauent.
C’eft pourquoy fitoft que l’aage me permit de lortir de la fuietibn de mes Précepteurs, ie quittay entière- ment l’eftude des lettres. Et merefoluant de ne cher- cher plus d’autre fcicnce, que celle qui fc pourroit trou- uer eu moymefme, oubien dinsle grand liure du mon- de, l’employay le refte de ma jeunette à voyager, à voir, des cours, & des armées,à fréquenter des gens de diuer- fes humeurs & conditions, àreceuillir diuerfes eiperi- enceSjàm'eKprouuer moymefme dans les rencontres que la fortune me propofoit, & partout à faire telle rettexioa fur les chofes qui fe prefentoienc que i’en puffe tirer quelque profit. Carilmefembloitqne ie poufrois ren- contrer beaucoup plus de vérité dans les raifonnemens que chafcun fait,toucnant les affaires qui luy importent, & dont l'euenement le doit punir bientoft après s’il a mal iuge'j que dans ceux que fait vn homme de lettres dans fbn cabinet touchant des fpeculations qui ne produifent aucun etfe&, 6c qui ne luy font d'autre confequence, fi- nou que peuteltre il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles feront plus efloignées du fens commun: a caufe qu'il aura deu employer d’aurant plus d’efprit & d’arti- fice à tafeher de les rendre vrayfemblables. Et i’auois toufiours vn extreme defir d'apprendre a diftinguer le vray d’.auec le faux, pour voir clair en mesaélions, b z Ôc il Discours & marcher auec aflurance en cete vie.
Ileftvray que pendant que ie ne faifois que confide- rer les meurs desautres hommes, ien'y trouuois gueres dequoy m’affiirerj &quei*yrcmarquois quafi autant de diuerfiré que i’auois fait auparauant entre les opinions des Philofophos • En forte que le plus grand profit que i-’en retirais, eftoit que voyant plufieurs chofès,qui bien- qu’elles nous femblent fortextrauagantes &* ridicules, ne laiflent pas d’eftre communément receuës & approu- uées par d’autres grans peuples, i’apprenois a ne rien croire trop fermement de ce qui ne m’auoit efte' perfua- de'que par l'exemple & par la couftume: Etainfiiemc deliurois peu a peu de beaucoup d’erreurs, qui peuuent offufqucr noftrc lumière naturelle, & nous rendre moins capables d’entendre raifon. Mais après que i’eu employé quelques années a eftudierainfidaus leliure du monde, & a tafeher d’acquérir quelque expérience, ie pris vn iour.refolution d’eftudier aufly en moymefme, & d'em- ployer toutes les forces de mon efprit a choyfir les che- mins que ie deuois fuiure. Ce qui me reuffit beaucoup mieux, ce me femble, que fi ie ne me fuffe iamais efloi- gnéi ny de mon païs, ny de mes liures.
Sccôde l’étois alors eu Aile maigne ou i’occafion des guerres partie, qui n’y font pas encore finies m’auoit appelé7, & comme ie retournois du couronnement de l’Empereur vers l’ar- mc'e, le commencement de l’hyuer m’arefta en vn quar- tier ou ne trouuant aucune conuerfation qui me diuer- tift, & n’ayant d’ailleurs par bonheur aucuns foins ny paffionsqui me troublaient, ie demeurais tout le iour enfermé fculdaD s vnpoëfle, ou i'auois tout loyfir de ” ' ' m*enx • / De La Méthode. 13* m’entretenir de mes penfoes. Entre lefqu’ellesl’vne des premières, fut que ie m’auifayde confiderer, quefou- uent il n’y a pas. tant de perfe&ion dans les ouurages compofèz de plufîeurs pièces, Refaits de la main de di- trers maiftres, qu'en ceux aufquels vn feul a trauaille'. ' Ainfi voit on que les baftimens qu'vn feul Architecte a entrepris & aebeuez, ontcouftume d’eftre plus beaux & mieux ordonnez, que ceuxque plufîeurs ont tafclic’ de racommoder, enfaifant feruir de vieilles murailles qui auoient eftébafties a d’autres fins. Ainfî ces ancienes citez, qui n’ayant elle au commencement que des bour*^ gades, font deuenuës par fucceffion de tems de grandes * villes, font ordinairement fi mal comparées, au pris de ces places regulieres qu’vn Ingénieur trace a fafantaifie dans vne plaine, qu'encore que confîderant leurs édifi- ces chafcun a part on y trouue fouuent autant ou plus d’art qu’en ceux des autres; toutefois a voir comme ils font arrangez, icyvn grand, là vn petit, & comme ils rendent les rues courbées & inefgales,on diroit que c’eft plutoft la fortune, que la volonté de quelques hommes vfàns de raifon, qui les a ainfi difpofèz. Et fi on confédé- ré qu’il y a eu neanmoins de tout tems quelques offi- ciel, qui out eu charge de prendre garde aux baftimens desparticuliers, pour les faire feruir a l’ornement du pu- blic; on connoiflra bien qu’il eft malayfo, en ne trauail- laotquefurles ouurages d’autruy, de faire des chofes • fort accomplies. Ainfi ie m’imaginay que les peuplés, qui ayant efté' autrefois demifauuages, & ne s ellant ci- uilifezquç peu a peu, n’ont fait leurs loix qu a mefure que l’incommodité des crimes & des querelles lesya ^ b j. COIX* i4.Discour $.*> contrains, ne fçauroient eftre fibienpolicez, que ceux qui des le commencement qu'ils fe font aflemblez, ont obfèrue' les conftitutions de quelque, prudent Legifla- teur. Comme il eft bien certain que l’Eftat de la vraye religion, dont Dieu feul a fait les ordonnances,doit eftre incomparablement mieux regléque tous les autres. Et pour parler des chofes humaines, iecroy que fi Sparte a cfte' autrefois tresfioriflante,cen’a paseftc'à caule de la bonté de chafcuncdefesloix en particulier, vu que plufieurs eftoient fort eftranges, & mefme contraires aux bonnes meurs, mais a caufe que n'ayant eft é inuen- tées que par vnfeul, elles tendoient toutes a mefme fin. Et ainfi ie penfay que les fciencesdes Iiures^u moins ccl* les dont les railous ne font que probables, & qui n’ont au- cunes demonftrations, s’eftant compofiks & groffies peu a peu des opiniôs de plufieurs diuerfes perfonnes.nc font point, fi approchantes de la vérité', que les fimples raifonnemens que peut faire naturellement vn home de bon (çns touchant les choies qui fc prefentent. Et ainfi encore ie penfay, que poureeque nous auoos tous elle' çnfans auant que d'eftre hommes, & qu’il nous a fallu long tems eftre gouuernez par nos appetis & nos Préce- pteurs, qui eftoient louuent contraires les vns aux autres, & qui ny les vns ny les autres ne nous conleilloient peuteftre pas toufiours le meilleur, Ileftprefq; impoffi- ble Sue nos iugemens foient fi purs, ny fi folides qu’ils au- roient efte, *fi nous auions eu l’vfkge entier de no« ftre raifon dés 1e point de noftre nailfance, & que nous n’eulfions iamais efte conduits qhe par elle.
11 eft vray que nous ne voyons point qu’on iette par terre De La Méthode. jj terre toutes les maifons d’vne ville, pour le feul deflein de les refaire d'autre façon; & d'en rendre les rues plus belles;mais on voit bien que plufieurs font abatre les leur pour les rebaftir, & que mefme quelquefois ils y font contrains, quand elles fonf en danger de tomber d'elles mefmes, & que les fondemens n’en font pas bien fermes. A l'exemple dequoy ie me perfuaday, qu'il n'y aurait véritablement point d’apparence, quVn particulier fift deflein de reformer vn Eftat,en y changeant tout dés les fondemens, &en lerenuerfant pour le redrefler;Ny, mcfme aufly de reformer le cors des fciences, ou l’ordre eftabli dans lesefcholes pour les enfeigner. Mais que pour toutes les opinions quei'auoisreceuësiufques alors en ma creance, ie ne pouuois mieux faire que d’entre- prendre vne bonne fois de les en ofter, affiiid'y en re- mettre par âpre*, ou d'autres meilleures, oubien les me£ mes, lorfque ie les aurais aiuftées au niueau de là raifbn. Et ie creu fermement que par ce moyen ie reuffirois a conduire ma vie beaucoup mieux, que fi ie ne batiflois que fur de vieux fondemens • &que ie ne m'appuiafle que fur les principes que ie m’efiois laifiV perfuader en ma ieunefle y fans auoir iamaisexaminés'ils eftoient vrais. Car bienque ie remarquafle en ce cy diuerfes dïfBcultez, elles n’^oient point toutefois fans remede, ny comparables ^^llesqui fetrouuent en la reformation des moindre^chofes qui touchent le public. Ces grans cors font trop malayfez à releuer e fiant abatus, oumef- me a retenir eftant esbranflez, & leurs cheutes ne pea*< uent eftre que très rudes. Puis pour leurs imperfeéHons, s ils en ont, comme la feule diuerfité qui eft entre eux fuffit 16 Discours fuffitpouraflurer queplufieursenont, l’vfàge les a fans doute fort adoucies, &mefme il en a euitc', ou corrige" infenfiblement quantité, aufquelles on ne pourroit fi bien pouruoir par prudence, Et eufin elles font quali toufiours plus fupportables que ne feroic leur change- ment, Eu mefme façon que les graus chemins, qui tour- noyent entre des montaignes, deuienent peu a peu fi rnis & fi commodes, à force d’ellre frcquentez, qu'il eft: beaucoup meilleur de les fuiure, que d’entreprendre d’aller plus droit, en grimpant au deflus des rochers, & çjefeendant iufques au bas des précipices.
C'eft pourquoy ie ne fçaurois aucunement approuuer ces humeurs brouillonnes, & inquiétés, qui n’eftant ap- pelez, ny par leur naiflauce, ny par leur fortune, au ma- niement des affaires publiques, ne laiflent pas d’y faire toufiours en Idce quelque nouuélle reformation. Et fi ie penfois qu’il y euft la moindre chofe en cet eferit, par la- quelle on me pûft foupçonuer de cetc folie, ie ferois très marry de fouffrir qfï’il fuft publié. Iamais mon deflein, nes'cit eftendu plus auant que de,tafcher a reformer mes propres penfees, & de baiîir dans vn fous qui eft tout a moy. Que fi mon ouurage m’ayant aflez pieu, ie vous cnfaisvoiricylemodelle, ce n'cft pas pourcela que ie veuille confeiller a perfonne de l’imiter: Ceux que Dieu a mieux partagez de fes grâces autlfcpeuteftre des defleins plus rcleuez, mais ie crains bien qu#cetuy-cy ne foit défia que trop hardi pour plufieurs. La feule refolu- tion de fe défaire de toutes les opinions qu’on a receuës * auparauant en fa creance, n’eft pas vn exemple que chafi- cun doiue fuiure: Et le monde n’eft quafi compofd que De La Méthode. 17