De La Méthode. 17 de deux fortes d’elpris aulquels il ne conuient aucune- ment. A fçauoir de ceux qui fe croyans plus habiles qu’ils ne font ne fe peuuent empefeher de précipiter leurs iugemens, nyauoiraflezde patience pour condui- re par ordre toutes leurs penfées: d’où vient que s’ilr auoientvne fois pris la liberté' de douter des principes qu'ils ont rcceus, & de s'efearter du chemin commun ja- mais ils ne pourraient tenir le fenrier qu’il faut prendre pour aller plus droit, & demeureraient efgarez toute leur vie. Puis de ceux qui ayant affez de raifon, ou de modeftie, pouriuger qu’ils font moins capables de di- ftinguerle vray d’auec le faux que quelques ^litres par lefquels ils peuuent eftreinftruits,doiuent bien plutoft fe contenter de fuiure les opinions de ces autres, qu’en chercher eux mefmes de meilleures..
Et pour moy i’aurois efte fans doute du nombre de ces derniers, fi ie n’auois iaraais euqu’vn lèulmaiftre, ou queie n’euffe point feeu les différences qui ont efté de tout teins entre les opinions des plus dodtes. Mais ayant appris des le College, qu’on ne fçauroit rien imaginer de fi eftrangc & fi peu croyable, qu’il n'ait efté dit par quel- qu’vn des Philofophes; Et depuis en voyafgeant ayant reconnu, que tous ceux qui ont des fentimens fort con- traires aux noftres, ne font pas pour cela barbares ny Tan- nages, mais que plufienrs vfent autant ou plus que nous de raifon; Et ayant confidere' combien vn mefme hom- me, auecfonmefmeefprit,eftantnorri dés fon enfance entre des François ou desAllemans, deuient different de ce qu'il ferait, s’il auoit toufiours vefeu entre des Chinois ou des Canibales; Et comment iufqués aux c modes * i$ Discours, modes de nés habits, la mefme chofe qui nous a plû il y a dix ans, & qui nous plaira pcuteftre encore auant dix ans, nous femjble maintenant extrauagante 8c ridicule: En forte que c’eft ben plus la couftume & l'exemple qui- nous perfuade, qu’aucune connoifïance certaine j Et que neanmoins la pluralité des voix n’eft pas vne preuue qui vaille rien, pour les veritcz vu peu malayfe'es a dé- couurir, a caufe qu’il cft bien plus vrayfemblable qu’vn. homme feul les ait rencontrées que tout vn peuple; le nepouuois choifirperfonne dont les opinions me fem- blaflentdeuoireftrepreferces a celles des autres, & ie me trouuay comme contraint d’entreprendre moymef- me de me conduire.
Mais comme vn homme qui marche feul, &dàns les tenebres, iemerefolu d’aller fi lentement, &d’vferde tant de circonfpeéfcion eu toutes choies, que fi ie n'auan- çois que fort peji,ie me garderois bien au moins de tom- ber. Mefme ie ne voulu point commencer îjfreietter tout a fait aucune des opinions, qui s’eftoient pû glifler autrefois en ma creance fans y auoireflé introduites par la railon, que ie n’eufle auparauant employé' affez de tems à faire le proiet de l’ouurage que i’entreprenois, & ^chercher la vraye Méthode pour paruenir à laconnoif- fance de toutes les chofes dont mon efprit feroit ca- •-!
uois vn peu efludié, eftant plus icune, entre les par- ties de la Philo fophie à la Logique, & entre les Mathé- matiques àl’Analyfc des Geometres, & à l’Algcbre, trois arsoufcicnces qui fcmbloient deuoir contribuer quel- que chofe a mon deflein,. Mais en les examinant ie pris garde.
I • De La Méthode. *j> garde, que pour la Logique Tes fyllogifmes, & la plus part de Tes autres inftru&ions feruent plutoft a expli- quer a autruy les chofes qu’on fçait, ou mefme, comme 4'artdeLulle, a pafler fansiugement de celles quon ignore, qu’à les apprendre. Et bicnque elle contienc en effed beaucoup de préceptes très vrais & très bons, il y en a toutefois tant d’autres meflez parmi, qui font ou nuifiblesou fuperflus, qu’il eft prcfque aufly malayfë de lesenieparcr, que de tirer vne Diane ou vneMiuerue horsd'vn bloc de majbrequi n’eft point encore e^au- chd. Puis pour l’Analyfe des anciens, & l’Algebrc des modernes, outre qu’elles ne s’eftendent tju’a des matiè- res fort abltra&es, & qui ne femblent d’aucun vfage, La première eft toufiours fi aftrainte a la confideration des figures, qu’elle ne peut exercer l’entendement fans fati- guer beaucoup l’imagination, Et on s'eft tellement af- fuieti en la derniere acerraines reigles, & a certains chiffres, qu'on en a fait vnart confus & obfcur qui em- barraffe l’efprit, au lieu d'vne fcience qui le cultiue. Ce qui fut caufe que ie penfay qu’il falloir chercher quelque autre Méthode, qui comprenant les auantages de ces trois, fuft exempte de leurs defaux. Et comme la mul- titude des loix fournift fouuent des exeufes aux vices; en forte qu’vn eftat eft bien mieux rcig!d,lorfque n’en ayant • que fort peu, elles y font fort eftroitement obfcruees: Aiûfi au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la Logique eft compofe’e, ie crcu que i’aurois affezdes quatre fuiuans, pourvûque ic prifïc vne ferme Sc con- fiante rcfolution de ne manquer pas vne feule fois a les obferuer.
c 2 2° Discours. * Le premier eftoit de ne receuoir jamais aucune choie pour vraye que ie ne la connufteeuidemmenteftrc telle: c’eft à dire, d'euiter foigneufementla Précipitation, & la Preuention; &de ne comprendre rien de’ plus en mes. jugempns, que ce qui fe prefenteroit fi clairement & fi diftin&ementa monefprit, que ien'euffe aucune occa- fio"n de le mettre en doute.
> Le fécond, de diuifer chafcune des difficultez que i'examinerois en autant de parcelles qu'il fe pourrit, & qu'il feroit requis pour /es mieux rjefoudre.
Le troifiefme de conduire par ordre mes penfées, en commenceanrpar les obicts les plus fimples, & les plus ayfèza connoiflre, pour monter peu a peu comme par degrez iu fques aia connoiflance des plus compofèz: Et fuppofànt mefme de l’ordre entre ceux qui ne le prece- dent point naturellement les vns les autres.
Et le dernier de faire partout des denombremens fi entiers, & des reueuës fi generales,que ie fufle allure de ne rien omettre.
Ces longues cbaifnes de rai/bns toutes fimples & faci- les, dont les Geometresontcouftumede fe feruir, pour paruenir a leurs plus difficiles demonftrations,m’auoienc donne occafion dem’imaginer,que toutes les chofes qui .peuuent tomber fous la connoiflance des hommes s'en- trefuiuent en mefme façon, & que pourvû1 feulement qu’on s’abftiene d’en reçeuoir aucune pour vraye qui ne le foit,& qu on garde toufiours l’ordre qu’il faut pour les déduire le s vnes des autres, il n’y eu peut auoirdefi efioignc'es aufquellesenfinonneparuiene, ny de fi ca- chées qu onnedëcouure, Etiene fus pas beaucoup en peine zr peine zr Db. La Méthode. peine de chercher par Iefquelles il eftoitb’efoin de com- mencer: car le fçauois défia que c’eftoit par les plus (im- pies & les plus ayfces a connoiftrej &confiderant qu’en- tre tous ceux qui ont cy deuant recherche’ la vcritc/ dans les fciences, il n y a eu que les feuls Mathématiciens qui ont pu trouuer quelques demonflrations, c'eA à dire quelques raifons certaines & euidentes, ie ne doutois point que ce ne fuit par les mefines qu’ils ont exami- nées; bienque ie n’en efperafle aucune autre vtilicc, fi- ' non quelles accouftumeroicnt monefprita fe repaiftre de veritez, & ne fe contenter point de faufies raifons.
. Mais ie n eu pasdeflein pour cela de tafeher d'appren- dre toutes ces fciences particulières qu’on nomme communément Mathématiques: & voyant qu’encore que leurs obiers foient differeos, elles ne laifTentpas de s accorder toutes, en ce quelles n’y confiderent autre chofe que les diuers ra ppors ou proportions qui s’y trou- uent, iepenfay qu’il valoit mieux que i’examinafle feu- lement ces proportions en general, &fans lèsfuppofer que dans les fuiets qui feruiroient am’en rendre la con- noififancc plus ayfée; meûne auffy fans les y aftreindre aucunement, affin de les pouuoir d’autant mieux appli- quer apre's a tous les autres aufquels elles conuiendroiêt. Puis ayant pris garde que pour les connoiftre, i’aurois quelquefois befoin de les confiderer chafcune en parti- culier; & quelquefois feulement de les retenir, ou de les comprendre plufieurs enfcmble: ie penfay que pour les confiderer mieux en particulier, ie les deuois fuppofer en des lignes, à caufe que ie netrouuois rien de plus Jmple, ny que iepûfle plus diftin&ement reprefenter à * 3 12 ‘, Discours.
mon imagination & à mes fcnsj mais que pour les rete- nir, ou les comprendre plufieurs enfemble, il falloit que ie les expliquai par quelques chiffres les plus courts qu'il feroitpollible. Et que par ce moyen remprun- terais tout le meilleur de l’Analyfe Géométrique, & de i* Algèbre, & corrigerais tous les defàus del'vne par l’autre.
Comme en effeéfc i’ofe dire, quei’exaéte obferuation de ce peu de préceptes que i’auois choifis,meJonna tel- le facilité ad emefler toutes lesqueftions aufquelles ces deux fciences s'eftendcat, qu’en deux ou trois mois que i’employay a les examiner, ayant commence' par les plus (impies & plus generales, & chafque vérité' que ie trou- uois eftantvnereigle qui me feruoit après a en trouuer d’autres, non feulement ie vins a bout de plufieurs que i’auois iugées autrefois très difficiles, mais il me fembla aufîy verslafin que iepouuois déterminer, -en celles mefmequei’ignorois, par quels moyens, &iufquesoù, il eftoit poffible de les refoudre. En quoy ie ne vous pa- roiftray peuteftre pas eftrefort vain, fi vous confiderez que n’y ayant qu’vne vérité dç.chafqne chofe, quicon- quela trouue-en fçait autant qu'on en peut fçauoir: Et que par exemple vn enfant inftruit en l'Arithmetique ayant fait vne addition fuiuant fes reiglcs, fe peut affurer d’auoirtrouué, touchant la fornme qu’il examinoir, tout ce que l’efprit Humain fçauroit trouuer. Car enfin la Mé- thode qui enfeiguc à fuiure le vray ordre, & à dénom- brer exa&ement toutes les circonftances de ce qu’on cherche. Contient tout ce qui donne de la certitude aux teigles d’Arithmetique., ■.
De La Méthode. zy Maiscequimecontentoit le plusdecete Méthode** eftoit que par elle i’eftois afl’ure'd’vferen tout de marai- fon,finon parfaitement, au moins le mieux qui fuft en mon pouuoir: outre que ie fentois en la prattiquant, que mon efprit s'açcouftumoit peu a peu à conceuoir plus netement & plus diftin&ement fes obiets & que ne l'ayant point affuiettie à aucune matière particulière, ie me promettois de l’appliquer aufly vtilement aux diffi- cuitez de s autres fciences, que i’auois fai t a celles de l’ Al- gebre.N on que pour cela i ofafïè entreprendre d'abord d’examiner toutes celles qui le prefenteroient. car cela» njefraeeuft eftecontraire a l’ordre qu’elle preferit: Mais ayant pris garde que leurs principes deuoient tous eftre empruntez.de la Philofophie, en laquelle ie u’entrou^ uoispoint encore de certains, icpeufay qu’il faloit auant tout que ie tafehafle d’y en eftablir} & que cela eftant la chofè du monde la plus importante, & où la Précipita- tion & la Preuention eftoient le plus a craindre, ie ne de- uois point entreprendre d’en venir a bout, que ie n’eufle attaint vn aage bien plus meur que celuy de vingt-trois ans que i’auois alors; Et que ie n’euffe auparauant em-* ployé beaucoup de teins a m’y préparée tant en dcraci- iiantde mon elprit toutes les mauuaifes opinions quei’y, auoisreceuës auant ce tems là, qu’en faifant amas de plufieurs expériences, pour eftre après la matière de mes. raifonnemens, & en m’exerceant toufiours en la Métho- de que ie m’ellois preferite, affin de m'y affermir de plus en plus. ^. Troifi* Et enfin comme ce n’eft pas affez, auant de commen- c{-me cerarebaftir le logis ou on demeure, que de l’abattre, & partie, .de -14 Discours.
défaire prouifionde matériaux &d'Archfte<ftes, ou s’ex- ercer foymefme à l’Archite&ure, & outre cela d’en auoirfoigneulèment tracé de deflein j mais qu’il faut aufly s'eftre pourvû de quelque autre, où on puifle dire logé commodément pendant le tems qu'on y rrauaille- ra. Ainfi affin que ie ne demeurafle point irrefolu eu mes a&ions, pendant que la raifou m’obligeroit de l eftre en mes iugemens,& que ie ne laiflafle pas de viure dd lors le plus hureufement que ie pourrois, ie me for- may vne morale par prouifion, qui ne confiftoit qu'en trois ou quatre maximes, dont ie veux bien vous faire part.
La première eftoit d’ofceir aux lois & aux couftumes de mon païs, retenant conftanment la religion en la- quelle Dieu m’a fait la grâce d'eftre inftruit dés mon enfance, & me gouuernant en toute autre chofe fumant les opinions les plus moderces, & les plus efloignées de l'excès qui fuflfent communément receuës eu pratique, parles mieux fenlèz de ceux auec Icfquels i'aurois a vi- ure. Carcommenceantdes lors a ne conter pour rien •les mienes propres, à caulê que ie les voulois remettre toutes a l'examen, i’eftois alluré de ne pouuoir mieux que de fuiure celles des mieux fenlèz. Et encore qu’il y enaitpeuteftred'aufly bien fenfez parmi les Perles on les Chinois que parmi nous, il me lèmbloit que le plus vtile eftoit de me regler félon ceux auec lefquels i'au- rois a viure;Et que pour fçauoir quelles eftoient vérita- blement leurs opinions, ie deuoisplutoft prendre garde à ce qu'il prattiquoient qu’a cequ’ils difoientjnon feule- ment acaufe qu'en la corruption de nos mœurs il y a peu.
De La Méthode. ay peu de gens qui vneilienc dire tout ce qu’ils croyentj mais aufly a caufe que plufieurs l’ignorent eux mefmes, ■carl’aétiou de la penféc par laquelle on croit vne chofe» eftant differente de celle par laquelle on connoift qu'on la croit, elles font fouuent l*vne fans l’autre.Et entre plu- fieurs opinions efgalemcnt receuës, ie ne choififfois que les plus modérées; tant a caufe que ce font toujours les plus commodes pour la prattique, & vrayfemblablcmcnt les meilleures, tous excès ayant couftume d’eftre mau- vais* commé aufly affin de me détourner moins du vray chemin, en cas que ie faillifle, qpefi ayant choifii’vn de» extrêmes, c’euft eftë l’autre qu’il euft fallu fuiure. Et particulièrement ie mettois entre les excéSs toutes les promefles par lefquclles on retranche quelque chofe de fâ liberté: Non que ie defaprouuaflc les lois, qui pour remedier a l’inconftance des efprits foibles, permettent lorfqu’oa a quelque bon deflein, ou mefme pour la feu- retédu commerce, quelque deflein qui neft qu’indiffe- rent, qu’on face des vœux ou des contrats qui obligent a y perfeucrer: Mais a caufe que ie ne voyois au monde au- cune chofe qui demeurait toufiours en mefme eftat, & que pour mon particulier ie me promettois de perfe- ctionner d§ plus en plus mes iugemens, & non point de les rendre pires, i’eufle penfe' commettre vne grands faute contre lebonfèns, fi poureeque i’approuuois alors quelque chofe, ie me fuffe obligé de la prendre pour bonne encore apres lorfqu'elle auroit peuteftre cefle de l’eftre,ou que i’aurois ceffé de l’eftimer telle.
Ma féconde maxime eftoit d’eftre le plus ferme 9c le plus refolu en mes aéfcions que ie pourrais; & de ne fuiure d pas x 6 Discours pas moins conftanment les opinions les plus donteufes, lorfque ie m’y ferois vne fois déterminé, que fi elles euflfeut eftetresaffurées. Imitant en cecy les voyafgeurs qui fe trouuant efgarez en quelque foreft ne doiuent pas errer en tournoyant tantoft d’vn cofté' tantoft d'vn au- tre, ny encore moins s’arefter en vne place, mais mar. cher toufiours le plus droit qu’ils peuuent vers vn met me cofté, & ne le changer point pour de foibles raifons, encore que ce n’ait peuteftre efté' au commencement que le hafàrd feul qui les ait determineza lechoifir: car parce moyeas’ils ne vont iuftement où ils défirent, ils arriueront au moins à la*fm quelque part, où vrayfem- blablementils feront mieux que dans le milieu d’ vne fo- reft. Et ainfi les avions de la vie ne fouffrant fouuent aucun delay,c'eft vne vérité très certaine, que Iorfqu’il n’eft pas en noftre pouuoir de difeerner les plus vrayes opinions, nous deuons fuiurc les plus probables, Et met me qu’encore que nous ne remarquions point d'auanta- gc de probabilité aux vues qu’aux autres^, nous deuons neanmoins nous déterminera quelques vncs, Et les confiderer apre's non plus comme douteufês, en tant quelles fe rapportent à la prattique, mais comme très vrayes & très certaines, à caufè que la railbn <^i nous y a fait déterminer fctrouue telle. Et cecy fut capable dés lors demedéliurerde tous les repentirs & les remors, qui ont couftume d’agiter les consciences de ces efpris foibles & chancelaus, qui fè lai fient aller inconftanment à prattiqùer comme bonnes, les chofes qu'ils iugenc après eftre mauuaifes* Matroifiefme maxime eftoit de tafeher toufiours plutoft De La Méthode. *7 plutoft à me vaincre que la fortune, & à changer mes de* firs que l’ordre du monde: Et generalement de m ac- coutumer à croire qu’il ny a rien 'qui foit entièrement en noftre pouuoir que nos penfees, enforteqfu’aprds que nous auons fait noftre mieux touchant les choies qui nous font extérieures, tout ce qui manque de nous reuf- fir eft au regard de nous ablolument impoffible. Et ce- cy feul mefembloiteftrefuffilànt pourm’empefeherde rien délirera l'auenirque ie n’acquiflc, & ainfi pour me rendre content: Car noftre volonté' ne fe portant natu- rellement a defirer que les choies que noftre entende- ment luy reprefente en quelque façon comme poftibles, il eft certain que li nous confiderons tous les biens qui font hors de nous comme elgalement efloignez de no- ftre pouuoir, nous n'aurons pas plus de regret de man- quer de ceux qui femblent eft re deus a noftre naiflance, lorfque nous en ferons priuez fans noftre faute, que nous auons de ne pofteder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique: & que fâifant,comrae on dit, de neceffité ver- td) nous ne délirerons pas d auantage d’eftre fains eftant malades, ou d’eftre libres eftant en prifon, que nous fai- fonf maintenant d’auoir des cors d’vne matière aulfy peu corruptible que les diamans, ou des ailes pour voler comme les oifeaux. Mais i’auouc qu’il eft belbin d'vn long exercice, & d'vue méditation louuent reïterée, pours’accouftumer a regarder de ce biais toutes les cho- fes: Et ie croy que c’eft principalement en cecy, que confiftoit le fecret de ces Philofophes, qui ont pû autre- fois fe fouftraire de l’empire de la Fortune, & malgré les douleurs & lapauureté', difputer de la felicitc’auec leurs >. / d x Dieux.
Discoors Dieux. Car s'occupant fans ccfiè a confidèrer les bor- nes qui leur eftoientprefcrites par la Nature, ils fe per- fuadoient fi parfaitement que rien n'eftoiten leur pou. uoir que leurs penfees, que cela feuleftoit fuiSfant pour les empefcher d’auoir aucune affe&ion pour d’autres chofeSi & ils chfpofoient d’elles fi abfolument, qu'ils auoient en cela quelque raifonde s'eftiraer plus riches, & pins puiflans, & plus libres, &plushureux, qu’aucun des autres hommes, qui n'ayant point cete Philofophie,. tant fauorifez de la Nature & de la Fortune qu'ils puif. fent eftre, ne difpofent iamais ainfi de tout ce qu’ils veulent.
Enfin pourconclufion de cete Morale ie m'auilày dé faire vnereueue fur les diuerfes occupations qu’ont les hommes en cete vie, pour taicher à faire chois delà- meilleure, & fans que ie vueille rien dire de celles des au- tres, ie penfay que ie ne pouuois mieux que de continuer en celle lamefmeou ie me trouuois, c’eft à dire, que d'employer toute ma vie à cultiuer ma raifon,& m’auan- cer autant que ie pourrois en la connoiflance de la vérité fuiuant la Méthode que ie m'eftois preferite. I’auois- cf^rouuc de fi extremes contentemës depuis que i'Æbois commence' à meferuir de cete Méthode, que ie ne croyois pas qu'on en puftreçeuoirde plus doux, ny de plus innocens, en cete vie: Et defcouurant tous les iours par fon moyen quelques veritez, qui me fèmbloient afi- fez importantes, & communément ignorées des autres hommes, lafatisfa&ionquei'enauois rempliifoit telle- ment mon elprit que tout le refte ne me touchoit point. Outre que les^ trois maximes precedentes nettoient fondées.
De La Méthode.
fondèss, que fur le deflein que i'auois de continuer à m’inftruire: Car Dieu nous ayant donne a chafcun quel- que lumière pour difeereer le vray d'auec le faux, ie n’eufle pas creu me deuoir contenter des opinions d’au- truy vnfeul moment, fi ie ne me fufle propofe' d’em- ployer mon prope jugement a les examiner lorfqu’il lè« roittems: Etie n’eufle fccu m'exemter de fcrupule en les fuiuant,fiie n’eufle efperé de ne perdre pourcela au- cune occafion d’en trouuer de meilleures, en cas qu’il y * en euft; Et enfin ie n’eufle feeu borner mes defirs ny eftre content,fi ie n’eufle fuiui vn chemin par lequel pen- dant eftre afluré de l’acquifition de toutes les connoiflàn- ces dontie ferais capable, iele penfois eftre par mefme moyen de celle de tous les vrais biens qui feroient ja- mais en mon pouuoir: d’autantque, noftre volonté ne fe portant a fuiure ny a fuir aucune chofe, que félon que noftre entendement luy reprefente bonne ou mauuaifè, il fuffit de bien iuger pour bien faire, & deiuger le mieux qu’on puifle, pour faire aufly tout fbn mieux, c’eft a dire,. pour acquérir toutes les vertus, & enfemble tous les au. très biens,• qu’on puifle acquérir t & lorfqu'on eft cer- tain que celaelt, on ne fçauroit manquer d’eftre con- tent.
Après m'eftre ainfi alfuré de ces maximes, Saies auoir mifèsa part, auec les veritez delà foy, qui ont toufiours- eftéles premières en ma creance, ic iugay que pour tout le refte de mes opinions ie pouuois librement entrepren- dre de m en défaire. Et d'autant que i'efperois en pou- uoir mieux vfenir a bout en conuerfitnt auec les hommes, qu'en demeurant plus long tems renfermé dans le poifle . d 5 ou $0 Discours.
oui’auois eu toutes ces penfcfes, l’hyuern’eftoit pas en- core bien acheue que ie me remis a voyafger. Et en ton- tes les neuf années fuiuantes ie ne fi autre chofe que rouler çà & là dans le monde, tafehant d’y eftre fpeda- teur pluroft qu’adeur en toutes les Comédies qui s’y iouent; Et faifantparticuliercmêtreflexion enchafque matière fur ce qui la pouuoit rendre fufpede, & nous donner occafion de nous mefprendrc, ieddracinois ce- pendant de mon efprit toutes les erreurs qui s’y ‘eftoient pû gliflèr auparauant. Non que i’imitafle pour cela les Sceptiques,.qui ne doutent que pour douter, & affedent d’eftre toufiours irrefolus: Car au contraire tout mon deflein ne tendoit qu’a m’aflurer, & a rcietter la terre mouuante & le fable, pour trouuer le roc ou l’argile. Ce quimereuffifToitcemefembleaftez bien, d'-aatanrque talchant adefcouurir la fàufletc'ou l’incertitude des pro- pofitionsquei’examinois, non par de foibles coniedu- res, mais par des raifbnuemens clairs & aflurez, ie n’en rencontrois point de fi douteufes,quc ie n’en tirade tou- fiours quelque conclufion aflez certaine, quand ce n’euft efte que cela mefme qu’elle necontenoit rien de certain. Et comme en abatant vn vieux logis, on en referue ordi- nairement les démolitions, pour ièruir à en baftir vn nouuedi: ainfi en détruiiânt toutes celles de mes opi- nions queieiugeois eftre mal fondées, iefaifois diuerfes obferuations, &acqueroisplufieurs expériences, qui m’ont ferui depuis à en eftablir déplus certaines. Et de plus ie continuois a m’exercer en la Méthode que ie m’eftois prefcritc. car outre que i’auoisfom de condui- re généralement toutes mes penfées félon fes reigles, ie