SigPhi · Descartes

Le Monde (Traite de la Lumiere), avec Les Passions de l'Ame et La Geometrie

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. qui reprend utileirient les vices en les faifant paroître ridicules, fans toutefois qu’on en rie foi-même, ni qu’on témoigne aucune haine contre les perfonnès, clic n’eft pas une paflion, mais une qualité t *■06 Des Passions d’honnête homme, laquelle fait paroîrte la gayeté de fon humeur, & la tranquillité de (on ame, qui lont des marques de ver-, tu, & fouvent auflî l’adrefle de fon cfprit, en ce qu’il fçait donner une apparence agréable aux chofes dont il fe moque.

Article CLXXXI.

► ' De r ufage dn ris en la raillerie.

ET il n’eft pas deshonnête de rire lors- qu'on entend les railleries d’un autre; même elles peuvent être telles, que ce fe- roit être chagrin de n’en rire pas. Mais lorfqu’on raille foi-même, il eft plus feant de s’cïi abftenir, afin de ne fembler pas être furpris par les chofes qu’on dit 3 ni admirer 1’a.dreflê qu’on a de les inventer; & cela fait qu’elles furprennent d’autant plus ceux qui les oyent.

Article CLXXXII.

De F envie* CE qu’on nomme communément en- vie, eft un vice qui confifte en une perverfité de nature, qui fait que certai- nes geûs fe fâchent du bien qu’ils voyent arriver aux autres hommes. Mais je me de i’Ame, III. Partie, ioj fers ici de ce mot, pour lîgnihcr une pai- fton qui n’eft pas toujours vicieufe. L’en- vie donc entant qu’elle eft une paflion, eft une efpece de triftefle mélée de haine, qui vient de ce qu’on voit arriver du bien a ceux qu’on penfe en être dignes. Ce qu’on ne peut penfer avec railon, que des biens de fortune. Car pour ceux de l’ame, ou même du corps, entant qu’on les a de naiflance, c’cft allez en être digne, que ' de les avoir reçus de Dieu avant qu’on fut capable de commettre aucun mal.

Article CLXXXIII.

* Comment elle peut-être jufte, ou injure, MAis lorfque la fortune envoyé des biens à quelqu’un, dont il eft véri- tablement indigne, & que l’envie n’eft exçitée en nous, que pour ce qu’aimanc naturellement la juftice, nous fommes fâ- chez qu’elle ne foit pas obfervéç en la dis- tribution de ces biens, c’cft un zele qui ne peut-être excufable > principalement lorf- que le bien qu’on envie à d’autres, eft de telle nature qu’il fe peut convertir en mal entre leurs mains; comme fi c’eft quelque charge.ou office, en l’exercice duquel ils fe puiflent mal comporter. Même lorf- qu’on dçfire pour foi le même bien, & io8 Des Passions, ' io8 Des Passions, ' 8c qu’on eft empêché de l’avoir, parce que d’autres qui en font moins dignes le pof- fedent, cela rend cette paillon plus vio- lente; & elle ne iaifle pas d’être exeufa- blc, pourveu que la haine qu’elle contient, fc rapporte feulement à la mauvaile diftri- bution du bien qu’on envie, 8c non point aux perfonnes qui le poftedent, ou le dif- tribuent. Mais il y en a peu qui loient li juftes y- 8c Ci généreux, que de n’avoir point de haine pour ceux qui les prévien- nent, en l’acquifition d’un bien qui n’eft pas communicable à plufieurs, 8c qu’ils avoient defiré pour eux mêmes, bien que ceux qui l’ont acquis en foient autant ou J dus dignes. Et ce qui eft ordinairement e plus envié, c’eft la gloire. Car encore que celle des autres n’empêche pas que nous n’y puiflions afpirer, elle en rend toutefois l’accès plus difficile, 8c en ren- chérit le prix.

Article CLXXXIV.

* ) D’om ‘vient que les envieux font fujets a avoir le teint plombé.

AU refte il n*y a aucun vice qui nuife tant à la félicité des hommes, que celui de l’envie. Car outre que ceux qui en font entachez s’affligent eux -mêmes, ils troublent — •» de l’Ami, III. Partie 109 _ troublent aufil de tout leur pouvoir le fdaifir des autres. Et il ont ordinairement e teint plombé, c’eft-à-dirp, niellé de jaune & de noir, & comme de fang meur- tri, d’où vient que l’envie eft nommée livor en latin. Ce qui s’accorde fort bien avec ce qui a été dit ci-dcllus, des mou- vcmens du fang en la trifteife & en la hai- ne. Car celle-ci fait que la bile jaune qui vient de la partie inferieure du foye, Sc la noire qui vient de la rate, fe répan- dent du cœur par les arteres en toutes les veines -, & celle - là fait que le fang des veines a moins de chaleur, & -coule plus lentement qu’à l’ordinaire, ce qui fuffit pour'rendre la couleur livide. Mais pour ce que la bile tant jaune que noire, peut aufli être envoyée dans les veines par plu- fieurs autres caufes, & que l’envie ne les y pouffe pas en affcÆ grande quantité pour changer la couleur du teint, fi ce n’eft qu’elle foir fort grande &c de longue du- rée, on ne doit pas penfer que tous ceux en qui on voit cette couleur y foient en- - clins.

Article CLXXXV.

* • » De la pitié’.

LA pitié eft une efpcce de trifteffe^ mellce d’amour ou de bonne volonté " ' S 2io Des P AssfoNS envers ceux à qui nous voyons foufFrir quelque mal, auquel nous les cftimons indignes. Amfi elle eft contraire à l’en- vie à raifon de Ton objet, & à la moque- rie, à caufe qu’elle les confidere d’autre façon.

Article CLXXXVI.

Qui font les plus pitoyables.

CEux qui fe Tentent fort foibles, & fort fujets aux adverfitez de la for- tune, femblent être plus enclins à cette paflion que les autres, à caufe qu’ils fe re- prefentént le mal d’autrui comme leur pou- vant arriver > & ainfi. ils font émus à la pitié, plûtôt par l’amour qu’ils fe portenj: a eux -mêmes ^ que par celle qu’ils ont pour les autres.

Article CLXXXVIL Comment les plus genereux font ' touchez * - ' de cette pajjion.

M Ais neanmoins ceux qui font les plus genereux, & qui ont l’efprit le plus fort, en forte qu’ils ne craignent aucun mal pour eux, & fe tiennent au- delà du pouvoir de la fortune, ne font pas exempts de compaflîon, lorsqu'ils ( rf f de l’Ame, III. Partie. 211 voyent l’infirmiré des autres hommes, & qu’ils entendent leurs plaintes. Car c’eft une partie de la gcnçrcfîté, que d’avoir de la bonne volonté pour un chacun. Mais la trifteiïe de cette pitié n’eft plus amerçj & côtnme celle que caiifcrnt les adtiohs funeftes qu’on Vûit tb'prclénter fur Un thea* tre, elle eft pltts dans l’exterieur 6c dans le fensij que dans l’interieur de lkàme, laquelle a cependant la fatisfaélion de pert- fér, quelle fai? ce qui eft de fon devoir, en ce qu’elle compatit avec des affligez. Et il y a en cela de la différent qu’au lieu que le vulgaire a compaflion ^e ceux qui fe-plaignent, à ekufé qu'il pcTffe que les maux qu’ils fouffrent font fort faf- _ ch eux, le principal objet de la pitié des plus grands hommes,3 eft la foiblcfte de ceux qu’ils voyent le plaindre -, À câufe qu’ils n’eftiment poïpt qidatlCuti accident qui puifte atfivét, foit un (i gtand mal, qu’eft U lâcheté de ceux qirrne It peuvent lôuffrir avec confiance, 6c bien qu’ils haïf- fent les vices, ils ne hiïtTent point pont cela ceux qu’ils y voyent fujets. j ils ont feulement pour eux de la pitié. J J '* s ii ' ( m Des Pas sions, -r Article- CLXXXVII1.

Qui font ceux qui n'en font point touchez,.

MAis il n’y a que les efprits malins 8c envieux, qui haïflent naturel- lement tous les hommes, ou bien ceux qui font fi brutaux, & tellement aveuglez par la bonne fortune, ou defefperez par la mauvaife, qu’ils ne penfent* point qu’aucun mal leur puifle arriver, qui foient înfen- fîbles à la pitié..; r ü Article CLXXXIX.

A U relie on pleure fort aiférnçnt erj y~\ cette paffion, à caufe qire l’amouf envoyant beaucoup de fang versle;cœur;# fait qu’il fort beaucoup de vapeurs par les yeux j 8c que la froideur de la triftefle, retardant l’agitation de ces vapeurs, fait qu’elles fe change en larmes: fuivant ce qui a été dit ci-deflus.

V de l’A me, III. Partie. ztj Article CXC.

De la fatisfattion de foi-même.

LA fatisfaélion, qu’ont toujours ceux qui fuivent conftamment la vertu eft une habitude en leur ame, qui fe nom* me tranquillité & repos de confcience. Mais celle qu’on acquiert de nouveau, lorfqu’on a fraifchement fait quelque ac- ,.tion qu’on penfe bonne, eft une paftion, à fçavoir une efpece de joye, laquelle je crois être la plus, douce de toutes, pour ce que fa caufe ne dépend que de nous mê- mes. Toutefois lorfqüc cette caufe n’eft pas jufte, c’eft-à-dire, lorfque les a&ions dont on tire beaucoup de fatisfaélion, ne font pas de grande importance ou même qu’elles font vicieufes, elle eft ridicule, éc ne fert qu'à produire un orgueil Senne arrogance impertinente. Ge qu’on peut particulièrement remarquer en ceux qui croyant être dévots font feulement bigots & fuperftitieux, c’eft-à-dire, qui fous ombtequ’ils vont fouventà l’Eglife, qu’ils récitent force prières, qu’ils portent les cheveux courts, qu’ils jeûnent, qu’ils donnent l aumone, penferrt être entieré-* ment parfaits, & s'imaginent qu'ils font fi grands amis de Dieu, qu’ils ne fçau*.

ît4 Des 'Passions i roicnt rien faire qui lui dcplaifê, Se que tout ce que leur 'dide leur païïîon eft un bon zele; bien quelle- leur dide quelque- fois les plus grands crimes qui puiflent être commis pat des hommes, commode trahir des villes, de tuer des Princes ^ d’exterminer des peuples, entiers, pour cela, fcul qu’ils ne fuivent pas leurs opinions^ Article CXCI.

*■ | ‘ ***** * ç X E repentir eft diredement contraire L.j à la farisfkdion de foi-meme *, de c'eft une efpece de triftefl'e, qui vient de ce qu’on croit avoir fait quelque mauvaife adion -, & elle eft tres-amere, pour ce que facaufene vient que de nous. Ce qui n em- pêche pas néanmoins quelle ne foit fort utile, lorfqu’il eft vrai que. l’adion donf - nous nous repentons eft mauvaife, & quo nous en avons une connoiflànce certaine, pour ce qu’elle nous incite à mieux faire une autrefois. Mais il arrive fouvent, quo les efprits foibles fe repentent des choies qu’ils ont faites, fans lçavoir aflurémenc qu’elles foient mauvaife j ils fe le perfua-* dent feulement à caufe qu’ils le craignent^ de s’ils avoient fait le contraire, ils s’ert repentiroient en même façon: ce qui eft en DE L’AmÊ,I1L Pà'RTIE. 21 lf eux une impcrfe&ion digne de pitié. Et les remedes contre ce défaut-, font les mêmes qui fervent à qter l’irrcfolution.

Article CXCII.

De la faveur.

— 'j LA faveur eft proprement un defir de voir arriver du bien à quelqu’un, pour qui on a de la bonne volonté: mais je me lers ici de ce mot, pour lignifier cette vo- lonté, entant qu’elle eft excitée en nous par quelque bonne aétion de celui pour qui nous l’avons. Car nous fommes natu- rellement portez à aimer ceux qui font des chofes que nouseftimons bonnes, en-- core qu’il ne nous en revienne aucun bien. La faveur en cette lignification eft une ef- pece d’amour, non point de defir, en- core que le defir de voir du bien à celui qu’on favorife, l’accompagne toujours^ Et elle eft ordinairement jointe à la pitié > à caufe que les difgraces que nous voyorr» arriver aux malheureux, font caufe que? nous faiions plus de reflexion fur leur mé- rités.

ntf Des Passions Article CXCIII.

De la reconnoijfance.

LA reconnoi fiance eft auflî une efpece d’amour, excitée en nous par quel- que aétion de celui pour qui nous l’avons, ôc par laquelle nous croyons qu’il nous a fait quelque bien, ou du moins qu’il en a eu intention. Ainfi elle contient tout le même que la faveur, ôc cela de plus,qu’el- le eft fondée fur une a&ion qui nous tou- che, ôc dont nous avons defir de nous re- vanchcr. C’eft pourquoi elle a beaucoup plus de force, principalement dans les âmes tant foitpeu nobles ôc genereufes.

Article CXCIV.

* De Vin gratitude.

POur l’ingratitude, elle n’eft pas une paillon •> car la nature n’a mis en nous aucun mouvement des efprits qui l'excite; mais elle eft feulement un vice dirt&ement oppofé à la reconnoiftance, en tant que celle -ci eft toujours vcrtueufe Ôc l’un des principaux liens de la focicté humaine. G’eft pourquoi ce vice n’appartient qu’aux hommes brutaux, ôc fortement arrogans, . ' qui r I . ' qui r I de l’Ame, TLI.Partie. 217 -qui pcnfcnt que toutes chofes leur font dues; ou aux ftupides, qui ne font aucune rericxion fur les biens faits qu’ils reçoi- vent, ou aux faibles &C abjets, qui fen- tant leur infirmité & leur befoin, recher- chent baflemcnt le fecours des autres, & après qu’ils l’ont reçu, ils les haïflcnt ÿ pour ce que ri’ayant pas la volonté de leur rendre la pareille, ou defefpcrant de le pouvoir, & s’imaginant que tout le mon- de eft mercenaire comme eux, &c qu’on ne fait aucun bien qu’avec cfpcrance d’en être recompenfc, ils penfent les avoir trompez.

ftfouvenc meflee avec l’envie, ou avec la pitié, mais elle a neanmoins un' objet tout different. CaT on n’eft indigné que contre ceux qui qui font du bien ou du mal aux perfonnes qui n’en font pas dignes > mais on porte envie à ceux qui reçoivent ce bien, & on a pitié de ceux qui reçoivent ce mal. Il eft vrai que C*eft en quelque façon taire Artici? CXCV.

De l'indignatim.

'indignation eft une efpece de haine \ *i8- Des Passions du mal, que de pofl'eder un bien dont ou n’eft pas digne. Ce qui peut-être la caufe pourquoi Ariftote &c Tes fuivans, fuppo? Tant que l’envie eft toujours un vice, ont appelle du nom d’indignation celle qui p’eft pas viciçufe.

Articu CXCVI.

Tour quoi elle eft quelquefois jointe a la pitié ^ & quelquefois à la mo'cqùerie > C’Eft aufli en quelque façon recevoir du mal, que d’en faire; d’où vient que quelques-uns joignent à leur indigna- tion la pitié, & quelques autres la mocT querie 5 ielon qu’ils font portez de bonne ou de mauvaife volonté, envers ceux auf- quels ils voyent commettre des fautes. Et c’eft ainfi que le ris de Democrite, & les pleurs d’heraelitc, ont pju proj^der de papmc caufç.

^ R TICIE CXCVII, 1 Quelle eft fouvent accompagnée d'admira- tion y & n'eft pas incompatible avec U - j°ys r L'indignation eft fouvent auffi accompa- gnée d’admiration.Car nous ayons coûde l’Ame, III. Partie. iif tumc de fuppofer que routes choies feront faites, en la façon que nous jugeons qu’el- les doivent être, c’eft-à-dire, en la taçon que nous cftimons bonne; c’eft pourquoi lorfqu’il en arrive autrement, cela nous furprend, & nous Padmirons. Elle n’eft pas incompatible aufii avec la joyc, bien qu’elle foit plus ordinairement jointe à la* triftelle.Car lorfque le mal dont nous fom- mes indignez ne nous peut nuire, & que .flous confidcrons que nous n’en voudrions pas faire de femblable, cela nous donne Quelque plaifir -, & c’cft peut-être l’une es caufes du ris, qui accompagne quel* quefois cette paflion..

Article CXCVIII, De fon ufage.

AU relie l’indignation fe remarque bien plus en ceux qui veulent pa- roître vertueux, qu’en ceux qui le font vé- ritablement. Car bien que ceux qui aiment la vertu, ne puiflent voir fans quelque averlion les vices des autres, ils ne fe paf- fionnent que contre les plus grands SC extraordinaires. C’ell être difficile & cha- grin que d’avoir beaucoup d’indignation pour des chofes de peu d’importance; c’eft etre injufte, que d’en avoir pour celles Tij i2o Des Passions qui ne font point blâmables -, & c’eA être impertinent & abfurd, de ne reftreindre pas cette paflîon aux actions des hommes, Sc de heftendre jufques aux œuvres de * Dieu, ou de la nature: ainfl que font ceux, qui n’étant jamais contens de leur condi- tion ni de leur fortune, ofent trouver à re- dire en la conduite du monde, ôc aux fe-, «erets de la Providence.

(Article CXCIX, De ia colere, LA colere eft auilî une efpecc de haine ou d’averfîon, que nous avons contre * <ceux qui ont quelque mal, ou qu^ ont tar <ché de nuire, non pas indifféremment à qui que ce foit, mais particulièrement à nous. Ainft dîe contient tout le même que l’indignation, & cela de plus qu’elle •éft fondée fur une aCtion qui nous tou- che, &ç dont nous avons defir de nous venger. Car ce delir l’accompagne pref- v que toujours, & elle eft directement op- pofée à la reconnoiffance, comme l’indi- gnation à la faveur. Mais elle eft incompa- rablement plus violente qùe ces trois au- tres paffions, à caufe que le defir de re- poufler les chofes nuiftbles1, &c de fe ven- ger, eft le plus prefl'ant de tous. Ç’çft le Digilize by 'Google / D É L’A M E, ÏII. P A RTIE 211 defir joint à l’amour qu’on a pour foi- mcme, qui fournit à la colere toute l’agi- tation du lang j que le courage 8c la har- diefle peuvent caulcr -, 8c la haine fait que c’cft principalement le fang. bilieux qui vient de la rate, 8c des petites veines du foye, qui reçoit cette agitation, 8c entre dans le cœur, ou, à caufe dç fon abondan- ce, 8C de la nature] de la bile dont il clt mêlé, il 1 excite une chaleur plus âpre 8c plus ardente, que n’elt celle qui peut y être excitée par l’amour, ou par la joye* Article CC.

Pourquoi ceux quelle fait rougir, font moins à craindre, que ceux quelle fait pâlir* ET les lignes extérieurs de cette palïîoât lont differens, félon les divers tem- peramens des perfonnes, 8c la dîverfité des autres pallions, qui la compofent oit fe joignent à elle. Ainlî on en voit qui pâliflent, ou qui tremblent» lorfqu’ils te 7e mettent en colere; & on en voit d’aü- ftesqui rougiffent, ou même qui pleurent* Et on juge ordinairement que la colere de ceux qui pâliflenr eft plus à craindre, que n’eft fa colere de ceux qui rougiÂTenCi Dont la ration cil, que lorl'qu’oh ne veut,.

X iij ait Î)es Passions ou qu’on ne peut fe venger autrement que de mine ôc de paroles, on employé toute fa chaleur & toute fa force dès le com- mencement qu’on cil ému •, ce qui cltcau- fc qu’on devient rouge j outre que quel- quefois le regret &c la pitié qu’on a de foi- meme, pour ce qu’on ne peut le venger d’autre façon, eft caufc qu’on pleure. Et au contraire ceux qui le rclervent & fc déterminent à une plus grande vengeance, deviennent trilles, de ce qu’ils penfent y être obligez par i’aétion qui les met en co- lere^Sc ils ontaufîi quelquefois de la crain- te, des maux qui peuvent fuivre de la re- folution qu’ils ont prife j ce qui les rend d’-abord pâlies, froids, Sc tremolans. Mais quand ifs viennent après à exécuter leur vengeance, ils fe rechauffent d’autant plus, qu’ils ont été plus froids au com- mencement *, ainfi qu’on voit que les fiè- vres qui commencent par le froid,ont cou- tume d’être les plus fortes.

Article CCI.

Qjfil y a deux fo'tes de colère, & que ceux qui ont le plus de bonté font les plus fujets à la. première.

CEci nous advertit qu’on peut diftin- guer deux efpcces de colçre > l'uno qui cft fort prompte, 8c fe manifcfte fore à l’exterieur, mais neanmoins qui a petf d’effet, 8c petit facilement être appaifee j l’autre qui ne paroît pas tant à l’abord, mais qui ronge davantage le cœur 8c qui a des effets plus dangereux. Ceux qui ont beaucoup de bonté 8c beaucoup d’amour, font les plus fujets à la première. Car elle ne vient pas d’une profonde haine, mais d’une prompte averfion qui les furprend, à caufe qu’étant portez à imaginer, que toutes chofes doivent aller en la façon qu’ils jugent être la meilleure, fi - tôt ' qu’il en arrive autrement, ils admirent, 8c s’en offenfent fouvent, même fans que' la chofe les touche en leur particulier, à caufe qu’ayant beaucoup d’affeiftion, ils s’intereffent pour ceux qu’ils aiment, en, meme façon que pour eux-mêmes. Ainfî ce qui ne feroit qu’un fujet d’indignation pour un autre, cft pour eux un lujet de colere. Et pour ce que l’inclination qu’ils ont à aimer, fait qu’ils ont beaucoup de chaleur & beaucoup de fang dans le cœur, l’avcrfïon qui les furprend ne peut y pouf- ler fi peu de bile, que cela ne caille d’a- bord une grande émotion dans ce fang. Mais cette émotion ne dure gueres *, à cau- fe que la force de la furprife ne continue pas, 8c que il - tôt qu’ils s’apperçoivent que le lujet qui les a fâchez ne les de- T iiij a.2.4 Des Passions •voit pas tant émouvoir, ils s’en repentenf; Articie CCH Que ce font les âmes faibles & baffes * qui f» laijfent le fins emportera l'autre^ L’Autre efpece cTe colere, en laquelle prédominé la haine St la triftefFe,n’eft pas n apparente d’abord, finon peut-être en ce qu’elle fait ^padir le vifage. Mais fa force elt augmentée peu à peu, par l’ agi- tation d’un ardent defir de fe venger exci* té dans le fang, lequel étant mêlé avec U bile qui eft pouflee vers le cœur, de la partie inferieure du foye & de la rate, y excite une chaleur fort âpre St fort pi- quante. Et comme ce font les ames'les plus genereufes qui ont le plus de reconnoif- fance, ainfi ce font celles qui ont le plus d’orgiieil, St qui font les plus baffes St les. plus infirmes, qui fe laiflent le plus em- porter à cette' elpece de colere, car les iniures paroiflent d’autant plus grandes, que ’orgiieil fait qu’on s’eftime davantage 8c auffi d’autant qu’oa eftime davantage les biens qu’elles otent, lefquels on eftime d’autant plus qu’on a l’ame plus foible Si plus baffe â à caufe qu’ils dépendent d’au-r trui.,.

Article CCIII.

la generoftè fert de remcde contrat fes excès, AU refte encore que cette paflïon foit utile, pour nous donner de la vi- gueur à repou fier le» injures, il n’y en a toutefois aucune, dont on doive éviter les> excès avec plus de foin, pour ce que trou- blant le jugement, ils font fouvenc conw- mettre des fautes, dont on a par après du repentir, & même que quelquefois ils em- pêchent qu’on ne repouffc xî bien ces in- jures, qu’on pourroit faire, fi on avoit moins d’emotion. Mais comme il n’y a rien ■qui la rende plus excelfive que l’orgüeil, ainfi je crois que la generofitê elf le meil- leur remede qu’on. puiflè trouver contre fes excès: pour ce que faifant qu’on efli-* me fort peu tous les biens qui peuvent être otez, & qu’au contraire on eftime beau- coup la liberté, & l’empire abfolu fur foi- même, qu’on celle d’avoir,lorfqu’on peut être offenfé par quelqu’un, elle fait qu’on n’a que du mépris, ou tout au plus de l’in- dignation, pour les injures dont les autres ont çoûtumc de s’offenfçrd'humilité, &c défiance de foi-même. Car lorfqu’on s’eftime fi fort, qu’on ne fe peut imaginer d’être méprife par perfonne, on ne peut pas aifément être honteux.

Article CCVI.

De l'ufage de ces deux paffions.

OR la gloire 8c la honte ont même ufage, en ce qu’elles nous incitent à la vertu, l’une par l’efperancç, l’autre par la crainte, il eft feulement bel.oin d’in- llruire fon jugement, touchant ce qui cil: véritablement digne de blâme ou de louan- ge, afin de n’être pas honteux de bien faire, 8c ne tirçr point de vanité de fes vices, ainfi qu’il arrive à»plufieurs. Mais il n’eft pas bon de fe dépouiller entière- ment de ces pallions, ainfi que faifoient autrefois les Cyniques. Car encore que le peuple juge tres-mal: toutefois à caule que nous ne pouvons vivre fins lui, 8c qu’il nous importe d’en être ellimez, nous de- vons fouvent fuivre fes opinions plutôt: que les nôtres, touchant l’extcrieur de nos actions.

Des Passions Article CG VII»- De l'impudence: L’Impudence ou l’effronterie, qui eff un mépris de honte, & fouvcnt auflï de gloire, n’eft pas une paflïon, pïmr ce qu’il n’y a en nous aucun mouvement par- ticulier des efprits qui l’excite: mais c’dè un vice oppofé à la honte, &c auflï à la gloire,. entant que l’une Sc L’autre font Donnes, ainfi' que l’ingratitude eft oppo- fée à la recoitnoi (Tance 5 & la cruauté à fa pitié. Et la principale caufe de l’effronte- rie, vient de ce qu’on a reçu pluflcurs fois de grands affronts..Car il n’y a per- fonne qui ne s’imagine étant jeune, que la loiiange eft un bien, & l’infamie un mal, beaucoup plus important à la vie qu’on ne trouve par expérience qu’ils font", lorfqu’ayant reçu quelques affronts flgna- lez, on fe voit entièrement privé: d’hon- neur, &c méprifé par un chacun. C’eft pourquoi ceux-là deviennent effrontez, qui ne mefurant le bien &c le mal que par les comnoditez du corps, voyant qu’iLs en joüiflent après ces affronts tout auflî- bien qu’auparavant, ou même quelquefois * beaucoup mieux, à caufe "qu’ils font dé- chargez de plu fleurs contraintes > aufquel- •de l’Ame, III. Partie. tes 4’horineur les obligeoit > & eue fi la perte des biens eft jointe à leur difgrace * il fe trouve des perfonnes charitables qui ipur donnent.

Artjcle CCY1IL Du dégoût.

LE dégoût eft une efpece de triftefie,' qui vient de la même caufe dont la joye eft venue auparavant. Car nous Tom- mes tellement compofez, qué la plûparc clés cholps dont nous joüiuons, -ne tonç bonnes à notre égard que pour un temps deviennent par apres incommodes. Ce qui paroît principalement au boire & au manger, qui ne font utiles que pendant que l’on a de l’appetit, & qui font nuifiT blés lorfqu’on n’en a plus: & pour ce qu’elles cefiént alors d’être agréables au goût, on a nommé Cette pampa dégoût.

An ti cle CCIX.

Du regret.

LE regret eft aufll une efpece de triftef- fe, laquelle a une particulière amer- tume, en ce qu’elle eft toûjours jointe à quelque defefpoir,& à la mémoire du plais ijo Des Passions 1 fir que nous a donné la joüilïance. Car nous ne regrettons jamais que les biens dont nous avons joui, 8c qui font telle- „ ment perdus, que nous n’avons aucune ef-' perance de les recouvrer au temps & en la façon que nous les regrettons.

t * Article CC X.

De l'allegrejf r.

ENfin ce que je nomme allegrcde, eft une efpecc de joye, en laquelle il y -a cela de particulier, que fa douceur eft au- gmentée par la fouvenance des maux qu’on. a foufferts, 8c defquels on fe fent allégé, en même façon que Ci on fe fcntoit déchargé de quelque pefant fardeau, qu’on eût long -temps porté fur fes épaules. Et je ne vois rien de fort remarquable en ces trois pallions, aufli ne les ai-je mifes ici, que pour fuivre l’ordre du dénombrement que j’ai fait ci-delfus. Mais il me femble que ce dénombrement a été utile, pouB taire voir que nous n’enobmettions aucune oui fut digne de quelque particulière con-» ûderatioiv {■ pE l’Ame, III. Partie. 23* ¥ Article CCXI.

Un remede general contre les pajfionsï ET maintenant que nous les connoif- fons toutes, nous avons beaucoup moins de fujet de les craindre, que nous n’avions auparavant. Car nous voyons qu’elles font toutes bonnes de leur nature, & que noUs n'avons rien à éviter que leurs mauvais ufages, ou leurs excès, contre Iefquels les remedcs que j’ai -expliquez pourraient fufhre, fi chacun avoit allez de foin de les pratiquer. Mais pour ce que j’ai mis entre ces remedes la préméditation, & I’induftric par laquelle on peut corrie ger les défauts de fon naturel, en s’exer»» çant à feparer en foi les mouvemens du lang & des efprits, d’avec les penfées auf* quelles ils ont coutume d’être joints; J’ad- voiie qu’il y a peu de perfonnes qui fe foient allez préparez en cette façon, con-. -tre toutes fortes de rencontres; 8c que ces mouvements excitez dans le fang, par les objets des pallions, fuivent d’abord fi promptement des feules imprelfions, qui fe font dans le cerveau, & de la difpo- fîtion des organes, encore que l’ame n’y ' contribue en aucune façon, qu’il n’y a point de fagelle humaine qui foit capable.

-j fc$2 Des Passions de leur relifter, lorfqu’on n’y eft pas af- fe z préparé. Ainfi pluficurs ne fçauroient s’abftenir de rire étant chatouillez, en- core qu’ils n’y prennent point de plailîr. Car l’impreflîon de la j oye & de la fur- prifc, qui les a fait rire autrefois pour mê- me fujet, étant réveillée en leur fantailïe, fait que leur poulmon eft fubitement enflé malgré eux, par le fang que le cœur lui envoyé. Ainu ceux cjui font fort portez de leur naturel aux émotions de la joyc & de la pitié, ou de la peur, ou de la co- lère, ne peuvent s’empêcher de pâmer, ou de pleurer, ou de trembler, ou d’avoir le fang tout ému, en même façon que s’ils avoient la fievre, lorfquc leur fan- taifie eft fortement touchée par l’objet de quelqu’une de ces pallions. Mais ce qu’cvn peut toujours faire en telle occalion, & que je penfe pouvoir mettre ici comme le remede le plus general, Sc le plus ailé à pratiquer contre tous les excez des paf- lîons, c’eft que lorfqu’on fe fent le lang ainli ému, on doit être averti, &c fe fou- venir que tout ce qui fe prefente à l’ima- gination, tend à tromper l’ame, & à lui faire paroître les raifons qui fervent à per- fuader l’objet dcfapalîion } beaucoup plus fortes qu’elles ne font, & celles qui fer- vent à la difluader, beaucoup plus foi- JjIcs. Et lorfque la paillon ne periiudc que