SigPhi · Descartes

Le Monde (Traite de la Lumiere), avec Les Passions de l'Ame et La Geometrie

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des p e i/A me, III. Partie. 13' $‘ des choies, dont Inexécution fouifre quel- que delai, il faut s’abftenir d’en porter lut l’heure aucun jugement, &: fe divertir par d’autre penfées, jufqu’à ce que le temps le repos ffit entièrement appaiié l’émo- tion qui cil dans le fang. Et enfin lorfqu’el- le incite à des adions, touchant lclqucFIcs il eft ncceftaire qu’on prenne refolution fur le champ, il faut que la volonté fer porte principalement àconfidcrer & à fui- vre les raifons qui font contraires à celles que la paflion reprefente, encore qu’elles parodient moins fortes. Comme Ioriqu’orï eft inopinément attaqué par quelque en- nemi, l’occafton ne permet pas qu’on em-. ployé aucun temps à délibérer; mais ce qu’il me femble que ceux qui fonc accou- tumez à faire reflexion fur leurs adons peuvent toujours, c’cft que lorfqu’ils fe fendront faifis de la peur, ils tâcheront i détourner leur penféc de la conftderation du danger, en le reprcfcntant les raifons pour lefquelles il y a beaucoup plus de fureté 8c plus d’honneur en la refiftance Îiu’cn la fuite 8c au contraire lorfqu’ils entiront que le défit de vengeance 8c la eolere les incite à courir inconfidcrémenc vers ceux qui les attaquent, ils fe fôuvicn- dront de penlèr, que c’eft imprudence de Ce perdre, quand on peut fans deshonneur fc fauver 3 8c que fi la partie cft fort ine- 134 Des Passions gale •, il vaut mieux faire une honnête re- traite ou prendre quartier, que s’expofer brutalement à une mort certaine.

Article CCXII. _ Que c’efi d'elles feules qui dèpent tout le bien & le mal de cette vie.

AU relie l’ame peut avoir fes plaifirs- à part r Mais pour ceux qui lui font communs avec le corps, ils dépendent en- tièrement des pallions, en forte que les hommes qu’elles peuvent le plus émou- voir, font capables de goûter le plus de douceur en cette vie. Il eft vrai qu’ils y peuvent aulli trouver le plus d’amertume " lorfqu’ils ne les fçavent pas bien employer, 8c que la fortune leur elt contraire. Mais la fagefte eft principalement utile en ce point, qu’elle enfeigne à s’en rendre tel- lement maître, & à les ménager avec tant d’adreffe, que les maux qu’elles caufent font fort fupportables, 8c même qu’on, tire -dcla'joyedètous.

LE MONDE D E RENE DESCARTES» OU TRAITE DE L A ‘LUMIERE: CHAPITRE PREMIER.

De la différence qui e jt entre nos fentimens & les chofes qui les produisent.

E propofant de traiter ici de I;t Lumière, la première choie chofe dont je veux vous aver- tir, cft, qu’il peut y avoir de la différence entre le fentiment que nous en avons, c’eft-àdire, l’idée qui s’en for- me en notre imagination par l’entremife <le nos yeux, & ce qui çft dans les objets y* £2nÈ a3<f Le Monde de Rene’ Descartes,' qui produit en nous ce fentiment, c’eft-à- dire, ce qui eft dans la flàme ou dans le So- leil qui s’appelle du nom de Lumière. Ca-r- encore que chacun fe perfuade communé- ment que les idées que nous avons en notre penfée font entièrement fcmblables aux objets dont eljes procèdent, je ne vois point toutefois de raifon qui nous alluré que cela foit *, mais je remarque au con- traire plusieurs expériences qui nous en doivent faire douter.

Vous fçavez bien que les paroles n’ayanc aucune reflemblance avec les chofes qu’el- les lignifient ne îaifl’ent pas de nous les faire concevoir, 8c louvent même fans Ypte nous prenions garde au fon des mots, ni à leurs fyllabes ( Voyez, Part. 197. des Principes, partie 4. pag. 513.* Méditation 3e, tom. 1. art. 10. pag. xlij. * Dioptricjue Dtjcours 3e. pag. 33. ) en forte qu’il peut arriver qu’après avoir oüi un difeours dont nous aurons fort bien compris le fens,nous ourrons pas dire en quelle langue il *»râ été prononcé. Or fi des mots qui ne ^nifient rien que par l’inftitution des hommes, fulfifent pour nous faire conce- voir des chofes avec lelquelles ils n’ont au- cune rcllcmblance; pourquoi la nature ne pourra-t’clle pas aulïi avoir établi certain ligne qui nous falTe avoir le fentiment da h Lumière a bien que ce ligne n’ait rien Digitizec ogle ou traite’ de la Lumière. 257 en *foi qui loic femblable à ce fentiment? Ec n’elt-ce pas ainfi qu’elle a établi les ris 8c les larmes, pour nous faire lire la joye 8c la triftefle fur le vifage des hom- mes?

Mais vous direz, peut-être, que nos oreilles ne nous font véritablement fentir que le fon des paroles, ni nos yeux que la contenance de celui qui rit ou qui pleure, 8c que c’cft notre efprit, qui ayant retenu ce que lignifient ces paroles 8c cette con- tenance, nous le- reprefente en même- , temps. A cela je pourrais répondre que c’elt notre efprit tout de même, qui nous reprefente l’idée de la Lumière, toutes les fois que l’aétion qui la fignifie touche no- tre œil. Mais fans perdre le temps à diipu-' ter, j’aurai plutôt fait d’apporter un autre exemple.

Penlez-vous, lors même que nous ne prions pas garde à la lignification des pa- roles, 8c que nous oyons feulement leur fon, que l’idée de ce fon qui fe forme en notre penfée, foit quelque chofe de fem- blable à l’objet qui en eft la caufe? Un homme ouvre la bouche, remue la lan- gue, poulie fon haleine, je ne vois rien c?i toutes ces actions qui ne foit fort dif- ferent <je l’idée du fon qu’elles nous font imaginer. Et la plupart des Philofophes aflurent que le fon n’eft autre chofe qu’un *38 Le Monde de Rene’ Pescarté^,’ certain tremblement d’air qui vient frap- per nos oreilles -, en forte que fi le fens de l’oiiie raportoit à notre penfée la vraye image de fon objet, il faudroit, au lieu de nous faire concevoir le fon, qu’il nous fît concevoir le mouvement des parties de l’air qui tremble pour lors contre nos oreilles. Mais parce que tout le monde ne voudra peut-être pas croire ce que difent les Philofophes, j’apporterai encore un autre exemple.

L’attouchement efi celui de tous nos lèns que l’on eftime le moins trompeur &C le plus alluré -, de forte que fi je vous mon- tre que l’attouchement même nous fait concevoir plufieurs idées qui ne reflém- blent en aucune façon aux objets qui les produifent, je ne penfe pas que vous de- viez trouver étrange fi je dis que la vue Î>eut faire le femblable. Or il n’y a per- onne qui ne fçache que les idées du cha- touillement & de la douleur qui fe for- ment en notre penfée à l’occafion des corps de dehors qui nous touchent, n’ont au- cune reflemblance avec eux. On paffe dou- cement une plume fur les levres d'un en- fant 'qui s’dftdort, & il fent qu’on le cha- toüille, penfez-vous que l’idée du cha-r touillement qu’il conçoit refiemble à quel- que chofe de ce qui eft en cette plume? Un Gendarme revient d'une mêlçe j pendant- ’ / Digitized ou Traite’ de la Lumière. 23:9 ' la chaleur du combat il autoit pu être bief- fé fans s’en apperccvoir j mais maintenant 3u’il commence à fe refroidir il lent de la ouleur, il croit être blelIé,on appelle •. un Chirurgien, on ôte fes armes, on le vifite, &on trouve enfin que ce qu’il fen- toit n’étoit autre chofc qu’une boucle ou i. une courroye qui s’étant engagée fous fes armes le prefloit $c l’incommodoit. Sifon attouchement, en lui faifant fentir cette courroye, en eût imprimé l’image en fa penfée, il n’auroit pas eu befoin d’un Chi- rurgien pour l’avertir de ce qu’il fentoir.

Or je ne vois point de raifon qui nous oblige à croire, que ce qui cft dans les ob- jets d’où nous vient le fentiment de la Lu- mière, foit plus fcmblable à ce fentiment, que les allions d’une plume &c d’une cour- roye le font au chatouillement & à la dou- leur. Et toutesfois je n’ai point apporté ces exemples pour vous faire croire abfo- lumentque cette Lumière efl: autre dans les objets que dans nos yeux, mais feulement afin que vous en doutiez; & que vous gar- dant d’être préoccupé du contraire, vous puifiïez maintenant mieux examiner avec moi ce qui en eû.

Z4° Le Monde de Rene’ Descartes CHAPITRE II.

En quoi conjijh la Chaleur & ta Lumière du feu.

JE ne connois au moncTe que deux forte?

de corps dans lefqucls la Lumière fo trouve, à fçavoir les Aftres, & la Flâme. ou le Feu. Et paree que les Aftres font fans, doute plus éloigner de la connoiflance des hommes, que n’eft le feu ou la flâme, je tâcherai premièrement d’expliquer ce que je remarque touchant la flâme.

Lorfqu’elle brûle du bois", ou quelqu’au- tre femblable matiere:,ncms pouvons voir â d’œil qu’elle remuëles petites parties de ce bois, & les fepare l’une de l’autre, transfor- mant ainfl les plus fubtiles en feu,en air,'êè en fumée, & laiflant les plus groflSeres pour tes cendres. Qu’un autre donc imagine s’il veut en ce bois la forme du feu,. la qua- lité de la chaleur, Scl’adrion qui le brûle, comme des chofes toutes diverfes, pour tnoi qui crains de me tromper lî j’y fup- pofe quelque chofc de plus quexe que' je vois neceuairement y devoir être, je me contente1 d’y concevoir le mouvement de' fes parties. Car mettez-y du feu, mettez- y de la chaleur, & faites qu’il brûle tant qull .. * qull .. * ou Traite’ de la Lumière. *41 qu’il vous plaira, fi vous ne fuppofcz point avec cela qu’il y ait aucune de les parties qui fe remuë,ni qui fe détache de les voifines,jc ne me fçaurois imaginer qu’il reçoive au- cune alteration ny changement. Etau con- traire, ôtez-en le feu, ôtez-en la chaleur, empêchez qu’il ne brûle, pour veu feule- ment que vous m’accordiez qu’il y a quel- que puiflance qui remue violemment les plus fubtiles de les parties, & qui les fépare des plus groflîeres, je trouve cjuc celafeul pourra faire en lui tous, les memes chan- gemens qu’on expérimente quand il brûle.

Or d’autant qu’il ne me femble pas poffi- ble de concevoir qu’un corps en puiffe re- . muer un autre, fi ce n’eft en fe remuant aulli foi-même -, je conclus de ceci, que le corps de la flâme qui agit contre le bois, eft compolé de petites parties qui fe re- muent ieparément l’une de l’autre d’un mouvement très-prompt & très-violent, &c qui fe remuant en cette forte, pouffent & remuent avec foi les parties des corps quelles touchent, ÔCqui ne leur font point trop de réfiftance. Je dis que fes parties fe remuent féparément l’une de l’autre: car encore que fouvent elles s’accordent & ..çonfpircnt plufieurs enfemble pour faite un même effet, nous voions toutesfois que .chacune d’elle agit en fon particulier con- tre les corps qu’elles touchent. Je dis aufU X *4* Le Monde de Rene’ Descartes, que leur mouvement eft très - prompt & très-violent: car étant fi petites que la vue lie nous les fçauroit faire diftinguer, elles n’auroient pas tant de force qu’elles ont pour agir contre les autres corps, fi la promptitude de leur mouvement ne recom. penfoit le defaut de leur grandeur.

Je n’ajoûtc point de quel côté chacune fe _ remue:Car li vousconfiderez qiiela puil- fance de fe mouvoir, & celle qui détermi- ne de quel côté le mouvement le doit faire, font deux choies routes diverles, & qui peuvent être l’une lans l’autre ( ainfi que , ^’alexpliquc au difeours fécond de laDiOp- trique, page i<f. Sc i'uiv.' •) vous jugerci ailément que chacune fe remue en la façon, qui lui eft rendue moins difficile par la ^ifpofition des corps qui l’environnent \ que dans la même flâine il peut y avoir ides parties qui aillent en haut, d’au- tres en bas,i tout droit •&; en rond, &C vie tous ratez jrfara que ceb change tien de fa nature j En iortc que fi vous les voyez tendre en hauT prelque toutes, il ne faut pas penler que ce foit pour au- tre faifon,■ unon parce que les autres xtorpjoqui tes rcuirhent'lc crotrvient epref» . qiùe1 tcûjojuti1 ’difpolcz a leur fiire plus de tcfiftiirieçdexous les autres ectibs,!j:.- ru; «Mais après avoir rcconmifquc leipdn* Üc» de la flâme fe remuent endette fort?, * ou Traite’ de la Lumière. 24J ôc qu’il luftit de concevoir Tes mouve- mens, pour comprendre comment elle a la puiflance de conlumer le bois, ôc dè brûler-, examinons, je vous prie, fi le même ne fuffiroit point aufll, pour nous faire comprendre comment elle nous é- chaufFe, ôc comment elle nous éclaire î Car fi cela fe trouve, il ne fera pas né- cefl'aire qu’il y ait en elle aucune autre qualité, ôc nous pourrons dire que c’eft ce mouvement feul, qui félon les diffe- rens effets qu’il produit, s’appelle tantôt Chaleur, 5c tantôt Lumière.

Or pour ce qui eft de la Chaleur, le fentiment que nous en avons, peut, ce me femble, être pris pour une cfpece de douleur, quand il eft violent, ôc quel- quefois pour une efpece de chatouille- ment, quand il eft modéré. Et comme nous avons déjà dit qu’îl n’y a rien hors de notre penléc, qui foit femblable aux idées, que nous concevons du chatouil- lement ôc de la douleur; nous pouvons bien croire aufll qu’il n’y a rien qui foit femblable à celle que nous concevons de la Chaleur •, mais que tout ce qui peut re* muer diverfement les petites parties de nos mains, ou de quelqu’autre endroit de notre corps, peut exciter en nous ce fen* timent: Même plufieurs expériences fa* yotifent cçttç opinion>car en fe frottant *44 Le Monde de Rene’ Descartes, feulement lps mains, on les échauffe j & tout autre corps peut aufli être.échauff é, fans être mis auprès du -feu, pourveu feu- lement qu il foit agité & ébranlé, en tel* Je fortç que plufieurs de les petites parties fe remuent, {k puift'ent remuer avpc loi cel- les de nos mains.

Pour ce qui eft de la -Lumière, on peut bien aufli concevoir que le même mouvez ment qui eft dans la flâme, fufiit pour nous la faire fentir. Mais parce que c’eft en ce-r çi que confifte la principale partie de mon deflein, je yeux tâcher de l’expliquer au long, ôç reprendre mon difeours de plus haut,.

CHAPITRE III, pe la pureté j & delà Liquidité, - -; •:i i JE^confidere qu’il y a une infinité de divers mouvemens qui durent perper tucllemenr dans le Moqde. Et après avoir remarqué les plus grands, qui font les jours, les mois, & les années, je prens garde que les vapeurs de la Terre ne cefT lent point de monter vçrs les nuées Sç. d’en defeendre; quç l’air eft toujours pgité par les vents, que la mer n’eft ja* ruais en repps, que les fontaines Çç les oü Traite* de la Lu^terê. 14$ rivicres coulent fans celle, que les ç>lus fermes bâtimens tombent enfin en déca- dence, que les plantes 8c les Animaux ne font que croître ou fe corrompre, bref, qu’il n’y a rien en aucun lieu qui rie fe change. D’où je connois évidemment que ce n’cft pas dans la flâme feule qu’il y a quantité de petites parties qui necefient point de fe mouvoir; mais qu’il y en a auflî dans tous les autres corps, encore que leurs aétions ne foient pas fi violen- tes, 8c qu’à caufe • de leur petitefle elles ne puiflent être apperçûës par aucun de nos fens.

Je ne m’arrête pas à chercher la caufe de leurs mouvemens: car il me fuffit de penfer qu’elles ont commencé à fe moiri- voir, auffi-tôt que le Monde a Commen- cé d’être ( Voyez, les articles $6. & 37. de la fécondé partie des Principes, pag. 101. & fuiv. ) Et cela étant, je trouve par mes railons qu’il cft impoffible que leurs mou- vemens ceflent jamais, ny même qu’ils changent autrement que de fujet. C’cft- à-dire que la vertu ou la puiflance de fe mouvoir foi- même, qui fe rencontre dans un corps, peut bien palier toute ou par- tie dans un autre, 8c ainfi n’être plus dans lo premier, mais qu’elle ne peut pas n’être plus du tout dans le Monde. Mes raifons, dis-je, me fatisfont allez là def- X iij.

Le Monde de Reüe’ Descartbs, fus, mais je n’ai pas encore occafion de vous les dire •, Et cependant vous pouvez imaginer, fi bon vous femble, ainfi que font la plûpart des* Do&es, qu’il y a quel* que premier mobile, qui roulant autour du Monde avec une vîtefîe incomprehen- fible, eft l’origine & la fource de tous les autres mouvcmcns qui s’y rencontrent.

Or en fuite de cette considération, il y a moyen d’expliquer la caufe de tous les changcmens qui arrivent dans le mon- de, & de toutes les variétés qui paroif- fent fur la Terre; mais je me contente- rai ici de parler de celles qui fervent à jnon fujet.

La différence qui eft entre les corps durs & ceux qui font liquides, eft la première que je dcfire que vous remar- quiez; & pour cet effet,penfez que cha- que corps peut être divile en des parties extrêmement petites. ( Voyez, partie Ie. des Principes, art. z6. par. zo. * Ibid part, x.art^i^.pag..98. * Ioici part. $.art. ji. pag. ijé. & art. 87. pag. 218.* Lettre gj.

48 g. ) Je ne veux point dé- terminer û leur nombre eft infini ou non; niais du moins il eft certain qu’à l’égard de notre connoiffance, il eft indéfini, ÔC que nous pouvons fuppofer qu’il y en a plufieurs millions dans le moindre petit grain de fable, qui puifle être apperçu de nos yeux.

' ou Traite’ de ia Lumière. ’ 247 Et remarquez, que fi deux de ces pe- tites parties s’entretouchent, fans être en action, pour s’éloigner l’une de l’autre, il eft beloin de quelque force pour les fc- parer, fi peu que ce puifie être: Car étant une fois ainfi pofées, elles ne s’aviferoient jamais d’elle-mcmes de fe mettre autre- ment. ( Voysz. part. z. art. 37. pag. loi.) Remarquez aulîi qu’il faut deux fois au- tant de force pour en féparer deux, que pour en fépater une ÿ &C mille fois autant pour en féparer mille. De forte que s’il en faut féparer plufieurs millions tout à la fois, comme il faut peut-être faire pour rompre un fcul cheveu, ce n’eft pas mer-: veille, s’il faut une force aflez fenfible.

Au contraire, fi* deux ou plufieurs de ces petites parties fe touchent feulement en pa fiant, 8c lorsqu’elles font en a<ftion pour fe mouvoir, l’une d’un côté, l’au- tre de l’autre i il eft certain qu’il faudra moins de force pour les féparer, que fi elles étoient tout-à-fait fans mouvement-. Et même qu’il n’y en faudra point du tout, * fi le mouvement avec lequel elles fe peuvent féparer d’elles - mêmes, eft égal ou plus grand que celui avec lequel on les veut ïeparer. Or je ne trouve point d’autre dif- férence entre les corps durs 8c les corps liquides, finon que les parties des uns peuvent être féparées d’enfcmble beau- ; xmj * /• 1 rr 148 Le Monde ce Rene’ Descartes, coup plus aifément que celles des autres. De forte que pour compofer le corps le plus dur qui puifle être imaginé, je pen- îe qu’il lumt que toutes fes parties fe tou- chent, fans qu’il rcftc d’cfpace entre deux, ny qu’aucunes d’elles foient en a&ion pour fe mouvoir: ( Voyés part. z. des Principes art. 54. page. 118. Ibid 55. pag. 119. & 120. ) Car quelle colle ou quel ciment y pourroit-on imaginer outre cela pour les mieux faire tenir l’une à l’autre?

Je penfc aufli que c’eft afles pour com- pofer le corps le plus liquide qui fe puifle trouver, fi toutes fes plus petites f tardes fe remuent le plus diveriement ’une de l’autre & le plus vîte qu’il eft poflîble j enedre qu’avec cela elles ne laif- fent pas de fe pouvoir toucher l’une l’au- tre de tous cotés, & fe ranger en aufli peu d’efpace, que fi elles étoient fans mou- vement. Enfin je crois, que chaque corps approche plus ou moins de ces deux* ex- trémités, ielon que fes parties font plus ’ ou moins en adtion pour s’éloigner l’une de l’autre. Et toutes les expériences fur lefquelles je jette les yeux me confirment en cette opinion. ^ La flâme dont j’ai déjà dit que toutes les parties font perpétuellement agitées, elt non feulement liquide, mais aufli elle tend liquide la plupart des autres corpsi ou Traite* »e eà Lumière. 24$ Et remarquer que quand elle fond les mé- taux, elle n’agit pas avec une autre puif- fance, que quand elle brûle du bois; Mais parce que les parties des métaux font à peu près toutes égales, elle ne les peut remuer l’une fans l’autre, &: ainfi elle en compofe des corps tous liquides: au lieu que les parties du bois font tellement iné- gales, qu’elle en peut féparer les plus petites Sc les rendre liquides, c’eft-àdire les faire voler en fumée, fans agiter ainfi les plus grofles.

Après la flâme, îlft’y a rien de plu* liquide que l’air, & l’on peut Voir à l’œil que fes parties fe remuent leparément l’une de l’autre; Car fi vous daignez regarder ces petits corps qu’on nomme communé- ment des atomes, &C qui paroiflent aux rayons du Soleil, vous les verrez, lors même qu’il n’y aura point de vent qui les 'agite, voltiger inceflamment çà &fà, en mille façons differentes. On peut aufïi é- Î trouver le femblable en toutes les liqueurs es plus groffieres, fi l’on en mêle de di- verfes couleurs l’une parmi l’autre, afin de mieux diftinguer leurs mouvemens. Et enfin cela paroît très-clairement dans les eaux fortes, lorfquellcs remuent & fépa- rent les parties de quelque métail.

Mais vous me pouriez demander en cet endroit-ci, pourquoi, fi c’eft le feul I 150 Le Monde de Rene’ Descartes, mouvement des parties de la flâme qui fait qu’elle brûle Sc qu’elle eft liquide, le mou- vement des parties de l’air, qui le rend auflî extrêmement liquide, ne lui don- ne-t-il pas tout de même la pui /Tance de brûler -, mais au contraire, il fait que nos mains ne le peuvent prefque fentir. A quoy je répons. Qu’il ne faut pas feu- lement prendre garde à la virefl’edu mou- vement, mais aufli à la grofTeur des par- ties j &c que ce font les plus petites, qui font les corps les plus liquides -, mais que ce font les plus greffes, qui ont le plus de force pour brûler, & généralement pour agir contre les autres corps.

Remarquez en pafTant, que je prens ici, & que je prendrai toûjours ci-après pour une feule partie, tout ce qui eft joint enfemble, & qui n’eft point en ac- tion pour fe- féparer i encore que celles Îiui ont tant foit peu de grofïcur, puif- ent aifément être divifées en beaucoup d’autres plus petites: Ainfî, un grain de fable, une pierre, un rocher, & toute la Terre même, pourra ci-après être prife pour une feule partie, entant que nous n’y confidererons qu’un mouvement tout fimple & tout égal.

Or entre les parties de l’air, s’il y en a de fort groffes, en comparaifon des autres, comme font ces atomes qui s’y ou Traite’ de xa Lumière. lfî voyent, elles fe remuent aufli fort lente- ment, 8c s’il y en a qui fe remuent plus vîte, elles font aufli plus petites. Mais entre les parties de la flâme, s’il y en a de plus pe- tites que dans l’air, il y en a aufli de plus grofl’es, ou du moins il y en a un plus grand nombred ‘égales aux plusgrof- les de celles de l’air, qui avec cela le re- muent beaucoup plus vîte; ÔC ce ne font que ces dernieres qui ont lapuiflancede brûler.

Qu’il y en ait de plus petites, on le peut conjecturer de ce qu’elles pénétrent au, travers jde plulieurs corps dont les po- res font lî étroits, que l’air même n’y peut entrer. Qu’il y en ait ou de plus grofles, ou d’aufli grofl’es en' plus grand nombre, on le voit clairement en ce que l’air feul ne fuflit pas pôur la nourrir. Qu’elles le remuent plus vîte, la vioîence de leur ac- tion nous le fait allez éprouver. Et enfin que ce foient les plus grofles de ces par- ties qui ont la pu i fiance de brûler, & non point les autres, il paroît ente que la flâ- me qui fort de l’eau de vie, ou des autres dorps fort fubtils, ne brûle prefque point, & qu’au contraire celle qui s’engendre dans les corps durs & pefansaeft fort ar- dente.

*j* Le Monde de Rene’ Descartes; CHAPITRE IV.* Duvuidc i Et et oh vient e/ue nos fens n’ap - perçoivent pas certains corps.

MA i s il faut examiner plus particu- lièrement pourquoy l’Air étant ur* * corps auiîî bien que les autres, ne peut pas aufli bien qu’eux être fenti -, &c par - même moyen nous délivrer d’une erreur, dont nous avons tous été préocupez dès notre enfance, lorfque nous avons cxn 3u’il n’y avoit point d’autres corps autour e nous, que ceux qui pouvoient être fentis: Et <ainfi que fi l’Air en étoit un, parce que nous le Tentions quelque peu, il ne devoit pas au moins être fi materiel ni fi folide que ceux que nous Tentions da- vantage.

Touchant quoy je défire premièrement, que vous remarquiez que tous les corps tant durs que liquides fimt faits d’une même matière, 8c qu’il eft impoflible de concevoir que les parties de cette matiè- re compofent jamais un corps plus folide, ny qui occupe moins d’efpace qu’elles font, lorlque chacune d’elles eft touchée de tous côtés par les autres qui l’environ- nent } D’où il fuit, ce me femble, que s’il ou traite’ de ea Lumière. 25 j peut y avoir du vuide quelque part, ce doit plutôt être dans les corps durs que dans les liquides: Car il cft évident que les parties de ceux-ci Ce peuvent bien plut ailémcnt preiTer 8c agencer l’une contre l’autre, à caufe au’elles fe remuent, que ne font pas celles des autres, qui iont lans mouvement.

Si vous mettez, par exemple, de la poudre en quelque valc, vous le feccliez, 8c frapez contre, pour faire qu’il y en en- tre davantage -, mais fi vous y verfez quel- que liqueur, elle fq range incontinent d’cll.e-mêrne en auflî peu de lieu qu’on la peut mettre. fit meme iî vous confîderez fur ce lu jet quelques-unes des expériences dont les Philofophes ont accoutumé defe fervir pour montrer qu’il n’y a point de vuide en la Nature, vous connoîtrcz ai-r fement que tous ces efpaccs que le peuple effime vuides, & ou nous ne lentons que de l’air, font du moins auflî remplis, & remplis de la même matière, que ceux où nous fentons les autres corps.

Car dites-moi, je vous prie, quelle ap- parence y auroit-il que la Nature fît mon- ter les corps les plus pelans, 8c rompre les plus durs, ainfi qu’on expérimente qu’elle fait en certaines machines, plutôt que de fouftrir qu’aucunes de leurs parties ceflent ,#e s entretouchcr, ou de toucher à quel».

254 Le Monde de Rene' Descartes, ques autres corps? Sc qu’elle permît ce- pendant que les parties de l’Air, qui font fi faciles a plier & à s’agencer de toutes maniérés, clemeurallent les unes auprès des autres, fans s’entretoucher de tous cô- tés, ou bien fans qu’il y eût quelqu’autre corps parmi elles auquel elles toucha lient? Pourroit-on bien croire que l’eau qui effc dans un puits, dût monter en haut contre fon inclination naturelle, afin feulement que le tuyau d’une pompe foit rempli, & penler que l’eau qui eft dans les nues ne dût point defcendre, pour achever de rem- plir les elpacesqui font ici bas, s’il y avoit tant foit peu de vuide entre les parties des corps qu'ils contiennent?

Mais vous me pourriez propofer ici une difficulté qui eft allez confiderable; c’eft à fçavoir que les parties qui compofent les corps liquides, ne peuvent pas, ce fem- blc, fe remuer inceliamment, comme j’ai dit qu’elles font, fi ce n’eft qu’il fe trouve de l’efpace vuide parmi elles, au moins dans les lieux d’où elles fortent à mefure ■qu’elles fc remuent. A quoi j’aurois de la peine à répondre, fi je n’avois reconnu par diverfes expériences, que tous les mou- vemens qui le font au Monde font en quel- que façon circulaires; c’eft -à- dire que quand un corps quitte fa place, il entre toujours en celle d’un autre? éc celui-ci frtgitTzedby ou TRAITE* DE IA L U^I 1ERE. 1 f f en celle d’un autre, & ainfi de fuite juf- cjues au dernier, qui occupe au même inf- tant le lieu délaide par le premier -, en for- te qu il ne fe trouve pas davantage de vui- dc parmi eux, lorfqu’ilsfe remuent, que lorlqu ils font arrêtez. Et remarquez ici qu’if n’eft point pour cela necefl'aire, que toutes les parties des corps qui fe remuent enfcmble, foient exactement difpofées en rond comme un vrai cercle, ni même qu’elles foient de pareille grefleur & figu^ rc j car ces inégalités peuvent aifément êtrecompenfées par d’autres inégalités qui fetrouvetnten leur vîtefTe.

Or nous ne remarquons pas communé- ment ces mouvemens circulaires quand lés corps fe remuent en l’air, parce que nous lbmmcs accoûtumez de ne concevoir l’air que comme un elpace vuidc. Mais voyeîc nager des poiiTons dans le badin d’une fontaine; s’ils ne s’approchent point trop pr'ès de- la fur-face -de l'eau, ils ne la feront nnar du tout branler, encore qu’ils paf- r delfous àvèc une frcs-grandc vîtedo, • D’ou il paroît manifeftement que l’eau qu’ils pou dent devant eux, ne pouffe pas indifféremment toute l’eau du badin * mais feulement cèllê qui peut mieux fervir à -pafFaire = le 'cercle de lçur mouvement, - - I ri' A 4vr y ç •> 4 Vf A & .4- Le Mo^de de Rene' Descartes,