SigPhi · Descartes

Le Monde (Traite de la Lumiere), avec Les Passions de l'Ame et La Geometrie

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ou Traite’ de ta Lumière. 177 vous qu’entre les qualités de la matière, nous avons fuppofé que Tes parties avoient eu divers mouvemens dés le commencement qu’elles ont eftc créées -, &C outre cela qu’el- les s’entretouchoicnt toutes de tous codez, fans qu’il y eût aucun vuide entre-deux;• D’où il fuit de neceflité, que dés-lors, en commençant à fe mouvoir, elles ont com- mencé auûl à changer & diverfifier leurs mouvemens par la rencontre l’une de l’au- tre: Et ainfi que fi Dieu lesconferve par après en la mefmc façon qu’il les a créées, il ne les conlervc pas au mefmc cftat; C’eft- à-dire, que Dieu agifl'ant toujours de mô- me, &c par confequent ptodüifarjt toujours T le mefme effet en. fùbftance, il fe trouve. comme par accident plufieurs diverfités en cet effet. Et il ell: facile à croire, que Dieu, qui comme chacun doit Icavoir eft immua- ble, agit toujours de mefme façon. ( V. art. $6. part, t.princip.p. toi. J Maisfansm’en- gager plus avant dans ces confiderations Metaphy fiques^ je mettray ie>y deux ou trois des principales règles luivant lefquelles il f^ut penler que Dieu fait agir la Nature de ce nouveau Monde, &C qui fuffront com- me je croy pour vous faire connoître tou» ™ tes les autres.

1 La première eff, que chaque partie de la-jrnatiere en particulier, continue toujours d’ccrcçn im mefme çftat, pendant que U 1 1 7$ Le Monde de Rene* Descar. tes, rencontre des autres ne la contraint point de le changer. ( V. art. 57. part. 1. princip. p. 101.) C’eft-à-dire, que <ï elle a quelque grofleur, elle ne deviendra jamais plus pe- tite, finon que les autres la divifenr: Si elle eft ronde ou quarrée, elle ne changera ja- mais cette figure, fans que les autres l’y contraignent: Si elle eft arreftée en quel- que lieu, elle n’en partira jamais, que les autres ne l’en chaflent: Et fi elle a une fois commencé à le mouvoir, elle continuera toujours avec une égale force, julques à ce que les autres l’arreftent ou la retardent.

Il n’y a perfonnequi neeroye que cette meme Réglé s’obferve dans l’ancien Mon- de, touchant la grolîeur, la figure, le re« f)OS, & mille autres chofes femblables -, mais es Philofophes en ont excepté le Mouve- ment, qui eft pourtant la chofe que je defire le- plus expreflément y comprendre. Et ne {>enfez pas pour cela que j’aye deftein de es contredire, le mouvement dont ils par- lent eft fi fort different de celuy que j’y con- çoy, qu’il fe peut aifément faire, que ce qüieft vrayde l’un, ne le foit pas de l’autre.

Ils avouent eux-mcimes que la Nature du leur eft fort peu connue i Et pour la ren- dre en quelque façon intelligible, ils ne J f’ônt encore iceil expliquer plus clairement qu’en ces termes. Motus eft aEha-enûslirt potentia, prout in pontifia eft, lesquels fostr. • ou Traite’ de la Lumière. tjf pour moy fi obfcurs, que je fuis contraint de les laifler icy en leur langue, parce que je ne les fçaurois interpréter. ( Et en effet ces mots, le mouvement eft l’aéted’un Eftrc en puiflance, entant qu’il eft en puiflancc, ne font pas plus clairs, pour eftre François.) Mais au contraire, la Nature du Mouve- ment duquel j’entens icy parler eft fi facile à connoître, que les Geometres mêmes, qui entre tous les hommes fe font le plus eftudié à concevoir bien diftimftemçnt les chofes qu’ils ont eonfiderées, l’ont jugée {dus ftmple & plus intelligible que celle de curs fuperficies, & de leurs lignes; ainft qu’il paroit, en ce qu’ils ont expliqué la. ligne par le mouvement d’un point, & la fuperneie par celuy d’une ligne.

Les Pliilofopbesfuppofent aufli plufieurs mouvemens qu’ils penfent pouvoir eftre faits fans qu’aucun corps change de place, eomme ceux qu’ils appellent. Motus ad formant, motus ai caiorem, motus ad quanti- tatern, ( Mouvemenr à la forme, mouve- rhent à la chaleur, mouvement à la quanti- té, ) & mille autres; Et moy je n’en con- çois aucun plus aile à concevoir que les lignes des Geometres, qui fait que les corps paflent.d’un lieu en un autre, & occu- pent fuccelïïvemcnt tous les efpaces qui font entre-deu ziP'. art. IX. part, i. principe i8o.Ee Monde de Rene’ Descartes, Outre cela, ils attribüent au moindre de ces mouvemens un Eftre beaucoup plusfo- lide 8c plus véritable qu’ils ne font au repos, lequel ils. difent n’en eftre que la privation; Et moy je conçois que le repos eft aufti bien une qualité qui doit eftre attribuée à la ma* tiere, pendant qu’elle demeure en une pla- ce, comme le mouvement en eft une qui luy eft attribuée, pendant qu’elle en change. ( V. art. l J. part. i. principe p. 88. * Ibid. art. 27. pag. 90. * Lettre 48. Tom. 2. pag. $39- & flliv. ) Enfin le mouvement dont ils parlent eft d’une Nature fi eftrange, qu’au lieu que toutes les autres chofes ont pour fin leur perfection, 8c ne tâchent qu’à fc confer-r- ver, il n’a point d’autre fin n’y d’autre but que le rcpos’i & contre toutes les Loîx de la Nature il tâche foy-mefme à fc détruire", Niais au contraire, celuy que je fuppofe fuie les mêmes Loix de la Nature que font gç- neralcment toutes les difpofitions 8c toutes les qualitez qui fe trouvent en la matière j aufti bi.cn celles que les Dodtes appellent, jlfodos & entia rat ion is cum fundamento in re J ( Des modes 8c des eftres de raifon avec fondement dans la chofe, ) comme cjualita- tes reales, ( leurs qualitez réelles ) danslcf- quelles je confefle ingenûment ne trouver pas plus de réalité que dans les autres.

Jje fuppofe pour féconde Réglé, Que quand ©u Traite* de la Lumière. 2?i quand un corps en poufle un autre, il rie {çauroit luy donner aucun mouvement qu’il - n’en perde en mefme tems autant du lien, ny luy en ofter que le lien ne s’augmente d’autant. {V. art. 40. 41. & 42, princip. part. i. 10 6. 107. & 108.) Cette Réglé {'ointe avec la precedente fe rapporre fore >ien à toutes les expériences dans lelquel- les nous voyons qu’un corps commence ou cefle de fe mouvoir, parce qu’il eft pouftfc ou ar refté par quelque autre. Car ayant fup- pofé la precedente, nous fommes exempts de la peine où fe trouvent les Do<ftes y quand ils veulent rendre raifon de ce qu’une pier- re continue de fe mouvoir quelque temps après eftre hors de la main de eduy qui l’a jettée: ( y. art. 38, part. 1.princip.p. 103.) car on nous doit plutoflr demander pour- quoy elle ne continue pas toujours d)e fe mouvoir? Mais la raifon eft facile à rendre: Car qui eft-ce qui peut nier que l’air darts lequel elle fe remuë, ne luy fa(Te quelque reuftancr? On l’entend' fiffler lors qu’elle le divife, &c fl l’on remuë dedans on évan- J tail, ou quelque autre corps fort leger & fort eftendu, on pourra même fentir au poids de la main qu’il en empefehe le mou- ment, bien loin de le continüer, ainfî que quelques-uns ont voulu dire. Mais fi l’on manque d’expliquer l’effet de fa refiftance fuiyant noftre féconde Réglé j & que l’on aJÎ2 Le"Monde de Rene‘ Descartes, penfe que plus un corps peut refifter, plus il foit capable d’arreftcr le mouvement des autres, ainfi que peut-eftre d’abord on fe pourroitperfuader, on aura derechef bien de la peine à rendre raifon, pourquoy le mouvement de cette pierre s’amortit plutoft en rencontrant un corps mol, & dont la refiftance eft médiocre, qu’il ne fait lors qu’elle en rencontre un plus dur, & qui luy refifte davantage? ( V. an. 40. pan. i.prin- cip.p. io^. ) Comme auffi pourquoy fi-toft qu’elle a fait un peu d'effort contre ce der- nier, clic retourne incontinent comme lut fes pas, plutoft que de s’arrefter ny d’ inter- rompre Ion mouvement pour fon fujet? Au lieu que fuppofant cette Réglé, il 11’y a point du tout encecy de difficulté: Car elle nous apprend que le mouvement d’un corps n’eft pas retardé par la rencontre d’un autre à proportion de ce que celuy-cy luy refifte, maisïeulcment à proportion de ce que fa re- fiftance en eft lurmontée, & qu’en luy obeïflanr, il reçoit en loy la force de fe mou- voir que l’autre quitte.

Or encore qu’en la plufpart des mouve- mens que nous voyons dans le vray Mon- de, nous ne puiffions pas appercevoir que les corps qui commencent ou ceflent de fe mouvoir foient pouflez ou arreftez par quel- ques autres, nous n’avons pas pour cela oc- :çafi pn déjuger que ces deux Réglés n’iy ou Traite’ ra la Lumière. 285 foient pas exa&ement obfervées; Car il eft certain que ces corps peuvent fouvent rece- voir leur agitation des deux Elemens de l’Air & du Feu, qui fe trouvent toujours parmy eux, fans y pouvoir eftre fentis, ainft qu’il a tantôt efté dit, ou même de l’Air plus groflïer, qui ne peut non plus eftre lenty; & qu’ils peuvent la transférer» tantôt à cet Air plus groflîer,,3c tantôt à toute la mafle delà Terre, en laquelle eftanc difperfée; elle ne peut aufli eftre apperceüe- Mais encore que tout ce que nos fens ont jamais expérimenté dans le vraiMonde» femblât manifeftement être contraire àcer qui eft contenu dans ces deux Réglés, la raifon qui me les a enfeignées me femble fi forte, que je ne laiflerois pas de croirer être obligé de les fuppofer dans le nou- veau que je vous décris: car quel fonde- ment plus ferme 3c plus folide pourroit- on trouver pour établir une vérité, en- core qu’on le voulût choifir à fouhait, que de prendre, la fermeté même, l’immu- tabilité qui eft en Dieu.

Or eft-il que ces deux Réglés rtiivept nianifeftement de cela feul que Dieu eft . jjpatyftble, ( V- art. 3 7. pan. 2. princip. p. loi. & fuiv.* ibid. p. 104. a^t. 3,9. ) Sc qu’agiflant toujours en même forte il pro- duit toujours le même effet. Car fuppofauc qu’il a mis certaine quantité de mouve- J Aa ij 284 Le Monde de R ene’ Descartes, ment dans toure la matière en general des le premier inftant qu’il l’a créée, il faut avoiier qu’il y en confcrvc toujours autant, ou ne pas croire qu’il agifl’e toujours en même forte -, ( V. Lettre 3. tom. 2. p. 101. & t 03. * Lettre 53. tom. 1. p. 243. & fup- {)ofant avec cela que dès ce premier inftant es diverfes parties de la matière en qui ces mo.uvcmens fe font trouvez inégale- ment difj?erfez, ont commencé à les rete- nir, ou a les transférer de l’une à l’autre, ( V. Lettre 2 $. tom. 3. p. 449. ) félon qu’el- les en ont pû avoir la force, il faut necef- fairement penfer qu’il leur fait toujours continuer la même chofe. Et c’eft ce que contiennent ces deux Réglés.

J’ajourerai pour la troifiéme, Que lorf- qu’un corps femeut, encore quefon mou- vement fe farte le plus fouvent en ligne courbe, Sc qu’il ne s’en puirtê jamais faire aucun qui ne foit en quelque façon cir- culaire, ainfi qu’il a été dit ci-deffus, tou- tcsfoij chacune de fes parties en particu- lier tend toujours à continuer le fien en li- gne droite. ( V.art. 59. pan. 2. Princip.p. 104. Et ainfi leur aélion, c’eft-à-dire l’in- • clination qu’elles ont à fe mouvoir, ell differente de leur mouvement.

Par exemple, fi l’on fait tourner une roue fur fon eftieu, encore que toutes fes parties aillent en rond, parce qu’étant Digitize ou Traite’ de la Lumière. 2$y jointes l’une à l’autre elles ne fçauroieiït aller autrement, toutesfois leur inclina- tion eft d’aller droit; ainfi qu’il paraît •clairement fi par hazard quelqu'une fe dé- tache des autres i car aufli-tôt qu’elle eft en liberté Ton mouvement celle d’être circulaire, &fe continue en ligne droite.

( V. art. 39. comme ci-dejfus, p. 205. ) De même, quand on fait tourner une pierre dans une fronde, non feulement elle va tout droit aufti-tôt qu’elle en eft fortie; mais de plus, pendant toutlê temps qu’elle y eft, elle prelTe le milieu de la fronde, 8c fait tendre la corde -, montrant évidemment par là qu’elle a toujours in- clination d’aller cri droite ligne, 8c qu’el- le ne va en rond que par contrainte.

Cette Réglé eft appuyée fur le même fondement que les deux autres, & ne dé- pend que de ce que Dieu conferve chaque chofe par une a&ion continué, &parcon- féquent qu’il ne la conferve point telle qu’elle peut avoir etc quelque temps aupa- ravant, mais précifément telle qu’elle eft au même inftatit qu’il l’a conferve. ( Voy. art. 39. p. 104. ) Or eft-il,que detous les mouvemens il n’y a que le droit qui foit entièrement fimple, & dont toute la Na- ture foit comprifc en un inftant: car pour le concevoir,il fuffit depenfer qu’un corps eft en aftion pour fe mouvoir vers un cer.

z8£ Le Monde de Rene’ Descartes, tain côté, ce qui fe trouve en chacun des inftans qui peuvent être déterminez pen- dant le temps qu’il fe meut: au lieu que pour concevoir le mouvement circulaire, ou quelqu’autre que ce puifle être, il faut au moins confiderer deux de ces inftans, ou plutôt deux de Tes parties, & le rap- port qui eft entr’elles. Mais afin que les Philofophes, ou plutôt les Sophiftes, ne prennent pas ici occafion d’exercer leurs fubtilitcs fuperfluës, remarquez que je ne dis pas pour cela que le mouvement droit fe puilfe faire en un inftant -, mais feule- ment que tout ce qui eft requis pour le produire, fe trouve dans les corps en cha- que inftant qui puifie être déterminé pen- dant qu’ils le meuvent, &c non pas -tout ce qui eft requis pour produire le circu- laire.

Comme, par exemple, fi une pierre fe meut dans une fronde. ( V. Princ. P. z. Art. 39. p. 105. )fuivantlc cercle marqué A B [ V. fig. I. ] & que vous la confide- ricz précilément telle qu’elle eft à l’inftant qu’elle arrive au point A, vous trouvez bien qu’elle eft en a&ion pour fe mouvoir, car elle ne s’y arrête pas, &: pour fe mou- voir vers un certain côté, à fçavoir vers C, car c’eft vers là que fon aétion eft dé- terminée en cet inftantjmais vous n’y fçau- riez rien trouver qui fafle que fon mouveou Traite’ de la Lumière. *87 vement foit circulaire. Si bien que fuppo- fant qu’elle commence pour lors à fortir de la fronde, 5c que Dieu continue de la conferver telle qu’elle eft en ce moment, il eft çercain qu’il ne la conlêrvcra point avec l’inclination d'aller circulairement fuivantla ligne A B, mais avec celle d’aller tout droit vers le point C.

Donc fuivant cette Réglé, il faut dire . que Dieu leul eft l’auteur de tous les mou- vemens qui font au monde, entant qu’ils font, Sc entant qu’ils font droits j mais que ce font les diverfes dilpofitions de la matière qui les rendent irréguliers & cour- bez; ainfî que les Theolpgiens nous ap- prennent que Dieu eft auflî l’auteur de .-toutes nos actions., entant qu’elles font, . & entant qu’elles ont quelque bonté i mais que ce font les diverfes difpofitions de nos volontez qui les peuvent rendre vicieu- fes.

Je pourrois mettre encore ici plufieurs réglés, pour déterminer en particulier quand & comment & de combien le mou- vement de chaque corps peut-être détour- né j &c augmenté ou diminué, par la ren- contre des autres. ( V. princ. P. 1. an. 45. p. 110. ) ce qui comprend fommairement tous les effets de la Nature. Mais je me -contenterai de vous avertir, qu’outre les trois loix que j’ai expliquées, je n’en veu,x 1 ’J 1 ’J Le Mokdë de Rene’ Descartes, point fuppofcr d’autres, que «Telles qui firi- vent infailliblement de ces Veritez éternel- les fur lefquels les Mathématiciens ont ac^ coutume d’appuyer leurs plus certaines 8c plus évidentes demonftrations;ces veritez, dis-je, fuivant Iefquelles Dieu même nous a en feigne qu’il avoit difpofé toutes chofes en nombre, en poids, 8c en mefure; 8c dont la connoiflance eft (î naturelle à nos âmes, que nous ne fçaurions ne les pas juger in- faillibles, torique nous les concevons dil- rinétement; ni douter que fi Dieu avoit créé plufieurs Mondes, elles ne fulTent en tous auffi véritables qu’en celui-ci. De forte que ceux «pi fçauront fuffifamment examiner les confequences de ces vérités & de nos réglés, pourront connoîtrc les effets par leurs caufes -, & pour m’expli- quer en termes de l’Ecole-, pourront avoir «les dcrmonfîrations- a Priori, de tout ce qui peut - être produit en ce nouveau Monde.

Et afin qu’il n’y ait point d’exception qui en empêche, nous ajouterons, s’il vous plaît, a nos fuppofitions, que Dieu n’y fera jamais aucun miracle, & que les intelligences, ou les ames raifonnabfcs que nous y pourrons fuppofcr ci-après, n’y rroubleront en aucune façon le cours or- dinaire de la Nature. Enfuitcdequoi neanmoins je ne vous promets pas de mettre ici ou Traite’ de la Lumière. 189 ici des demonilrations cxa&es de toutes les chofes que je dirai; ce fera allés que je vous ouvre le chemin par lecjuel vous les pourrez trouver de vous - meme, quand vous prendrez la peine de les chercher. La plupart des efprits fe dégoûtent lorf- qu’on leur rend les chofes trop faciles. Et pour faire ici un tableau qui vous agrée, il ell: befoinquej’y employé de l’ombre aulE bien que des couleurs. Si bien que je me contenterai de pourfuivre la defeription que j’ai commencée, comme n’ayant au- tre deflein que de vous raconter une fable.

CHAPITRE VIII.

De la formation du Soleil & des Etoiles de ce nouveau Monde.

QLJelque inégalité & confufion que nous puiflîons fuppofer que Dieu ait mife au commencement entre les par- ties de la matière, il faut fuivant les loix qu’il a compofées à la Nature, que par après elles fe foient réduites prefque toutes à une groflcur & à un mouvement médio- cre, & ainfi qu’elles ayent pris la forme du fécond Elément, telle que je l’ai ci- deffus expliquée. ( V. Art. 47. & Part. 3. jrrinc. p. vji.& fuiv. ) Car pour confidc- Le Monde de Rene’ Descartes rcr ccrtc matière en l’état qu’elle auroit pu .erre avant que Dieu eût commencé de la mouvoir, on la doit imaginer comme le corps le plus dur le plus folide qui fois au monde. Et comme on ne fçauroit pouf- fer aucune partie d’un tel corps, fans pouf- fer aulîl ou tirer par meme moyen toutes les autres aînll faut-il penfer que l’ac- tion ou la force de fe mouvoir & de fe di- vifer qui aura été mife d’abord en quel- ques-unes de fes parties, s’eft épanduë & diftribuée en toutes les autres au même in- llant, auffi également qu’il fe pouvoit.

Il cil; vrai que cette égalité n’a pu tota- lement être parfaite. Car premièrement, à caille qu'il n’y a point du tout de vui- dc en ce Monde, il a été impoflîble que toutes les parties de la Matière fe ioient mues en ligne droite; mais étant égales à peu près, & pouvant prcfque aullî facilement être détournées les unes que les autres, elles ont du s’accorder tou- tes enfemble à quelques mouvemens cir- culaires. Et toute-fois, à caufe que nous fuppofons que Diçu les a mues d abord ,divcrfcmcnt, nous ne devons jpas penfer qu’elles fe foient toutes accordées à tour- ner autour d’un fcul centre, mais au tour de plufjçurs differens., tk que nous pou- vons imaginer diverfement fituez les uns a l’égard des autres. ( r. art. 46, Part. 3, Pr/nç, p,< 16?. drfujv, ou Traite’ de la Lumière. 191 Ènfuite dcquoi l’on peut conclure qu’el- les ont dû naturellement être moins agi- tées, ou plus petites j ou l’un Se l’autre en- femble, vers les lieux les plus proches de ces centres, que vers les plus éloignez.

( V. art. Si. & fitiv. part. 3. Princ. p. 11 z. & fuiv. ) car ayant toutes inclination à continuer leur mouvement en ligne droi- te, il cft certain que ce font les plus fortes, c’eft-à-dirc, les plus groiïbs entre celles qui étoient également agitées, Se les plus agitées, entre celles qui étoient également grolfes, qui ont dû décrire les plus grands cercles, comme étant les plus approchans de la ligne droite. Et pour la matière con- tenue entre trois ou pluficurs de ces cer- cles, elle a pû d’abord fe trouver beaucoup moins divifée Se moins agitée que toute l’autre. Et qui plus cft 3 dautant que nous fuppofons que Dieu a mis au commence- ment toute forte d’inégalité entre les par- ties de cette matière, nous devons penfer qu’il y en a eu pour lors de toutes fortes de grofleurs Se figures, Se de difpofées à fc mouvoir, ou ne fe mouvoir pas, en toutes façons Se en tous fens. ( V. art. 8 z • & fuiv. comme ci-dejfus.

Mais cela n’empêche pas que par après elles ne fe foient rendues prefque toutes ak fez égales, principalement celles qui font demeurées à pareille diftance des centres 13 b iL - - - j 29 2 Le Monde de Rene’ Desc artes, autour delquels elles tournoyoient: car ne le pouvant mouvoir les unes fans les au- tres j il a fallu que lps plus agitées corn- ruuniqua fient de -leur mouvement à celles qui l’etoient moins, 5c que les plus grofles Iç rompirent 5c fc divifaflent, afin de pou- voir palier par les memes lieux que celles qui les preccdoient, -ou bien qu’eiles mort- tp. fient plus haut: 5c ainfi elles fc font ar^ rangées en peu de temps toutes par ordre j en telle loi te que chacune s’eft trouvée plus ou moins éloignée du centre au tour du- quel elle a pris fon cours, félon qu’elle a été plus ou.moins grofi'e 5c agitée à compa- ruilon des autres. Et même, ( V. art. 82. Cf fuiv. corme ci-deffus ) d’autant que la grotïcur répugné toûjours à, la virefi'e du mouvement, on doit penfer que les plus éloignées de chaque centre ont été celles qui étant un peu plus petites que les plus proches ont été avec cela de beaucoup plus agitées.

Tout de même, pour leurs figures, en- core que nous fuppofions qu’il y en ait eu au commencement de toutes lb.rres, 5c qu’elles ayent eu pour la plupart plulîeurs angles 5c plufieurs cotez, ainli que les piè- ces qui s’éclatent d’une pierre quand on la rompt, il eft certain que par après en fe remuant 5c le heurtant les unes contre les ÉUUrgs > elles ont: du rompre peu à peu les -•-■OrgîTizea by ou Traite’ dï la Lumière, petites pointes de leurs angles, 8c émou d er les quartes de leurs cotez, jufcfues à ce qu’elles fe foient renduës à peu pfes foutes rondes; ainfi que font les grains de fable 8c les caillouXjlorfqu’ils roulent avec l’eau d’une rivière. ( V. art. 48. Part. $. prive, pag. 17 3. c T 174.) Si bien qu’il ne peut y avoir'maintenant aucünc notable difrcrcij- ce entre celles qui font allez voifines, ni même auili entre celles qui font fort éloi- gnées, finon en ce qu’elles peuvent fc mou- voir un peu plus vite, & être un peu plus petites ou plus grolfes l’une que l’autre * 8c ceci n’empêche pas qu’on ne leur puilFe attribuer à toutes la même forme.

Seulement en faut-il excepter quelques- unes j qui ayant été dès le commencement - beaucoup plus greffes que les autres, n’ont pû fi facilement fe divifer, eu qui ayant eu des figures fort irrégulières 8c empê- chantes, fc font plutôt jointes plufieurs en- femble, que de le rompre pour s’arron- dir; 8c ainfi elles ont retenu la forme du troifiéme Elément, 8c ont fervi à compo* fer les Planctes 8c les Cometes, comme je vous dirai ci-après.

De plus, il cft befoin de remarquer que la Matière qui eft fortic d’autour des par- ties du fécond Elément, à mefure qu’elles ont rompu 8c émouffé les petites pointes de leurs angles pour s’arrondir, ( V* art.

B b iij tt?4 Le Monde de Rene Descartes; 49. & $o.part. 3. Princ. p. 174. & 175. J a dû necefïaircment acquérir un mouve- ment beaucoup plus vite que le leur, 8c enfemble une facilité à fc divifer 8c à chan- ger à tous momcns de figure, pour s’ac- commoder à celles des lieux où elle fe trou- voit -, 8c ainfi qu’elle a pris la forme du premier Elément ( V. art. 4. Princ. an. 49. pag. 174. & ibid. an. %-j.pag. 219. & J ’hîv. ) Je dis qu’elle a dû acquérir, un mouve- ment beaucoup plus vite que le leur -, ( V. an. 51. part. 3. Princ. p. 176. ) 8c la rai- fon en eft évidente: car devant fortir de côté, 8c par des paftages fort étroits, hors des pctits'efpaces qui étoient entr’elles, à mefure qu’elles s’alloient rencontrer de Iront l’une l’autre, elle avoit beaucoup plus de chemin qu’elles, à faire en même- temps.

Il eft auffi befoin de remarquer, que ce qui fe trouve de ce premier Elément de plus qu’il n’en faut pour remplir les petits intervalles que les parties du fécond, qui font rondes, laiftent neceffairement au- tour d’elles, fe doit retirer vers les cen- tres autour defquels elles tournent, à cau- fc qu’elles occupent tous les autres lieux plus éloignez; ( V. an. 54. 3. pan. Princ. p. 180. * ibid. art. €\. p. 18 6". ) Et que là il .doit compofer des corps ronds, parfaite- MK MK OÜ f R A I TE* DE LA LvMIEAê. ment liquides 8c fubtils, lefquels tournant fans celle beaucoup plus vîte, 8C en même fens que les parties du fécond Elément qui les environne, ont la force d'augmenter l’agitation de celles dont ils font lesplus pro- cbes •, 8C même de les poufler toutes de tous cotez, en tirant du centre vers la circonfé- rence j ( Ibid. pag. 185, article 60. * Art. y 6. pag. iof. & zoé'Jainlî qu’elles le pouf- fent aulfi les unes les autres; 8c ce par une a&ion qu’il faudra tantôt que j’explique le plus exactement que je pourray. Car je vous avertis ici par avance, que c’eft cette. aCtion que nousjprendrons pour la Lumiè- re; comme aulîi que nous prendrons ces corps ronds compofez de la Matière du pre- mier Elément toute pure, l’un pour le So- leil, 8c les autres pour les Eftoilles fixes du nouveau Monde que je vous décris; Sc la Matière du fécond Elément qui tourne au- tour d’eux, pour les Cicux.

Imaginez - vous: par exemple, que les points, S. E. t. A. [ Fi fig. II.] font les centres dont je vous parle j 8c que toute la Matière comprife en l’efpace F. G. G. F. ( y. art. 5 3. part. $.princip. p. 178. ) eft un Ciel qui tourne autour du Soleil marqué S j 8c que toute celle de l’efpace H. G. G. H. en eft un autre qui tourne autour de l’E- toille marquée «. 8c ainfi des autres; En forte qu’il y a autant de divers Cieux, com- B b iiij Le Monde de Rene’ Descartes me il y a d’Etoilles, & comme leur nom- bre eft indéfiny, celui des Cieux l’eft de même; &que le Firmament n’efl: autre cho- fe que la fuperficie fans épai fleur qui fepa- re tous ces Cieux les uns des autres.

Penfez aufli que les parties du fécond Elé- ment qui font vers F. ou vers G. font plus agitées que celles qui font vers K, ou vers L } ( V. art. 82. & 83. part. $. princip.j>ag. i ix. & fuiv. ) en forte que leur vitefle di- minue peu à peu, depuis la circonférence extérieure de chaque Ciel, jufques à un certain endroit, comme par exemple juf- ques à la Sphere K, K, autour du Soleil, 8c jufques à la Sphere L, L, autour de l’Etoi- le, «; puis qu’elle augmente de là peu à peu jufques aux centres de ces Cieux, à caufe de l’agitation des Aftres qui s’y trouvent. ( V. art. 84. ïbid. pag. 214. ) En forte que pendant que les parties du fécond Elément qui font vers K, ont le loifir d’y décrire un cercle entier autour du Soleil, celles qui font vers T, que je fuppofeen eftrc dix fois plus proches, n’ont pas feulement le loifir d’y en décrire dix, ainfi qu’elles feraient fi elles ne fe mouvoient qu’egalement vite, mais peut-être plus de trente. Et derechef, celles qui font vers F, ou vers G, que je fuppofe en être deux ou trois mille fois plus éloig- nées, en peuvent peut-être décrire plus cle foixante. D'où vous pourrez entendre tanou Traite’ de ea Lumière.' 297 tôt, que les Planètes qui font les plus hau- tes, le doivent mouvoir plus lentement que celles qui font plus baffes, ou plus proches du Soleil; & tout enfemble plus lentement que les Comètes, qui en font toutesfois plus éloignées.

Pour la groffeur de chacune des parties du fécond Elément, on peut penfer qu’elle eft égale en toutes celles qui font depuis la circonférence extérieure du Ciel F G G F, jufque au cercle K K; ( V. art. 84. pan. 3, pag. 2^4.) ou meme que les plus hautes d’entr’elles font quelque peu plus petites que les plus baffes, pourveu qu’on ne fup- pdlfe point la différence de leur groffeur, plus grande à proportion que celle de leur viteffe, Mais il faut penfer au contraire, (V. art. îi.pag. 11 1. & $4. pag. 2 15.) que depuis le cercle K jufques au Soleil, ce font les plus baffes qui font les plus petites, & même que la différence de leur groffeur eft plus grande, ou du moins aum grande à proportion, que celle de leur viteffe: Car autrement ces plus baffes étant les plus for- tes, à caufe de leur agitation, elles iroient occuper la place des plus hautes. ( V. an. %$.ibid. pag. 21 6.)

Enfin remarquez, que vû la façon donf j’ai dit que le Soleil & les autres Etoiles fi- xes fe formoient, leurs corps peuvent être jfi petits à l’égard des Cieux qui les contiens 1?8 Le Monde de Rene’ Descartes, nent, que même tous les cercles K K, LL, & femblables, qui marquent jufques où leur agitation fait avancer le cours de la matière du fécond Elément, ne feront confidera- bles, à comparaifon de ces Cieux, que com- me des points qui marquent leur centre v ( V.art. 40. ibid. pag. 16$. & 164. * Ibid, art. 85. pag. 116.) Ainfi que les nouveaux Agronomes ne confiderent quafi que com- me un point toute la Sphere de Saturne, à comparaifon du Firmament.

CHAPITRE IX. m A » iDe r Origine, & du cours des Planètes & des Cometes en general; & en particulier des Cometes.

OR afin que je comfnence à vous parle» des Planètes & des Cometes, confide- rez que vû la diverfité des parties de la Ma- tière que j’ay fuppofée, bien que la pluf- part d’entr’ellcs, enfe froiffant Sc divifant