tel que pour ce que nous l’avons ignoré, ou même auffi pour ce qu’il eft different des chofes que nous avons fçûës: car c’eft cette différence qui fait qu’on le nomme extraordinaire. Or encore qu’une chofc qui nousétoit inconnue fe prefente de nou- veau à notre entendement, ou à nos fens, nous ne la retenons point pour cela en no- tre mémoire, fi ce n’eft que l’idée que nous en avons ioit fortifiée en notre cerveau par quelque paffion, ou bien auffi par l’appli- cation de notre entendement, que notre volonté détermine à une attention Sc réfle- xion particulière. Et les autres psffions peu- vent-fervir pour faire qu’on remarque les chofes qui paroiffent bonnes ou mauvaifes: mais noys n’avons que l’admiration pour celles qui paroiflcnt feulement rares. Auffi voyons-nous que ceux qui n’ont aucune inclination naturelle à cette paffion, font ordinairement fort ignorans.
Article LXXVI.
En quoi elle peut nuire: Et comment on peut fupp lier à fon défaut, & corriger fon excès.
MAis il arrive bien plus fouvent qu’on admire trop, & qu’on s’é- tonne en appercevant des chofes, qui ne — -g.. ■ xm ■ niiftlfrMW méritent que peu ou point d’être confide^ rées, que non pas qu’on admire trop peu; Et cela peut entièrement ôter ou pervertir l’ufage de la raifon. C’eft pourquoi encore qu’ilfoit bon d?être né avec quelque incli- nation à cette paillon, pource que cela nous difpofe à l’acquifition des fcienccs; nous devons toutefois tâcher par après de nous en délivrer le plus qu’il eft poflible. Car il eft aifé de fuppléer à fem defaut par une réflexion & attention particulière, à laquelle notre volonté peut toujours obli- ger notre entendement, lorfque nous ju- geons que la chofe qui fe prelente en vaut îa peine. Mais il n’y a point d’autre reme- de pour s’empêcher d’admirer avec excès, que d’acqucrir la connoiflance de jalullcurs chofes, & de s’exercer en laconhderation. de toutes celles qui peuvent fembler les plus rares &c les plus étranges.
Art icle LXXVII.
Qui ce ne font ni les pins ftupides, ni les jplits habiles (fui font les plus portez, à P admiration^ AU refte encore qu’il n’y ait que ceux: qui font hebêtez & ftupides, qui ne font point portez de leur naturel a l’admi- ration, ce n’çft pas à dire que ceux qui de VA me, TI. Parti e. îoj ©nt le plus d’efprit, y foient toûjours le» plus enclins: mais ce font principalement ceux qui bien qu’ils ayent un lens com- mun allez bon, n’ont pas toutefois grande opinion de leur fuffifance.
Article LXXVI I ïi a fon excès peutpajfer en-babitude tlorf- qu'on manque de le corriger.
ET bien que cette palHon femble Ce di- minuer par l’ufage, à caufo que plus on. rencontre de Choies rares qu’on admire, plus on s’accoûtume à ceiTer de les admirer, 6c à penfer que toutes celles qui fe peuvent preienter par après font vulgaires. Toute- fois lorfqu’dk eft exçeflive & qu’elle fait qu’on arrête feulement fon attention fur la {>remiere image des objets qui fe font pre- entez, fans en acquérir d’autre connoif- fance, elle laiffe après foi une habitude, Îiui difpofe l’ame à s’arrêter en même façon ur tous les autres objets q ui fe prefentent, pourvu qu’ils lui paroiflent tantfoit peu nouveaux. Etc’cit cequifait durer la ma- ladie de ceux qui font aveuglément eu» rieux, c'eft-à-dire, qui recherchent les ra- retez feulement pour les admirer, 6c non point pour les connoître: car ils devien- nent peu à peu Jjî admir^tifs, que des ch«r.
I lis Df.s Passions fes de nulle importance ne font pas moins capables de les arrêter, que celles dont la • recherche eft plus utile.
Article LXXIX.
Les définitions de f Amour & de là Haine.
L’Amour eft une émotion de l’ame, cau- fée par le mouvement des efprits, qui l’incite à fe joindre de volonté aux objets qui paroiflent lui être convenables. Et la haine eft une émotion, çaufée par les ef- prits, qui incite l’ame à vouloir être icpa- rée des objets qui fe prefentent à elle com- me nuifibles. Je dis que ces émotions font caufées par les efprits, afin de diftinguer l’amour & la haine, qui font des pâmons & dépendent du corps, tant des jugemens qui portent auflï l’ame à fe joindre de vo- lonté avec les chofes qu’elle eftime bonnes, & à fe féparer de celles qu’elle eftime mau- vaifes, que des émotions que ces feuls juge- mens excitent en l’ame.
-À; Article LX XX.
Ce que cy eft que fie joindre oh fieparerde volonté.
AU refte par le mot de volonté, je n’entends pas ici parler du defir, de l’Ame, II. P a r ti e. ïit qui eft une paflion à part, & fe rapporte à l’avenir: mais du consentement par lequel on fe confidere dès à prefent comme joint avec ce qu’on aime, en forte qu’on imagi- * ne un tout, duquel on penfc être feule- ment une partie, &C que la chofe aimée en eft une autre. Comme au contraire en la haine on fe confidere Seul comme un tout, entièrement feparédela chofe pour laquel- le on a de l’averfion.
Article LXXXI.
De la diftinElion qu'on a contnme de faire entre l'amour de concnpifcence & de bien - •ve illance.
OR on diftingue communément deul fortes d’amours, l’une defquelleseft nommée amour de bienveillance, c’eft-à* dire, qui incite à vouloir du bien à ce qu’on aime -, l’autre eft nommée amour de concupifcence, c’eft-à-dire, qui fait defirer la chofe qu’on aime. Mais il me Semble que cette diftinétion regarde feulement les ef- fets de l’amour, & non point fon eflence. Car fi tôt qu’on s’eft joint de volonté à quel- que pbjet, de quelque nature qu’il Soit, on a pour lui de la bienveillance, c’eft-à-dire, on joiqr auffi à lui de*volonté les chofes qu’on croit lui être convenables: ce qui eft I *ii Des Passions; v un des principaux effets de l’amour. Et fi oa juge que ce foit un bien de le pofleder, ou d’etre aflbcié avec lui d’autre façonque de yolonté, on le délire-: ce qui eft aufïi l'un des plus ordinaires effets de l’amour.
Articiï LXXXIL i * Comment des pajfions fort differentes con- viennent en ce quelles participent de T Amour.
IL ri’eft pas befoin auffi de diftinguer autant a'efpeces d’amour qu’il y a de divers objets qu’on peur aimer. Car, par «xemple, encore que les pallions qu’un ambitieux a pour la gloire, unavaricieux pour l’argent, un -y vrogne pour le vin, Un brutalpour unefemmequ’il veut violer* Un homme d’honneur pour fon ami, ou pour fa maîtrefle, & un bon pere pour fes enfans, foient bien differentes. entre elles, toutefois en ce qu’elles participent de l’a- mour, elles font lemblables. Mais les qua- tre premiers n’ont de l’amour què pour la poflelîion,des objets aufquels le rapporte leur palfion, & n’en ont point pôur les ob- jets mêmes.. pour lefquels ils ont feulement dudelir, mêlé avec d’autres pallions par- ticulières. Au lieu que l’amour qu’un bon pere a pour fes enfans eft fi pure, qu’il ne defire defire de l’Ame j II. Partie. irj* déliré rien avoir d’eux, ôc ne veut point les polïcder autrement qu’il fait, ni être joint à eux plus étroitement qu’il eft déjà: mais les confiderant comme d’autres loi- memes, il recherche leur bien comme le lien propre-, ou même avec plus de loin, pource que fe reprefentant que lui & eux font un tout, dont il n’eft pas la meilleure partie, il préfère fouvent leurs intérêts au*, liens, &£ ne craint pas de fe perdre pour les fauver. L’affeéfion que les gens d’hon- neur ont pour leurs amis eft de cette natu- re, bien qu’elle foit rarement li parfaite;. & celle qu’ils onr pour leur maîrrefte en participe Deaucoup; mais elle participe auf^- lî un peu de l’autre.
Article LXXXIII.
De la différence qui eft en la Jimple sfffeftionj l ' Amitié, & la Devotion.- ON peur ce me femble avec meilleure railon diftinguer l’amour par l’efti- me qu’on fait de ce qu’on aime, a compa- rai fon de foi- même. Car lorfqu’on efttme L’objet de fon amour moins que foi, on n’a- JC H4 Des P a ssions tion. Ainfi on peut avoir de l’affe&ion pour une fleur, pour un oylèau, pour lin che- val: mais à moins que d’avoir l’efprit fort déréglé, on ne peut avoir de l’amitié que pour des hommes. Et ils font tellement l’objet de cette paflîon, qu’il n’y a point d’homme fl imparfait, qidbn ne puifle avoir pour lui une amitié très-parfaite lorfqu’on en cft aimé, & qu’on a l’ame vé- ritablement noble &c genereufe: fuivant ce qui fera expliqué ci-après, en l’Article CLIV.!k CLVI. Pour ce qui eft de la dé- votion, fon principal objet eft fans dou- te la fouveraine Divinité > à laquelle on ne fçauroit manquer d’être dévot, lorl- qu’on la connoît comme il faut: mais on peut avoir aufli de la dévotion pour fon Prince, pour fon pays, pour fa vil- le, & même pour un homme particu- lier, lorfqu’on l’eftime beaucoup plus que foi. Or la différence qui eft entre ces trois fortes d’amour paroît principalement par leurs effets: car d’autant qu’en toutes on fo confidere comme joint & uni à la chofe aimée, ôn eft toujours prêt d’abandon- ner la moindre partie du tout qu’on com- pofe avec elle, pour conferver l’autre. Ce qui fliit qu’en la fàmple nffcélion, l’on fe préféré toujours à ce qu’on aime; Et qu’au contraire en la dévotion, l’on préféré tellement la chofe aimée à fpi-inêmç, qu’oa t> E t’ A Wf E, ÏI. P A R T ï g. Ï'I f ne craint pas de mourir pour la conferver. De quoi on a vu fouvent des exemples, eu ceux qui fe font expofez à une mort cer- taine pour la défenie de» leur Prince, out de leur Ville, & même auifi quelquefois pour des perfonnes particulières au/quelles ils s’étoient dévouez.
Article LXXXIV, il n’y a pas tant defpeces de Haine que t? Amour.
AU re/le encore que la haine foit di- rectement oppoîee à l’amour, on ne la di/lingue pâs toutefois en autant d’ef- peccs: à eau fe qu’on ne remarque pas tant la différence qui e/t entre les maux defqucls on cil feparé de volonté, qu’on fait celle qui e/l entre les biens aufquels on e/l joint; Article LXXXV.
De V Agrément & de P horreur. - ET je ne trouve qu’une feule di/linction con/îderable, qui foit pareille en l’une & en l’autre. Elle con/ifle en ce que les ob- jets tant de l’amour que de la haine, peuvent être reprefentez à l’ame par les fens exté- rieurs, ou bien par les intérieurs Sc par K i) Digilized by Google ii£ Des Passions fa propre raifon. Car nous appelions com- munément bien, ou mal, ce que nos fens intérieurs ou notre raifon nous font juger convenable ou contraire à notre nature: mais nous appelions beau ou laid, ce qui nous cft ainfi reprefenté par nos fens ex- térieurs, principalement par celui de la vûë, lequel 'cul eft plus confideré que tous les autres. D’où naiflent deux efpeces d’a- mour, à i ça voir celle qu’on a pour les chofes bonnes, & celle qu’on a pour les belles, à laquelle on peut donner le nom d’agrémenr, afin de ne la pas confondre avec l’autre, ni aulïi avec le defir, auquel on attribue fouvent le nom d’amour. Et de là naiflent en même façon deux efpeces de haine, l’une defquelles fe rapporte aux chofes mauvailes, l’autre à celles qui font laides; & cette derniere peut être appellée hor- reur ou averfion, afin de la diftingucr. Mais ce qu’il y a ici de plus remarquable, c’efl: que ces partions d’agrément & d’hor- reur, ont coutume d’être plus violentes que les autres efpeces d’amour ou de hai- ne, à caufe que ce qui vient à l’ame par les fens, la touche plus fort que ce qui lui eft reprefenté par fa raifon: & que toute- fois elles ont ordinairement moins de vé- rité. En forte que de toutes les pallions ce font celles-ci qui trompent le plus, & dont on doit le plus foigneufement fe garder.
Oigitized by Google Article LXXXVL La définition du Defir.
LA paflîon du defir eft une agitation de l’amecaufée par les efprits, qui la dif- pofentà vouloir pour l’avenir les chofes qu’elle fc reprelente être convenables. Ainfi on ne defire pas feulement la prefence du bien abfent, mais aulfi laconlervation du prefent t Et de plus l’abfence du mal,tant de celui qu’on a déjà, que de celui qu’on croit pouvoir recevoir au temps à venir.
Article LXXXVII.
S^ue c'efi une pajfion ejui n'a point de con- traire.
JE fçais bien que communément dans l’é- cole on oppofe la paflîon qui tend à la recherche du Dien, laquelle feule on nom- me defir, à celle qui tend à la fuite du mal, laquelle on nomme averfion. Mais d’autant qu’il n’y a aucun bien, dont la privation ne foit un mal, ni aucun mal confideré comme une choie pofitive, dont la priva- tion ne foit un bien > & qu’en recherchant, Î>ar exemple, les richefles, on fuit necef- airementla pauvreté, en fuyant lesmalaiii Des Passioits dics on recherche la fanté, ôc ainfi «Tes an- tres. Ihmc femble que c’eft toujours un même mouvement qui porte à la recherche du bien, 5c enfemble a la fuite du mal qui lui eft contraire. J’y remarque feulement cette différence, que le defir qu’on a lors- qu'on tend vers quelque bien, eft accom- pagné d’amour, 5c en fuite d’cfperance 5c de" joye, au lieu que le même defir, lorf- qu’on entend à s’éloigner du mal contrai- re à ce bien, eft accompagné de haine, de crainte 5c de triftefle: ce qui caufe qu’on le juge contraire à foi-meme. Mais fi on veut leconfiderer lorfqu’il fe rappor- te également en même temps à quelque bien" pour le rechercher, ÔC au mal oppo- fé pour l’éviter, on peut voir très-évidem- ment que ce n’eft qu’une feule paffion qui fait l’une 6c l’autre.
Article LXXXVIIL Quelles font Je s diverfes efpeces.
/ IL y auroit plus de raifon dediftinguer le defir en autant de diverfes efpeces, qu’il y a de divers objets qu’on recherche. Car, par exemple, la curiofité qui n’eft autre choie qu’un defir de connoitrc, dif- féré beaucoup du defir de gloire, 5c cet- tui-ci du defir de vengeance, ôc ainfi des de i’Ame, II. Partie, trf autres. Mais il fuffit ici defçavoir qu’il y en a autant que d’efpeces d’amour ou de hai- ne, & que les plus confiderabies & les plus forts font ceux qui naiflent de l’agré- ment ôc de l’horreur.
Aricee LXXXIX.
Quel eft le de/ir qui naît de l'horreur.
OR encore que ce ne foit qu’ün même defir qui tend à la recherche d’un bien, & à la fuite du mal qui lui eft con- traire, ainfi qu’il acté dit: Le defir qui naît de l’agrément ne laiflé pas d’ctre fore different de celui qui naît de l’horreur. Car cet agrément & cette horreur, qui vérita- blement font contraires ne font pas le bien & le mal, qui fervent d’objets à ces defirs, mais feulement deux émotions de l’ame, qui la difpofent à rechercher deux chofes fort differentes. A fçavoir, l’horreur eft in- ftituée de la nature pour reprefenter à Lame une mortfubite & inopinée: en forte que bien que ce ne foit quelquefois que l’attou- chement d’un vermiffeau, ou le bruit d’une feuille tremblante, ou fon ombre qui fait avoir de l’horreur: on fent d’abord autant d’émotion, que fi un péril de morr très- évident s’offroit aux fens. Ce qui fait fu- brtement naître l’agitâtion, qui porte l’ame à employer toutes fes forces pour éviter un- ifiai liprefent. Et c’eft cette efpece de de- fîr qu’on appelle communément la fuite 5c l’averflon.
Article XC.
• t Quel e fl celui qui na.it de F agrément.
r AU contraire l'agrément eft particuliè- rement inftitué de la nature pour re- prefenter la joüiflance de ce qui agrée,com- me le plus grand de tous les biens qui ap- partiennent à l’homme T ce qui fait qu’on defire très-ardemment cette joüiflance. Il eft vrai qu’il y a diverfes fortes d’agrémens, &c que les defirs- qui en nailTent ne font pas tous égalementpuiflans. Car, par exem- ple, la beauté des fleurs nous incite feule- ment à les regarder, & celles des fruits à lesmanger. Mais le principal eft celui qui vient des perfections qu’on imagine en une perfonne, qu’on penle pouvoir devenir un- autre foi-même: car avec la différence du fexe, que la nature amife dans les hommes, ainfi que dans les animaux fans raifon, elle a mis auflï certaines impreflions dans le cerveau, qui font qu’en certain âge & en certain temps on fe confldere comme défe- ctueux, & comme fl on n’étoit que la moi- tié d’un tout, dont une perfonne de l’autrç / - s tre fexe doit être l’autre moitié: en forte que l’acquifition de cette moitié eft confus (cment reprefentée par la nature, comme le plus grand de tous les biens imagina- bles. Et encore qu’on voye plufieurs per- fonnes de cette autre fexe, on n’en fouhaite as pour cela plufieurs en même temps, 'autant que la nature ne fait point imagi- ner qu’on ait befoin de plus d’une moitié. Maislorfqu’on remarque quelque chofc en une, qui agrée davantage que ce qu’on re- marque au même temps dans les autres, ce- la détermine l’ame à fentir pour celle-là feule, toute l’inclination que la nature lut donne à rechercher le bien qu’elle lui repre- fente comme le plus grand qu’on puific poffeder. Et cette inclination ou ce défit- 3ui naît ainfi de l’agrément, eft appelle u nom d’amour, plus ordinairement que la paftion d’amour, qui a ci-deffusété dé- crite. Aulli a-t-il de plus étranges effets, ôc c’eft lui qui fert de principale matierq aux faifeursae Romans &£ aux Poètes.
Article XCI.
La définition de. la Joye.
\ .*«■ A joye eft une agréable émotion de 1 j l’ame en laquelle confîfte la joüiflance qu’elle a du bien, que les imprefllons du" jrit Des Passions jrit Des Passions cerveau lui reprefentent comme fien. Je dis quec’eften cette émotion que confiftc la jciii fiance du bien, car en effet l’ame ne reçoit aucune autre fruit de' tous les biens qu’elle poflede *, &c pendant qu’elle n’en a aucune joye, on peut dire qu’elle n’en joüic pas plus que fi 'elle ne les pofledoit point. J’ajoute aufli, que c’cft du bien que les ÿmpreflions du cerveau lui reprefentent Comme ficn, afin de ne pas confondre cet* te joye qui eft une paflion, avec la joye purement intellectuelle, qui vient en l’ame par la feule aCtion de l’ame, &: qu’on peut dire être une agréable émotion excitée en elle-même, en laquelle confifte la joüiflan- Ce qu’elle a du bien que fon entende- ment lui reprefente comme fien. Il eft vrai que pendant que l’ame eft; jointe au corps, cette joye intellectuelle ne peut pueres manquer d’être accompagnée de celle qui eft unepafiion. Car fi-tôt que notre enten-» dement s’apperçoit que nous pofledons quelque bien, encore que ce bien puifle être li different de tout ce qui appartient au corps, qu’il ne foit point du tout ima- ginable, l’imagination nelaiffe pas de fai- re incontinent quelque imprefiion dans le cerveau, de laquelle fuit le mouvement des efprits, qui excite la paflion de la-* joye.
Article XCII.
La définition de U Triftejfe.
LA triftelfe eft une langueur defagréa- ble, en laquelle con lifte l’incommodité que l’ame reçoit du mal, ou du défaut que les impreflions du cerveau lui reprefentent comme lui appartenant. Et il y a aulîi une triftelfe intellectuelle, qui n’eft pas la paf- fion, mais cjui ne manque gaeres d’en être accompagnée.
A rticl e XCII I.
. ’ ' l r* * Quelles font les caufies de ces deux pajfionsi OR Iorfquc lajoye ou la triftelle in- tellectuelle excite ainli celle qui eft une paillon, leur caufe eft allez évidente; Et on voit de leurs définitions, que la joye vient de l'opinion qu’on a de polleder quelque bien, & la triftefle de l’opinioa qu’on a d’avoir quelque mal ou quelque défaut. Mais il arrive fouvent qu’on le fent trifte ou joyeux, fans qu’on puille ainli diftinétement remarquer le bien ou le mal qui en font les caufes i à fçavoir lorfque ce bien ou ce mal font leurs impreflions dans le cerveau fans l’cntrcmi«s * « • • L X.l£ • ^‘Des Passions ■fc de Pâme, quelquefois à caufe qu’ils n’ap.' • « partiennenc qu’au corps, te quelquefois aufli encore qu’ils appartiennent à rame, à caufe qü’çlle ne les confidere pas comme bien 8c mal: mais fous quelque autre for- me, dont l’impreflion eft -jointe avec celle du bien 8c du mal dans le cerveau.
t #: - Comment ces pajfions font excitées par des biens & des maux qui ne regardent que le corps: & en quoi confftelc chatouillement .& la douleur.
: T- *’ s î: » •.
AInfi lorfqu’on eft en pleine fante^- 8c que^lt temps eft plus fer ein què de coutume, on fent en foi une çayeté qui ne vient d’aucune fonction de l’entcnde- tnent: mais feulement des imprclIionS «que le mouvement des efprits fait danslqcer- Veaii; -& on ne fe font trille en mêrriefaçOn que iorlquele corps eft indifpofe', oheore qu’on ne fçachc point qu’il le fiait. Ainft le chatouillement des feris eft fuivi de fi près par la joye, 8c la douleur par la tri^ " ‘•ftefte, que la plupart des hommes ne les diftinguent point. Toutefois ils different fi 4ort, qu’on pcut; quelquefois fouftf ir des 'douleurs avec joye, 8c 'recevoir des cha- lotîilkmens qui dcplailent. Maisiacaufç 3ui fait que pour l’ordinaire la jdye fuiï u chatouillement, eft que tout ce qu’on nomme chatouillement ou fentimcnt agré- able, cpnfifte en ce que les objets des len$ excitent quelqvie mouvement dans lesnarfs^ qui feroit capable de leur nuire s’ils n’a- voient pas aflez’de force pour lui rélifter y on que le corps ne fût pas bien difpofé. Gcqui fait une impreflion dans le cerveauj laquelle étant inftituée de nature pour té- moigner cette bonne difpofition 8c cbttc force, la reprefente à' l’ame comme un bien qui lui appartient, en tant qu’elle eft unie avec le corps, 8c ainfi excite en elle la joye.- C’cft prcfque la même raifon qui fait qu’on prend naturellement plaiftr à fefentir émouvoir à toutes fortes de paf- fions même à la triftefte, & à la haine, lorfque ces- pallions ne font caufccs que par les avantüres étranges qu’on voit re- prefenter fur un théâtre, ou par d’autres pareils fujets, qui ne pouvant nous nuire en aucune façon, femblent chatouiller notre ame en la touchant. Et la caufe qui fait que la douleur produit ordinairement la triftefte, eft que le fentiment qu’on nomme douleur, vient toujours de quelque aêtion fi violente qu’elle offenfe les nerfs; en forte qu’étant inftitué delà nature pour ûgnifier a l’ame le dommage que reçoit le corps par. cette aétion, 8c fa foifaielfe eu L iij.
1> I S P A S SI OUÏ ce qu’il ne lui a pu rélîfter, il lui repre^ fenfe l’un & l’autre comme des maux qui lui font toujours defagréables, excepté lorfqu’ils caufent quelques biens qu’elle cftimc plus qu’eux.
Articu XCV.
Comment elles peuvent aujft être excitées par des biens & des maux que Famé ne remar- que point, encore qu'ils lui appartiennent. Comme font le plaiftr qu'on prend a fe ha- sarder „ ou a fe fouvenir du mal pajfé.
AInfi le plaifir que prennent fouvent les jeunes gens à entreprendre de» chofes difficiles, & à s’expofer à de grands périls, encore même qu’ils n’en ciperent aucun profit, ni aucune gloire, vient en eux de ce que la penfee qu’ils ont que ce qu’ils entreprennent efi: difficile, faituue impreffion dans leur cerveau, qui étant jointe avec celle qu’ils pourroient former, s’ils penfoient que c’cft un bien de fe fen- tir allez courageux, aflcz heureux, allez adroit ou allez fort, pour ofer fe hazar- der à tel point, eft caufe qu’ils y prennent plaifir. Et le contentement qu’ont les vieil- lards lorfqu’ils fe fouviennent des maux qu’ils ont loufferts, vient de ce qu’ils fe re- prefentent que c’eft un bien, d’avoir pû nonobftant cela fubfiller.
Digltized by Google *?e l’Ame, II. Partie, tiy Article XCVÏ.
j Quels font les mouvement du fang & des , efpnts j qui LEs cinqpaflïons que j’ai ici commencé à expliquer, font; tellement jointes ou oppofées les unes aux autres, qu’il eft plus aile de les conlïderer toutes eniemble,quc de traiter feparément de chacune, ainii qu’il a été traité de l’admiration. Et leur eaufe n’eft pas comme la lîenne dans le cerveau feul r mais auflî dans le cœur, dans la rate, dans le foye, & dans toutes les autres parties du corps, en tant qu’elles fervent à la production du lang, & exï fuite des efprits. Car encore que toutes les veines conduifentlefang qu’elles con- tiennent, vers le cœur, il arrive nean- moins quelquefois que celui de quelques- unes y eft poulie avec plus de force que' celui des autres, il arrive auflî que les ouvertures par où il entre dans le cœur, ou bien celles par où il en fort, lont plus élargies, ou plus rcflèrtées une fois qu<r T autre.
caufent les cinq pajjions precedentes.
Art icn XC VII.
Les principales expériences qui fervent a connaître ces mouvemensen F Amour* OR en considérant les diverfes alterar tions que l’experience fait voir de notre corps, pendant que notre ame eft agitée dediveries paflions, je remarque en l’amour quand elle eft feule, c’eft-àdire, quand elle n’eft accompagnée d’aucune forte joye, ou dcfïr, ou triftefle, que le battement du pouls eft égal, Sc beaucoup plus grandir plus fort que de coûtume,. ■> qu’on fent une douce chaleur dans la poi- trine, & que la digeftion des. viandes fe fait fort promptement dans l’eftomach-, en. • forte que cette paflion eft utile pour la ianté.
’ Articiï' XC VI II.
En la Haine.
JE remarque au contraire en la haine, que le pouls eft inégal, &c plus petit, 6*: louvent plus vite, qu’on fent des froi- deqrs entremêlées de j£ ne fçais quelle cha- leur alpre & picquante dans la poitrine, que l’eftomach ccftV de faire fon office, 6c eft enclin à vomir, & rejetter les vian- des qu’on a mangées, ou du moins à les corrompre ôc convertir en mauvaifes hu» meurs.
Article X C I X.
En là Toys.
'P N là joye, que le pouls eft égal & plus C vite qu’à l’ordinaire: mais qu’il n’eft pas fi fort ou fi grand qu’en l’amour, & qu’on fent une chaleur agréable, qui n’eft pas feulement en la poitrine: mais qui fe répand aufli en toutes les parties extérieu- res du corps, avec le fang qu’on y* voit venir en abondance, Sc que cependant on perd quelquefois l’appetit, à caufe que la, ü'^eftion le fait moins que de coutume* r , Article C.
En la Triflejfe.. *, , •; EN la trifteflc que le pouls eft foible 6c lent, ôc qu’on lent comme des liens autour du cœur, qui fe ferrent, & des glaçons qui le gclent, & communiquent leur froideur au refte du corps; & que ce- pendant on ne laille pas d’avoir quelque- fois bon appétit, & de fentir que l’efton fjo Bis Passions mach ne manque point à faire fon devoir y pourvu qu’il n’y ait point de haine mêlée avec la triftefle.
Articie CL Au Defir.
ENfin je remarque cela de particulier dans le defir, qu’il agite le cœur pluÿ violemment qu’aucune des autres paffions, & fournit au cerveau plus d’efprits, lef- 3uels paflans delà dans lesmuicles, ren- ent tous les fens plus aigus, & toutes le$ parties du corps plus mobiles» .* ‘ * i» Articis CIL CEs obfervations, & pîufieurs autrei qui feroient trop longues à écrire, m’ont donné fujet de juger, que Iorfque J’entendement fe reprelentc quelque objet d’amour, l’impreflion que cette penfée fait dans le cerveau, conduit les efprits animaux par les nerfs de la fixiéme partie vers les mufcles qui font autour des inte- ftins & de l’eftomach, en la façon qui cft jequife pour faire que le fuc des viandes % qui fe convertit en nouveau fang, pafle