venir de quelque chofe, cette volonté fait que la glande fe pen- chant fucceflivement vers divers coftez, pouffe les efprits vers di- vers endroits du cerveau, jufques à ce qu’ils rencontrent celuy où font les traces que l’objet dont on veut fe fouvenir y a laifTées.Car ces traces ne font autre chofe finon que les pores du cerveau, par où les efprits ont auparavant pris leur cours, à caufe de la prefence de cet objet, ont acquis par cela une plus grande facilité que les autres, a eftre ouverts derechef en mefme façon, par les efprits qui vienent vers eux: En forte que ces efprits rencontrant ces porcs, entrent dedans plus facilement que dans les < j Première Partie. 6 1 les autres: au moyen de quoy ils excitent un mouvement particu- lier en la glande, lequel reprefen- te à Taine le mefme objet, & luy fait connoiftre qu’il eft celuy du- quel elle vouloit fe fouvenir.
Article XLIII.
Comment l'ame peut imaginer, ejlre attentive, & mouvoir le corps, A Infi quand on veut imaginer quelque chofe qu’on n’a ja- mais veuë, cette volonté a la force de faire que la glande fe meut en la façon qui eft requife, pour pouf- fer les efprits vers les pores du cer- veau, par l’ouverture desquels cet- te chofe peut eftre reprefentée. Ainfi quand on veut arefter fon attention à confiderer quelque temps un mefme objet, cette vo- lonté retient la glande pendant ce temps là, penchée vers un mefme cofté. Ainû enfin quand on veut mari et Dès Passions marcher, ou mouvoir Ton corps Cil quelque autre façon, cette volon- té fait que la glande pouffe les e- fprits vers les mufcles qui fervent à cet effeét.
Article X L I V.
Jgue chaque volonté ejl naturellement jointe à quelque mouvement de U glande; mais que far indujlrie ou far habitude on la feut joindre à d'autres.
'P Outefois ce n’eft pas tousjours la volonté d’exciter en nous quelque mouvement, ou quelque autre effeét, qui peut faire que nous l’excitons: mais cela change félon que la nature ou l’habitu- de ont diverfement joint chaque mouvement de la glande à chaque penfée. Ainfi, par exemple, fi ort veut difpoferfes yeux à regarde* un objet fort éloigné, cette volon- té fait que leur prunelle s’eflargit?
èefi Dta.liZed-1 Première Partie.
K fi on les veut difpofer à regar- der un objet fort proche, cette vo- lonté fait qu’elle s’eftrecit. Mais fi on penfe feulement à efiargir la prunelle, on a beau en avoir la vo- lonté, on ne l’eflargit point pour cela: d’autant que la nature n’a pas joint le mouvement de la glan- de, qui fertà pouffer les efprits Vers le nerf optique en la façon qui eft requife pour efiargir ou eftrecir la prunelle, avec la volonté de l’ef- largir ou eftrecir, mais bien avec celle de regarder des objets efloi- gnez ou proches. Et lors qu'en parlant nous ne penfons qu’au îèns de ce que nous voulons dire, cela fait que nous remuons la lan- gue & les levres beaucoup plus promptement & beaucoup mieux, que fi nous penfions à les remuer en toutes les façons qui font requi- fes pour proférer les mefmes pa- • rôles. D’autant que l’ habitude, que nous avons acquife en appre- nant Des Passions nant à parler, a fait que nous a* vons joint l’a&ion de Tarne, qui par l’entremifede la glande peut mouvoir la langue &: les levres, avec la fignification des paroles, qui fuivent de ces mouvemens, pluftoft qu’avec les mouvemens mefmes.
Article X L V.
£>uel efi U pouvoir de rameau regard défis pajftons.
"VT Os pallions ne peuvent pas aufll dire&ement eftre exci- tées ny oltées par l’a&ion de no- ftre volonté j mais elles peuvent l’eftre indiredement par la repre- Tentation des chofes qui ont cou- ftume d’eftre jointes avec les par- lions que nous voulons avoir, & qui font contraires à celles que nous voulons rejetter* Ainli pour exciter en foy la hardiefle & ofter la peur, il ne fuffit pas d’en avoic Première Partie. 6 $ la volonté, mais il faut s’appliquer à confiderer les raifons, les objets, ou les exemples, qui perfuadent que le péril n’eft pas grand j qu’il y a tousjours plus de feureté en la defenfe qu’en la fuite; qu’on aura de la gloire' & de la joye d’avoir vaincu, au lieu qu’on ne peut at- tendre que du regret & de la honte d’avoir fui, & chofes femblables.
Article XLVI.
Quelle eft U raifen qui empefihe que l’âme ne puijje. entièrement dijpofer défis pajftons.
‘p T il y a une raifon particulière ^ qui empefehe l’amc de pou- voir promptement changer ou ar- refter fes paflîons, laquelle m’a donné fujet de mettre cy deflus en leur définition qu’elles font non feulement caufées, mais auffi en- tretenues & fortifiées, par quel- que mouvement particulier des E çfprits* E çfprits* 66 Des Passions efprits. Cette raifoneft, quelle^ fontprefque toutes accompagnées de quelque émotion qui le fait dans le cœur, & par conlèquent aufli en tout le fang & les efprits > en forte que jufques à ce que cette émotion ait celle, elles demeurent prefentes à noftre penfée, en mef* me façon que les objets fenlibles y font prefens, pendant qu ils agifc fent contre les organes de nos fens. Et comme famé en fe rendant fort attentive à quelque autre choie peut s’empefcher d’ouïr un petit bruit, ou de fentir une petite dou- leur, mais ne peut s’ empcfcher en mefme façon d’ouïr le tonner- re, ou de fentir le feu qui brulle la main: Ainli elle peut ayfement furmonter les moindres pallions, mais non pas les plus violentes & les plus fortes, linon apres que l’émotion du fang & des efprits cft appaifée. Le plus que la volon- té puifl'e faire, pendant que cette émoi Première Partie. 6 y émotion eft en fa vigeur, c’eft de ne pas confentir à {es effe&s j &: de retenir plufieurs des mouve- mens aufquels elle di/pofc le corps. Par exemple, fi la colere fait le- ver la main pour fraper, la volon- té peut ordinairement la retenir; fi la peur incite les jambes à fuir la volonté les peut arefter, & ainfi des autres.
Article XLVII.
En cjuoy conjtflent les combats qu’on a coujlume d’ imaginer entre U partie inferieure & la fu- perieure de Pâme.
"P T ce n’eft qu’en la répugnance, qui eft entre les mouvemens <jue le corps par fes efprits, & ra- me par fa volonté, tendent à exci- ter en mefme temps dans la glan- de j que confident tous les com- bats qu’on a couftume d’imaginer, çntre la partie inferieure de l’ame, v E z • qu’on 6 $ Des Passions qu'on nomme fenfitive, & la fupc-. rieurc qui eft raifonnable; ou bien entre les appétits naturels & lavo-, lonté. Car il n’y a en nous quune feule ame, & cette ame n’a en foy aucune diverfité de parties; la mef- me qui eft fenfitive, eft raifonna- ble, & tous fes appétits font des volontez. L’erreur qu’on a com- mife en luy faifant jouer divers perfonages, qui font ordinaire- ment contraires les uns aux au- tres, ne vient que de ce qu’on n’a pas bien diftingué fes fondions d’avec celles du corps, auquel feul on doit attribuer, tout ce qui peut eftre remarqué en nous qui répu- gné à noftre raifon. En forte qu’il' n’y a point en cecy d’autre com- bat, (mon que la petite glande qui eft au milieu du cerveau, pouvant eftre pouflee d’un coftc par l’ame, &: de f autre par les efprits animaux* qui ne font que des corps, ainli.
. que j’ay dit cy deilus? il arrive fou-» yenc \ r Première Partie. 69 Vent que ces deux impulfîons font contraires, & que la plus forte cm- pefche l’effed de l’autre. Or on peut diftinguer deux fortes de mouvemens, excitez par les efprits dans la glande; les uns reprefen- tent à l’ame les objets qui meuvent les fens, ou les impreîfions qui fe rencontrent dans le cerveau, & ne font aucun effort fur fà volonté; les autres y font quelque effort, à fçavoir ceux qui caufent les pa£ fions ou les mouvemens du corps qui les accompagnent. Et pour les premiers, encore qu’ils empe- fehent fouvent les a&ions de l’a- me, ou bien qu’ils foyent empe- fehez par elles, toutefois à caufc qu’ils ne font pas dire&ement con- traires, on n’y remarque point de combat. On en remarque feule- ment entre les derniers & les vo- lontez qui leur répugnent: par ex- emple, entre l’effort dont les e- fprits pouffent la glande pour cau- E 3 fer JT L E 3 fer JT L jçy Des Passions fer en l’ame le defir de quelque • chofe, & celuy dont l’ame la re-» poulie par la volonté qu’elle a de fuir la mefme chofe. Et ce qui fait principalement paroiftre ce com- bat, c’eft que la volonté n’ayant pas le pouvoir d’exciter directe- ment les pallions, ainlî qu’il a dé- jà efté dit, elle eft contrainte d’u- (er d’induftrie > & de s’appliquer à confiderer fuccelïivcment diverfes chofes, dont s’il arrive que l’une *tit la force de changer pour un moment le cours des efprits > il peut arriver que celle qui fuit ne Ta pas, & qu’ils le reprenent auffi toft apres, à caufe que la difpofi- tion qui a précédé dans les nerfs, dans le cœur, & dans le fang, n’eft pas changée: ce qui fait que l’ame fefent poulfée prefque en mefme temps à defirer & ne delirer pas une mefme chofe: Et c’eft de la qu’on a pris occalion d’imaginer en. - clic deux puiflances qui fe çombatent.
Première Partie. 7* tent. Toutefois on peut encore concevoir quelque combat, en cc que fouvent la mefme caufe, qui excite en Tarne quelque paffion, excite aufli certains mouvemens dans le corps, aufquels l’ame ne contribue point, & lefquels elle arefte ou tafehe d’arefter li tort: qu’elle les aperçoit: comme on ef-. prouve lors que ce qui excite la peur, faitaufli que les efprits en- trent dans les mufcles qui fervent àremüer les jambes pour fuir, &: que la volonté qu’on a d’eftre har*. dy les arrefte.
Article XLVIII.
Article XLVIII.
En quoy on connoifi la force ou U foi - blejfe des ames, &quelejl le mal des flusfoibles.
R c’eft par le fiicccs de ces combats que chacun peut connoiftre la force ou la foiblefle de fon ame. Car ceux en qui na- E 4 turel- 7i Des Passions turellement la volonté peut le plus ayfément vaincre les pallions, àc arrefter les mouvemens du corps qui les accompagnent, ont fans doute les âmes les plus fortes.Mais il y en a qui ne peuvent efprouver leur force, pource qu’ils ne font ja- mais combattre leur volonté avec Ces propres armes, mais feulement avec celles que luy fourniflcnt quelques pallions pour relifter à quelques autres. Ce que je nomme Ces propres armes, font des juge- mens fermes &c déterminez tou- chant la connoiftance du bien & du mal, fuivant lefquels elle are- folu dé conduire les aétions de là vie. Et les âmes les plus foibles de toutes, font celles dont la volonté ne fe détermine point ainli à fuivre certains jugemens, màls fe lailïe continuellement emporter aux pallions prefentes, lesquelles e- ftant fouvent contraires les unes aux autres, la tirent tour à tour à leur leur Première Partie. 7J leur parti, & l’employant à com- batre contre elle mefme, mettent 1’am.e au plus déplorable eftat qu’elle paifle eftre. Ainfi lors que ^ la peur reprefente la mort comme un mal extreme, & qui ne peut e- ftre évité que par la fuite,G l’ambi- tion d’autre cofté reprefente l’in- famie de cette fuite, comme un mal pire que la mort 3 ces deux par- lions agitent diverfement la vo- lonté, laquelle obeïflant tantoft à l’une, tantoft à l’autre, s’oppolè continuellement à foy mefme 3 8c ainfi rend Faine efclave 8c mak heureufe.
Article X L I X* guè la forte de Came ne fufjit fas fani la connoijfance de la vérité.
§ ■ T L eft vray qu’il y a fort peu -*■ d’hommes fi foibles 8c irrefolus, qu’ils ne vueillent rien que ce que leur paftion prefente leur diète. La £ l plus jjf Des Passions plus part ont des jugemens déter- minez, fuivant lesquels ils règlent une partie de leurs actions.. Et bien que fouvent ces jugemens Ibient faux, & mefme fondez fur quelques pallions, par lesquelles la volonté s’eft auparavant laide vaincre ou feduire; toutefois à cau- fe quelle continue de les fuivre > lors que la paflion qui les a caufez cft abfente, on les peut confiderer comme les propres armes, àc pen- ler que les âmes font plus fortes ou plus foibles, à raifon de ce quelles peuvent plus ou moins fuivre ces jugemens, & relifter aux pallions prefèntes qui leur font contraires. Mais il y a pourtant grande diffé- rence entre les relb! utions qui pro- cèdent de quelque faulfe opinion, & celles qui ne font appuïées que fur la connoilfance de la vérité: d’autant que lion fuit ces derniè- res, on eft alTeuré de n’en avoir ja- mais de regret, ni de repenti* s au PREMIERE " 5 pARTÏfe. ÿf lieu qu’on en atousjours d’avoii; fuiviles premières, lors qu’on en découvre l’erreur.
Article L.
JÇV// n'y a point d?ame Jt foible, qu'eût ne puijfe ejiant bien conduite ac- quérir un pouvoir abfilu furfes pajftons, * '.. î ‘P T il eft utile icy de fçavoir que^ ' comme il a déjà efté dit cy dép- lus, encore que chaque mouve- ment de la glande, fcmble avoir efté joint par la nature à chacune de nos penfées,dés le commence- ment de noftre vie, on les peut toutefois joindre à d’autres par ha- bitude j Ainfi que l’experience fait voir aux paroles, qui excitent des mouvemens en la glande, lesquels félon l’inftitution delà nature ne reprefentent à Taine que leur fon, lors qu’elles font proférées de la voix, ou la figure de leurs lettres, - lors JT" JT" ÿ5.Des Passions lors qu’elles font efcrites, & qui neantmoins par l’habitude qu’on a acquife en penfant à ce qu’elles li- gnifient, lors qu’on a ouy leur fon, ou bien qu’on a vu leurs lettres, ont couftume de faire concevoir cette lignification, pluftoft que la figure de leurs lettres, ou bien le fon de leurs fyllabes. Il eft utile aufïi de fçavoir, qu’encore que les mou- vemens tant de la glande que des cfprits & du cerveau > qui repre- fentent à l’ame certains objets, foient naturellement joints avec ceux qui excitent en elle certaines paffions, ils peuvent toutefois par habitude en eftre feparez, & joints à d’autres fort differens; Et mefi- me que cette habitude peut eftre acquife par une feule aftion, & ne requiert point un long ufage. Ainû lors qu’on rencontre inopinément quelque choie de fort fale, en une viande qu’on mange avei appétit, h furprife de cette rencontre peut Première Partie. 77 tellement changer la difpofition du cerveau, qu’on ne pourra plus voir par apres de telle viande qu’a- vec horreur, au lieu qu’on la man- - geoit auparavant avec plailïr. Et on peut remarquer la mefme cho- fc dans les belles; car encore qu’el- les n’aycnt point de raifon,n’y peut eftre aulfi aucune penfée, tous les mouvemens des elprits & de la glande, qui excitent en nous les pallions, ne laiflent pas d’ellre en elles, & d’y fervir à entretenir & fortifier, non pas comme en nous les pallions, mais les mouvemens des nerfs & des mufcles, qui ont coultume de les accompagner. Ainfi lors qu’un chien voit une perdrix, il elt naturellement por- té à courir vers elle,& lors qu’il oit tirer un fuzil, ce bruit l’incite na- turellement à s’en fuïrrmais néant- moins on dreflfe ordinairement les chiens couchansen telle lorte,quo la veuë d’une perdrix fait qu’ils s’arme*!
s’arme*!
}r& Dès Pass. Prem. Part. v’arreftent, &que le bruit qu’ils fcyent apres, lors qu’on tire fur el- le, fait qu’ils y accourent. Or cesl chofes font utiles àfçavoir, pou*- donner le courage à un chacun d’eftudier à regler fes pallions. Car puis qu’on peut avec un peu d’in- duftrie changer les mouvêmens du cerveau, dans les animaux depour- Veus de railon, il eft évident qu’on le peut encore mieux dans les hommes } & que ceux mefme qui ont les plus foibles âmes, pour- voient acquérir un empire tres-ab- fblu fur toutes leurs pallions, fi on Cmployoit aflez d’induftrie à les drelfcr, & à les conduire.
Article LI.
-y Quelles font les premières caufes des pajjiom.
N connoift de ce qui # efté ditcy delTus, que la derniere & plus prochai- ne caufedes pallions def l’amc, n’eft autre que l’agitation y dont les efprits meuvent la petite glande quieft au milieu du cer- veau. Mais cela ne fuffit pas pour les pouvoir diftingucr les unes des uui So Des Passions autres: Il eft befoin de rechercher leurs fources, & d’examiner leurs premières caufes.Or encore qu’el- les puiflent quelquefois eftre cau- fées parl’a&ion de l’ame, qui fe détermine à concevoir tels ou tels objets; Et aufli par le feul tempé- rament du corps, ou par les im- prefïions qui fe rencontrent for- tuitement dans le cerveau, com- me il arrive lors qu’on fe font trifte ou joyeux fans en pouvoir dire au- cun fujetj II paroift neantmoins par ce qui a efté dit, que toutes les mefmes peuvent aufli eftre exci- tées par les objets qui meuvent les fons, & que ces objets font leurs caufes plus ordinaires & principa- les: D’où il fuit que pour les trou- ver toutes, il fuffit de confiderer tous les effets de ces objets.
Seconde Partie. Si Article LII.
J^uel efi leur ufage, & comment on les 'put dénombrer.
T E remarque outre cela, que les objets qui meuvent les fens, n’excitent pas en nous diverfes pallions à raifon de toutes les di- verlitez qui font en eux, mais feu- lement à raifon des diverfes façons qu’ils nous peuvent nuire ou profi- ter, ou bien en general eftre im- portans; Et que l’ufage de toutes les pallions conlifte en cela feul, qu’elles difpofent l’ame à vouloir les chofes que la nature dide nous eftre utiles, & à perfifter en cette volonté j comme aulli la mefmc agitation des efprits, qui a couftu- me de les caufer, dilpofe le corps aux mouvemens qui fervent à l’ex- ecution de ces choies. C’eft pour- quoy affin de les dénombrer, il faut feulement examiner par or- F dre j Des Passions dre, en combien de diverfes fa- çons qui nous importent nos fens peuvent eftre meus parleurs ob- jets. Et je ferayicyle dénombre- ment de toutes les principales paf- fions félon l’ordre qu’elles peuvent ainfi eftre trouvées.
L’ordre & le dénombrement des Payions.
Article LIII.
V Admiration.
T Ors que la première rencontre ^ de quelque objet nous fur- prent, & que nous le jugeons eftre nouveau, ou fort different de ce que nous connoiftions auparavant, ou bien de ce que nous fuppofions qu’il devoit eftre, cela fait que nous l’admirons & en fommes efton- nez. Et pour ce que cela peut ar- river avant que nous connoiftions aucunement fi cet objet nous eft Seconde Partie. 8 f convenable, ou s’il nel’eftpas, il me femble que l’Admiration eft la première de toutes les pallions. Et elle n’a point de contraire, à caufe que li l’objet qui fe prefente n’a rien en foy qui nous furprene,nous n’en lommes aucunement émeus, & nous le confiderons fans paf- lion.
Article LIV.
VeJHme & le Me [pris, la Generofitc ou P Orgueil, & V Humilité ou la Bajfejfe.
A l’Admiration eft jointe l’Efti- me ou le Mefpris, félon que c’cft la grandeur d’un objet ou fa petitelfe que nous admirons. Et nous pouvons ainfi nous eftimer ou mefprifer nous mefmes: d’où vienent les paffions r & en fuite les habitudes de Magnanimité ou d’Orgueil, & d* Humilité ou de Baflelle.
X Æ Ais quand nous cftimons ou ■ mefprifons d’autres objets, que nous confiderons comme des caufes libres capables de faire du bien ou du mal, de l’Ertime vient la Vénération, & du fimplç mçf- pris le Dédain.
Article LVI.
L’ Amour &Ia Haine.
R toutes les partions precodentes peuvent eftre excitées en nous fans que nous apercevions en aucune façon rt l’objet qui les caufe ert: bon ou mauvais. Mais lors qu’une chofe nous ert: repre- fentée comme bonne à noftre e- . gard, c’eft: à dire, comme nous eftant convenable, cela nous fait avoir pour elle de l’Amourj Et lors qu’elle Seconde Partie. 8f qu’elle nous cft reprcfentée com- me mauvaife ou nuiliblej cela nous excite à la Haine.
Article LVIÎ.
Le Dejîr.
"T\E lamefme conlideration du bien & du mal naiflent toutes les autres pallions, Maisafïinde les métré par ordre, je diftingue les temps, & confïderant qu’elles nous portent bien plus à regarder l’avenir que le prefent ou le pâlie, je commence par le Delin Car non feulement lors qu’on délire acquérir un bien qu’on n’a pas en- core, ou bien éviter un mal qu’on juge pouvoir arriver} mais aulli lors qu’on ne fouhaite que la confer- vation d’un bien, ou l’abfence d’un mal, qui eft tout ce à quoy fe peut eftendre cette paflion, il cft évi- dent qu’elle regarde tousjours l’a* venir* F 3 A R* JT' i $6 DesPassions Article LVIII.
VBfierance, la Crainte, la Ialoufie, la Securité, & le Defejpoir.
TLfuffitde penfcr que l’acquifî- tion d’un bien ou la fuite d’un mal eft poftible,pour eftre incité à la delirer. Mais quand on confî- dere outre cela, s’il y a beaucoup ou peu d’apparence qu’on obtiene ce qu’on defire, ce qui nous repre- fente qu’il y en a beaucoup, excite en nous l’Efperance,& ce qui nous reprefente qu’il y en a peu, excite la Crainte: dont la Ialoufie eft une efpece. Et lors que l’Elperan- ce eft extrcme, elle change de na- ture, & fe nomme Securité ou A£ feurance. Comme au contraire l’extreme Crainte devient Dcfe- Ipoir...■ A R- V Seconde Partie. 87 Article LIX.
L'irrefolution, le Courage, la Har- die jfe, F Emulation, la Lafeheté \ & VEfefouvante.
"P T nous pouvons ainiî efperer & craindre, encore que l’eve- nement de ce que nous attendons ne dépende aucunement de nous: Mais quand il nous eft reprefenté comme en dépendant, il peut y avoir de la difficulté en Telection des moyens, ou en l’execution. De la première vient 1* Irrefolution, qui nous difpofe à délibérer 8c prendre confeil. A la derniere s’op- pofe le Courage, ou la Hardiefle, dont l’Emulation eft une efpece. Et la Lafeheté eft contraire au cou- rage, comme la Peur ou l’Efpou- vante à la Hardieftc.
Le Remors.
T7 T fi on s’eft déterminé à qucl- que a&ion, avant que l’Irrefo- lution fuft oftée, cela fait naiftre le Remors de confcience: lequel ne regarde pas le temps avenir, comme les pallions precedentes, mais le prefent ou le paflé.
Article LXI. LaJoye & U Trtjlejp.
P T la conlideration du bien pre- ^ fent excite en nous de la Ioye, celle du mal de la Triftefle, lors que c’eft: un bien ou un mal qui nous eft reprefenté comme nous apartenant.
A R- [ Seconde Partie. 89 Article LXIL.
La Moquerie, î Envie, U Pitié.
XvTAis lorsqu’il nous eft repre- Tenté comme appartenant à d’autres hommes, nous pouvons les en eftimer dignes ou indignes: Et lors que nous les en eftimons dignes, cela n’excite point en nous d’autre pafïion que la Ioye, entant que c’eft pour nous quelque bien de voir que les chofes arrivent comme elles doivent. Il y a feule- ment cette différence, que la Ioyc qui vient du bien eft ferieufe; au lieu que celle qui vient du mal eft . accompagnée de Ris & de Mo- querie. Mais fi nous les en efti- mons indignes, le bien excite l’En- vie, & le mal la Pitié, qui font des efpeces detrifteffe. Et il eft à re- marquer que les mefmes pafïions qui fe rapportent aux biens ou aux maux prefens, peuvent fouvent F $ auffi F $ auffi $o Des Passions aufli eftre rapportées à ceux qui font à venir, entant que Topinion qu’on a qu’ils aviendront, les re- prefente comme preièns.
Article LXIII.
La Satisfaction de foy-mefine, & le Repentir.
'^T Ous pouvons aufli conliderer la caufedu bien ou du mal, tant prelent que pafle. Et le bien qui a cfté fait par nous-meftnes nous donne une fâtisfadion inté- rieure, qui eftla plus douce de tou- tes les pallions: Au lieu que le mal excite le Repentir, qui eft la plus amere.
Article L X I V.
La Faveur, à* la Reconnoijfance.
Ais le bien qui a efté fait par k d’autres, eft caufe que nous avons pour eux de la Faveur, en- core i Seconde Partie. 91 core que ce ne foit point à nous qu’il ait cfté fait j Et fi c’eft à nous, à la Faveur nous joignons la Re- connoiflance.
Article LXy.
& Indignation & la Colère.
T Out de mefme le mal fait par d’autres, n’eftant point rap- porté à nous, fait feulement que nous avons pour eux de l’indigna- tion j Et lors qu’il y efi: rapporté, il emeut aufli la Colere.
E plus le bien qui eft, ou qui a efté en nous, eftant rappor- té à l’opinion que les autres en peuvent avoir, excite en nous de la Gloire j Et le mal de la Honte.
tby Article LXVI. La Gloire, & 1* Honte.
A R 1 22, Des P ass ions Article LXVII.
Le Degouff le Regret & F Allegreffe.
X7 T quelquefois la durée du bien ^ caufe l’Ennuy, ou le Degouftj au lieu que celle du mal diminüe la Triftefte.En fin du bien pafle vient le Regret, qui eft une efpece d t Triftefle; Et du mal pafie vient rAUegrefle, qui eft une efpece de Ioye.
Article L X V 1 1 E Pourquoy ce dénombrement des Pafftons ejl different de celuy qui ejl communément receu.
Oyla l’ordre qui me femble eftre le meilleur pour dénom- brer les Pallions. En quoy je fçay bien que je m’éloigne de l’opinion de tous ceux qui en ont cy devant eferit; Mais ce n’eft pas fans gran- de raifon. Car ils tirent leur denom- V Seconde Partie. $3 nombrement de ce qu’ils diltin- guent en la partie fenfitive de la- me deux appétits, qu’ils nomment, lun Concupifeible, l’autre Irafcible. Et pour ce que je ne connois en la- me aucune diftindion de parties, ainfi que j’ay dit cy delTus, cela me femble ne lignifier autre choie li- non quelle a deux facultez, l’une de defirer, l’autre de fe fafeher; & à caufe quelle a en melme façon les faculté z d’admirer, d’aymer, d’efperer, de craindre, & ainli de recevoir en foy chacune des autres pallions, ou de faire les adions ausquelles ces pallions la pouflent, je ne voy pas pourquoy ils ont vou- lu les rapporter toutes à la concu- pifcence ou à la colere. Outre que leur dénombrement ne comprent point toutes les principales paf- lions, comme je croy que fait ce- tuycy.Ie parle feulement des prin- cipales, à c^ufe qu’on en pourroit ençore diftinguer plulieurs autres plus ^4 Des Passions plus particulières, & leur nombre cft indéfini.
Article LXIX. £>uil ri y a que ftx Pajftons primitives.
M Ais le nombre de celles qui font fimples & primitives n’eft pas fort grand. Car en faifànt une reveuë fur toutes celles que j’ay dé- nombrées, on peutayfcment re- marquer qu’il n’y en a que fix qui foient telles, àfçavoir l’Admira- tion, l’Amour, la Haine, le Defir, la Ioye, & la Trifteflfe j Et que tou- tes les autres font compofées de quelques unes de ces fix, ou bien en font des efpeces. C’eft pour- quoy affin que leur multitude n embaraffe point les leéteurs, je traiteray icy feparement des iix primitives; & par apres je feray voir en quelle façon toutes les au- tres en tirent leur origine.
A R- Seconde Partie, pj Article LXX.
De F Admiration.
Sa définition & fa cau/e.
T 'Admiration eft une fubite fiir- • prife de lame, qui fait quelle fe porte à confiderer avec atten- tion les obje&s qui luy femblent ra- res & extraordinaires. Ainfi elle eft caufée premièrement par l’impref- fionqu’ona dans le cerveau, qui reprefente l’objed comme rare, & par confequent digne d’eftre fort confideré; puis en fuite par le mouvement des efprits, qui font difpofez par cette impreffion à ten- dre avec grande force vers l’en- droit du cerveau où elle eft, pour l'y fortifier & conferver: comme auiïi ils font difpofez par elle à paf* fer de la dans les muicles, qui fer- vent à retenir les organes des fens en la mefme fituation qu’ils font, affin $6 Des Passions affin qu’elle Toit encore entretenue par eux, (1 c’eftpar eux qu’elle a elle formée.
Article LXXI.
J^u'il ri arrive aucun changement dans le cœur ny dans le fang en cette pajjion.
■p T cette paflion a cela de par- ticulier, quon ne remarque point quelle foit accompagnée d’aucun changement qui arrive dans le cœur & dans le fang, ainli que les autres pallions. Dont la railbn eft, que n’ayant pas le bien ny le mal pour objet, mais feule-* ment la connoilfance de la choie qu’on admire, elle n’a point de rapport avec le cœur & le fang, desquels dépend tout le bien du corps, mais feulement avec le cer- veau, où font les organes des fens qui fervent à cette connoilfance.
Seconde Partie. 97 Article LXXIL En quoy confijle la force de t Ad- miration.
E qui n’empefche pas qu’elle n’ait beaucoup de force, à cau- (c delà furprife, c’cft adiré, de l’arrivement fubit &: inopiné de l’impreflion qui change le mouve- ment des efprits: laquelle furprife eft propre &: particulière à cette paillon: en forte que lors qu’elle fe rencontre en d’autres, comme elle a couftumc de fe rencontrer pref- que en toutes, & de les augmen- ter, c’eft que l’admiration eft join- te avec elles. Et fa force dépend de deux chofes,à fçavoir de la nou- veauté, & de ce que le mouve- ment qu’elle caufe, a des fon com- mencement toute fa force. Car il eft certain qu’un tel mouvement a plus d’effeâ, que ceux qui cftanc. foibles d’abord, & ne croilfant que- . * ■ G peu ^8 Des Passions peu à peu, peuvent ayfement eftrc détournez. Il efl: certain aufïi que les objets des fens qui font nou- veaux, touchent le cerveau eh cer- taines parties ausquelles il n’a point couftume d’eflre touché, & que ces parties eflantplus tendres, ou moins fermes, que celles qu’u- ne agitation frequente a endur- cies, cela augmente l’effed des mouvemens qu’ils y excitent. Ce qu’on ne trouvera pas incroyable, fi on confidere que c’efl une pa- reille raifon qui fait que les plan- tes de nos pieds eflant accouflu- mées à un attouchement allez ru- de, par la pefanteur du corps qu’el- les portent, nous ne fentons que fort peu cet attouchement quand nous marchons; au lieu qu’un su- tre beaucoup moindre &: plus - doux, dont on les chatouille, nous cil prefque infuportable, à caufe feulement qu’il ne nous efl pas or- dinaire.
A R- Seconde Parue. 99 Article LXXIII.
Ce que ce fi que t Efionnement. - ' 'C T cette furprife a tant de pou- ^ voir, pour faire que les efprits, qui font dans les cavitez du cer- veau, y prenent leur cours vers le Heu oùeft l’impreflion de l’objet qu’on admire, qu’ellc^es y poulie quelquefois tous, 6c fait qu’ils font tellement occupez à confcrver cet- te impreffion, qu’il n’y en a aucuns qui paffent de la dans les mufcles, ny meûne qui fe détournent en au- cune façon des premières traces qu’ils ont fuivies dans le cerveau: ce qui fait que tout le corps demeure immobile comme une ftatuë, 6c qu’on ne peut apercevoir de l’objet que la première faee qui-s’eft pre- fentée, ny par confequent en ac- quérir une plus particulière con- noiflance.C’eft cela qu’on nomme communément eftre eftonné i 6c G z l’Eioo Des Passions l’Eftonnement eft un exces d’ad- miration, qui ne peut jamais eftre que mauvais.
Article LXXIV.
A quoy fervent toutes les pajfions, & à quoy elles nuifent.