SigPhi · Descartes

Les Passions de l'Ame

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/^\ R il eft ayfé à connoiftre de ce ^qui a efté ditcy dcfliis, que l’utilité de toutes les pallions ne confifte qu’en ce qu’elles fortifient & font durer en l’ame des penfées, lefquelles il eft bon qu’elle confier- ve, & qui pourroient facilement fans cela en eftre effacées. Com- me aufli tout le mal qu’elles peu» vent caufier, confifte en ce qu’elles fortifient & confiervent ces pen- fées plus qu’il n’eft befioin; ou bien qu’elles en fortifient & confiervent d’autres, aufiquelles il n’eft pas bon de s’arrefter.

Seconde Partie, ioi Article LXXV.

A qttoy fert particulièrement C Ad- miration.

P T on peut dire en particulier ^ de T Admiration, qu’elle eft utile, en ce qu’elle fait que nous apprenons & retenons en noftre mémoire les chofes que nous a- vons auparavant ignorées. Car nous n’admirons que ce qui nous paroift rare & extraordinaire: &C rien ne nous peut paroiftre tel que pour ce que nous l’avons ignoré, v ou mefme aufti pour ce qu’il eft dif- ferent des choies que nous avons fçeuës: car c eft cette différence cpii fait qu’on le nomme extraordi- naire. Or encore qu’une chofe qui nous efto t inconnue fe prefente de nouveau à noftre entendement, ou à nos fens, nous ne la retenons point pou cela en noftre mémoi- re^ ce n’eft que l’idée que nous en.

G 3 avons « jo z Des P a s s i on s ' avons foit fortifiée en noftre cer- veau par quelque paflion j ou bien aufli par l’application de noftre en- tendcmcnt 3 que noftre volonté dé- termine à une attention & refle- xion particulière. Et les autres paflions peuvent fervir pour faire qu’on remarque les choies qui pa- roiflent bonnes ou mauvaifesimais nous n’avons que l’admiration pour celles qui paroiflent feule- ment rares. Aurti voyons nous que ceux qui n’ont aucune inclination naturelle à cette paflion, font or- dinairement fort ignorans.

Article LXXVI.

En quoy elle peut mire: Et comment on peut [ùppleer à fin défaut & corriger fin exces.

Vf Ais il arrive bien plus fouvent 1 V ' A qu’on admire trop, & qu’on 1 s’eftonne, en apercevant des cho- fes qui ne méritent que peu ou point Seconde Partie. 103 point d’eftre confiderées, que non pas qu’on admire trop peu. Et ce- la peut entièrement oftcr ou per- vertir Tillage de la raifon. Ceft pourquoy encore qu’il Toit bon d’e- ftre né avec quelque inclinations cette paflion,pource que cela nous difpole à Tacquifition des feien- ces; nous devons toutefois tafeher par apres de nous en délivrer le plus qu’il eft poflible. Car il eft ay- l'é de fupleer à Ton defaut par une reflexion & attention particulière, à laquelle noftre volonté peut tous- jours obliger noftre entendement, lors que nous jugeons que la chofe qui fc prefente en vaut la peine. Mais il n’y a point d’autre remede pour s’empefeher d’admirct avec excès, que d’acquérir la connoif- fance de plulieurs chofes, &: de s’exercer en la confideration de toutes celles qui peuvent fembler les plus ra.es & les plus eftranges.

104 Des Passions Article LXXYII.

Que ce ne font ni les plus Jlupides, ni les plus habiles, qui font le plus portez à P Admiration, A V refte encore qu’il n’y ait que peux qui font hebetez & ftu- pides, qui ne font point portez de leur naturel à 1* Admiration, ce n’elt pas à dire que ceux qui ont le plus d’efprit, y foient tousjours le plus enclinsi mais ce font principa- lement ceux qui, bien qu’ils ayent un fens commun allez bon, n’ont pas toutefois grande opinion dç Jcur fuffifance.

Article LXXVIII» Que fon exces peut pajjer en habi- tude, lors quon manque de le corriger.

"P T bien que cette palfion fem- ble fe diminuer par l’ufage, à caufç \ ► Seconde Partie, ioy caufe que plus on rencontre de chofes rares qu’on admire, plus on s’accouftume à ccfTcr de les admi- rer, & à penfcr que toutes celles qui fe peuventprefenter par apres font vulgaires.Toutefois lors qu’el- le eft exceffive,& qu’elle fait qu’on arrefte feulement fon attention fur la première image des objets qui fe font prefentez, fans en acquérir d’autre connoiflance, elle laide a- pres foy une habitude, qui difpofe l’ame à s’arrefter en melmc façon fur tous les autres objets qui feprc- fentent; pourveu qu’ils luy paroif fent tant foit peu nouveaux. Et c’eft ce qui fait durer la maladie de ceux qui font aveuglement curi- eux, c’eft à dire, qui recherchent les raretez feulement pour les ad- mirer, & non point pour les con- noiftre: car ils deviencjit peu à peu fi admiratifs a que des chofes de nulle importance ne font pas moins capables de les arrefter, que v.; G 5 celles îoogk 1 106 Des Passions; celles dont la recherche eft plus utile.,.• • - y Article LXXIX.

• * Les définitions de C Amour & de U Haine.

T. 'Amour eft une émotion de l'a- me, cauféc par le mouvement des elprits, qui l’incite à fe joindre de volonté aux objets qui paroif- fentluy eftre convenables. Et la Haine eft une émotion, caufée par les elprits, qui incite lame à vou- loir eftre feparée des objets qui fe prefentent à elle comme nuilibles. le dis que ces émotions font cau- fées par les efprits, afïîn de diftin- gucr l’Amour & la Haine, qui font des pallions &dependent du corps, tant des jugemens qui portent auf- fi Famé à fe joindre de volonté a- vec les chofes qu’elle eftime bon- nes, & à fc fe parer de celles qu’el- le eftime mauvaifes, que des emo* ' tions Seconde Partie. 107 tionsquecesfeulsjugemens exci- tent en l’ame.

Article LXXX.

Ce que cejl que Je joindre ou fefarer de volonté \ A V refte parle mot de volonté, je n’entens pas icy parler du defir qui efl: une paflion à part, & fe rapporte à l’avenir,mais du con- fentement par lequel on fe confi- dere des à prefent comme joint a- vcc ce qu’on aime: en forte qu’on imagine un tout 3 duquel on penfc eftre feulement une partie, & que la chofe aimée en eft une autre. Comme au contraire en la haine on fe confidere feul comme un tout 3 entierement feparé de la cho- ie pour laquelle on a de l’averiïon.

ioS Des Passions * ■ r ♦ Article LXXXI.

Delà difiinclion qtion a confiante de faire entre t Amour de concupi - fcence & de bienveillance.

f~\ R on diftingue communc- ment deux fortes d’Amour, l’une desquelles eft nommée A- mour de bienvucillance, c eft à di- re > qui incite à vouloir du bien à ce qu’on aime; l’autre eft nommée Amour de concupifcence, c’eftà dire qui lait délirer la chofe qu’on aime. Mais il me lemble que cette diftinélion regarde feulement les effets de l’Amour, & non point fon effçnce. Car li toft qu’on s’eft joint de volonté à quelque objet > de quelle nature qu’il loit, on a pour luy de la bienvucillance, c’eft à dire on joint aufli à luy de volon- té les chofes qu’on croit luy eftre convenables: ce qui eft un des principaux effe&s de l’Amour. Et fi on Seconde Partie. 109 fi on juge que ce foit un bien de le pofleder, ou d’eftre aflocié avec luy d’autre façon que de volonté, on le délire: ce qui eft aulïï l’un des plus ordinaires effets de l'amour.

Article LXXXIL Comment des p a fiions fort differentes convienent en ce quelles par- ticipent de l' Amour.

TL n’eftpas beioin aufli de diltin- gucr autant d’efpeces d’Amour qu’il y a de divers objets qu’on peur aymer. Car, par exemple, enco- re que les palfions qu’un ambi- tieux a pour la gloire, un avarici- eux pour l’argent, un yvrongne pour le vin, un brutal pour une femme qu’il veut violer, un hom- , me d’honneurpour fbn ami ou pour fa maiftrelle, & un bon pere pour fes enfans, foient bien diffe- rentes entre elles, toutefois en ce quelles participent de rAmour,el- 1 1 o Des Passions les font femblables. Mais les qua- tre premiers n’ont de l’Amour que pour la polfeflion des objets aus- quels fe rapporte leur paflion, & n’en ont point pour les objets mef- me, pour lesquels ils ont feulement du defir > meflé avec d’autres paf* lions particulières. Au lieu que l’A- mour qu’un bon pere a pour fes en- fans eft fi pure, qu’il ne defire rien avoir d’eux, & ne veut point les pofi- feder autrement qu’il fait, ny eftre joint à eux plus eftroitement qu’il eft déjà: mais les confiderant com- me d’autres foy-mefme, il recher- che leur bien comme le lien pro- pre, ou mefme avec plus de loin, poureeque fe reprefentant que luy & eux font un tout,dont il n’eft pas la meilleure partie, il préféré fou- vent leurs interefts aux liens, & ne craint pas de fe perdre pour les fauver. L’affetÜon que les gens d’honneur ont pour leurs amis eft de cette meûne naturc,bien qu'el- le Seconde Partie. ïii le Toit rarement fi parfaite; & cel- le qu’ils ont pour leur maiftréfle en participe beaucoup, mais elle par- ticipe aufli un pes. de l’autre.

Article LXXXIII.

De U différence qui e/l entre U Jimple Ajfeciion, f Amitié, & U Dévotion: . N peut ce me femble avec meilleure raiion diftinguer ' l’amour, par l’eftimc qu’on fait de ce qu’on aime à comparailon de foy-mcfme. Car lors qu’on eftime l’objet de fon Amour moins quç foy, on n’a pour luy qu’une fimple Afle&ionflors qu’on l’cftime àl’es- gal de foy, cela fe nomme Amitié, Hc lors qu’on l’eftime davantage, la paflion qu’on a peut cftre nom- mée Dévotion. Ainfi on peuta- voir de l’affe&ion pour une fleur, pour un oifeau pour un cheval, mais à moins que d’avoir l’efprit fore fore 112 Des Passions fort déréglé, on ne peut avoir de l’Amitié que pour des hommes. Et ils font tellement l’objet de cet-, te paflion, qu’il niy a point d’hom- me fi imparfait, qu’on ne puifle avoir pour luy une amitié tres-par- faite, lors qu’on penfe qu’on en eft aymé, & qu’on a lame véritable- ment noble &genereufe: fuivant ce qui fera expliqué cy apres, en l’Art. 1 f 4. & i j 6. Pour ce qui eft de la Dévotion, fon principal ob- jet eft fans doute la fouveraine di- vinité, à laquelle on ne fçauroit manquer d’eftre dévot, lors qu’on la connoift comme il faut, mais on peut aufli avoir de la Dévotion pour fon Prince, pour fon païs, pour fa ville, &: mefme pour un homme particulier, lors qu’on l’e- ftime beaucoup plus que foy. Or la différence qui eft entre ces trois fortes d’ Amours, paroift principa- lement par leurs cflets: car d’au- tant qu’en toutes on fe confidere comcom- Seconde Partie. ii$ comme joint & uni à la chofe ai- mée, on eft tousjours preft d’aban- donner la moindre partie du tout qu’on compofè avec elle, pour confèrver l’autre. Ce qui fait qu’en la fimple affe&ion, l’on fe préfé- ré tousjours à ce qu’on ayme; Et qu’au contraire en la Dévotion, Ton préféré tellement la chofe ai- mée à foy-mefmc, qu’on ne craint pas de mourir pour la confcrver. Dequoy on a vû fouvantdes ex- emples, en ceux qui fe font expo- fez à une mort certaine pour la defenfe de leur Prince, ou de leur ville, & mefme auffi quelques fois pour des perfonnes particulières aufquelles ils s’eftoient dévoué z.

Article LXXXIV.

J%uil ri y a pas tant d' ejfeces de Haine que d' Amour.

A V refte encore que la Hai- *^ne foit diredement oppofée à H l'Amour* H4 Des Passions l’Amour, on ne la diftingue pas toutefois en autant d’efpeces: à caufe qu’on ne remarque pas tant la différence qui eft entre les maux defquels on eft feparé de volonté, qu’on fait celle qui eft entre les biens aufquels on eft joint.

Article LXXXV.

De ÏAgréement & de l'Horreur.

■p T je ne trouve qu’une feule di- ftindion confiderable, qui foit . pareille en l’une àc en l’autre. Elle confifte en ce que les objets tant de l’Amour que de la Haine, peu- vent eftre reprefentez à l’ame par les fens extérieurs, ou bien par les intérieurs & par fa propre raifon. Car nous appelions communemet bien, ou mal, ce que nos fens inté- rieurs ou noftre raifon nous font juger convenable, ou contraire à noftre nature; mais nous appel- ions beau ou laid, ce qui nous eft ainfi S E C O N D E P ART I E. Ilj ainfî reprefenté par nos fens exté- rieurs, principalement par celuy de la veuë, lequel feul eft plus con- fédéré que tous les autres. D’où naiffent deux efpeces d’Amour, à fçavoir, celle qu’on a pour les cho- ies bonnes, & celle quon a pour les belles, à laquelle on peut don- ner le nom d’Agréement, affin de ne la pas confondre avec l’autre, ni aufïi avec le Defir auquel on at- tribue fouvant le nom d’Amour. Et de là naiffent en mefme façon deux efpeces de Haine, l’une def- quelles fe rapporte aux chofes mauvaifes, l’autre à celles qui font laides j & cete derniere peut eftre appellée Horreur, ou Averfion, af- fin de la diflinguer. Mais ce qu’il yaicyde plus remarquable, c’cft que ces pallions d’Agréement & d Horreur, ont couftumc d’eftre plus violentes que les autres efpe- ces d Amour ou de Haine, à caufe que ce.qui vient à lame par les H z fens.

H z fens.

n6 Des Passions fens, la touche plus fort que ce qui luy etl reprefentc par fa raifon j & que toutefois elles ont ordinaire- ment moins de vérité. En forte que de toutes les pallions ce font celles-cy qui trompent le plus, &: dont on doit le plus foigneufe- ment fe garder.

Article LXXXVI.

La Définition du Defir.

,. v '. " * ‘ i L A paflion du Defir eft: une agi- tation de l’Ame caufée par les efprits, qui la difpofe à vouloir pour l’avenir les chofos quellefe xeprefente eftre convenables. Ainfl on ne defire pas foulement la pre- fence du bien abfent, mais aulii la confervation du prefent -, Et de plus l’abfence du mal 3 tant de ce- luy qu’on a déjà > que de celuy qu’on croit pouvoir recevoir au temps à venir.

Seconde Partie. 117 Article LXXXVII.

£>ne cefi une pajjion qui ri a point de contraire.

T E fçay bien que communément dans l’Efcole on oppofe la pa£ fion qui tend à la recherche du bien, laquelle feule on nomme Delîr, à celle qui tend à la fuite du mal, laquelle on nomme Averfion. Mais d’autant qu’il n’y a aucun bien, dont la privation ne foit un mal; ny aucun mal conlîderé com- me une chofe pofitive, dont la pri- vation ne foit un bien; & qu’en recherchant, par exemple, les ri- chelfes, on fuit neceflairemcnt la 1 pauvreté, en fuyant les maladies on recherche la fanté, & ainfi des autresjll me femble que c’eft tous- jours un mefme mouvement qui porte à la recherche du bien, 8 c enfemble à la fuite du mal qui luy eft contraire, l’y remarque feulç- H 3 ment 1 1 8 Des Passions ment cette différence, que le De- lîr qu’on a lors qu’on tend vers quelque bien, eft accompagné ff Amour, 8c en fuite d’Efperance 8c de love -, au lieu que le mefmc Defir; lors qu’on tend à s’éloigner du mai contraire à ce bien, eft ac- compagné de Haine, de Crainte 8c de Trifteffe; ce qui eft caufe qu’on le juge contraire à foy mef- me. Mais li on veut le conliderer lorsqu’il feraporte également en mefme temps à quelque bien pour le rechercher, 8c au mal oppofé pour l’eviter, on peut voir tres-evi- ' demment que ce n’eft qu’une feu- le paffion qui fait l’un & l’autre.

Article LXXXVIII.

Quelles! ont fis diverfes ejpeces.

TL y auroit plus de raifon de di- ftinguer le Defir en autant de di- verfes elpeces, qu’il y a de divers objets qu’on recherche. Car par exem- Seconde Partie. 119 exemple la Curiofité qui n’eft au- tre chofe quun Defir de connoi- ftre, différé beaucoup du Defir de gloire, & cetuy-cy du Defir de vengeancc,&ainfi des autres.Mais il fuffit icy de fçavoir qu’il y en a autant que d’efpeces d’Amourou de Haine; & que les plus confide- rables & les plus forts font ceux qui naiflent de l’Agréement &: de l’Horreur.

- Article LXXXIX.

guclejllc Defir qui naifi de F Horreur.

R encore que ce ne foit qu’un * mefme Defir qui tend à la re- cherche d’un bien, & à la fuite du mal qui luy eft contraire, ainfi qu’il a efté dit: Le Defir qui naift de l’Agréementne laifle pasd’e- ftre fort different de celuy qui naift de l’Horreur. Car cet Agrée- raient & cete Horreur, qui verita- H 4 bleno Des Passions blement font contraires, ne font pas le bien & le mal, qui fervent d’objets à ces Defirs, mais feule- ment deux émotions de lame, qui la difpofent à rechercher deux chofes fort differentes. A fçavoir l’Horreur eft inftituée de la Natu- re pour reprefenter à l’ame une mort fubite & inopinée: en forte que, bien'quc ce ne foit quelque fois que l’attouchement d’unver- miffeau, ou le bruit d’une feüillc tremblante, ou fbn ombre, qui fait avoir de l’Horreur, on fent d’abord autant d’emotion, que fi un péril de mort tres-evident s’olfroitaux fens. Ce qui fait fubitement nai- ftre l’agitation, qui porte l’ame à employer toutes fes forces pour éviter un mal fiprefent. Etc’eft cete efpece de Defir, qu’on appel- le communément la Fuite ou l’A- verfion.

A R- Seconde Partie, izi Article XC.

J^uel ejl celuy qui naijl de V Agrécment.

A V contraire l’Agréemcnt eft -^particulièrement inftitué de la Nature pour reprefenter lajouïf- Tance de ce qui agrée, comme le plus grand de tous les biens qui apartienent à l’homme: ce qui fait qu’on defire tres-ardemment cc- te jouïflance. Il eft vray qu’il y a diverfes fortes d’Agréemens, &c que les Defîrs qui en naiflent ne font pas tous egalement puiflans. Car par exemple, la beauté des fleurs nous incite feulement à ley regarder, & celle des fruits à les manger. Mais le principal eft ce- luy qui vient des perfe&ions qu’on imagine en une perfonne, qu’on penfe pouvoir devenir un autre foy-mefme: car avec la différence du fexe, que la Nature a mife dans H 5 les >gk H 5 les >gk izi Des Passions les hommes,ainfi que dans les ani- maux fans raifon, elle a mis aufli certaines imprefïions dans le cer- veau, qui font qu’en certain âge & en certain temps on fe confidere comme defe&ueux > & comme (i on n’eftoit que la moitié d’un tout, dont une perfonne de l’autre fexe doit eftre l’autre moitié: en forte que l’acquifition de cete moitié cft confufement reprefentée par la Nature, comme le plus grand de tous les biens imaginables. Et en- core qu’on voye plufieurs perfom- nes de cet autre fexe, on n’en fou- haite pas pour cela plufieurs en mefme temps, d’autant que la Na- ture ne fait point imaginer qu’on ait befoin de plus d’une moitié. Mais lors qu’on remarque quelque chofe en une, qui agrée davantage que ce qu’on remarque au mefme temps dans les autres, cela déter- mine l’ame à fentir pour celle la feule, toute l’inclination que la Natu- Seconde Partié. 12; Nature luy donne à rechercher le bien, qu’elle luy reprefente com- me le plus grand qu’on puifle pof* feder. Et cette inclination ou ce Defir qui naift ainfi dé l’Agréc- ment,eftappcllé du nom d’ Amour, plus ordinairement que la Paflion d’ Amour, quiacydeflus eftéde- ferite. Audi a-t’il de plus cftranges efte&s, & ceft luy qui fert de prin- cipale matière aux faifeurs de Ro- mans & aux Poètes.

Article XCI., La définition de la Ioye.

T A Ioye ëft une agréable emo- ■^tion de lame, en laquelle con- fifte la jouïflance quelle a du bien, que les impreflions du cerveau luy reprefentent comme lien. le dis que ceft en cete émotion que con- fifte la jouïflànce du bien: car en effe&l’ame ne reçoit aucun autre fruit de tous les biens quelle pofledc H4 Des Passions de; &: pendant quelle n’en a aucu- ne Ioye, on peut dire qu’elle n’en joüit pas plus que fi elle ne les po£ fedoit point. I’adjoufte auiïi, que c’eft du bien que les impreflions du cerveau luy reprefentent com- me fien, affin de ne pas confondre cette joye qui eft une paillon, avec la joye purement intellectuelle, qui vient en l’ame par la feule a- ction de lame, & qu’on peut dire eftre une agréable émotion exci- tée en elle par elle mefme, en la- quelle conufte la jouïflance quelle a du bien que ion entendement luy reprefente comme fien. Il eft vray que pendant que l’ame eft jointe au corps, cette joye intelle- ctuelle ne peut gueres manquer, d’eftre accompagnée de celle qui eft une paillon. Car fi toft que no- ftre entendement s’aperçoit que nous poiïedons quelque bien, en- core que ce bien puiife eftre fi dif-, ferent de tout ce qui apartientau, * corps* Seconde Partie, iaj corps, qu’il ne Toit point du tout imaginable, l’imagination ne laif- fe pas de faire incontinent quel- que impreflion dans le cerveau, de laquelle fuit le mouvement des e- fprits, qui excite la pafliondela Ioye.

Article XCII.

La définition de la Triftefjè.

T A Triftefle eft une langueur désagréable, en laquelle confi- fte l’incommodité que lame reçoit du mal, ou du defaut, que les im- preflions du cerveau luy reprefen- tent comme luy apartenant. Et il y a aufli une Triftefle intelle&ucl- le, qui n’eft pas la paflion,mais qui ne manque gueres d’en eftre ac- compagnée.

A R- 1 2.6 Des Passions Article XCIIL Quelles font les coufes de ces deux P offrons, R lors que la Ioye ou la Tri- ftefle intellectuelle excite ain- fi celle qui eft une paflion, leur caufe eft allez évidente; Et on voit de leurs définitions, que la Ioyc vient de l’opinion qu’on a de pof- fcder quelque bien, & la Triftelïc de l’opinion qu’on a d’avoir quel- que mal ou quelque defaut. Mais il arrive louvent qu’on fe fent trifte ou joyeux, fans qu’on puiflèainli diftinCtement remarquer le bien ou le mal qui en font les caufes; à fçavoir lors que ce bien ou ce mal font leurs imprelïions dans le cer- veau fans l’entremife de lame, quelquefois à caufe qu’ils n’apar- tienent qu’au corps, & quelque- fois aulli encore qu’ils apartienent à l’ame, à caufe qu’elle ne les confidere % fidere % Seconde Partie. 127 fidere pas comme bien & mal, mais fous quelque autre forme, dont l’impreffion eft jointe avec celle du bien de du mal dans le cerveau.

Article XCIV.

Comment ces pajfions font excite'es par des biens & des maux qui ne regar- dent que le corps: & en quoy confia fie Le chatouillement & la douleur » A Infi lors qu’on eft en pleine fànté & que le temps eft plus ferain que de couftume,on fent en foy une gayeté qui ne vient d’au- cune fonction de l’entendement, mais feulement des impreflions que le mouvement des efprits fait dans le cerveau; Etonfe fenttri- fte en mefme façon lors que le corps eft indiipofé, encore qu’on ne fçache point qu’il le foit. Ainfi le chatouillement des fens eft fui- vy de li près par la loye, & la dou- leur par la Triftefle, que la pluspart part n8 Des Passions part des hommes ne les diftin- guent point. Toutefois ils diffe- rent fi fort 3 qu’on peut quelque- fois fbuffrir des douleurs avec Ioyç, & recevoir des chatoüillemens qui déplaifent. Mais la caufc qui fait que pour l’ordinaire laloye fuit du chatoüillement, eft que tout cc qu’on nomme chatoüillement pu fentiment agréable, confifte en ce que les objets des fens excitent quelque mouvement dans les nerfs, qui feroit capable de leur nuire s’ils n’avoient pas affez de force pour luy refifter, ou que le corps ne fuft pas bien difpofé. ce qui fait une impreffion dans le cer- veau, laquelle eftant inftituée de la Nature pour témoigner cette bon- ne difpofition &: cette force, la re- prefentc à l’ame comme un bien, qui luy apartient, entant qu’elle eft unie avec le corps, & ainfi ex- cite en elle la Ioye. C’efl: presque la mefme raifon qui fait qu’on prend i prend i Seconde Partie. 125? prend naturellement plaifir à Ce fèntir émouvoir à toutes fortes de Partions, mefme à la Triftefle, 6c à la Haine, lors que ces partions ne font caufées que par Jes avantu- res eftranges qu’on voit reprcfen- ter fur un theatre, ou par d’autres pareils fujets, qui ne pouvant nous nuire en aucune façon, femblent chatoüiller noftre ame en la tou- chant. Et la caufe qui fait que la douleur produit ordinairement la Trifteffe, eft que le fentiment qu’on nomme douleur, vient tous- jours de quelque aébion rt violente qu’elle oftenfe les nerfs; en forte qu’cftant inftitué de la nature pour lignifier à l’ame le dommage que reçoit le corps par cette aétion, 6c fa foibleffe en ce qu’il ne lu y a pu refifter, il luy reprefente l’un 6c l’autre comme des maux qui luy font tousjours defagreablcs, exce- pté lors qu’ils caufent quelques biens quelle eitime plus qu’eux.

Comment elles peuvent aujjt ejlre exci- tées par des biens & des maux c[ue V ame ne remarque point, encore qu'ils luy appartienent. Comme font le plaifir quon prend a fe hafarder ou à fe fouvenir du mal pajje'.

A Infi le plaifir que prcnent fou- ***• vent les jeunes gens à entre- prendre des chofes difficiles, & à s’expofer à des grands périls, enco- re mefme qu’ils n’enefperent au- cun profit, ny aucune gloire, vient en eux de ce que la pcnfée qu’ils ont que ce qu’ils entreprencnt eft difficile, fait une impreffion dans leur cerveau, qui eftant jointe avec celle qu’ils pourroient former, s’ils penfoient que c’eft un bien de fe fentir affez courageux, allez heu- reux, affez adroit, ou affez fort, pour ofer fe hafarder à tel point, eft caufe qu’ils y prencnt plaifir.

Et Seconde Partie, iji Et le contentement qu’ont les vi- eillards, lors qu’ils fe fouvienent des maux qu’ils ont foufferts, vient de ce qu’ils fe reprefentent que c’eft un bien, d’avoir pû non ob- ftant cela fubrtfter.

Article XCVI.

Quels font les mouvemens du fmgfa des ejprits, qui caufent les cinq pajjions precedentes.

Es cinq partions que j’ay icy commencé à expliquer, font tellement jointes ou oppofées les unes aux autres, qu’il eft plus ayfé de les confiderer toutes enfemble, que de traiter (eparement de cha- cune, ainfi qu’il a efté traité de l’Admiration. Et leur caufe n’efl: pas comme la fiene dans le cer- veau feul, mais aufli dans le cœur, dans la rate, dans le foye, & dans toutes les autres parties du corps, entant qu’elles fervent à la produ- 1 z thon iji Des Passions dion du fang, &: en fuite des e- fprits. Car encore que toutes les venes conduifcntle fang qu’elles contienent vers le cœur, il arrive neantmoins quelquefois que celuy de quelques unes y eft poufle avec plus de force que celuy des autres; & il arrive auff que les ouvertures par où il entre dans le cœur, ou bien celles par où il en fort, font plus élargies ou plus referrées une fois que l’autre.

Article, XCVII.

Les principales expériences qui fervent à connoijlre ces mouvemens en l'Amour.

R en confiderant les diverfes alterations que l’ expérience fait voir dans noftre corps, pen- dant que noftre ame eft agiteè de diverfes pallions, je remarque en l’Amour quand elle eft feule, c’effc à dire, quand elle n’eft accompa- gnée Seconde Partie. 133 gnée d’aucune forte Ioye, ou De- fir, ou TriftefTe, que le battement du poulx eft égal, & beaucoup plus grand & plus fort que de cou- ftume, quon fent une douce cha- leur dans la poitrine, & que la digeftion des viandes fc fait fort promptement dans l’cftomac; en forte que cette Palfion eft utile pour la fanté.

Article XCVIII.

En la Haine.

remarque au contraire en la Haine, que le poulx eft inégal, & plus petit j & fouvent plus vifte, qu’on fent des froideurs entremê- lées de je ne fçay quelle chaleur afpre & picquante dans la poitrine, que l’eftomac cefte de faire fon of> fice, & eft enclin à vomir, & reje- ter les viandes qu’on a mangées * ou du moins à les corrompre & convertir en mauvaifes humeurs.

«..

. En U Ioye, N la Ioye,que le poulx efl: égal & plus vifte qu’à l’ordinaire, mais qu’il n’eft pas fi fort ou fi grand qu’en l’Amour, & qu’on fent une chaleur agreable,qui n’eft pas feulement en la poitrine, mais qui fe répand aufïi en toutes les parties extérieures du corps, avec le fang qu’on voit y venir en abon- dance; & que cependant on perd quelquefois l’appetit, à caufe que la digeftion fe fait moins que de couftume.

Article C.

• • ' **■ ' En la 'îrijlejjè, T7 N la Triftefïè, que le poulx eft ^foible & lent, & qu’on fent comme des liens autour du cœur, qui le ferrent, & des glaçons qui le Seconde Partie. 13^ le gelent, & communiquent leur froideur au relie du corps; & que cependant on ne laifle pas d’avoir quelquefois bon appétit, & de fen- tir que 1 ’eftomac ne manque point à faire fon devoir, pourvu qu’il n’y ait point de Haine melléeavecla TriftelTe.

Article CI.

Au Defir.

"C N fin je remarque cela de par- ■^ticulier dans le Defir, qu’il agi- te le cœur plus violemment qu’au- cune des autres Pallions, & four- nit au cerveau plus d’efprits j le£ quels paflans de là dans les mu- fcles, rendent tous les fens plus ai- gus, & toutes les parties du corps plus mobiles.

Article CIL Le mouvement du fing & des ejprit en l'Amour.

/^Es obfervations, & pluficuî autres qui feroient trop loi gucs à efcrire, m’ont donné fuj« déjuger que, lors que l’entend ment fe reprefente quelque obj d’ Amour, l’impreflion que cet penfée fait dans le cerveau, coi duit les efprits animaux par il nerfs de la lixiefme paire, vers 1 mufcles qui font autour des in' flins de de l’eftomac, en la faç qui eft requife pour faire que fuc des viandes, qui feconve en nouveau fang, pafle promp ment vers le cœur, fans s’arrel dans le foye, de qu’y eftant pou avec plus de force, que celuy qui cft dans les autres parties du corps, il y entre en plus grande abondan- ce, de y excite une chaleur plus for- . te, Seconde Partie. 137 te, à caufe qu’il eft plus groflier, que celuy qui a déjà efté raréfié plu- fieurs fois, en partant & repartant par le cœur, ce qui fait qu’il en- voyé aufli des efprits vers le cer- veau, dont les parties font plus grofles plus agitées qu a l’ordi- naire: & ces efprits fortifians l’im- prertion que la première penfée de l’objet aymable y a faite, obligent lame à s’arrefter fur cette penfée. & c eft en cela que confifte la paf- lion d’ Amour.

Article C 1 1 1.

En la Haine, A V contraire en la Haine, la première penfée de l’objet qui donne de l’averfion, conduit tel- lement les efprits qui font dans le cerveau vers les mufcles de l’efto- mac & des inteftins, qu’ils empeA chent que le flic des viandes ne Ce mefle avec le fang, en referrant I 5 toutes 138 Des Passions toutes les ouvertures par où il a éouftume d’y couler -, &: elle les conduit aufli tellement vers les pe- tits nerfs de la rate, & de la partie inferieure dufoye, où eft le réce- ptacle de la bile, que les parties du fang qui ont couftume d’eftre reje- tées vers ces endroits là, en for- tent, & coulent* avec celuy qui eft dans les rameaux de la vene cave, vers le cœur, ce qui caufe beau- coup d’inégalitez en fa chaleur; d’autant que le fang qui vient de la rate ne s’échauffe &: fe raréfié qu’à peine, & qu’au contraire ce- luy qui vient de la partie inferieure du foye, où eft tousjours le fiel, s’embrafe &fe dilate fort prom- ptement. En fuite de quoy les e- fprits qui vont au cerveau, ont auffi des parties fort inégales, &C des mouvemens fort extraordinai- res; D’où vient qu’ils y fortifient les idées de Haine qui s’y trouvent déjà imprimées, &. difpofcnt lame * à des Seconde Partie. 13$ à des penfées qui font pleines d’ai- greur & d’amertume.

Article CIV.

En la Ioye,