P N la Ioye ce ne font pas tant les nerfs de la rate, du foye, de l’eftomac, ou des inteftins, qui a- gifTent, que ceux qui font en tout lerefte du corps; & particulière- ment celuy qui eft autour des ori- fices du cœur, lequel ouvrant & élargilfant ces orifices,donne moy- en au fang, que les autres nerfs chaffent des venesvers le cœur, d’y entrer & d’en fortir en plus grande quantité que de couftume. Et pource que le fang qui entre a- lors dans le cœur, y a déjà pafle ôc repalfé plufieurs fois, cftant venu des arteres dans les venes, il fe di- late fort ayfement, & produit des efprits, dont les parties eftant fort égales &fubtiles, elles font pro- pres ■'Vi 140 Des Passions près à former &: fortifier les im- prcflions du cerveau, qui donnent à famé des penfées gayes & tran- quilles.
Article CV.
En U TrtfieJJe.
V contraire en la Trifteflfe, les ouvertures du cœur font fort rétrécies parle petit nerf qui les environne, & le fang des venes n’eft aucunement agité: ce qui fait qu’il en va fort peu vers le cœur. & cependant les paflages par où le fuc des viandes coule de l’efto- mac & des inteftins vers le foye, demeurent ouverts; ce qui fait que l’appetit ne diminue point, ex- cepté lors que la Haine, laquelle eft fouvent jointe à la trilteffe, les ferme.
À R- Seconde Partie. 141- Article CYI.
Au Defir.
p N fin la Paillon du Defir a ce-' la de propre, que la volonté qu’on a d’obtenir quelque bien, ou de fuir quelque mal, envoyé promptement les efprits du cer- veau vers toutes les parties du corps, qui peuvent fervir aux a- étions requifes pour cet effect j & particulièrement vers le cœur, & les parties qui luy fourniflent le plus de fang, affin qu’en recevant plus grande abondance que de couftume, il envoyé plus grande quantité d’elprits vers le cerveau, tant pour y entretenir & fortifier l’idée de cette volonté, que pour palier de là dans tous les organes des fens, & tous les mufcles qui peuvent eftre employez pour ob- tenir ce qu’on déliré.
Quelle ejl la caufe de ces mouvemens en F Amour, X7 T je déduis les raiibns de tout cecy, de ce qui a elté dit cy defliis, qu’il y a telle liaiion entre noftre ame &: noftre corps, que lors que nous avons une fois joint quelque aétion corporelle avec quelque penfée, l’une des deux ne fe prefente point à nous par apres, que l’autre ne s’y prefente aufli. Comme on voit en ceux qui ont pris avec grande averfion quelque breuvage eftans malades, qu’ils ne peuvent rien boire ou manger par apres, qui en approche du gouft, fans avoir derechef la mefme aver- fion; Et pareillement qu’ils ne peuvent penfer àl’averfion qu’on a des médecines, que le mefme gouft ne leur reviene en la penfée. Car il me femble que les \ premières pallions Seconde Partie. 145 partions que noftre ame a eues, lors quelle a commencé d’eftre jointe à noftre corps, ont deu e- ftre, que quelquefois le fang, ou autre fuc qui entroit dans le cœur, eftoit un aliment plus convenable que l’ordinaire, pour'y entretenir la chaleur qui eft le principe de la vie; ce qui eftoit caufè que rame joignoit à foy de volonté cet ali- ment, c’eft à dire, l’aymoit; & en mefme temps les efprits couloient du cerveau vers les mufcles, qui pouvoient prefler ou agiter les par- ties d’où il eftoit venu vers le cœur, pour faire qu’elles luy en envoyaf- fent d’avantage; & ces parties c- toient l’eftomac & les inteftins, dont l’agitation augmente l’appe- tit, ou bien aulîi le foye & lepoul- mon, que les mufcles du diaphra- gme peuvent prefler. C’eft pour- quoy ce mefme mouvement des efprits, a tousjours accompagné depuis la pafllon d’Amour.
. A Rr «, ^ 144 Des Passions Article CVIII.
En la Haine.
^\Velqucfois au contraire ilvc- v -£noit quelque fuc eftranger vers le cœur, qui n’eftoit pas pro- pre à en entretenir la chaleur, ou mefme qui la pouvoir efteindre: ce qui eftoit caufe que les efprits, qui montoient du cœur au cer- veau, excitoient en Famé la paf- fion de la Haine. Et en meîme temps auffi ces efprits alloientdu cerveau vers les nerfs, qui pou- voient pouffer du fàng de la rate, & des petites venes du foye,vers le ■cœur, pour empefcher ce fuc nui- fible d’y entrer; & de plus vers ceux qui pouvoient repouffer ce mefme fuc vers les intcftins, &: vers l’eftomac, ou auffi quelque- fois obliger leftomac aie vomir. D’où vient que ces mefmes mou- vemens ont couftume d’accompa- - \ gner Seconde Partie, i^y gner la paftion de la Haine. Et on peut voir à l’œil qu’il y a dans le foye quantité de venes, ou con- duits, aftez larges > par où le fuc des viandes peut palier de la veine porte en la veine cave, & de là an cœur, fans s’arrefter aucunement au foye j mais qu’il y en a auffi une infinité d’autres plus petites ou il peut s’arrefter, & qui contienent tous jours du faftg de referve, ainll que faitaufii la rate; lequel fang eftant plus groflierque celuyqui eft dans les autres parties du corps, peut mieux fervir d’aliment au feu qui eft dans le cœur, quand l’efto- mac & les inteftins manquent de luy en fournir.
Article CIX.
En la Ioyci TLeftaufïï quelquefois arrivé au commencement de noftre vie, que le fang contenu dans les vein es ■ K eftoit 146 Des Passions eftoit un aliment affez convena- ble pour entretenir la chaleur du cœur, &: quelles en contenoient en telle quantité, qu’il n’ avoir point befoin de tirer aucune nour- riture d’ailleurs. Ce qui a excité en l’ame laPaffionde laloye; & a fait en mefme temps que les ori- fices du cœur fe font plus ouverts que de couftume; & que les efprits coulans abondamment du cer- veau, non feulement dans les nerfs qui fervent à ouvrir ces orifices, mais aufli generalement en tous les autres qui pouffent le fang des veines vers le cœur, empefehent qu’il n’y en viene de nouveau du foye, delà rate, des inteftins & de l’cftomac. C’eft pourquoy ces mefmes mouvemens accompa- gnent la Ioyé.
EnlaTriJleJJè.
Q V elquefois au contraire il eft arrive que le corps a eu faute dc nourriture,& c’eftce qui doit a- v °ir fait fentir à l’ame fa première Tr iftelïe, au moins celle qui n’a point efté jointe à la Hayne. Cela mefme a fait aufli que les orifices du cœur fc font eftrecis, à caufe qu’ils ne recevoient que peu de fang; & qu’une allez notable par- tie de ce fang eft venue de la rate, a caule qu’elle eft comme le der- nier refervoir qui lert à en fournir au cœur, lors qu’il ne luy en vient pas allez d’ailleurs. C’eft pourquoy les mouvemens des efprits & des nerfs, qui fervent à eftrecir ainlî les orifices du cœur, & à y condui- re du fang de la rate, accompa- gnent tousjours la Triftelîe.
Au Dejir.
"P N fin tous les premiers Dcfirs ^ que l’ame peut avoir eus, lors quelle eftoit nouvellement jointe au corps, ont elle, de recevoir les chofes qui luy eftoient convena- bles, & de repoufler celles qui luy eftoient nuifibles. Et ça efté pour ces mefines effets, que les efprits ont commencé déslors à mouvoir tous les mufcles & tous les organes des fens, en toutes les façons qu’ils les peuvent mouvoir. Ce qui eft caufe que maintenant lors que l’a- me defire quelque chofe, tout le corps devient plus agile & plus dif- pofé à fe mouvoir, qu’il n’a cou- ltume d’eftre fans cela. Et lors qu’il arrive d’ailleurs que le corps eft ainfi difpofé, cela rend les d lîrs de l’ame plus forts & plus dens.
A R- Seconde Partie. 145) Article CXII.
guels font les fignes extérieurs de ces Pajftons.
E que j’ay mis icy, faitaflez entendre la caufe des différen- ces du poulx > & de toutes les au- tres proprietez que j’ay cy deffus attribuées à ces pallions, fans qu’il foit befoin que je m’arefte à les ex- pliquer davantage. Mais pource que / ay feulement remarqué en chacune, ce qui s’y peut obferver lors qu’elle eft feule, &qui fertà connoiftre les mouvemens du fang & des efpritsqui les produifent, il me relie encore à traiter de plu- lieurs fignes extérieurs, qui ont coullume de les accompagner, & qui fe remarquent bien mieux lors qu’elles font mcflées plulieurs en- femble, ainli qu’elles ontcoullu- I me d’ellre, que lors qu’elles font feparécs. Les principaux de ces K? fignes tjo Des Passions fignes font les a&ions des yeux & du vifage, les changemens de cou- leur, les tremblemens, la langeur, la pafmoifon, les ris, les larmes, les gemiftemens, & les foufpirs.
Article C X 1 1!• Des attions des yeux & du vifige.
T L n’y a aucune Paflion que quel- que particulière action des yeux ne déclaré: &: cela eft fi manifefte en quelques unes, que mefme les valets les plus ftupides peuvent re- marquer à l’œil de leur maiftre, s’il eft: fafché contre eux, ou s’il ne l’eft: pas. Mais encore qu’on aper- çoive ayfement ces avions des yeux, & qu’onfçache ce qu’elles fignifient, il n’eft: pas ayfé pour ce- la de les deferire, à caufe que cha- cune eft: cômpofée de plufieurs changemens, qui arrivent au mou- vement & en la figure de l’ôeil * les- quels font fi particuliets & fi pe^ . - tits.
Seconde Partie, ij* tits, que chacun d’eux ne peutc- ftre aperceufeparement, bienque ce qui refulte de leur conjondion fbit fort ayfé à remarquer. On peut dire quafi le mefme des a- dions du vifage, qui accompa- gnent auffi les pallions: car bien qu’elles foient plus grandes que celles des yeux, il eft toutefois mal- ayfé de les diftinguer; Et elles font û peu differentes, qu’il y a des hommes qui font prefque la mef- me mine lors qu’ils pleurent, que les autres lors qu’ils rient. Il eft vray qu’il y en a quelques unes qui font alfez remarquables, comme font les rides du front en la colere, St certains mouvemcns du nez St des levres en l’indignation, Sc en la moquerie; mais elles ^ne fcm- blent pas tant eftre naturelles que volontaires. Et généralement tou- tes les adions, tant du vifage que des yeux, peuvent eftre changées par l’ame, lors que voulant cacher K 4 fa xjz Des Passions fa palïion, elle en imagine forte- ment une contraire: en forte qu’on s’en peut aulfi bien fervir à dilfi- muler Tes pallions, qua les dé- clarer.
Article CXIV.
Des changemens de couleur.
ne peut pas fi facilement s’empefcher, de rougir ou de pâlir, lors que quelque paflion y difpofe: pourceq^ue ces change- mens ne dépendent pas des nerfs & des mufclës, ainfi que les précé- dais; & qu’ils vienent plus immé- diatement du cœur, lequel on peut nommer la fource des pallions, en- tant qu’il préparé le fang & les c- fprits à les produire. Or il eft cer- tain que la couleur du vifage ne vient que du fang, lequel coulant continuellement du cœur parles arteres en toutes les veines, & de toutes les veines dans le cœur, co- lore Seconde Partie, i ^ lorc plus ou moins le vifage, félon qu’il remplit plus ou moins les pe- tites veines qui font vers fa fuper- ficie.
Article C X Y.
Comment la loye fait rougir.
vive oc plus vermeille, pourcc qu’en ouvrant les efelufes du cœuf, elle fait que le fàng coule plus vifte en toutes les veines; & que deve- nant plus chaud & plus fubtil, il enfle mçdiocrement toutes les par- ties du vifage, ce qui en rend l’air plus riant & plus gay.
Article CXVI.
Comment laTrifteJfe fait falir.
A Triftefle au contraire, enctreciflant les orifices du cœur, fait que le fang coule plus lente- ment dans les veines, & que devejoye rend la couleur plus nant j j4 Des Passions nant plus froid 8c plus efpais, il à befoin d’y occuper moins de pla- ce; en forte que fe retirant dans les plus larges, qui font les plus proches du cœur, il quitte les plus éloignées: dont les plus apparen- tes eftant celles du vifage, cela le fait paroiftre pale 8c décharné: principalement lors que la Tri- fteffe cft grande, ou quelle fur- vient promptement, comme on voit en l’Efpouvante, dontlafur T prife augmente f adion qui ferre le cœur.
Article CXVII.
Comment on rougit fiuvunt ejlant trtjîe.
Xyj' Ais il arrive fouvant quon ne pâlit point eftant trifte, &: qu’au contraire on devient rouge. Ce qui doit eftre attribué aux au- tres pallions qui fe joignent à la Triftefte, à feavoir, àl Amour, ou Seconde Partie, ijy au Defir, & quelquefois aufft à la Haine. Car ces pallions efchauf- fane ou agitant le fang qui vient du foyc, des inteftins, & des au- tres parties intérieures, le pouffent vers le cœur, & de là par la grande artere vers les veines du vifage,fans que la Trifteffe qui ferre de part &c d’autre les orifices du cœur le pui£ fê empefeher, excepté lors quelle eft fort exccffive. Mais encore quelle ne foit que médiocre, elle empefehe ayfement que le fang ainfi venu dans les venes du vifage né defeende vers le cœur, pen-* dant que l’Amour, le Defir, ou la Haine y en pouffent d’autre des: parties intérieures. C’eft pourquoy ce fang eftant àrrefté autour de la face, il la rend rouge; Etmefme plus rouge que pendant la Ioye, à caufe que la couleur du fang pa- roift d’autant mieux qu’il coule moins vifte, & aufïi à caufe qu’il s'en peut ainfi affembler davantai $6 Des P a s s i on s ge dans les veines de la face, que lors que les orifices du cœur font plus ouverts. Cecy paroift princi- palement en la Honte, laquelle eft compofée de l'Amour de foy-met me, & d’un Defir preflant d'éviter l’infamie prefente; ce qui fait ve- nir le fangdes parties intérieures vers le cœur, puis de là par les ar- tères vers la face; Et avec cela d'u- ne médiocre Triftefle, qui empê- che ce fang de retourner vers le cœur. Lemcfine paroift aulïi or- dinairement lors qu’on pleure; car comme je diray cy apres, c’eft l’A- mour jointe à la Triftefte qui cau- fe la plus part des larmes. Et le mefme paroift en Ta colere, ou fouvant un prompt Defir de ven- geance eft méfié avec l’Amour, la Haine, & la Triftefte.
Seconde Partie. 157 s tremblemens ont deux diverfès caufes: Tune eft qu’il vient quelquefois trop peu d’efprits du cerveau dans les nerfs, & l’au- tre qu’il y en vient quelquefois trop, pour pouvoir fermer bien juftement les petits partages des mufcles, qui mivant cequiaefté dit en l’article x 1, doivent eftre fermez pour déterminer les mou- vemens des membres. La premiè- re caufe paroift en la triftclfe & en la peur; comme aufli lors qu’on tremble de froid. Car ces Partions peuvent aufli bien que la froideur de l’air, tellement épaifl'er le fang, qu’il ne fournit pas aflez d’efprits au cerveau, pour en envoyer dans * les nerfs. L’autre caufe paroift fou-. vant en ceux qui défirent ardem- ' ment quelque chofe, & en ceux Article CXVIII. Des Tremblemens.
qui -jr ij8 Des Passions qui font fort- emeus de colere; comme auili en ceux qui font y- vres: Car ces deux paillons, aulfi bien que le" vin, font aller quel- quefois tant d’efprits dans le cer- veau, qu’ils ne peuvent pas eftre reglement conduits de là dans les rpufcles.
Article C X I X.
u. îcuucher & eftre fans mou- vement, quieftfentie en tous les membres. Elle vient, ainfi que le tremblement, de ce qu’il ne va pas affez d’efprits dans les nerfs j mais d’une façon differente, car la caufe du tremblement eft qu’il n’y en a pas aftez dans le cerveau, pour obeïr aux déterminations de la glande, lors quelle les poulie vers quelque mufcle; au lieu que la langueur vientdc ce que la glan- De la Langeur.
*eur eft une dilpolition à de Seconde Partie., if<> de ne les détermine point à aller vers aucuns mufcles, pluftoft que vers d’autres.
Article CXX.
Comment elle efi caujee far l'Amour & far le Dejir.
117 T la Paffion qui caufè le plus '^•^ordinairement cet effeét cft l’Amour; jointe au Defir d’une chofe dont l’acquifîtion n’eftpas imaginée comme poflible pour le temps prefent. Car l’Amour occu- pe tellement l’ame à confiderer l’objet aymé, qu’elle employé tous les cfprits qui font dans le cerveau à luy en reprefenter l’image, & ar- refte tous les mouvemens de la glande qui ne fervent point à cet effeét. Et il faut remarquer tou- chant le defir, que la propriété que je luy ay attribuée de rendre tout le corps plus mobile, ne luy convient que lors qu’on imagine l’objet I 160 Des Passions l’objet defiré eftre tel, qu’on peut des ce temps là faire quelque cho- fequiferveà l’acquérir. Car fi au contraire on imagine qu’il eft im- poffible pour lors de rien faire qui y foit utile, toute l’agitation du Defir demeure dans le cerveau, fans pafler aucunement dans les nerfs; & eftant entièrement em- ployée à y fortifier l’idée de l’objet defiré, elle lailfe le relie du corps languilfant.
Article CXXI.
Quelle peut aujfi ejlre caufe'e par d'autres Pafftons.
TL eft vray que la Haine, laTri- * fteffe, & mefme la Ioye, peu- vent caufer aufti quelque langueur, lors qu elles font fort violentes; à caufe qu elles occupent entière- ment lame à confiderer leur objet; principalement lors que le Defir d’une chofe, à l’acquiûtion de la- quelle Seconde Partie. quelle on ne peut rien contribuer au temps prefent, eft joint avec elles. Mais pource qu’on s’arrefte bien plus à conlîderer les objets qu’on joint à foy de volonté, que ceux qu’on en fepare, &r qu’aucuns autres j & que la langueur ne dé- pend point d’une furprife, mais a befoin de quelque temps pour é- tre formée, elle fe rencontre bien plus en l’Amour qu’en toutes les autres pallions.
Article CXXII.
De U Fajmoifev.
T A Palmoilon n’eft pas fort c- ^ loignée de la mort. car on meurt lors que le feu qui eft dans le cœur s’efteint tout à fait: & on tombe feulement en pafmoifon, lors qu’il eft étouffé en telle forte qu’il demeure encore quelques re- lies de chaleur, qui peuvent par apres le rallumer. Or il y a plu- L fieurs L fieurs léz Des Passions ficurs indifpofitions du corps, qui peuvent faire qu’on tombe airçfi en défaillance j mais entre les paf- fions il n’y a que l’extreme Ioye, qu’on remarque en avoir le pou- voir. Et la façon dont je croy qu’el- le caufc cet cffett, eft qu’ouvrant extraordinairement les orifices du cœur, le fang des venes y entre fi à coup, &enfi grande quantité, qu’il n’y peut eftre raréfié parla chaleur affez promptement, pour lever les petites peaux qui fer- ment les entrées de ces venes; au moyen de quoy il étouffe le feu; lequel il a couftume d'entretenir, lors qu’il n’entre dans le cœur que par mefure. f Article CXX1II.
Four quoy on ne pafine point de Trijtejjè.
T L femble qu’une grande Triftef. fe qui furvient inopinement,doit tel- Seconde Partie, ktj tellement ferrer les orifices du cœur, quelle en peut aufïï eftein- dre le feu j mais neantmoins on n’obferve point que ce.a arrive, ou s’il arrive, c’eft tres-rarement: dont je croy que la raifon eft, qu’il ne peut gueres y avoir fi peu de fàng dans le cœur, qu’il ne fuffife pour en entretenir la chaleur, lors que fes orifices font prefque fermez.
Article CXXIV.
Du Ris. * E Ris confifte en ce que le fang qui vient de la cavité droite du cœur par la vene arterieufe, en- flant les poumons fubitement & à diverfes reprifes,fait que l’air qu’ils contienent, eft contraint d’en for- tir avec impetuofité par lefifflet, ou il forme une voix inarticulée SC efclatanre; & tant les poumons en s’enflant, que cet air en fôrtant, pouffent tous les mufcles du dia- L z phrai^4 Des Passions phragmc, de la poitrine, &dela ‘ gorge; au moyen de quoy ils font mouvoir ceux du vifage qui ont quelque connexion avec eux. Et ce n’eft que cette a&ion du vifage, avec cette voix inarticulée &ef- datante, qu’on nomme le Ris.
Article CXXV.
Tour quoy il ri accompagne point les plus grandes Ioyes.
/^R encore qu’il fembleque le Ris foit un des principaux li- gnes de la Ioye, elle ne peut tou- tefois le caufer que lors qu elle eft feulement médiocre, & qu’il y a quelque admiration ou quelque haine mellée avec elle. Car on trouve par expérience, que lors qu’on eft extraordinairement joy- eux, jamais le fujet de cette joye ne fait qu’on efclate de rire; & mcfme on ne peut pas li ayfement y cftre invité par quelque autre.
caufe y Seconde Partie- itff caufe, que lors qu’on eft trifte. Dont la raifon eft, que dans les grandes joyes le poulmon eft tous- jours fi plein de fang, quil ne peut eftre davantage enflé par reprifes.
% Article CXXVI.
p T je ne puis remarquer que deux caufes, qui facent ainft enfler fubitement le poumon. La première eft la furprife de l’Admi- ration, laquelle eftant jointe à la joye, peut ouvrir fl promptement les orifices du cœur, qu’une gran- de abondance de fang, entrant tout à coup en Ton cofté droit par la vene cave, s’y raréfié, & paflant de là par la vene arterieufe, enfle le poumon. L’autre eft le meflan- ge de quelque liqueur qui augmen- te la rarefa&ion du fang. Et je n’en trouve point de propre à cela, que la plus coulante partie de celuy L 5 qui L 5 qui .jéà Des Passions qui vient de la rate, laquelle pai> tie du fang eftant poufféc vers le cœur, par quelque legere émotion de Haine, aydée par la furprife de l’Admiration, & s’y méfiant avec le lang^qui vient des autres en- droits du corps, lequel la joye y fait entrer en abondance, peut faire que ce fang s’y dilate beau- coup plus qu’à T ordinaire. En mefme façon qu’on voit quantité d’autres liqueurs, s’enfler tout à coup eftant fur le feu, lors qu’on jette un peu de vinaigre dans le vaifïeau où elles font. Car la plus coulante partie du fang qui vient de la rate, eft de nature fembla- ble au vinaigre. L’experience aufli nous fait voir, qu’en toutes les ren- contres qui peuvent produire ce Ris efclatant, qui vient du pou- mon, il y a tousjours quelque pe- tit fujet de Haine, ou du moins d’ Admiration. Et ceux dont la ra- tp n’eft pas bien faine, font fujets à eftre Seconde Partie. eftre non feulement plus triftes, mais aulfi par intervalles plus gays & plus difpofez à rire que les au- tres j (fautant que la rate envoyé deux fortes de fang vers le cœur, l’un fort épais & groflïer, qui cau- fe la Triftefle, l’autre fort fluide & fubtil 3 qui caufe la Ioye. Et fou- vent apres avoir beaucoup rit, on fe fent naturellement enclin à la Triftefle, pource que la plus fluide partie du fong de la rate eftantef- puifée, l’autre plus groffiere la fuit vers le cœur.
• « Article CXXVII.
Quelle efl fa caufe en l'Indignation.
"D Our le Ris qui accompagne quelquefois l’Indignation, il eft. ordinairement artificiel & feint. Mais lors qu’il efl: naturel, il fem- ble venir de la Ioye qu’on, a, de ce qu’on voit ne pouvoir eftre offen- cé par le mal dont on cft indigné, L 4 & avec r ts8 Des Passions & avec cela de ce qu’on Ce trouvé furpris parla nouveauté ou par la rencontre inopinée de ce mal. de façon que la Ioye, la Haine SC l’Admiration y contribuent. Tou- tefois je veux croire qu’il peut auffi eftre produit fans aucune joye, par • le feul mouvement de l’Averfion, qui envoyé du fang de la rate vers le cœur, où il eft raréfié, & pouffé de là dans le poumon, lequel il enfle facilement, lors qu’il le ren- contre prefque vuide. Et généra- lement tout ce qui peut enfler fu- bitement le poumon en cette fa- çon, caufe l’a&ion extérieure du Ris* excepté lors que la Trifleffe la change en celle des gemiffemens & des cris qui accompagnent les larmes. A propos de quoy Vives ^ ^ ( - eferit de foy mefme, que lors qu’il n ' i 1 r 1 avoir elte long temps fans man- ger, les premiers morceaux qu’il mettoit en fa bouche l’obligeoient à rire: ce qui pouvoit venir de ce que nima. cap. de Ri >.
Seconde Partie. '169 que fon poumon vüide de fàngpar faute de nourriture, eftoit prom- ptement enflé parle premier fuc qui pafloit de fon cftomac vers le cœur, & que la feule imagination de manger y pouvait conduire, avant mefme que celuy des vian- des qu’il mangeoit y fuft parvenu.
Article CXXVIII.
De £ origine des Larmes.
Omme le Ris n’efl: jamais cau- fé par les plus grandes Ioyes, ainfi les larmes ne vienent point d’une extrême Triftcflc, mais feu- lement de celle qui eft médiocre, & accompagnée ou fuivie de quel- que fentiment d’ Amour, ou aufli de Ioye. Et pour bien entendre leur origine, il faut remarquer que bien quil forte continuellement quantité de vapeurs de toutes les parties de noftrc corps, il n’y en a toutefois aucune dont il en forte L s tant . r:;. * 1 7© Des Passions tant que des yeux, àcaufe delà grandeur des nerfs optiques, & de la multitude des petites arteres par où elles y vicncnt j Et que comme la fueur n’eft compofée que des vapeurs, quifortant des autres parties le convertilTent en eau fur leur fu perfide, ainfi les lar- mes fe font des vapeurs qui fbrtent des yeux.
Article CXXIX.
Te la façon que les vapeurs fi chan- gent en eau.
R comme j’ay eferit dans les Meteores, en expliquant en quelle façon les vapeurs de l’air fe convertirent en pluye, que cela vient de ce qu’elles font moins a- gitées, ou plus abondantes qu’à l’ordinaire; ainfi je croy que lors que celles qui fortent du corps font beaucoup moins agitées que de couftume, encore qu’elles ne foient Seconde Partie. 17* (oient pas fi abondantes, elles ne laiflent pas de fe convertir en eau: ce qui caufè les Tueurs froides qui vienent quelquefois de foiblefle, quand on eft malade. Et je croy que lors qu’elles font beaucoup plus abondantes, pourvu qu’elles ne foient point avec cela plus agi- tées, elles fe convertiflent aufli en eau. ce qui eft caufe de la fueur qui vient quand on fait quelque exer- cice. Mais alors les yeux ne fuent point, pource que pendant les ex- ercices du corps, la plus part des efprits allans dans les mufcles qui fervent à le mouvoir, il en va moins par le nerf optique vers les yeux. Et ce n’eft qu’une mefme matière qui compofe le fang, pen- dant qu’elle eft dans les venes, ou dans les arteres; &: les efprits, lors qu’elle eft dans le cerveau, dans les nerfs, ou dans les mufcles j & ' les vapeurs lors qu’elle en fort en forme d’air; & enfin la fueur ou rjyi Des Passions les larmes, lors qu elle s’efpaiffit eii eau fur la fuperficie du corps ou des yeux.
Article C X X X.
Comment ce qui fait de la douleur à Fœilt excite à fleurer.
'P T je ne puis remarquer que ^ deux caufes qui facent que les vapeurs qui fortent des yeux fe changent en larmes. La première eft quand la figure des pores par où elles paflenteft changée, par quel- que accident que ce puififc eftre: car cela retardant le mouvement de ces vapeurs, & changeant leur ordre, peut faire quelles fe con- vertiflent en eau. Ainfi il ne faut qu’un feftu qui tombe dans l’œil, pour en tirer quelques larmes: à caufc qu’en y excitant de la dou- leur, il change la difpofition de fes pores: en forte que quelques uns devenant plus eftroits,les peti- tes Seconde Partie. 17$ tes parties des vapeurs y paflent moins vifte;& qu’au lieu quelles en fortoient auparavant elgalcment diftantes les unes des autres, & ainfi demeuroient feparées, elles vienent à fe rencontrer, à caufe que l’ordre de ces pores cft trou- blé, au moyen de quoy elles fe joignent, & ainû fe convertirent en larmes.
Article CXXXI.
« Comment on fleure de Trifiejfe.
T ’ Autre caufe eft la Triftcfîe, üuivie d’ Amour, ou de loye, ou generalement de quelque cau- fe qui fait que le cœur poulie beau- coup de fang par les arteres. La Triltefle y elt requife, à caufe que refroidiflànt tout le fang, elle érre- cit les pores des yeux. Mais pour- cequ’à mefure quelle les étrecit, elle diminué aulîi la quantité des vapeurs > aufquelles ils doivent donner 174 Des Passions donner partage, cela ne fuffit pas pour produire des larmes, fi la quantité de ces vapeurs n’eft à me£ me temps augmentée par quelque autre caufe. Et il n’y a rien qui l’augmente davantage, que le fang qui eft envoyé vers le cœur en la paflion de l’Amour. Auffi voyons nous que ceux qui font triftes, ne jettent pas continuellement des larmes, mais feulement par inter- ' valles,lors qu’ils font quelque nou- velle reflexion fur les objets qu’ils affe&ionent.
■. •*' Article CXXXII.
Des gemijfemens qui accompagnent les larmes.
’C' T alors les poulmons font aufli -^quelquefois enflez tout à coup par l’abondance du fang qui entre dedans, &: qui en chafle l’air qu’ils contcnoient, lequel fortant par le fifflet engendre les gemiflemens &C les Seconde Partie. 175- les cris, qui ont couftume Rac- compagner les larmes. Et ces cris font ordinairement plus aigus,qu C 1 ceux qui accompagnent le ris bien qu’ils foient produits quafi en mefme façon: dont la raifon eft que les nerfs, qui fervent à eflargir ou eftrecir les organes de la voix, pour la rendre plus greffe ou plus aiguë, eftans joins avec ceux qui ou- vrent les orifices du cœur pendant la Ioye, & les étreciffent pendant la Triftcfle, ils font que ces orga- nes s’élargiffent ou s etreciffent au mefme temps.
Article CXXXIII.
Pottrcjuoy les en fans & les 'vieillards fleurent ayfement.
J Es enfans &: les vieillards font plus enclins à pleurer, que ceux de moyen aage, mais c’eftpour di- ■ verfes raifons. Les vieillards pleu- rent fouvent d’affe&ion & de joye; I car L i y 6 Des Passions car ces deux pallions jointes en- femble, envoyent beaucoup de fan g à leur cœur, & delà beau- coup de vapeurs à leurs yeux j & l’agitation dé ces vapeurs eft telle- ment retardée parla froideur de leur naturel, qu’elles Ce conver- tirent ayfement en larmes, enco- re qu’aucune TriftelTe n’ait précé- dé. Que Ci quelques vieillards pleu- rent aufli fort ayfement de fàfche- rie, ce n’efl pas tant le tempéra- ment de leur corps, que celuy de leur efprit, qui les y difpofe. Et cela n’arrive qu’à ceux qui font fi foibles, qu’ils Ce laiffent entière- ment furmonter par de petits fu- jets de douleur, de crainte, ou de pitié. Le mefme arrive aux enfans, lefquels ne pleurent gueres de Ioye, mais bien plus de TriftefTe, mefme quand elle n’eft point ac- compagnée d’ Amour, car ils ont tousjours afTez defang pour pro- duire beaucoup de vapeurs, le mou- Seconde Partie. 177 mouvement defquelles eftant re- tardé par la TriftelTe, elles Ce con- vertilfent en larmes.
.Article CXXXIV.
Tourquoy quelques enfans falijfent, au lieu de fleurer.