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PRÉFACE Ce livre est avant tout un effort pour traiter les faits de la vie morale d'après la méthode des sciences positives. Mais on a fait de ce mot un emploi qui en dénature le sens et qui n'est pas le nôtre. Les moralistes qui déduisent leur doctrine, non d'un principe a priori, mais de quelques pro- positions empruntées à une ou plusieurs sciences positives comme la biologie, la psychologie, la sociologie, qualifient leur morale de scientifique. Telle nest pas la méthode que nous nous proposons de suivre. Nous ne voulons pas tirer la morale de la science, mais faire la science de la morale, ce qui est bien différent. Les faits moraux sont des phéno- mènes comme les autres; ils consistent en des règles d'action qui se reconnaissent à certains caractères distinctifs, comme nous le verrons plus loin; il doit donc être possible de les observer, de les décrire, de les classer et de chercher les lois qui les expliquent. C'est ce que nous allons faire pour certains d'entre eux. On objectera l'existence de la liberté? Mais si vraiment elle implique la négation de toute loi déter- II PRÉFACE.
minée, elle est un obstacle insurmontable, non seulement pour les sciences psychologi({ues et sociales, mais pour toutes les sciences; car, comme les voiitions humaines sont toujours liées à quelques mouvements extérieurs, elle rend le déterminisme tout aussi inintelligible au dehors de nous qu'au dedans. Cependant, nul ne conteste la possibilité des sciences physiques et naturelles. Nous réclamons le même droit pour notre science (^).
Ainsi entendue, cette science n'est en opposition avec aucune espèce de philosophie, car elle se place sur un tout autre terrain, 11 est possible que la morale ait quelque fin transcendante que l'expérience ne peut atteindre; c'est affaire au métaphysicien de s'en occuper. Mais ce qui est avant tout certain, c'est qu'elle se développe dans l'histoire et sous l'empire de causes historiques, c'est qu'elle a une fonction dans notre vie temporelle. Si elle est telle ou telle à un moment donné, c'est que les conditions dans lesquelles vivent alors les hommes ne permettent pas qu'elle soit autrement, et la preuve en est qu'elle change quand ces conditions changent, cl seulement dans ce cas. 11 n'est plus aujourd'hui possible de croire que l'évolution morale consiste dans le développement d'une même idée qui, confuse et indé- cise chez l'homme primitif, s'éclaire et se précise peu à peu par le progrès spontané des lumières. Si les anciens Romains n'avaient pas la large conception que nous avons aujourd'hui de l'humanité, ce n'est pas par suite d'une erreur due à l'étroitesse de leur intelligence; mais c'est que de pareilles (') On nous a rep.oché (Beudant, Le Droit individuel et VÉtat, p. 24't) d'avoir qui^lque part qualifié de sublile cette question de la liherlé. L'expression n'avait dans notre bouche rien de dédaigneux. Si nous écartons ce problème, c'est uniquement parce que la solution qu'on en donne, quelle qu'elle soit, ne peut faire obstacle à nos recherches.
PRÉFACE. III idées étaient incompatibles avec la nature de la cité romaine. Notre cosmopolitisme ne pouvait pas plus y apparaître qu'une plante ne peut germer sur un sol incapable de la nourrir; et, d'ailleurs, il ne pouvait être pour elle qu'un principe de mort. Inversement, s'il a fait depuis son appari- tion, ce n'est pas à la suite de découvertes pliilosopiiiques; ce n'est pas que nos esprits se soient ouverts à des vérités qu'ils méconnaissaient; c'est que des changements se sont produits dans la structure des sociétés, qui ont rendu néces- saire ce changement dans les mœurs. La morale se forme donc, se transforme et se maintient pour des raisons d'ordre expérimental; ce sont ces raisons seules que la science de la morale entreprend de déterminer.
Mais de ce que nous nous proposions avant tout d'étudier la réalité, il ne s'ensuit pas que nous renoncions à l'amé- liorer; nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu'un intérêt spéculatif. Si nous séparons avec soin les problèmes théo- riques des problèmes pratiques, ce n'est pas pour négliger ces derniers; c'est, au contraire, pour nous mettre en état de les mieux résoudre. C'est pourtant une habitude que de reprocher à tous ceux qui entreprennent d'étudier la morale scienlifiquement leur impuissance à formuler un idéal. On dit que leur respect du fait ne leur permet pas de le dépasser; qu'ils peuvent bien observer ce qui est, mais non pas nous fournir des règles de conduite pour l'avenir. Nous espérons que ce livre servira du moins à ébranler ce préjugé; car on y verra que la science peut nous aider à trouver le sens dans lequel nous devons orienter notre conduite, à déter- miner l'idéal vers lequel nous tendons confusément. Seule- ment, nous ne nous. élèverons à cet idéal qu'après avoir IV TREFACE.
IV TREFACE.
observé le réel et nous Ten dégagerons; mais est-il possible de procéder autrement? Même les idéalistes les plus intem- pérants ne peuvent pas suivre une autre méthode, car l'idéal ne repose sur rien s'il ne tient pas par ses racines à la réalité. Toute la différence, c'est qu'ils étudient celle-ci d'une façon très sommaire, se contentent même souvent d'ériger un mouvement de leur sensibilité, une aspiration un peu vive de leur cœur, qui pourtant n'est quun fait, en une sorte d'impératif devant lequel ils inclinent leur raison et nous demandent d'incliner la nôtre.
On objecte que la méthode d'observation manque de règles pour juger les faits recueillis. Mais cette règle se dégage des faits eux-mêmes, nous aurons roccasion d'en donner la preuve. Tout d'abord, il y a un état de santé morale que la science seule peut déterminer avec compé- tence, et, comme il n'est nulle part intégralement réalisé, c'est déjà un idéal que de chercher à s'en rapprocher. De plus, les conditions de cet état changent parce que les sociétés se transforment et les problèmes pratiques les plus graves que nous ayons à trancher consistent précisément à le déterminer à nouveau en fonction des changements qui se sont accomplis dans le milieu. Or, la science, en nous fournissant la loi des variations par lesquelles il a déjà passé, nous permet d'anticiper celles qui sont en train de se produire et que réclame le nouvel ordre de choses. Si nous savons dans quel sens évolue le droit de propriété à mesure que les sociétés deviennent plus volumineuses et plus denses, et si quelque nouvel accroissement de volume et de densité rend nécessaires de nouvelles modifications, nous pourrons les prévoir et, les prévoyant, les vouloir par avance. Enfin, en comparant le type normal avec lui- PRÉFACE. V PRÉFACE. V même — opération strictement scientifique — nous pour- rons trouver qu'il n'est pas tout entier d'accord avec soi, qu'il contient des contradictions, c'est-à-dire des imperfec- tions, et chercher à les éliminer ou à les redresser; voilà un nouvel objectif que la science offre à la volonté. Mais, dit on, si la science prévoit, elle ne commande pas. 11 est vrai; elle nous dit seulement ce qui est nécessaire à la vie. Mais comment ne pas voir que, à supposer que l'homme i:euille vivre, une opération très simple transforme immé- diatement les lois qu'elle établit en règles impératives de conduite. Sans doute elle se change alors en art; mais le passage de l'une à l'autre se fait sans solution de continuité. Reste à savoir si nous devons vouloir vivre; même sur cette question ultime, la science, croyons-nous, n'est pas muette (').
Mais si la science de la morale ne fait pas de nous des spectateurs indifférents ou résignes de la réalité, elle nous apprend en même temps à la traiter avec la plus extrême pru- dence, elle nous communique un esprit sagement conserva- teur. On a pu, et à bon droit, reprocher à certaines théories qui se disent scientifiques d'être subversives et révolution- naires; mais c'est qu'elles ne sont scientifiques que de nom. En effet, elles construisent, mais n'observent pas. Elles voient dans la morale, non un ensemble de faits acquis qu'il faut étudier, mais une sorte de législation toujours révocable que chaque penseur institue à nouveau. La morale réellement pratiquée par les hommes n'est alors considérée que comme une collection d'habitudes, de préjugés qui n'ont de valeur que s'ils sont conformes à la doctrine proposée; et comme 0 Nous y touchons un peu plus loin, liv. II, ch. I, p. 269.
VI PRÉFACE.
cette doctrine est dérivée d'un principe qui n'est pas induit de l'observation des faits moraux, mais emprunté à des sciences étrangères, il' est inévitable qu'elle contredise sur plus d'un point l'ordre moral existant. Mais nous sommes moins que personne exposés à ce danger, car la morale est pour nous un système de faits réalisés, lié au système total du monde. Or, un fait ne se change pas en un tour de main, même quand c'est désirable. D'ailleurs, comme il est soli- daire d'autres faits, il ne peut être modifié sans que ceux-ci soient atteints, et il est souvent bien difficile de calculer par avance le résultat final de cette série de répercus- sions; aussi l'esprit le plus audacieux devient-il réservé à la perspective de pareils risques. Enfin et surtout, tout fait d'ordre vital — comme sont les faits moraux — ne peut généralement pas durer s'il ne sert à quelque chose, s'il ne répond pas à quelque besoin; tant donc que la preuve con- traire n'est pas faite, il a droit à notre respect. Sans doute, il arrive qu'il n'est pas tout ce qu'il doit être et que, par conséquent, il y ait lieu d'intervenir; nous venons nous- meme de l'établir. Mais l'intervention est alors limitée: elle a pour objet, non de faire de toutes pièces une morale à côté ou au-dessus de celle qui règne, mais de corriger celle-ci ou do l'améliorer partiellement.
Ainsi disparaît l'antithèse que l'on a souvent tenté d'éta- blir entre la science et la morale, argument redoutable où les mystiques de tous les temps ont voulu faire sombrer la raison humaine. Pour régler nos rapports avec les hommes, il n'est pas nécessaire de recourir à d'autres moyens que ceux qui nous servent à régler nos rapports avec les choses: la réflexion, méthodiquement employée, suffit dans l'un et dans l'autre cas. Ce qui réconcilie la science et la morale, PRÉFACE. VII c'est la science de la morale; car, en même temps qu'elle nous enseigne à respecter la réalité morale, elle nous fournit les moyens de l'améliorer.
Nous croyons donc que la lecture de cet ouvrage peut et doit être abordée sans défiance et sans arrière -pensée. Toutefois, le lecteur doit s'attendre à y rencontrer des pro- positions qui heurteront certaines opinions reçues. Comme nous éprouvons le besoin de comprendre ou de croire com- prendre les raisons de notre conduite, la réflexion s'est appliquée à la morale bien avant que celle-ci ne soit devenue objet de science. Une certaine manière de nous représenter et de nous expliquer les principaux faits de la vie morale nous est ainsi devenue habituelle, qui pourtant n'a rien de scientifique; car elle s'est formée au hasard et sans méthode, elle résulte d'examens sommaiies, superfi- ciels, faits en passant, pour ainsi dire. Si l'on ne s'aff'ranchit pas de ces jugements tout faits, il est évident que l'on ne saurait entrer dans les considérations qui vont suivie; la science, ici comme ailleurs, suppose une entière liberté d'esprit. 11 faut se défaire de ces manières de voir et de juger qu'une longue accoutumance a fixées en nous; il faut se soumettre rigoureusement à la discipline du doute métho- dique. Ce doute est d'ailleurs sans danger; car il porte, non sur la réalité morale, qui n'est pas en question, mais sur l'explication qu'en donne une réflexion incompétente et mal informée.
Nous devons prendre sur nous de n'admettre aucune explication qui ne repose sur des preuves authentiques. On jugera les procédés que nous avons employés pour donner à nos démonstrations le plus de rigueur possible. Pour soumettre à la science un ordre de faits, il ne suffit pas de VllI PUÉFACE.
les observer avec soin, de les décrire, de les classer; mais, ce qui est beaucoup plus difficile, il faut encore, suivant le mot de Descartes, trouver le biais par où ils sont scientifiques, c'ost-à-dire découvrir en eux quelque élément objectif qui comporte une détermination exacte et, si c'est possible, la mesure. Nous nous sommes efforcé de satisfaire à cette condition de toute science. On verra, notamment, comment nous avons étudié la solidarité sociale à travers le sys- tème des règles juridiques; comment, dans la recherche des causes, nous avons écarté tout ce qui se prête trop aux jugements personnels et aux appréciations subjectives, afin d'atteindre certains faits de structure sociale assez profonds pour pouvoir être objets d'entendement et, par conséquent, de science. En môme temps, nous nous sommes fait une loi de renoncer à la méthode trop souvent suivie par les sociologues qui, pour prouver leur thèse, se contentent de citer sans ordre et au hasard un nombre plus ou moins imposant de faits favorables, sans se st)ucier des faits contraires; nous nous sommes préoccupé d'instituer de véritables expériences, c'est-à-dire des comparaisons métho- diques. Néanmoins, quelques précautions qu'on prenne, il est bien certain que de tels essais ne peuvent être encore que très imparfaits; mais, si défectueux qu'ils soient, nous pensons qu'il est nécessaire de les tenter. Il n'y a, en effet, qu'un moyen de faire une science, c'est de l'oser, mais avec méthode. Sans doute, il est impossible de l'entreprendre si toute matière première fait défaut. Mais, d'autre part, on se leurre d'un vain espoir quand on croit que la meilleure manière d'en préparer l'avènement est d'accumuler d'abord avec patience tous les matériaux qu'elle utilisera, car on ne peut savoir quels sont ceux dont elle a besoin que si elle a PREFACE. IX déjà quelque sentiment d'elle-même et de ses besoins, par- tant, si elle existe.
Quant à la question qui a été l'origine de ce travail, c'est celle des rapports de la personnalité individuelle et de la solidarité sociale. Gomment se fait-il que, tout en devenant plus autonome, l'individu dépende plus étroitement de la société? Comment peut-il être à la fois plus personnel et plus solidaire? car il est incontestable que ces deux mou- vements, si contradictoires qu'ils paraissent, se poursuivent parallèlement. Tel est le problème que nous nous sommes posé. Il nous a paru que ce qui résolvait cette apparente antinomie c'est une transformation de la solidarité sociale, due au développement toujours plus considérable de la division du travail. Voilà comment nous avons été amené à faire de cette dernière l'objet de notre étude (').
(') Nous n'avons pas besoin de rappeler que la question delà solidarité sociale a déjà été étudiée dans la seconde partie du livre de M, Marion sur la Solidarité morale. Mais M. Marion a pris le problème par un autre côté; il s'est surtout attaché à établir la réalité du phénomène de la solidarité.
DE LA DIVISION DU TRAVAIL INTRODUCTION Le Problème Quoique la division du travail ne date pas d'hier, c'est seule- ment à la fin du siècle dernier que les sociétés ont commencé à prendre conscience de cette loi, que jusque-là elles subissaient presque à leur insu. Sans doute, dès l'antiquité, plusieurs penseurs en aperçurent l'importance (*); mais Adam Smith est le premier qui ait essayé d'en faire la théorie. C'est d'ailleurs lui qui créa ce mot, que la science sociale prêta plus tard à la biologie.
Aujourd'hui, ce phénomène s'est généralisé à un tel point qu'il frappe les yeux de tous. Il n'y a plus d'illusion à se faire sur les tendances de notre industrie moderne; elle se porte de plus en plus aux puissants mécanismes, aux grands groupements de forces et de capitaux et par conséquent à l'extrême division du travail. Non seulement dans l'intérieur des fabriques les occupations sont séparées et spécialisées à l'infini, mais chaque manufacture est elle-même une spécialité qui en suppose d'ân- es) O-J yàp Èx 5-jo laTptbv yiyvETai xoivoivta, à).i' èÇ t'aTpoO xai yîwpyoy xai oXwc îTÉpwv oOx ïrsoyi. (Ethique à Nicomaque, E.1133.a.l6.)
1 2 DE LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL.
très. Adam Smith et Stuart Mill espéraient encore que du moins Fagriculture ferait exception à la règle et ils y voyaient le der- nier asile de la petite propriété. Quoique en pareille matière il faille se garder de généraliser outre mesure, cependant il paraît difficile de contester aujourd'hui que les principales branches de rindustrie agricole sont de plus en plus entraînées dans le mouve- ment général ('). Enfin le commerce lui-même s'ingénie à suivre et à refléter avec toutes leurs nuances l'infinie diversité des entre- prises industrielles, et, tandis que celte évolution s'accomplit avec une spontanéité irréflécliie, les économistes qui en scrutent les causes et en apprécient les résultats, loin de la condamner et de la combattre, en proclament la nécessité. Ils y voient la lo-i supérieure des sociétés humaines et la condition du progrés.
Mais la division du travail n'est pas spéciale au monde éco- nomique; on en peut observer l'influence croissante dans les régions les plus différentes de la société. Les fonctions politi- ques, administratives, judiciaires, se spécialisent de plus en plus. Il en est de même des fonctions artistiques et scientifiques. Nous sommes loin du temps où la philosophie était la science unique; elle s'est fragmentée en une multitude de disci- plines spéciales dont chacune a son objet, sa méthode, son esprit. « De demi -siècle en demi -siècle, les hommes qui ont marqué dans les sciences sont devenus plus spéciaux (*). » Ayant à relever la nature des éludes dont s'étaient occupés les savants les plus illustres depuis deux, siècles, M. de Candolle remarqua qu'à l'époque de Leibnitz et de Newton il lui aurait fallu écrire « presque toujours deux ou trois désignations pour chaque savant, par exemple: astronome et phy.sicien, ou mathé- maticien, astronome et physicien, ou bien n'employer que des termes généraux comme philosophe ou naturaliste. Encore cela n'aurait pas suffi. Les mathématiciens et les naturalistes étaient quelquefois des érudits ou des poètes. Même à la fin du (') Journal des Économistes, novembre 1884, p. 211.
0) De Camlolle, Histoire des Sciences et des Savants, 2" édit., p. 263..
INTRODUCTION. 3 xviii'' siècle, des désignalions multiples auraient été nécessaires pour indiquer exactement ce que des hommes tels que Wolff, Haller, Charles Bonnet avaient fait de remarquable dans plu- sieurs catégories des sciences et des lettres. Au xix^ siècle cette difficulté n'existe plus ou du moins elle est très rare(^). » Non seulement le savant ne cultive plus simultanément des sciences différentes, mais il n'embrasse même plus l'ensemble d'une science tout entière. Le cercle de ses recherches se restreint à un ordre déterminé de problèmes ou même à un problème unique. En même temps la fonction scientifique qui, jadis, se cumulait presque toujours avec quelque autre plus lucrative, comme celle de médecin, de prêtre, de magistrat, de militaire, se suffit de plus en plus à elle-même. M. de Gandolle prévolt même qu'un jour prochain la profession de savant et celle de professeur, aujourd'hui encore si intimement unies, se dissocie- ront définitivement.
Les spéculations récentes de la philosophie biologique ont achevé de nous faire voir dans la division du travail un fait d'une généralité que les économistes, qui en parlèrent poui- la première fois, n'avaient pas pu soupçonner. On sait, en effet, depuis les travaux de Wolff, de Von Baer, de Milne-Edwards, que la loi de la division du travail s'applique aux organismes comme aux sociétés; on a même pu dire qu'un organisme occupe une place d'autant plus élevée dans l'échelle animale, que les fonctions y sont plus spécialisées. Cette découverte a eu pour effet à la fois d'étendre démesurément le champ d'action de la division du travail et d'en rejeter les origines dans un passé infiniment lointain, puisqu'elle devient presque contempo- raine de l'avènement de la vie dans le monde. Ce n'est plus seulement une institution sociale qui a sa source dans Tintelli- gence et dans la volonté des hommes; mais c'est un phénomène de biologie générale dont il faut, semble-t-il, aller chercher les 0 Loc. cit.
4 DE LA DIVISION DU TliAVAIL SOCIAL.
conditions dans les propriétés essentielles de la matière orga- nisée. La division du travail social n'apparaît plus que comme une forme particulière de ce processus général, et les sociétés, en se conformant à celte loi, semblent céder à un courant qui est né bien avant elles et qui entraîne dans le même sens le monde vivant tout entier.
Un pareil fait ne peut évidemment pas se produire sans affecter profondément notre constitution morale; car le déve- loppement de l'homme se fera dans deux, sens tout à fait différents, suivant que nous nous abandonnerons à ce mouve- ment ou que nous y résisterons. Mais alors une question pressante se pose: de ces deux directions laquelle faut-il vouloir? Notre devoir est-il de chercher à devenir un être achevé et complet, un tout qui se suffit à soi-même, ou bien au contraire de n'être que la partie d'un tout, l'organe d'un organisme? En un mot, la division du travail, en même temps qu'elle est une loi de la nature, est-elle aussi une règle morale de la conduite humaine, et, si elle a ce caractère, pour quelles causes et dans quelle mesure? Il n'est pas nécessaire de démontrer la gravité de ce problème pratique; car, quelque jugement qu'on porte sur la division du travail, tout le monde sent bien qu'elle est et qu'elle devient de plus en plus une des bases fondamentales de Tordre social; mais pour le résoudre, comment procéderons-nous?
I I D'ordinaire, pour savoir si un précepte de conduite est ou non moral, on le confronte avec une formule générale de la moralité (|ue l'on a antérieurement établie; suivant qu'il en peut être déduit ou qu'il la contredit, on lui reconnaît une valeur morale ou on la lui refuse.
Nous ne saurions suivre cette méthode; car, pour qu'elle pût donner des résultats, il faudrait que celte formule, qui doil servir INTRODUCTION. 5 de crilère, fût une vérité scientifique indiscutable. Or, non seule- ment chaque moraliste a la sienne, et cette diversité des doctrines suffit déjà à en rendre suspecte la valeur objective, mais nous allons montrer que toutes celles qui ont été successivement pro- posées sont fautives et que, pour en trouver une plus exacte, toute une science est nécessaire qui ne saurait être improvisée.
En effet, de l'aveu implicite ou exprès de tous les moralistes, une telle formule ne peut être acceptée que si elle est adéquate à la réalité qu'elle exprime, c'est-à-dire si elle rend compte de tous les faits dont la nature morale est incontestée. Ceux-là même qui se passent ou croient se passer le plus de l'observation et de l'expérience sont bien obligés, en fait, de soumettre leur conclusion à ce contrôle, car ils n'ont pas d'autre moyen pour en démontrer l'exactitude et pour réfuter leurs adversaires. « Si l'on y regarde de près, dit très justement M. Janet, on verra que dans la théorie des devoirs on fait bien plus appel à la conscience des hommes et à la notion innée ou acquise qu'ils ont de leurs devoirs qu'à tel ou tel principe abstrait...Ce qui le prouve, c'est que dans la discussion contre les faux systèmes de morale on puise toujours ses exemples, et par là ses arguments, dans les devoirs que l'on suppose admis de part et d'autre...En un mot, toute science doit reposer sur des faits. Or, les faits qui servent de fondement à la morale, ce sont les devoirs généralement admis ou tout au moins admis par ceux avec qui on discute ('). » Or, de toutes les formules qui ont été données de la loi géné- rale de la moralité, nous n'en connaissons pas une qui puisse supporter celte vérification.
C'est en vain que Kant s'est efTorcé de déduire de son impé- ratif catégorique cet ensemble de devoirs, mal définis sans doute, mais universellement reconnus, qu'on appelle les devoirs de 6 DE L\ DIVISION DU TRAVAII. SOCIAL.
charité. Son argumentation se réduit à un jeu de concepts (•); elle peut se résumer ainsi: Nous n'agissons moralement que quand la maxime de noire action peut être universalisée. Par conséquent, pour qu'il fût moral de refuser notre assistance à nos semblables quand ils en ont besoin, il faudrait que nous pussions faire de la maxime égoïste une loi s'appliquant à tous les cas sans exception. Or, nous ne pouvons la généraliser à ce point sans nous contredire; car, en fait, toutes les fois que, personnellement,, nous sommes dans la détresse, nous désirons être assistés. La cha- rité est donc un devoir général de l'humanité, puisque l'égoïsme est irrationnel. Mais, répondrons-nous, tout ce qui fait cette pré- tendue irrationalité, c'est qu'il est en conflit avec le besoin que nous ressentons parfois d'être secourus à notre tour, et il est, en effet, certain que ces deux tendances se contredisent. Mais pour- quoi serait-ce la seconde qui primerait la première? Sans doute, pour rester d'accord avec soi-même, il faut choisir, une fois pour toutes, entre ces deux conduites; mais il n'y a pas de raison pour choisir l'une plutôt que l'autre. Il y a une tout autre manière de résoudre l'antinomie: c'est d'être un égoïste conséquent et systématique, de s'appliquer à soi-même la règle qu'on applique aux autres et de se faire une loi de ne rien demander à autrui. La maxime égoïste n'est donc pas plus réfractaire qu'une autre prendre une forme universelle; il suffit de la protiquer avec toutes les conséquences qu'elle implique. Cette rigueur logique sera surtout facile aux hommes qui se sentent capables de se suflire à eux-mêmes en toutes circonstances et sont tout disposés à se passer toujours d'autrui pourvu qu'autrui se passe toujours d'eux. Dira-t-on que dans ces conditions la société humaine devient impossible? Ce sérail faire intervenir des considérations étrangères à rimpératif kantien. Il est vrai que, dans un autre passage {-), Kant a essayé de