(') Mctaplujsik der Silten, 2'-' partie, § 30, et Gmndlcgancj der Meta- ptnjsik der Silten, édition llartenstein, t. IV, p. 271. O GnindleguiH/, cd. liai teiistein, t. IV, p. 278.
INTRODUCTION. 7 démontrer d'une autre manière les devoirs de charité en les déduisant du concept de la personne humaine. Mais la démons- tration n'est pas plus prohante. Traiter la personne humaine comme une fin en soi, ce n'est pas seulement, dit-il, la respecter négativement, c'est encore la développer autant qu'il est possible, aussi bien chez autrui qu'en soi-même. Mais une telle explication peut tout au plus rendre compte de cette charité inférieure, que nous faisons avec notre luxe et notre superflu. Tout au contraire, la charité véritable, celle qui consiste dans un don de soi- même, implique nécessairement que je subordonne ma personne à une fin qui la dépasse. Je veux que cette fin soit la personne humaine d'autrui; il n'en est pas moins vrai que je ne puis exalter ainsi Thumanité chez les autres qu'à condition de l'hu- milier en moi, la rabaissant au rôle de moyen. De tels actes seraient donc dénués de toute valeur morale positive puisque, si d'un côté ils sont conformes à la loi, ils la violent par un autre. Or il s'en faut qu'ils soient exceptionnels et rares; toute la vie en est pleine, parce qu'autrement elle serait impossible. Par exemple, est-ce que la société conjugale ne suppose pas que les époux se donnent mutuellement et intégralement l'un à l'autre?
Aussi, rien n'est-il plus lamentable que de voir la manière dont Kant déduit les règles constitutives du mariage. A ses yeux, cet acte de sacrifice par lequel l'époux consent d'être un instrument de plaisir pour l'autre époux, est, par soi-même, immoral (^) et ne perd ce caractère que s'il est racheté par un sacrifice sem- blable et réciproque du second au premier. C'est ce troc de per- sonnalités qui remet les choses en état et qui rétablit l'équilibre moral!
Les difficultés ne sont pas moindres pour la morale de la per- fection. Elle permet bien de comprendre pourquoi l'individu {^) In diesem Akt niacht slch ein Mensch selbst zut' Sache; ivelches de))i Récit te der Menscheit an seiner eigenen Personifiderstreitet. {Melapliysik der Silten, l''- partie, § 25.)
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doit chercher à étendre son être autant qu'il peut; mais pourquoi songerait-il aux autres? Le perfectionnement d'autrui n'importe pas à son perfectionnement propre. S'il reste conséquent avec soi-même, il devra pratiquer l'égoïsme moral le plus intraitable. C'est en vain que l'on fera remarquer que la sympathie, les instincts de famille, les sentiments patriotiques comptent parmi nos penchants naturels et même parmi les plus élevés, et qu'à ce litre ils doivent être cultivés. Les devoirs que l'on pourrait, à la rigueur, déduire d'une telle considération, ne ressemblent' en rien à ceux, qui nous lient réellement à nos semblables; car ceux-ci consistent dans des obligations de servir autrui et non de le faire servir à notre perfectionnement personnel (')• Pour échapper à cette conséquence, on a voulu concilier le principe de la perfection avec un autre qui le complète et qu'on a appelé le principe de la communauté d'essence. «Que l'on voie dans l'humanité, dit M. Janet, un corps dont les individus sont les membres, ou au contraire une association d'êtres semblables et idéalement identiquos, toujours est-il qu'il faut reconnaître dans la communauté humaine autre chose qu'une simple collec- tion ou juxtaposition de parties, une rencontre d'atomes, un agrégat mécanique et purement extérieur. Il y a entre les hom- mes un lien interne, vinculum sociale, qui se manifeste par les affections, par la sympathie, par le langage, par la société civile, mais qui doit être quelque chose de plus profond que tout cela et caché dans la dernière profondeur de Tessence humaine...Les hommes étant liés par une communauté d'essence, nul ne peut dire: Ce qui regarde autrui m'est indifférent (^). » Mais, quoi qu'il en soit de cette solidarité, de sa nature et de ses origines, on ne peut la poser que comme un fait et^^ela ne suffit pas pour Tériger en devoir. Ce n'est pas assez de remarquer que dans la réalité l'homme ne s'appartient pas tout ei^ier pour avoir le droit d'en conclure qu'il ne doit pas s'appartenir tout entier.
(•) Nous empruntons cet argument à M. Janet, Morale, p. 123.
INTRODUCTION. 9 Sans doule nous sommes solidaires de nos voisins, de nos ancê- tres, de noire passé; beaucoup de nos croyances, de nos senti- ments, de nos actes ne sont pas nôtres mais nous viennent du dehors. Mais où est la preuve que cette dépendance soit un bien? Qu'est-ce qui en fait la valeur morale? Pourquoi ne serait-ce pas, au contraire, un joug dont nous devons chercher à nous débarrasser, et le devoir ne consislerail-il pas dans un complet atïranchissement? C'était, on le sait, la doctrine des Stoïciens. On répond que l'entreprise est irréalisable; mais encore faudrait- il la tenter et la mener aussi loin que possible. Si vraiment le succès ne peut être complet, il nous resterait à subir celte soli- darité dans la mesure où nous ne pouvons l'empêcher. Mais de ce qu'elle est peut-être inévitable, il ne suit pas qu'elle soit morale. Cette conclusion parait surtout s'imposer quand on fait du per- fectionnement personnel le principe du devoir. Dira-t-on que je participe à tout ce que je fais pour les autres puisque, pour une raison quelconque, les autres sont encore moi-même? Mais je suis encore bien plus complètement moi-même par cette partie de mon être qui ne se confond pas avec autrui; c'est celle sphère intérieure qui, seule, m'est propre; je me perfectionnerai donc d'autant mieux que je concentrerai davantage tous mes efforts sur elle. On a objecté aux utilitaires qu'on ne pouvait pas conclure de la solidarité des intérêts à leur identité; mais il en est de même de la solidarité des perfections. Il faut choisir: si mon premier devoir est d'être une personne, je dois réduire au minimum tout ce qu'il y a d'impersonnel en moi.
L'insuffisance de ces doctrines serait plus apparente encore si nous leur demandions d'expliquer non des devoirs très généraux, comme ceux dont il vient d'être question, mais des règles plus particulières, xomme celles qui prohibent soit le mariage entre proches parenfs,'soit les unions libres, ou celles qui déterminent le droit successoral, ou bien encore celles qui imposent au parent de l'orphelin les charges de la tutelle, etc. Plus les maximes morales sont spéciales et concrèles, plus les rapports qu'elles iO DE LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL, règlent sont définis, plus aussi il devient difficile d'apercevoir le lien qui les rattache à des concepts aussi abstraits. Aussi certains penseurs, poussant la logique jusqu'au bout, renoncent-ils à intégrer dans la simplicité de leur formule le détail de la vie morale telle qu'elle se manifeste dans l'expérience. Pour eux, la morale concrète n'est pas une application mais une dégradation de la morale abstraite. Elle résulte des altérations qu'il faut faire subir à la loi morale pour l'ajuster aux faits; c'est l'idéal que l'on a corrigé et plus ou moins adultéré pour le réconcilier avec les exigences de la pratique. En d'autres termes, ils admettent deux éthiques dans Téthique: l'une qui seule est vraie, mais qui est impossible par définition, l'autre qui est praticable, mais qui consiste uniquement dans des arrangements à demi conventionnels, dans des concessions inévitables mais regret- tables aux nécessités de l'expérience. C'est une sorte de morale inférieure et pervertie dont il faut se contenter par suite de notre imperfection, mais à laquelle les âmes un peu hautes ne peuvent se résigner sans tristesse. De celte manière on a du moins l'avantage de ne pas se poser un problème inso- luble, puisque on renonce à faire rentrer dans une formule trop étroite ces faits qui la débordent. Mais si la théorie ainsi rectifiée est d'accord avec elle-même, elle n'est pas davan- tage d'accord avec les choses, car elle a pour effet de rejeter dans cette sphère inférieure de l'éthique des institutions d'une moralité incontestée, comme le mariage, la famille, le droit de propriété, etc. Il y a plus: la cause principale de cette corruption que subirait Tidéal moral en descendant dans la réalité serait ce que Ton a appelé la solidarité des hommes et des temps (^). Or, en fait, non seulement la solidarité n'est pas un devoir moins obligatoire que les autres, mais elle est peut- être bien la source de la moralité. Infidèles au titre qu'elles ont pris, les doctrines dites empiri- INTRODUCTION. H ques ne sont pas plus que les précédentes adéquates à la réalité morale.
Nous ne dirons rien de la morale qui prend pour base l'intérêt individuel, car on peut la regarder comme abandonnée. Rien ne vient de rien; ce serait un miracle logique si l'on pouvait déduire l'altruisme de l'égoïsme, l'amour de la société de l'amour de soi, le tout de la partie ('). La meilleure preuve en est d'ailleurs dans la forme que M. Spencer a récemment donnée à cette doctrine. Il n'a pu rester conséquent avec son principe qu'en faisant son procès à la morale la plus généralement acceptée, qu'en traitant de pratiques superstitieuses les devoirs qui impliquent un vrai désintéressement, un oubli plus ou moins complet de soi-même. Aussi a-t-il pu dire lui-même de ses propres conclusions que sans doute elles n'obtiendraient pas beaucoup d'adhésions, car « elles ne s'accordent assez ni avec les idées courantes ni avec les sentiments les plus répandus» ('^). Que dirait-on d'un biologiste qui, au lieu d'expliquer les phéno- mènes biologiques, contesterait leur droit à Texislence?
Une formule, aujourd'hui beaucoup plus répandue (3), définit la morale en fonction non de l'utilité individuelle, mais de l'in- térêt social. Mais si cette expression de la moralité est certaine- ment plus compréhensive que la précédente, on ne saurait cependant la regarder comme une bonne définition.
D'abord, bon nombre de choses sont utiles ou même néces- saires à la société, qui pourtant ne sont pas morales. Aujour- d'hui une nation ne peut se passer ni d'une armée nombreuse et bien équipée ni d'une grande industrie, et pourtant on n'a jamais songé à regarder comme le plus moral le peuple qui possède le plus de canons ou de machines à vapeur. Il y a même (}) V. Gajav, Morale aufjlalse; Wnndt, Elliih, p. 350 et suiv.
(,*) Bases de la Morale évolutionniste, p. 220.
(3) Wiart, Des Princii^es de la Morale considérée comme science. Paris, 1862. — Eu Allemagne, celte théorie a été souvent soutenue et avec éclat dans des temps récents. (V. Ihoring, Der Zweck im P.echt; Post, Die Grimdtage des Redits; Schaeflle, Ban und Leben des socialen Koerpers.)
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des actes parfaitement immoraux et qui pourtant seraient à l'occasion très profitables à la société.
Inversement, il y a bon nombre de pratiques morales qui ne sont pas moins obligatoires que d'autres sans que pourtant il soit possible d'apercevoir quels services elles rendent à la com- munauté. Quelle est Tutililé sociale de ce culte des morts dont la violation cependant nous est parliculièremeni odieuse? de la pudeur raffinée que les classes cultivées observent comme un devoir impératif? M. Spencer a fort bien démontré que la large philanthropie qui est maintenant entrée dans nos mœurs est non seulement inutile, mais nuisible à la société. Elle a pour résultat de conserver à la vie et de mettre à la charge commune une multitude d'incapables qui non seulement ne servent à rien, mais encore gênent par leur présence le libre développement des autres. 11 est incontestable que nous entretenons dans nos hôpitaux toute une population de crétins, d'idiots, d'aliénés, d'incurables de toute sorte qui ne sont utilisables d'aucune manière et dont l'existence est ainsi prolongée grâce aux priva- tions que s'imposent les travailleurs sains et normaux; il nj a pas de subtilité dialectique qui puisse prévaloir contre Tévidence des faits ('). On objecte que ces infirmités irrémédiables sont l'exception {^); mais que de tempéraments simplement débiles sont mis en état de durer grâce à celte même philanthropie, et ce!a au détriment de la santé moyenne et du bien-être collectif! Sans pa''ler des scrofuleux, des phtisiques, des rachitiques qui ne peuvent jamais être que de médiocres travailleurs et qui ne peuvent guère rapporter à la société autant qu'ils lui coûtent, il y a dans les nations contemporaines une foule toujours crois- sante de ces dégénérés, candidats perpétuels au suicide et au crime, ouvriers de désordre et de désorganisation, auxquels nous prodiguons des soins maternels, dont nous favorisons pour ainsi dire l'essor, quoiqu'ils soient pour l'avenir une menace INTRODUCTION. 13 toujours plus redoutable. Sans admettre avec M. Spencer que cette générosité étendue fait plus de mal que de bien, encore faut-il reconnaître qu'elle est pour le moins gratuite, que les avantages qu'elle présente sont bien problématiques. Cependant plus nous avançons et plus cette vertu si peu économique se développe. C'est en vain que M. Spencer et les derniers disciples de Bastiat essaient d'arrêter le mouvement: il devient toujours plus fort.
A tous ces exemples bien d'autres pourraient être ajoutés, tels que la règle qui nous commande le respect de Tàge, celle qui nous défend de faire souffrir les animaux, et ces innombrables pratiques religieuses qui s'imposent à la conscience du croyant avec une autorité proprement morale, sans que pourtant elles présentent la moindre utilité sociale. Pour le Juif, autrefois, manger de la viande de porc constituait une véritable abomina- tion morale; cependant on ne saurait soutenir que cet usage fût indispensable à la société juive. D'ailleurs, on peut s'assurer d'une manière générale que ces exceptions doivent être nom- breuses. Que les pratiques morales soient utiles ou non à la société, il est certain que le plus généralement ce n'est pas en vue de cette fin qu'elles se sont établies; car, pour que l'utilité collective fût le ressort de l'évolution morale, il faudrait que, dans la plupart des cas, elle put être l'objet d'une représentation assez nette pour déterminer la conduite. Or, ces calculs utilitai- res, fussent-ils exacts, sont de trop savantes combinaisons d'idées pour agir beaucoup sur la volonté; les éléments en sont trop nombreux et les rapports qui les unissent trop enchevêtrés. Pour les tenir tous réunis sous le regard de la conscience et dans l'ordre voulu, toute l'énergie dont nous disposons est nécessaire et il ne nous en reste plus pour agir. C'est pourquoi, dès que l'intérêt n'est pas immédiat et sensible, il est Irop faiblement pensé pour mettre en branle l'activité. De plus, rien n'est obscur comme ces questions d'utilité. Pour peu que la situation soit complexe, l'individu ne voit plus clairement où est son propre 14 DE LA DIVISION DU THAVAIL SOCIAL.
intérêt. Il faut tenir compte de tant de circonstances et de condi- tions diverses, il faut avoir des choses une notion si parfaitement adéquate, qu'en pareille matière la certitude est impossible. Quelque parti qu'on prenne, on sent bien que la résolution à laquelle on s'arrête garde quelque chose de conjectural, qu'une large place reste ouverte aux risques. Mais l'évidence est encore bien plus difficile à obtenir quand c'est rintérêt, non d'un indi- vidu, mais d'une société qui est en jeu; car il ne suffît plus d'apercevoir les conséquences relativement proches que peut produire une action dans notre petit milieu personnel, mais il faut mesurer les contre-coups qui peuvent en résulter dans toutes les directions de l'organisme social. Pour cela, des facultés de prévision et de combinaison sont nécessaires, que la moyenne des hommes est loin de posséder. Si même on examine celles de ces régies dont l'utilité sociale est le mieux démontrée, on observe que les services qu'elles rendent ne pouvaient pas être connus à l'avance. Ainsi, la statistique a récemment démontré que la vie domestique est un puissant préservatif contre la ten- dance au suicide et au crime; est-il admissible que la constitu- tion de la famille ait été déterminée par une connaissance anticipée de ces bienfaisants résultats?
Il est donc bien certain que les commandements de la morale, pour peu qu'ils soient complexes, n'ont pas eu primitivement pour fin l'intérêt de la société. Des aspirations esthétiques, religieuses, des passions de toute sorte, mais sans objectif utilitaire, ont pu également leur donner naissance. Sans doute,. une fois qu'ils existent, une sélection s'établit entre eux. Ceux, qui gênent sensiblement la vie collective sont éliminés; car^ autrement, la société où ils se produisent ne pourrait pas durer et, de toute manière, ils disparaîtraient avec elle. Mais beaucoup doivent nécessairement persister, quoiqu'ils ne soient pas directement utiles, maintenus qu'ils sont par les causes qui les ont suscités. Car la sélection naturelle est, en défini- live, une méthode de perfectionnement assez grossière. Elle INTRODUCTION. 15 INTRODUCTION. 15 peut bien débarrasser le terrain des êtres les plus défectueux et assurer ainsi le triomphe de ceux qui sont relativement le mieux doués. Mais elle se réduit à un simple procédé de triage; par elle-même elle ne crée rien, n'ajoute rien. Elle peut bien retrancher de la morale les pratiques qui sont le plus nuisibles et qui créent pour les sociétés un état marqué d'infériorité; mais elle ne peut pas faire que celles qui survivent soient toutes utiles si, originellement, elles ne Tétaient pas.
II Il est vrai que cet examen ne saurait guère être complet. Les doctrines morales sont trop nombreuses pour qu'on puisse être certain de n'en omettre aucune. Mais la manière dont elles sont construites suffit pour nous assurer qu'elles ne peuvent être que des vues subjectives et plus ou moins approchées.
En effet, puisque la loi générale de la morale n'a de valeur scientifique que si elle peut rendre compte de la diversité de faits moraux, il faut commencer par étudier ces derniers pour arriver à la découvrir. Avant de savoir quelle est la formule qui les résume, il faudrait les avoir analysés, en avoir décrit les caractères, déterminé les fonctions, recherché les causes, et c'est seulement en comparant les résultats de toutes ces études spé- ciales que Ton pourra dégager les propriétés communes à toutes les règles morales, c'est-à-dire les caractères conslitiilifs de la moralité. Comment, alors que nous ne sommes pas fixés sur la nature des devoirs particuliers efdes droits particuliers, pour- rions-nous nous entendre sur la nature de leur principe? Cette méthode s'impose alors même que la source de la morale consis- terait dans quelque donnée a priori, comme on Ta tant de fois supposé. Car, si vraiment ce germe initial de la moralité existe, la peine que l'on a pour le définir, les manières très difïérenles dont on l'exprime prouvent assez qu'en tout cas il est bien 16 DE LA DIVISION DU THAVAIL SOCIAL.
confus et caché. Évidemment, pour le dégager et le formuler il ne suffît pas de regarder attentivement au dedans de soi-même; mais où qu'il existe, que ce soit en nous ou en dehors de nous, on ne peut parvenir jusqu'à lui qu'en partant des faits où il s'incarne et qui seuls le manifestent.
On comprendra mieux encore la nécessité de cette marche si l'on se représente bien toute la complexité de la morale. Elle n'est pas faite, en effet, de deux ou trois règles très générales qui nous servent de fils conducteurs dans la vie et que nous n'avons qu'à diversifier suivant les cas, mais d'un très grand nombre de préceptes spéciaux. Il n'y a pas un devoir, mais des devoirs. Ici comme ailleurs, ce qui existe c'est le particulier et l'individuel, et le général n'en est qu'une expression schéma- tique. S'agit-il de morale domestique? Il s'en faut qu'on ait touL dit quand on a établi d'une manière abstraite que les enfants doivent obéir aux parents, que ceux-ci doivent protégerceux-là, que le mari et la femme se doivent fidélité et mutuelle assis- tance. Mais en fait, le? relations réelles qui unissent entre eux les différents membres de la famille sont bien plus nombreuses et plus définies. Il n'y a pas entre les parents et les enfants ce rapport abstrait fait de protection d'une part et de respect de l'autre; mais ce qui existe dans la réalité, c'est une foule de droits particuliers, de devoirs particuliers, les uns réels, les autres personnels, droits et devoirs enchevêtrés dans une multi- tude d'autres dont ils sont solidaires et inséparables. Il y a notamment le droit de correction tel que la loi et les mœurs le délimitent, le droit du père sur la fortune de ses enfants mineurs, les droits et les devoirs qui sont relatifs à la tutelle, ceux qui concernent l'hérédité; il y a les formes différentes que prennent les uns et les autres suivant que l'enfant est naturel, légitime ou adoptif, suivant qu'ils sont exercés par le père ou par la mère, etc. Si nous soumettions le mariage à l'analyse, nous n'y trouverions pas une moins grande diversité de rela- tions. S'agit-il du droit de propriété? Il s'en faut que la notion INTRODUCTION..17 en soil simple et puisse èlre définie d'un mot. Le jm xilendi et abutendi et toutes les autres définitions qu'on en a proposées n'en sont que des expressions très imparfaites. Ce qu'on appelle le droit de propriété est en réalité un compîexus de droits déter- minés par un très grand nombre de règles qui se complètent ou se limitent les unes les autres: règles sur le droit d'accession, sur les servitudes légales, sur l'expropriation pour raisons d'utilité publique, sur la limitation du droit de réserve, sur le droit des héritiers légitimes à réclamer la mise en interdit du prodigue, sur la prescription, etc. Bien loin que ces règles parti- culières ne soient que des corollaires de préceptes plus géné- raux, sans existence propre par elles-mêmes; bien loin qu'elles tirent toute leur autorité de maximes plus élevées, ce sont elles, au contraire, qui, directement et sans intermédiaire, obligent à chaque instant la volonté. Dans toutes les rencontres impor- tantes, quand nous voulons savoir ce que doit être notre conduite, nous n'avons pas besoin de remonter aux principes pour chercher ensuite comment ils s'appliquent au cas par- ticulier. Mais il y a des manières d'agir définies et spéciales qui s'imposent à nous. Est-ce que, quand nous obéissons à la loi de la pudeur, nous savons le rapport qu'elle soutient avec les axiomes fondamentaux de la morale et comment elle on dérive? Est-ce que, quand nous éprouvons une répulsion instinctive pour l'inceste, nous en découvrons les raisons que les savants n'ont pas encore découvertes? Sommes-nous père? Pour savoir ce qu'il faut faire dans une situation donnée, nous n'avons pas besoin de déduire de la notion générale de paternité les devoirs particuliers qu'elle implique, mais nous trouvons toutes faites un certain nombre de règles qui nous tra- cent notre conduite pour les circonstances ordinaires de la vie. On se fera une idée assez juste de la notion et du rôle de ces pratiques en les comparant aux réflexes de la vie organique; elles sont, en elTet, comme autant de moules dans lesquels nous sommes tenus de couler notre action. Seulement ce sont des 2 f8 DE LA DIVISION DU TUAVAIL SOCIAL.
réflexes qui sont inscrits non à rintéiieur de Forganisme, mais dans le droit et dans les mœurs: ce sont des phénomènes sociaux et non des phénomènes biologiques, ils ne déterminent pas l'ac- livité du dedans, mais la sollicitent du dehors et par des moyens qui leur sont propres.