(*) M. Spencer a déjà dit que l'évolution sociale, comme d'ailleurs l'évolu- tion universelle, débutait par un stade de plus ou moins parfaite homogénéité. Mais cette proposition, telle qu'il l'entend, ne ressemble en rien à celle que nous venons de développer. l'our M..Spencer, en effet, une société qui serait parfaitement homogène ne serait pas vraiment une société; car l'homogène . est instable par nature et la société est essentiellement un tout cohérent. Le rôle soci.al de l'homogénéité est tout secondaire; elle peut frayer la voie à une coopération ultérieure (.S'oc.,IlI, p. 3C8), mais elle n'est pas une source spéci- fique de vie sociale. A certains moments, M. Spencer semble ne voir dans les sociétés que nous venons de décrire qu'une juxtaposition éphémère d'indi- vidus indépendants, le zéro de la vie sociale {Ibid., p. 390). Nous venons de voir, au contraire, qu'elles ont une vie collective très forte, quoique siù generis, qui se manifeste non par des échanges et des contrats, mais par une grande abondance de croyances et de pratiques communes. Ces agrégats sont cohérents, non seulement quoicjue homogènes, mais dans la mesure où ils sont homogènes. Non seulement la communauté n'y est pas trop faible, mais on peut dire qu'elle existe seule. De plus, elles ont un type défini qui dérive de leur homogénéité. On ne peut donc les traiter comme des quantités négli- geables.
196 Livnn; i. — la fonction.
Ce lype peut même se modifier sans que la nature de la soli- darité sociale change pour cela. En effet, les peuples primitifs ne présentent pas tous cette absence de centralisation que nous Tenons d'observer; il en est au contraire qui sont soumis à un pouvoir absolu. La division du travail y a donc fait son appari- tion. Cependant, le lien qui dans ce cas unit l'individu ou chef est identique à celui qui de nos jours rattache la chose à la personne. Les relations du despote barbare avec ses sujets, comme celles du maitre avec ses esclaves, du père de famille romain avec ses descendants, ne se distinguent pas de celles du propriétaire avec l'objet qu'il possède. Elles n'ont i-ien de cette réciprocité que produit la division du travail. On a dit avec raison qu'elles sont unilatérales (*). La solidarité qu'elles expri- ment reste donc mécanique; toute la différence, c'est qu'elle relie l'individu, non plus directement au groupe, mais à celui t^ui en est l'image. Mais l'unité du tout est, comme auparavant, exclusive de l'individualité des parties.
Si celle première division du travail, quelque importante qu'elle soit par ailleurs, n'a pas iiôur effet d'assouplir la solidarité sociale, comme on pourrait s'y attendre, c'est à cause des condi- tions particulières dans lesquelles elle s'effectue. C'est en effet une loi générale que l'organe éminent de toute société participe à la nature de l'être collectif qu'il représente. Là donc où la société a ce caractère religieux, et pour ainsi dire surhumain, dont nous avons montré la source dans la constitution de la conscience commune, il se transmet nécessairement au chef qui la dirige et qui se trouve ainsi élevé bien au-dessus du reste des hommes. Là où les individus sont de simples dépendances du type collectif, ils deviennent tout naturellement des dépendances de l'autorité centrale qui l'incarne. De même encore, le droit de propriété que la communauté exerçait sur les choses d'une manière indivise, passe intégralement à la personnalité supé- CHAPITRE VI. — IMiOGRÈS DE LA SOLIDARITÉ OltGAMOUE. 197 rieure qui se trouve ainsi constituée. Les services propremeni professionnels que rend celte tlerniôre sont donc pour peu do chose dans la puissance extraordinaire dont elle est investie. Ce n'est pas, comme on Ta dit, parce que ces sortes de sociétés ont plus besoin de direction que les autres que le pouvoir directeur y a tant d'autorité; mais cette force e.st tout entière une émanation de la conscience commune, et, si elle est grande, c'est parce que la conscience commune elle-même est très déve- loppée. Supposez qu'elle soit plus faible ou seulement qu'elle embrasse une moindre partie de la vie sociale, la nécessité d'une fonction régulatrice suprême ne sera pas moindre; cependant, le reste de la société ne sera plus vis-à-vis de celui qui en sera chargé dans le même état d'infériorité. Voilà pourquoi la soli- darité est encore mécanique tant que la division du travail n'est pas plus développée. C'est même dans ces conditions qu'elle- atteint son maximum d'énergie: car l'action de la conscience commune est plus forte quand elle s'exerce, non plus d'une manière diffuse, mais par l'intermédiaire d'un organe délini.
Il y a donc une structure sociale de nature déterminée, à laquelle correspond la solidarité mécanique. Ce qui la caractérise, c'est qu'elle est un système de segments homogènes et semblables entre eux.
II Tout autre est la structure des sociétés où la solidarité orgi- nique est prépondérante.
Elles sont constituées, non par une répétition de segments simil.iires et homogènes, mais par un système d'organes diffé- rents dont chacun a un rôle spécial, et qui sont formés eux- mêmes de parties différenciées. En même temps que les éléments sociaux ne sont pas de même nature, ils ne sont pas disposés do la même manière, ils no sonl ni juxtaposés linéairenienl comme les anneaux d'un annelé, ni emhoités les uns dans les autres, mais coordonnés et subordonnés les uns aux autres autour d'un même oi-gane central qui exerce sur le reste de l'organisme une action modératrice. Cet organe lui-même n'a plus le même caractère que dans le cas précédent; car, si les autres dépendent do lui, il en dépend à son tour. Sans doute, il a bien encore une situation particulière et, si l'on veut, privilégiée; mais elle est due à la nature du rôle qu'il l'emplit et non à quelque cause étran- gère à ses fonctions, à quelque force qui lui est communiquée du dehors. Aussi n'a-l-il plus rien que de temporel et d'humain; entre lui et les autres organes il n'y a plus que des diltérences de degrés. C'est ainsi que chez l'animal la prééminence du sys- tème nerveux sur les autres systèmes se réduit au droit, si l'on peut parler ainsi, de recevoir une nourriture plus choisie et de •prendre sa part avant les autres; mais il a besoin d'eux, comme ils ont besoin de lui.
Ce type social repose sur des principes tellement ditïérents du précédent qu'il ne peut se développer que dans la mesure où celui-ci s'est effacé. En effet, les individus, y sont groupés, non plus d'après leurs rapports de descendance, mais d'après la nature particulière de l'activité sociale à laquelle ils se consa- crent. Leur milieu naturel et nécessaire n'est plus le milieu natal, mais le milieu professionnel. Ce n'est plus la consangui- nité réelle ou llctive qui marque la place de chacun, mais la fonction qu'il remplit. Sans doute, quand cette organisation nouvelle commence à apparaître, elle essaie d'utiliser celle (jui existe et de se l'assimiler. La manière dont les fonctions se divi- sent se calque alors, aussi fidèlement que possible, sur la façon dont la société est déjà divisée. Les segments, ou du moins des groupes de segments unis par des afïinités spéciales, deviennent des organes. C'est ainsi que les clans dont l'ensemble forme la tribu des Lévites s'approprient chez le peuple juif les fonctions sacerdotales. D'une manière générale, les classes et les castes n'ont vraisemblablement ni une autre ori";ine ni une autre nature: elles proviennent du mrlange de l'organisation profes- sionnelle naissante avec l'organisation familiale préexistante. Mais cet arrangement mixte ne peut pas durer longtemps, car outre les deux termes qu'il entreprend de concilier il y a un antagonisme qui linit nécessairement par éclater. Il n'y a qu'une division du travail très rudimentaire qui puisse s'adapter à ces moules rigides, définis, et qui ne sont pas faits pour elle. Elle ne peut s'accroître qu'aflrancliie de ces cadres qui l'enserrent. Dès qu'elle a dépassé un certain degré de développement, il n'y a plus de rapport ni entre le nombre immuable des segments et celui toujours croissant des fonctions qui se spécialisent, ni entre les propriétés béréditairemenl fixées des premiers et les aptitudes nouvelles que les secondes réclament ('). Il faut donc que la matière sociale entre dans des combinaisons entièrement nouvelles pour s'organiser sur de tout autres bases. Or, l'an- cienne structure, tant qu'elle persiste, s'y oppose; c'est pourquoi il est nécessaire qu'elle disparaisse.
L'histoire de ces deux types montre, en effet, que l'un n'a progressé qu'à mesure que l'autre régressait.
Chez les Iroquois, la constitution sociale à base de clans est à l'état de pureté, et il en est de même des Juifs, tels que nous les montre le Pentateuijue, sauf la légère altération que nous venons de signaler. Aussi le type organisé n'existe-t-il ni chez les uns ni chez les autres, quoiqu'on puisse peut-être en apercevoir les premiers germes dans la société juive.
Il n'en est plus de même chez les Francs de la loi salique; il se présente cette fois avec ses caractères propres, dégagés de toute compromission. Nous trouvons en eiïet chez ce peuple, outre une autorité centrale régulière et stable, tout un appareil de fonctions administratives, judiciaires; et, d'autre part, l'exis- tence d'un droit contractuel, encore, il est vrai, très peu déve- loppé, témoigne que les fonctions économiques elles-mêmes (') On en verra les raisons plus bas, liv. II, cli. IV.
200 LIVUE I. — LA FONCTION.
commencent à se diviser et à s'organiser. Aussi la constitution' politico-familiale est-elle sérieusement ébranlée. Sans doute, la dei-nière molécule sociale, à savoir le village, est bien encore un clan transformé. Ce qui le prouve, c'est qu'il y a entre les habitants d'un même village des relations qui sont évidemment da nature domestique et qui, en tout cas, sont caractéristiques du c'an. Tous les membres du village ont les uns sur les autres un droit d'hérédité en l'absence de parents proprement dits ('). Un texte que l'on trouve dans les Capita extravagavtia legis salicœ (art. 9), nous apprend de même qu'en cas de meurtre commis dans le village, les voisins étaient collectivement solidaires. D'autre part, le village est un système beaucoup plus herméti- (luement clos au dehors et ramassé sur lui-même que ne le serait une simple circonscription territoriale; car nul ne peut s'y établir sans le consentement unanime, exprès ou tacite, de tous les habitants (-). Mais, sous cette forme, le clan a perdu (juelques-uns de ses caractères essentiels; non seulement tout souvenir d'une commune origine a disparu, mais il a dépouillé presque complètement toute importance politique. L'unité poli- tique, c'est h centaine. «La population, dit Waitz, habite dans jps villages, mais elle se répartit, elle et son domaine, d'après les centaines qui, pour toutes les affaires de la guerre et de la paix, forment Tunité qui sert de fondement à toutes les relations (3). » A Rome, ce double mouvement de progression et de régres- sion se poursuit. Le clan romain, c'est la gens, et il est bien certain que la gens était la base de l'ancienne constitution romaine. Mais, dès la fondation de la République, elle a presque complètement cessé d'être une instilution publique. Ce n'est jilus ni une unité territoriale délinie, comme le village des Francs, ni une unité polili(iue. On ne la retrouve ni dans la (') V. Glas^on, Le Droit U'i succession dans les lois barbares, p. l'.). — Le l'ait est, il est vrai, contesté par M. Fustcl de Coulantes, quelqu»? l'oniU'l que paraisse le texte sur lequel M. Glasson s'appuie.
O V. le litre De Mii/ranlibn^ de la loi salique.
(») Deulsclte Verfassnnijsfjeschichte, '2'' édit., II. p. '.Wl.
CHAPITRE VI. — l'ROGRÈS PK LA SOMOAUn K ORGAMQUK. 201 configuration du territoire, ni dans la structure des assemblées du peuple. Les comitia ntriata, où elle jouait un rôle social (*), sont remplacés ou par les comitia ccnfuriata, ou par les comitia tributa, qui étaient organisés d'après de tout autres principes. Ce n'est plus qu'une association privée qui se maintient par la force de riiabitude, mais qui est destinée à disparaître, parce qu'elle ne correspond plus à rien dans la vie des Romains. Mais aussi, dès l'époque de la loi des XII Tables, la division du travail était l>eaucoup plus avancée à Rome que cliez les peuples précédents, et la structure organisée plus développée: on y trouve déjà d'importantes corporations de fonctionnaires (sénateurs, cheva- liers, collège de pontifes, etc.), des corps de métier (*), en même temps que la nolion de Tétat laïque se dégage.
Ainsi se trouve justifiée la biérarchie que nous avons établie d'après d'autres critères, moins méthodiques, entre les types sociaux que nous avons précédemment comparés. Si nous avons pu dire que les.Juifs du Pentaleuque appartenaient à un type social moins élevé que les Francs de la loi salique, et que ceux-ci, à leur tour, étaient au-de.ssous des Romains des XII Tables, c'est qu'en règle générale, plus Torganisalion segmentaire à base de clans est apparente et forte chez un peuple, plus aussi il est d'espèce inférieure; il ne peut en eiïet s'élever plus haut qu'après avoir francbi ce premier stade. C'est pour la même raison que la cité athénienne, tout en appartenant au môme type que la cité romaine, en est cependant une forme plus pri- mitive: c'est que l'organisation politico-familiale y a disparu beaucoup moins vile. Elle y a persisté presque ju.squ'à la veille de la décadence (\).
(1) Dans cos comices, le vote se faisait par curie, c'est-â-Hire par groupe de (lentes. Vn texte semble même dire qu'à l'intérieur de cliaque cuiie on votait par tjentes. (Gel!., XV, 27, 4.)
{-) V. Marquai dt, l'rivat Lebcn dcr Roeiner, II, p. i. Les premiers collèges d'artisans furent fondés par Numa.
(').lusfju'à Clislhéne; or, deux siècles après Athènes perd.jit son indépon- dancf. Do idus, même après Clislliène, le clan alliénien, le yivo;, tout en ayant 202 LIVIIE I. — LA FONCTION.
Mais il s'en faut que le type organisé subsiste seul, à l'élal de pureté, une fois que le clan a disparu. L'organisation à base de clans n'est en effet qu'une espèce d'un genre plus étendu: l'orga- nisation segmentaire. La distribution de la société en comparti- ments similaires correspond à des nécessités qui persistent, même dans les conditions nouvelles où s'établit la vie sociale, mais qui produisent leurs effets sous une autre forme. La masse de la population ne se divise plus d'après les rapports de con- sanguinité, réels ou fictifs, mais d'après la division du territoire. Les segments ne sont plus des agrégats familiaux, mais des circonscriptions territoriales.
C'est d'ailleurs par une évolution lente que s'est fait le passage d'un étal à l'autre. Quand le souvenir de la commune origine s'est éteint, que les relations domestiques qui en dérivent, mais lui survivent souvent comme nous avons vu, ont elles-mêmes disparu, le clan n'a plus conscience de soi que comme d'un groupe d'individus qui occupent une môme portion du tei-ritoire. Il devient le village propi'ement dit. C'est ainsi que tous les peuples qui ont dépassé la pliase du clan sont formés de districts terriloiiaux (marcbes, communes, etc.) qui, comme la gens l'omaine venait s'engager dans la curie, s'emboîtent dans d'au- tres districts de même nature, mais plus vastes, appelés ici centaine, là cercle ou arrondissement, et qui, à leur tour, sont souvent enveloppés par d'autres encore plus étendus (comté, province, départements) dont la réunion forme la société ('). L'emboîtement peut d'ailleurs être plus ou moins hermétique; de môme les liens qui unissent entre eux les districts les plus pordu tout cnractore j)olitique, conserva une organisation assez forte. (Cf. Gil- ijert, op. cit., I, p. 142 et 200.)
(') Nous ne voulons pas dire que ces disti'icts territoriaux ne soient qu'une reproduction des anciens arrangements familiaux; ce nouveau mode de grou- pement résulte au contraire, au moins en partie, de causes nouvelles qui troublent l'ancien. La principale de ces causes est la formation des villes, qui deviennent le centre de concentration de la population. (V. plus bas liv. II, cil. Il, § i.) Mais quelles iine soient les origines de cet arrangement, il est segmentaire.
généraux peuvent ôlre ou très étroits, comme clans les pays cen- tralisés de l'Europe actuelle, ou plus lîlches, comme dans les simples confédéralions. Mais le principe de la structure est le môme, et c'est pouniuoi la solidarité mécanique persiste jusque dans les sociétés les plus élevées.
Seulement, de môme qu'elle n'y est plus prépondérante, Tarrangement par segments n'est plus, comme précédemment, l'ossature unique, ni môme l'ossature essentielle de la société. D'abord, les divisions teri'itoriales ont nécessairement quelque chose d'artiliciel. Les liens qui résultent de la cohabitation n'ont pas dans le cœur de l'homme une source aussi profonde que ceux qui viennent de la consanguinité. Aussi ont-ils une bien moindre force de résistance. Quand on est né dans un clan, on n'en peut pas plus changer, pour ainsi dire, que de parents. Les mômes raisons ne s'opposent pas à ce qu'on change de ville ou de province. Sans doute, la distribution géographique coïncide généralement et en gros avec une certaine distribution morale de la population. Chaque province, par exemple, chaque divi- sion territoriale a des mœurs et des coutumes spéciales, une vie qui lui est propre. Elle exerce ainsi sur les individus qui sont pénétrés de son esprit une attraction qui tend à les maintenir en place et, au contraire, à repousser les autres. Mais, au sein d'un môme pays, ces différences ne sauraient être ni très nombreuses, ni très tranchées. Les segments sont donc plus ouverts les uns aux autres. Et en eiïet, dés le moyen âge, «après la formation des villes, les artisans étrangers circulent aussi facilement et aussi loin que les marchandises (*). » L'organisation segmentaire a perdu de son relief.
Elle le perd de plus en plus à mesure que les sociétés se déve- loppent. C'est, en elTel, une loi générale que les agrégats partiels, qui font partie d'un agrégat plus vaste, voient leur individualité devenir de moins en moins distincte. En môme temps que (').Scliiiioller, La Dicisinn du Imvnil i-ludiét; au iiuhil de vtte Itistoritiui', in liev. d'écon. poL, 18U0, \>. I'^'l.
204 LIVRE I. — LA FONCTION.
rorganisalioli familiale, les religions locales ont disparu sans retour; seulement il subsiste des coutumes locales. Peu à peu, elles se fondent les unes dans les autres et s'unifient, en même temps que les dialectes, que les patois viennent se résoudre en une seule et même langue nationale, que l'admi- nislration régionale perd de son autonomie. On a vu dans ce fait une simple conséquence de la loi d'imitation C). Il semble cependant que ce soit plutôt un nivellement analogue à celui qui se produit entre des masses liquides qui sont mises en communication. Les cloisons qui séparent les diverses alvéoles de la vie sociale, étant moins épaisses, sont plus souvent tra- versées; leur perméabilité augmente encore parce qu'on les traverse davantage. Par suite, elles perdent de leur consistance, s'affaissent progressivement et, dans la même mesure, les milieux se confondent. Or, les diversités locales ne peuvent se maintenir qu'autant que la diversité des milieux subsiste. Les divisions territoriales sont donc de moins en moins fondées dans la nature des choses, et par conséquent perdent de leur signification. On peut presque dire qu'un peuple est d'autant plus avancé qu'elles y ont un caractère plus superficiel.
D'autre part, en môme temps que l'organisation segmentaire s'efface ainsi d'elle-même, l'organisation professionnelle la recouvre de plus en plus complètement de sa trame. Dans le principe, il est vrai, elle ne s'établit que dans les limites des segments les plus simples sans s'étendre au delà. Chaque ville, avec ses environs immédiats, forme un groupe à l'intérieur duquel le travail est divisé, mais qui s'efforce de se suffire à soi- même. « La ville, dit M. Schmoller, devient autant que possible le centre ecclésiastique, politique et militaire des villages envi- ronnants. Elle aspire à développer toutes les industries pour approvisionner la campagne, comme elle cherche à concentrer sur son territoire le commerce et les transports (-). » En même (') V. Tarde, Lois di' l'iniltallon, passiin. i^)Op.cil.,i,.\Vt.
CIIAPITUF. M. — PROGRÈS DI' LA SOLIDARlTl'; ORf.AMQLE. 20o temps, à rinlêrie-ur de la ville, les habilanls sont groupés d'aprôs leur profession; chaque corps de mélier est comme une ville qui vil de sa vie propre (}), Cet état est celui où les cités de l'anli- quilé sont restées jusqu'à une époque relativement tardive, et (roù sont parties les sociétés chrétiennes. Mais celles-ci onth-anchi cette étape de très bonne heure. Dès le xiv® siècle, la division inler-régionale du travail se développe: « Chaque ville avait à l'origine autant de drapiers qu'il lui en fallait. Mais les fabri- cants de draps gris de Bàle succombent, déjà avant 13G2, sous la concurrence des Alsaciens; à Strasbourg, Francfort et Leipzig, la lilature de laine est ruinée vers 1500...Le caractère d'univer- salité industrielle des villes d'autrefois se trouvait irréparable- ment anéanti. » Depuis, le mouvement n'a fait que s'étendre. «Dans la capitale se concentrent, aujourd'hui plus qu'autrefois, les forces actives du gouvernement central, les arts, la littérature, les grandes opérations de crédit; dans les grands ports se concen- trent plus qu'auparavant toutes les exportations et importations. Des centaines de petites places de commerce, trafiquant en blés et en bétail, prospèrent et grandissent. Tandis que, autrefois, chaque ville avait des remparts et des fossés, maintenant quel- ques grandes forteresses se chargent de protéger tout le pays. De même que la capitale, les chefs-lieux de province croissent par la concentration de l'administration provinciale, par les établis- sements provinciaux, les collections et les écoles. Les aliénés ou les malades d'une certaine catégorie, qui étaient autrefois dis- persés, sont recueillis, pour toute la province et tout un départe- ment, en un seul endroit. Les dilïérentes villes tendent toujours jilus vers certaines spécialités, de sorte que nous les distinguons aujourd'hui en villes d'universités, de fonctionnaires, de fabri- ques, de commerce, d'eaux, de rentiers. En certains points ou (') « Le corps de métior était lui-m<5me une commune au iietit pied. » (LcvassL'ur, Les Classes ouvrières en France jusqu'à la Ik'vulKtion, I, en certaines contrées se concentrent les grandes industries: construction de machines, fdalures, manufactures de lissage, tanneries, hauts-fourneaux, industrie sucrière travaillant pour tout le pays. On y a étahli des écoles spéciales, la population ouvrière s"y adapte, la construction des machines s'y concentre, tandis que les communications et Torganisation du crédit s'accommodent aux circonstances particulières ('). » Sans doute, dans une certaine mesure, cette organisation pro- fessionnelle s'efforce de s'adapter à celle qui existait avant elle, comme elle avait fait primitivement pour Torganisation fami- liale; c'est ce qui ressort de la description même qui précède. C'est d'ailleurs un fait très général que les institutions nouvelles se coulent tout d'abord dans le moule des institutions anciennes. Les circonscriptions territoriales tendent donc à se spécialiser sous la forme de tissus, d'organes ou d'appareils différents, tout comme les clans jadis. Mais, tout comme ces derniers, elles sont en réalité incapables de tenir ce rôle. En effet, une ville ren- ferme toujours ou des organes ou des parties d'organes différents; et inversement, il n'est guère d'organes qui, soient compris tout entiers dans les limites d'un district déterminé, quelle qu'en soit l'étendue. Il les déborde presque toujours. De même, quoique assez souvent les organes les plus étroitement solidaires tendent à se rapprocher, cependant, en général, leur proximité matérielle ne reflète que très inexactement l'intimité plus ou moins grande de leurs rapports. Certains sont très distanis (jui dépendent directement les uns des autres; d'autres sont très voisins dont les relations ne sont que médiates et lointaines. Le mode de groupement des hommes qui résulte de la division du travail est donc très différent de celui qui exprime la répartition de la population dans l'espace. Le milieu professionnel ne coïncide pas plus avec le milieu territorial qu'avec le milieu familial. Ce sont des cadres nouveaux qui se substituent aux autres; aussi la (1) SchmollM', /.'( Division du travail élndiée au i^^inl de vue liistoriquc, p. [tô-l'iH.
substitution n'est-elle possible que clans la mesure où ces der- niers sont eiïacés.
Si donc ce type social ne s'observe nulle part à l'élat de pureté absolue, de même que nulle part la solidarité organique ne se rencontre seule, du moins il se dégage de plus en plus de tout alliage, de même qu'elle devient déplus en plus prépon- dérante. Celle prédominance est d'autant plus rapide et d'autant plus complète qu'au moment môme où celle structure s'afllrme davantage, l'autre devient plus indistincte. Le segment si drlini (|ue formait le clan est remplacé par la circonscription territo- riale. A l'origine du moins, celle-ci correspondait, quoique d'une manière vague et seulement approchée, à la division réelle et morale de la population; mais elle perd peu à peu ce caractère pour n'être plus qu'une combinaison arbitraire et de convention. Or, à mesure que ces barrières s'abaissent, elles sont recouvertes par des systèmes d'organes de plus en plus développés. Si donc l'évolution sociale reste soumise à l'action des mêmes causes déterminantes, — et on verra plus loin que celle hypothèse est la seule concevable, — il est jiermis de pré- voir que ce double mouvement continuera dans le même sens, et qu'un jour viendra où toute notre organisation sociale et politique aura une base exclusivement ou presque exclusivement professionnelle.
Du reste, les recherches qui vont suivre établiront (') que cette organisation professionnelle n'est même pas aujourd'hui tout ce qu'elle doit être; que des causes anormales l'ont empê- chée d'atteindre le degré de développement dès à présent réclamé par notre état social. On peut juger par là de l'impor- tance qu'elle doit prendre dans l'avenir.
(') V. phif? bas, mômo livro, cli. VII. § 2, et liv. III, cli. I.
208 Livrii; i. — la fonction.
m La même loi préside au développement biologique.