SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

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On sait aujourd'hui que les animaux inférieurs sont formés de segments similaires, disposés soit en masses iri'égulières, soit en séries linéaires; même, au plus bas degré de l'échelle, ces éléments ne sont pas seulement semblables entre eux, ils sont encore de composition homogène. On leur donne généralement le nom de colonies. Mais cette expression, qui d'ailleurs n'est pas sans équivoque, ne signifie pas que ces associations ne sont point des organismes individuels; car «toute colonie dont les mem- bres sont en continuité de tissus est en réalité un individu » (^). En effet, ce qui caractérise l'individualité d'un agrégat quel- conque, c'est l'existence d'opérations effectuées en commun par toutes les parties. Or, entre les membres de la colonie, il y a mise en commun des matériaux nutritifs et impossibilité de se mouvoir autrement que par des mouvements d'ensemble, tant que la colonie n'est pas dissoute. Il y a plus: l'œuf, issu de l'un des segments associés, reproduit, non ce segment, mais la colonie entière dont il faisait partie; « entre les colonies de polypes et les animaux les plus élevés, il n'y a, à ce point de vue, aucune différence (-). » Ce qui rend d'ailleurs toute séparation radicale impossible, c'est qu'il n'y a point d'organismes, si centralisés qu'ils soient, qui ne présentent à des degrés divers la constitu- tion coloniale. On en trouve des traces jusque chez les vertébrés, dans la composition de leur squelette, de leur appareil uro- génital, etc.; surtout leur développement embryonnaire donne la preuve certaine qu'ils ne sont autre chose que des colonies modifiées (3).

(') PciTier, Le Transformisme, p. 109. (2) Pcrricr, Colonies animales, p. 778. {^)Ibid.,l[y. IV, ch. V, VI et VII.

Il y a donc élans le monde animal une individualité «qui se produit en dehors de toute combinaison d"organes »('j. Or, elle est identique à celle des sociétés que nous avons appelées seg- menlaires. Non seulement le plan de structure est évidemment le même, mais la solidarité est de même nature. En elïet, comme les parties qui composent une colonie animale sont accolées mécaniquement les unes aux autres, elles ne peuvent agir qu'ensemble, tant du moins qu'elles restent unies. L'acti- vité y est collective. Dans une société de polypes, comme tous les estomacs communiquent ensemble, un individu ne peut manger sans que les autres mangent; c'est, dit M. Perriei", le communisme dans toute l'acception du mot(-). Un membre de la colonie, surtout quand elle est lloltanle, ne peut pas se contracter sans entraîner dans son mouvement les polypes auxquels il est uni, et le mouvement se communique de proche en proche (•'). Dans un ver, chaque anneau dépend des autres d"une manière rigide, et cela quoiqu'il puisse s'en détacher sans danger.

Mais de même que le type segmentaire s'efface à mesure qu'on s'avance dans l'évolution sociale, le type colonial disparait à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des organismes. Déjà entamé chez les annelés quoique encore très apparent, il devient presque imperceptible chez les mollusques, et enfin l'analyse seule du savant parvient à en découvrir les vestiges chez les vertébrés. Nous n'avons pas à montrer les analogies qu'il y a entre le type qui remplace le précédent et celui des sociétés organiques. Dans un cas comme dans l'autre, la structure dérive de la division du travail ainsi que la solidarité. Chaque partie de l'animal, devenue un organe, a sa sphère d'action propre où elle se meut avec indépendance sans s'imposer au.K autres; et cependant, à un autre point de vue, elles dépendent beau- coup plus étroitement les unes des autres que dans une colonie, H puisqu'elles ne peuvent pas se séparer sans périr. Enfin, dans révolution organique tout comme dans l'évolution sociale, la division du travail commence par utiliser les cadres de l'organi- sation segmentaire, mais pour s'en affranchir ensuite et se déve- lopper d'une manière autonome. Si, en effet, l'organe n'est parfois qu'un segment transformé, c'est cependant l'exception (i).

En résumé, nous avions distingué deux sortes de solidarité; nous venons de reconnaître qu'il existe deux types sociaux qui y correspondent. De même que les premières se développent en raison inverse l'une de l'autre, des deux types sociaux corres- pondants l'un régresse régulièrement à mesure que l'autre pro- gresse, et ce dernier est celui qui se définit par la division du travail social. Outre qu'il confirme ceux qui précèdent, ce résultat achève donc de nous montrer foute l'importance de la division du travail. De même que c'est elle qui, pour la plus grande part, rend cohérentes les sociétés au sein desquelles nous vivons, c'est elle aus«i qui détermine les traits constitutifs de leur structure, et tout fait prévoir que dans l'avenir son rôle, à ce point de vue, ne fera que grandir.

IV IV La loi que nous avons élahlie dans les deux derniers chapitres a pu, par un trait, mais par un trait seulement, rappeler celle (jui domine la sociologie de M. Spencer. Comme lui, nous avons dit que la place de lïndividu dans la société, de nulle qu'elle était à l'origine, allait en grandissant avec la civilisation. 3Iais ce fait incontestable s'est présenté à nous sous un tout autre aspect qu'au philosophe anglais, si bien que finalement nos conclusions s'opposent aux siennes plus qu'elles ne les répèlent.

(') V. Colon, anlm., p. 7('>3 et suiv.

Tout trabord, suivant lui, celte absorption de l'individu dans le groupe serait le résultat d'une contrainte et diine organisa- tion artificielle nécessitée par Tétat de guerre où vivent d'une manière ebronique les sociétés inférieures. En elïet, c'est sur- tout à la guerre que l'union est nécessaire au succès. Un groupe ne peut se défendre contre un autre groupe ou se l'assujettir (lu'à condition d'agir avec ensemble. Il faut donc que (outes les forces individuelles soient concentrées d'une manière perma- nente en lin faisceau indissoluble. Or, le seul moyen de produire cette concentration de tous les instants est d'instituer une auto- rité très forte à laquelle les parliculiers soient absolument soumis. Il faut que, « comme la volonté du soldat se trouve sus- pendue au point qu'il devient en tout l'exécuteur de la volonté de son officier, de même la volonté des citoyens se trouve diminuée par celle du gouvernement (^). » C'est donc un despotisme organisé qui annibilerait les individus, et comme cette organisation est essentiellement militaire, c'est par le mili- tarisme que M. Spencer définit ces sortes de sociétés.

Nous avons vu, au contraire, que cet effacement de l'individu a pour lieu d'origine un type social que caractérise une absence complète de toute centralisation. C'est un produit de cet état d'bomogénéité qui distingue les sociétés primitives. Si l'individu n'est pas distinct du groupe, c'est que la conscience individuelle n'est presque pas distincte de la conscience collective. M. Spencer et d'autres sociologues avec lui semblent avoir interprété ces faits lointains avec des idées toutes modernes. Le sentiment si prononcé qu'aujourd'lmi cbacun de nous a de son individualité leur a fait croire que les droits personnels ne pouvaient être à ce point restreints que par une organisation coercitivc. Nous y tenons tant qu'il leur a semblé que l'iiomme ne pouvait en avoir fait l'abandon de son plein gré. En fait, si dans les sociétés inférieures une si petite place est faite à la personnalité individuelle, ce n'est pas que celle-ci ail élé comprimée ou refoulée' artificiellement, c'est tout simplement qu'à ce moment de Tliis- :oii"e elle n'existait pas.

D'ailleurs, M. Spencer reconnaît lui-même que, parmi ces sociétés, beaucoup ont une constitution si peu militaire et aulo- litaire qu'il les qualifie lui-même de démocratiques ('); seule- ment, il veut y voir un premier prélude de ces sociétés de Tavenir qu'il appelle industrielles. Mais pour cela, il lui faut raéconnaitre ce fait que dans ces sociétés, tout comme dans celles qui sont soumises à un gouvernement despotique, l'indi- vidu n'a pas de sphère d'action qui lui soit propre, comme le prouve l'instilution générale du communisme; que les tradi- tions, les préjugés, les usages collectifs de toute sorte ne pèsent pas sur lui d'un poids moins lourd que ne ferait une autorité constituée. Aussi ne peut-on les traiter de démocratiques qu'en détournant le mot de son sens ordinaire. D'autre part, il aboutit à cette étrange conclusion que l'évolution sociale s'est essayée dés le premier pas à produire les types les plus parfaits, puisque ( nulle force gouvernementale n'existe d'abord que celle de la volonté commune exprimée par la horde assemblée» ('). Le mouvement de l'histoire serait-il donc circulaire et le progrès ne consisterait-il que dans un retour en arriére?

D'une manière générale, il est aisé de comprendre que les individus ne peuvent être soumis qu'à un despotisme collectif; car les membres d'une société ne peuvent être dominés que par une force qui leur soit supérieure, et il n'en est qu'une qui ait cette qualité: c'est celle du groupe. Une personnalité quelconque, si puissante qu'elle soit, ne pourrait rien à elle seule contre une société tout entière; celle-ci ne peut donc être asservie malgré soi. C'est pouniuoi, comme nous l'avons vu, la force des gou- vernements autoritaires ne leur vient pas d'eux-mêmes, mais dérive de la constitution même de la société. Si d'ailleurs Tétat iiinlurel des peuplades primitives ùlail une sorte d'individualisme prt''coce, on ne voit pas comment elles auraient pu si facilement s'assujettira Tautorilé despotique d'un chef, partout où cela a été nécessaire. Les idées, les mœurs, les institutions mêmes auraient dû s'opposer à une transformation aussi radicale. Au contraire, tout s'explique une fois qu'on s'est bien i-endu compte de il nature de ces sociétés; car alors ce changement n'est plus aussi profond qu'il en a l'air. Les individus, au lieu de se subor- donner au groupe, se sont subordonnés à celui qui le représen- tait, et comme l'autorité collective, quand elle était dilTuse, était absolue, celle du chef, qui n'est qu'une organisation de la pré- cédente, prit naturellement le même caractère.

Bien loin qu'on puisse faire dater de l'institution d'un pouvoir despotique reiïacement de l'individu, il faut au contraire y voii- le premier pas qui ait été fait dans la voie de l'individualisme. Les chefs sont en elïet les premières personnalités individuelles qui se soient dégagées de la masse sociale. Leur situation excep- tionnelle, les mettant hors de paii', leur crée une physionomio distincte et leur confère par suite une individualité. Dominant la société, ils ne sont plus astreints à en suivre tous les mouve- ments. Sans doute, c'est du groupe qu'ils tirent leur force; mais une fois que celle-ci est organisée, elle devient autonome et les rend capables d'une activité ])ersonnelle. Une source d'initiative se trouve donc ouverte, qui n'existait pas jusque-là. Il y a désor- mais quelqu'un qui peut produire du nouveau et même, dans une certaine mesure, déroger aux usages collectifs. L'équilibre •est rompu ( ').

Si nous avons insisté sur ce point, c'est ]iour établir deux pi'o- positions iiii|iurlantes.

lùi iircinit'i' lieu, toutes les fois (ju'on se trouve en présence (') On Ircjiivc ici une coiilinii:ttii>ii ilr la |irin>osilinii t'iioiiCiT tit'jà plus li;iut, ,[>. SU, cl qui fait dt; la Ibrcc j,'ouvcriieniuntalc une énianalioii (\o la sic inhéiciite à la conscience colluclivc 214 HVlîE I. — LA FONCTION.

cVuii appareil gouvernemental doué d'une grande autorité, il faut aller en chercher la raison, non dans la situation particu- lière des gouvernants, mais dans la nature des sociétés qu'ils gouvernent. 11 faut observer quelles sont les croyances com- munes, les sentiments communs qui, en sïncarnant dans une personne ou dans une famille, lui ont communiqué une telle puissance. Quant à la supériorité personnelle du chef, elle ne joue dans ce processus qu'un rôle secondaire; elle explique pour- quoi la force collective s'est concentrée dans telles mains plutôt que dans telles autres, non son intensité. Du moment que cette force, au lieu de rester diffuse, est obligée de se déléguer, ce ne peut être qu'au profit d'individus qui ont déjà témoigné par ail- leurs de quelque supériorité; mais si celle-ci marque le sens dans lequel se dirige le courant, elle ne le crée pas. Si le père de famille, à Rome, jouit d'un pouvoir absolu, ce n'est pas parce qu'il est le plus ancien, ou le plus sage, ou le plus expérimenté, mais c'est que, par suite des circonstances où s'est trouvée la famille romaine, il a incarné le vieux communisme familial. Le despotisme, du moins quand il n'est pas un phénomène patholo- gique et de décadence, n'est autre chose qu'un communisme transformé.

En second lieu, on voit parce qui précède combien est fausse la théorie qui veut que régoïsme soit le point de départ de riiumanité, et que l'altruisme, au contraire, soit une conquête récente.

Ce qui fait l'autorité de cette hypothèse auprès de certains esprits, c'est qu'elle parait être une conséquence logique des principes du darwinisme. Au nom du dogme de la concurrence vitale et de la sélection naturelle, on nous dépeint sous les plus tristes couleurs cette humanité primitive dont la faim et la soif, mal satisfaites d'ailleurs, auraient été les seules passions; ces temps sombres où les hommes n'auraient eu d'autre souci et d'autre occupation que de se disputer les uns aux auti'cs leur misérable nounilure. Pour réagii- contre les i-éveries rôlrospeclives de la philosophie du wiii'' siècle, et aussi contre certaines doctrines religieuses, pour démontrer avec plus d'éclat que le paradis perdu n'est pas derrière nous et que notre passé n'a rien que nous devions regretter, on croit devoir Tassomhrir et le rabaisser s\stèmali(]uement. Rien n'est moins scientifique que ce parti pris en sens contraire. Si les hypothèses de Darwin sont utilisables en morale, c'est encore avec plus de réserve et de mesure que dans les autres sciences. Elles font en effet abstrac- tion de rèlément essentiel de la vie morale, à savoir de Tin- tluence modératrice que la société e\erce sur ses membres et (lui temjière et neutralise l'action.brutale de la lutte pour la vie et de la sélection. Partout où il y a des sociétés, il y a de l'al- truisme parce qu'il y a de la solidarité.

Au>si le trouvons-nous dès le début de l'humanité et nnVne sous une forme vraiment intempérante; car ces privations que le sauvage s'impose pour obéir à la tradition religieuse, l'abné- gaiion avec laquelle il sacrifie sa vie dès que la société en réclame le sacrifice, le penchant irrésistible qui entraîne la veuve de llnde à suivre son mari dans la mort, le Gaulois à ne pas survivre à son chef de clan, le vieux Celte à débarrasser.ses compagnons d'une bouche inutile pai- une fin volontaire, tout cela n'est-ce pas de l'altruisme? On traitera ces jiraliques de superstitions? Qu'importe, pourvu qu'elles témoignent d'une aptitude à se donner? Et d'ailleurs, où commencent et où finis- sent les superstitions? On serait bien embarrassé de répondre et de donner du fait une définition scientifique. N'est-ce pas aussi une superstition que l'attachement que nous éprouvons pour les lieux où nous avons vécu, pour les personnes avec lesquelles nous avons eu des relations durables? Et pourtant celle puissance de s'attacher n'est-elle jtas l'indice d'une saine constitution morale? A parler rigoureusement, toute la vie de la sensibilité n'est f.iile <nie de superstitions, |iui>i|n'('llt' [irécéde et doinine lo jugement jilus (|u'elle ii'tMi dépend.

Scieiitiliquoment, um- coiiduilo est égoïste dans l,i mesure ou 216 LIVRE I. — LA FONCTfON'.

elle est déterminée par des sentiments et des représentations qui nous sont exclusivement personnels. Si donc nous nous rappe- lons à quel point, dans les sociétés inférieures, la conscience de l'individu est envahie par la conscience collective, nous serons même tenté de croire qu'elle est tout entière autre chose que soi, qu'elle est tout altruisme, comme dit Condillac. Cette con- clusion poui'tant serait exagérée, car il y a une sphère de la vie psychique qui, quelque développé que soit le type collectif, varie d'un homme à Tautre et appartient en propre à chacun: c'est celle qui est formée des représentations, des sentiments et des tendances qui se raiiporlent à l'organisme et aux états de l'organisme; c'est le monde des sensations internes et externes et des mouvements qui y sont directement liés. Cette première base de toute individualité est inaliénable et ne dépend pas de l'état social. Il ne faut donc pas dire que l'altruisme est né de l'égoïsme; une pareille dérivation ne serait possible que par une création ex nihilo. Mais, à parler rigoureusement, ces deux ressorts de la conduite se sont trouvés présents dès le début dans toutes les consciences humaines, car il ne peut pas y en avoir qui ne reflètent à la fois et des choses qui se rapportent à l'individu tout seul, et des choses qui ne lui sont pas per- sonnelles.

Tout ce qu'on peut dire, c'est que, chez le sauvage, celte partie inférieure de nous-méme représente une fraction plus considérable de l'être total, parce que celui-ci a une moindre étendue, les sphères supérieures de la vie psychique y étant moins développées; elie a donc plus d'importance relative et, par suite, plus d'empire sur la volonté. Mais d'un autre côté, pour tout ce qui dépasse ce cercle des nécessités physiques, la conscience primitive, suivant une forte expression do M. Espi- nas, est tonl entière hors de soi. Tout au conti-aire, chez le civilisé, l'égoïsme s'inti-odiiit jusqu'au sein des reprèsenlalions su|,érioures: chacun de nous a ses opinions, ses croyances, ses asjiijations propres, et y tient. Il vient même se mêler à l'ai- CIIAPITUI-: VI. — PROGIIÈS DE LA SOLinAniTK OUGAXIQLi:. 217 iriiisme, car il arrive que nous avons une manière à nousdxHre altruiste qui lient à notre caractère personnel, à la tournure de notre esprit, et dont nous refusons de nous écarter. Sans doute, il n'en faut pas conclure (jue la part de Tégolsme est devenue plus grande dans l'ensemble de la vie; car il faut tenir compte de ce fait que la conscience tout entière s'est étendue. Il n'en est pas moins vrai que Tindividualisme s'est développé en valeur absolue en pénétrant dans des régions qui, à l'origine, lui étaient fermées.

Mais cet individualisme, fruit du développement bislorique, n'est pas davantage celui qu'a décrit M. Spencer. Les sociétés «lu'il appelle industrielles ne ressemblent pas plus nu\ sociétés organisées que les sociétés militaires aux. sociétés segmentaires à base familiale. C'est ce que nous verrons dans le prochain chapitre.

CHAPITRE VII SOLIDARITÉ ORGANIQUE ET SOLIDARITÉ CONTRACTUELLE I Il est vrai que, dans les sociétés industrielles de M. Spencer, tout comme dans les sociétés organisées, l'harmonie sociale dérive essentiellement de la division du travail (<). Ce qui la caractérise, c'est qu'elle consiste dans une coopération qui se produit automatiquement, par cela seul que chacun poursuit ses intérêts propres. Il suffit que chaque individu se consacre à une fonction spéciale pour se trouver par la force des choses solidaire des autres. N'est-ce pas le signe dislinctif des sociétés organisées?

Mais si iM. Spencer a justement signalé quelle était, dans les sociétés supérieures^ la cause principale de la solidarité sociale, il s'est mépris sur la manière dont celte cause produit son ell'et, et, par suite, sur la nature de ce dernier.

En elïet, pour lui, la solidarité industrielle, comme il l'appelle, présente les deux (îaractères suivants.

Comme elle est spontanée, il n'est besoin d'aucun appareil coercitif ni pour la produire ni pour la maintenir. La société n'a donc pas à intervenir pour assurer un concours qui s'établit Idiit seul. «Chaque homme peut s'entretenir par son travail, échanger ses produits contre ceux d"autrui, pièler son assistance et rece- voir un iiaienient, entrer dans telle ou telle association pour mener une entreprise, petite ou grande, sans obéir à la direction de la société dans son ensemble (*). » La sphère de Taclion sociale irait donc de plus en plus en se rétrécissant, car elle n'aurait plus d'autre objet que d'empêcher les individus d'em- piéter les uns sur les autres et de se nuire réciproquement, c'est-à-dire qu'elle ne serait plus que négativement régulatrice.

Dans ces conditions, le seul lien qui reste entre les hommes, c'est l'échange absolument libre. « Toutes les all'aires indus- trielles...se font par voie d'échange libre. Ce rapport devient prédominant dans la société à mesure que l'activité individuelle devient prédominante (■-). » Or, la forme normale de l'échange est le contrat: c'est pourquoi, « à mesure qu'avec le déclin du militarisme et l'ascendant de l'industrialisme la puissance comme la portée de l'autorité diminuent et que l'action libre augmente, la relation du contrat devient générale; enfin, dans le type industriel pleinement développé, cette relation devient universelle (^). » Par là, M. Spencer ne veut pas dire que la société repose jamais sur un contrat implicite ou formel. L'hypothèse d'un contrat social est au contraire inconciliable avec le principe de la division du tiavail; plus on fait grande la part de ce dernier, plus complètement on doit renoncer au postulat de Rousseau. Car, pour qu'un tel contrat soit possible, il faut qu'à un moment donné toutes les volontés individuelles s'entendent sur les bases communes de l'organisation sociale et, par conséquent, que chaque conscience particulière se pose le problème politique dans toute sa généralité. Mais pour cela, il faut que chaque indi- vidu sorte de sa sphère spéciale, que tous jouent également le même rôle, celui d'hommes d'État et de constituants. Représen- ■tez-voiis rinstant où la société se contracte: si radhésion est unanime, le contenu de toutes les consciences est identique. Donc, dans la mesure où la solidarité sociale provient d"une telle cause, elle n"'a aucun rapport avec la division du travail.

Surtout rien ne ressemble moins à cette solidarité spontanée et automatique qui, suivant M. Spencer, distingue les sociétés industrielles; car il voit, au contraire, dans celte poursuite consciente des fins sociales, la caractéristique des sociétés mili- taires ('). Un tel contrat suppose que tous les individus peuvent se représenter les conditions générales de la vie collective afin de faire un choix en connaissance de cause. Or, M. Spencer sait bien qu'une telle représentation dépasse la science dans son état actuel, et par conséquent la conscience. Il est tellement convaincu ■de la vanité de la réflexion quand elle s'applique à de telles matières, qu'il veut les soustraire même à celle du législateur, bien loin de les soumettre k l'opinion commune. Il estime que la vie sociale, comme toute vie en général, ne peut s'organiser naturellement que par une adaptation inconsciente et spontanée, •SOUS la pression immédiate des besoins et non d'après un plan médité de l'intelligence réfléchie. Il ne songe donc pas que les sociétés supérieures puissent se construire d'après un programme solennellement débattu.

Aussi bien la conception du contrat social est-elle aujourd'hui bien difficile à défendre, car elle est sans rapport avec les faits. L'observateur ne la rencontre pour ainsi dire pas sur son chemin. Non seulement il n'y a pas de sociétés qui aient une telle origine, mais il n'en est pas dont la structure présente la moin- dre trace d'une organisation contractuelle. Ce n"est donc ni un fait acquis à l'Iiisloire, ni une tendance qui se dégage du déve- loppement historique. Aussi, pour rajeunir cette doctrine et lui redonner quelque crédit, a-t-il fallu qualifier de contrat l'adhé- .sion que chaque individu, une fois adulte, donne à la société où il est né, par cela seul qu'il conlinue à y vivre. Mais alors il faut appeler contractuelle toute démarche de l'homme qui n'est pas déterminée par la contrainte (*). A ce compte, il n'y a pas de société, ni dans le présent ni dans le passé, qui ne soit ou qui n'ait été contractuelle; car il n'en est pas qui puisse subsister par le seul elTet de la compression. Nous en avons dit plus haut la raison. Si l'on a cru parfois que la contrainte avait été plus grande autrefois qu'aujourd'hui, c'est en vertu de cette illusion qui fait attribuer à un régime coercitif la petite place faite à la liberté individuelle dans les sociétés inférieures. En réalité, la vie sociale, partout où elle est normale, est spontanée: et si elle est anormale, elle ne peut pas durer. C'est spontané- ment que l'individu abdique; et même il n'est pas juste de parler d'abdication là où il n'y a rien à abdiquer. Si donc on donne au mot cette acception large et quelque peu abusive, il n'y a aucune distinction à faire entre les différents types sociaux; et si l'on entend seulement par là le lien juridique très défini que désigne cette expression, on peut assurer qu'au- cun lien de ce genre n'a jamais existé entre les individus et la société.

Mais si les sociétés supérieures ne reposent pas sur un contrat fondamental qui porte sur les principes généraux de la vie politique, elles auraient ou tendraient à avoir pour base unique, suivant M. Spencer, le vaste système des contrats parti- culiers qui lient entre eux les individus. Ceux-.ci ne dépendraient du groupe que dans la mesure où ils dépendraient les uns des autres, et ils ne dépendraient les uns des autres que dans la mesure marquée par les conventions privées et librement con- clues. La solidarité sociale ne serait donc autre chose que l'accord spontané des intérêts individuels, accord dont les contrats sont l'expression naturelle. Le type des relations sociales.serait la relation économi(iue, débarrassée de toute réglementation et telle qu'elle résulte de Tinitiative entièrement libre des parties. En un mot, la société ne serait que la mise en rapport d'individus échangeant les produits de leur travail, et sans qu'aucune action proprement sociale vienne régler cet échange.