De ce point de vue, le droit des contrats apparaît sous un tout autre aspect. Ce n'est plus simplement un complément utile des conventions particulières, c'en est la -norme fondamentale. S'imposant à nous avec l'autorité de l'expérience traditionnelle, il constitue la base de nos rapports contractuels. Nous ne pouvons nous en écarter que partiellement et accidentellement. La loi nous confère des droits et nous assujettit à des devoirs comme dérivant de tel acte de noire volonté. Nous pouvons, dans certains cas, faire l'abandon des uns ou nous faire décharger des autres. Les uns et les autres n'en sont pas moins le type normal des droits et des devoirs que comporte la circonstance, et il faut un acte exprès pour le modifier. Aussi les modifications sont-elles rela- tivement rares; en principe, c'est la règle qui s'applique; les innovations sont exceptionnelles. Le droit des contrats exerce donc sur nous une action régulatrice de la plus haute impor- tance, puisqu'il prédétermine ce que nous devons faire et ce que nous pouvons exiger. C'est une loi qui peut être changée par la seule entente des parties; mais, tant qu'elle n'est pas abrogée ou remplacée, elle gaule toute son autorité et, cFautre part, nous ne pouvons faire acte de législateur que d'une manière très intermittente. Il n'y a donc qu'une dilîérence de degré entre la loi qui règle les obligations qu'engendre le contrat et celles qui fixent les autres devoirs des citoyens.
Enfin, en dehors de cette pression organisée e!; définie qu'exerce le droit, il en est une qui vient des mœurs. Dans la manière dont nous concluons nos contrats et dont nous les exécutons, nous sommes tenus de nous conformer à des régies qui, pour n'être sanctionnées ni directement ni indirectement par aucun code, n'en sont pas moins impèrativos. Il y a des obligations professionnelles, purement morales et qui sont pour- tant très strictes. Elles sont surtout apparentes dans les profes- sions dites libérales, et, si elles sont peut-être moins nombreuses chez les autres, il y a lieu de se demander, comme nous le verrons, si ce n'est pas Teflet d'un état morbide. Or, si cette action est plus ditïuse que la précédente, elle est tout aussi sociale: d'autre part, elle est nécessairement d'autant plus étendue que les relations contractuelles sont plus développées, car elle se diversifie comme les contrats.
En résumé donc, le contrat ne se sullît pas à soi-même, ma'S il n'est possible que grâce à une réglementation du contrat qui est d'origine sociale. Il l'implique, d'abord parce qu'il a beaucoup moins pour fonction de créer des règles nouvelles que de diver- sifier dans les cas particuliers les règles générales préétablies; ensuite parce qu'il n'a et ne peut avoir le pouvoir de lier que dans de certaines conditions qu'il est nécessaire de définir. Si, en principe, la société lui lu'ète une force obligatoire, c'est qu'en général l'accord des volontés particulières sulfit à assurer, sous les réserves précédentes, le concours harmonieux des fonctions sociales difi"uses. Mais s'il va contre son but, s'il est de nature à troubler le jeu régulier des organes, si, comme on dit, il n'est pas juste, il est nécessaire que, étant dépourvu do tnule valeur sociale, il soit aussi destitué de toute autorité. L<' n'tje d<^ la 236 LlVnP, I. — LA FONCTION.
société ne saurait donc en aucun cas se réduire à l'aire exécuter passivement les contrats; il est aussi de déterminer à quelles conditions ils sont exécutoires et, s'il y a lieu, de les restituer sous leur forme normale. L'entente des parties ne peut rendre juste une clause qui par elle-même ne l'est pas, et il y a des régies de justice dont la justice sociale doit prévenir la violation, même si elle a été consentie par les intéressés.
Une réglementation est ainsi nécessaire dont retendue ne peut être limitée par avance. Le contrat, dit M. Spencer, a pour objet d'assurer au travailleur Téquivalent de la dépense que lui a causée son travail ('). Si tel est vraiment le rôle du contrat, il ne pourra jamais le remplir qu'à condition d'être réglementé bien plus minutieusement qu'il n'est aujourd'bui; car ce serait un vrai miracle s'il suffisait à produire sûrement cette équiva- lence. En fait, c'est tantôt le gain qui dépasse la dépense, tantôt la dépense qui dépasse le gain; et la disproportion est souvent éclatante. Mais, répond toute une école, si les gains sont trop bas, la fonction sera délaissée pour d'autres; s'ils sont trop élevés, elle sera rechercliée et la concurrence diminuei'a les pi'ofits. On oublie que toute une partie de la population ne peut pas quitter ainsi sa fonction, parce qu'aucune autre ne lui est accessible. Ceux mêmes qui ont davantage la liberté de leurs mouvements ne peuvent pas la reprendre en un instant; de pareilles révo- lutions sont toujours longues à s'accomplir. En attendant, des contrats injustes, insociaux par délinition, ont été exécutés avec le concours de la société, et, quand l'équilibre a été rétabli sur un point, il n'y a pas de raison pour qu'il ne se rompe pas sur un autre.
Il n'est pas besoin de démontrer que cette intervention, sous ses difTérentes formes, est de nature éminemment positive, puis- qu'elle a pour ell'et de déterminer la manière dont nous devons coopérer. Ce n'est pas elle, il est vrai, qui donne le branle aux 0) Bnses du la moralf évoltilioiinist<', p. 12i ol suiv.
ciiAi'iir.i: Ml. — soLiDAnni': oikiamole et contrat. 237 fondions qui concourent; mais, une fois que le concours est commencé, elle le règle. Dès que nous avons fait un premier acte de coopération, nous sommes engagés et raclion régulatrice de la société s'exerce sur nous. Si M. Spencer l'a (lualifiée de négative, c'est que, pour lui, le contrat consiste uniquement dans l'échange. Mais, même à ce point de vue, l'expression qu'il emploie n'est pas exacte. Sans doute quand, après avoir pris livraison d'un objet ou profilé d'un service, je refuse d'en fournir l'équivalent convenu, je prends cà autrui ce qui lui appartient et on peut dire que la société, en nvobligeant à tenir ma promesse, ne fait que prévenir une lésion, une agression indirecte. Mais, si j'ai simplement promis un service sans en avoir, au préalable, reçu la rémunéralion, je n'en suis pas moins tenu de remplir mon engagement; cependant, dans ce cas, je ne m'enrichis pas au détriment d'autrui: je refuse seulement de lui être utile. De plus, l'échange, nous l'avons vu, n'est pas tout le contrat; mais il y a aussi la bonne harmonie des fonctions qui concourent. Celles-ci ne sont pas seulement en contact pendant le court instant où les choses passent d'une main dans l'autre; mais des rapports plus étendus en résultent nécessairement au cours desquels il importe que leur solidarité ne soit pas troublée.
Même les comparaisons biologiques sur lesquelles M. Spencer appuie volontiers sa théorie du contrat libre en sont bien plutôt la réfutation. Il compare, comme nous avons fait, les fondions économiques à la vie viscérale de l'organisme individuel, et fait remarquer que cette dernière ne dépend pas directement du système cérébro-spinal, mais d'un appareil spécial dont les prin- cipales branches sont le grand sympathique et le pneumo-gas- trique.Mais, si de cette comparaison il est permis d'induire avec quelque vraisemblance que les fonctions économiques ne sont pas de nature à être placées sous rinfluence immédiate du cer- veau social, il ne s'ensuit pas qu'elles puissent être affranchies de toute influence régulatrice; car, si le grand sympalhi(iue est, dans une certaine mesure, iniléiMMiiUint du cerveau, il domine les mouvements des viscères tout comme le cerveau fait pour ceux des muscles. Si donc il y a dans la société un appareil du même genre, il doit avoir sur les organes qui lui sont soumis une action analogue.
Ce qui y correspond, suivant M. Spencer, c'est cet échange d'informations qui se fait sans cesse d'une place à l'autre sur l'état de l'offre et de la demande et qui, par suite, arrête ou stimule la production (*). Mais il n'y a rien là qui ressemble à une action régulatrice. Transmettre une nouvelle n'est pas com- mander des mouvements. Celte fonction est bien celle des nerfs afférents, mais n'a rien de commun avec celle des ganglions nerveux: or, ce sont ces derniers qui exercent la domination dont nous venons de parler. Interposés sur le trajet des sensa- lions, c'est exclusivement par leur intermédiaire que celles-ci peuvent se réfléchir en mouvements. Très vraisemblablement, si l'étude en était plus avancée, on verrait que leur rôle, qu'ils soient centraux ou non, est d'assurer le concours harmonieux des fondions qu'ils gouvernent, lequel serait à tout instant désorganisé s'il devait varier à chaque variation des impressions excitatrices. Le grand sympathique social doit donc comprendre, outre un système de voies de transmission, des organes vraiment régulateurs qui, chargés de combiner les actes intestinaux comme le ganglion cérébral combine les actes externes, aient le pouvoir ou d'arrêter les excitations, ou de les amplilier, ou de les modérer suivant les besoins.
Cette comparaison induit même à penser que l'action régula- trice à laquelle est actuellement soumise la vie économique n'est pas ce qu'elle devrait être normalement. Sans doute elle n'est pas nulle, nous venons de le montrer. Mais, ou bien elle est diffuse, ou bien elle émane directement de l'État. On trouvera difficilement dans nos sociétés contemporaines des centres régu- lateurs analogues aux ganglions du grand sympathique. Assuré- (1) Essais de moralr, ji. 187.
CHAPITRE Vil. — SOLIDAiUïK OHGANIQUE ET CONTRAT. 239 ment, si ce doute n'avait d'autre base que ce manque de symé- trie entre l'individu et la société, il ne mériterait pas d'arrêter l'attention, Mais il ne faut pas oublier que, jusqu'à des temps très récents, ces oi'ganes intermédiaires existaient: c'étaient les corps de métiers. Nous n'avons pas à en discuter ici les avan- tages ni les inconvénients. D'ailleurs, de pareilles discussions sont dillicilement objectives, car nous ne pouvons guère trancher ces questions d'utilité pratique que d'après nos sentiments per- sonnels. Mais par cela seul qu'une institution a été nécessaire pendant des siècles à des sociétés, il paraît peu vraisemblable que celles-ci se soient brusquement trouvées en état de s'en passer. Sans doute, elles ont changé; mais il est légitime de présumer Il priori que les changements par lesquels elles ont passé récla- maient moins une destruction radicale de cette organisation qu'une transformation. En tout cas, il y a trop peu de temps qu'elles vivent dans ces conditions pour qu'on puisse décider si cet état est normal et définitif ou simplement accidentel et mor- bide. Même les malaises qui se font sentir depuis cette époque dans celte sphère de la vie sociale ne semblent pas préjuger une réponse favorable. Nous trouverons dans la suite de ce travail d'autres fails qui confirment cette présomption (').
III Il y a enfin le droit administratif. Nous appelons ainsi l'en- semble des règles qui déterminent d'abord les fonctions de l'organe central et leurs rapports, ensuite celles des organes qui sont immédiatement subordonnés au précédent, leurs relations les unes avec les autres, avec les premiers et avec les fonctions dif- fuses de la société. Si nous continuons à emprunter à la biologie un langage qui, pour èlre métaphorique, n'en est pas moins commode, nous dirons qu'elles réglementent la façon dont fonctionne le système cérébro-spinal de l'organisme social. C'est ce système que dans la langue courante on désigne sous le nom Que l'action sociale qui s'exprime sous cette forme soit de nature positive, c'est ce qui n'est pas contesté. En effet, elle a pour objet de fixer de quelle manière doivent coopérer ces fonctions spéciales. Même, à certains égards, elle impose la coopération: car ces divers organes ne peuvent être entretenus qu'au moyen de contributions qui sont exigées impérativement de chaque citoyen. Mais, suivant M. Spencer, cet appareil régulateur irait en régressant à mesure que le type industriel se décrace du type militaire, et fmalement les fonctions de lEtat seraient destinées à se réduire à la seule administration de la justice.
justice.
Seulement, les raisons alléguées à l'appui de cette proposition sont d'une remarquable indigence; c'est à peu près uniquement d'une courte comparaison entre l'Angleterre et la France, et entre l'Angleterre d'autrefois et celle d'aujourd'hui que M. Spen- cer croit pouvoir induire cette loi générale du développement historique n. Cependant, les conditions de la preuve ne sont pas autres en sociologie et dans les autres sciences. Prouver une bypothèse, ce n'est pas montrer qu'elle rend assez bien compte (i; quelques faits rappelés à propos: c'est constituer des expé- riences méthodiques. C'est faire voir que les phénomènes entre lesquels on établit une relation ou concordent universellement, ou bien ne subsistent pas l'un sans l'autre, ou varient dans le mêine sens et dans le même rapport. Mais quelques exemples exposés sans ordre ne constituent pas une démonstration.
Mais de plus, ces faits pris en eux-mêmes ne démontrent nen en l'espèce; car tout ce qu'ils prouvent c'est que la place de CII.\riTI!F. vil. — SOLinXUlTI' ORnWIIIUR KT COMIîVT. 2'tl rindividu devient plus grande et le pouvoir gouverncmenlal moins absolu. Mais il n'y a aucune contradiction à ce que la sphôre de Taclion individuelle grandis>e en même temps que celle de l'État, à ce que les fonctions qui ne sont pas immédia- tement placées sous la dépendance de l'appareil régulateur central se développent en même temps que ce dernier. D'autre part, un pouvoir peut être à la fois absolu et très simple. Rien n'est moins complexe que le gouvernement despotique d'un chef barbare; les fondions qu"il remplit sont rudimentaires et peu nombreuses. C'est que Torgane directeur de la vie sociale peut avoir absorbé en lui toute cette dernière, pour ainsi dire, sans être pour cela très développé, si la vie sociale elle-même n'est pas très développée. Il a seulement sur le reste de la société une suprématie exceptionnelle parce que rien n'est en état de le contenir ni de le neutraliser. Mais il peut très bien se faire qu'il prenne plus de volume en même temps que d'autres organes se forment qui lui font contrepoids. Il suffit pour cela que le volume total de l'organisme ait lui-même augmenté. Sans doute, l'action qu'il exerce dans ces conditions n'est plus de même nature; mais les points sur lesquels elle s'exerce se sont multipliés et, si elle est moins violente, elle ne laisse pas de s'imposer tout aussi formellement. Les faits de désobéissance aux ordres de l'autorité ne sont plus traités comme des sacrilèges, ni par conséquent réprimés avec le même luxe de sévérité; mais ils ne sont pas davantage tolérés, et ces ordres sont plus nombreux et portent sur des espèces plus différentes. Or, la question qui se pose est de savoir, non si la puissance coercitive dont dispose cet appareil régulateur est plus ou moins intense, mais si cet appa- reil lui-même est devenu plus ou moins volumineux.
Une fois le problème ainsi formulé, la solution ne saurait être douteuse. L'histoire montre en effet que, d'une manière régu- lière, le droit administratif ost d'autant plus développé que les sociétés appartiennent à un type plus élevé; au contraire, plus nous remontons vers les origines, plus il est rudimenlaire.
L'Élat dont M. Spencer fait un idéal est en réalité la forme primitive de l'État. En effet, les seules fonctions qui lui appar- tiennent normalement, d'après le philosophe anglais, sont celles de la justice et celles de la guerre, dans la mesure du moins où la guerre est nécessaire. Or, dans les sociétés inférieures, il n'a effectivement pas d'autre rôle. Sans doute, ces fonctions n'y sont pas entendues comme elles le sont actuellement; elles ne sont pas autres pour cela. Toute celte intervention tyrannique qu'y signale M. Spencer n'est qu'une des manières par lesquelles s'exerce le pouvoir judiciaire. En réprimant les attentats contre la religion, contre l'étiquette, contre les traditions de toute sorte, l'État remplit le même office que nos juges d'aujourd'hui, quand ils protègent la vie ou la propriété des individus. Au contraire, ses attributions deviennent de plus en plus nombreuses et variées à mesure qu'on se rapproche des types sociaux supérieurs. L'organe même de la justice, qui est très simple dans le prin- cipe, va de plus en plus en se différenciant; des tribunaux, différents se forment, des magistratures distinctes se constituent, le rôle respectif des uns et des autres se détermine ainsi que leurs rapports. Une multitude de fonctions qui étaient diffuses se concentrent. Le soin de veiller à l'éducation de la jeunesse, de jirotéger la santé générale, de présider au fonctionnement de i';issistance publique, d'administrer les voies de transport et de communication rentre peu à peu dans la sphère d'action de Torgane central. Par suite, celui-ci se développe et, en même temps, il étend progressivement sur toute la surface du terri- toire un réseau de plus en plus serré et complexe de ramifica- tions qui se substituent aux organes locaux préexistants ou se les assimilent. Des services de statistique le tiennent au courant de tout ce qui se passe dans les profondeurs de Torganisme. L'appareil des relations internationales, je veux dire la diplo- matie, prend lui-même des proportions toujours plus considé- rables. A mesure que se forment les institutions qui, comme les grands établissements de crédit, ont par leurs dimensions et par la mulliplicilé des fonctions qui en sont solidaires un inléi(H général, i"État exerce sur elles une influence modératrice. Enfin, même Tappareil militaire, dont M. Spencer aflirme la régression, semble au contraire se développer et se centraliser d'une manière ininterrompue.
Celte évolution ressort avec tant d'évidence des enseignements de riiistoire qu'il ne nous parait pas nécessaire d'entrer dans plus de détails pour la démontrer. Que l'on compare les tribus destituées de toute autorité centrale aux tribus centralisées, celles-ci à la cité, la cité aux sociétés féodales, les sociétés féo- dales aux sociétés actuelles, et l'on suivra pas à pas les princi- pales étapes du développement dont nous venons de retracer la marcbe générale. Il est donc contraire à toute méthode de regar- der les dimensions actuelles de l'organe gouvernemental comme un fait morbide, dû à un concours de circonstances accidentelles. Tout nous oblige à y voir un phénomène normal, qui tient à la structure même des sociétés supérieures, puisqu'il progresse d'une manière régulièrement continue à mesure que les sociétés se rapprochent de ce type.
On peut d'ailleurs montrer, au moins en gros, comment il résulte des progrès mêmes de la division du travail et de la transformation qui a pour effet de faire passer les sociétés au type segmentaire au type organisé.
Tant que chaque segment a sa vie qui lui est particulière, il forme une petite société dans la grande et a par conséquent en propre ses organes régulateurs tout comme celle-ci. Mais leur vitalité est nécessairement i)roportionnelle à l'intensité de cette vie locale; ils ne peuvent donc pas manquer de s'afl'aiblir quand elle s'affaiblit elle-même. Or, nous savons que cet affaiblissement se produit avec l'effacement progressif de l'orga- nisation segmentaire. L'organe central, trouvant devant lui moins de résistance puisque les forces qui le contenaient ont j)erLlu de leur énergie, se développe et attire à lui ces fonctions, semblables à celles qu'il exeico, mais (jiii ne peuvent jiUis être retenues par ceux qui les détenaient jusque-là. Ces organes locaux, au lieu de garder leur individualité et de rester diffus, viennent donc se fondre dans l'appareil central qui, par suite, grossit, et cela d'autant plus que la société est plus vaste et la fusion plus complète; c'est dire qu'il est d'autant plus volumi- neux que les sociétés sont d'une espèce plus élevée.
Ce phénomène se produit avec une nécessité mécanique, et d'ailleurs il est utile, car il correspond au nouvel état des choses. Dans la mesure où la société cesse d'être formée par une répétition de segments similaires, l'appareil régulateur doit lui- même cesser d'être formé par une répétition d'organes segmen- taires autonomes. Toutefois, nous ne voulons pas dire que nor- malement l'État absorbe en lui tous les organes régulateurs de la société quels qu'ils soient, mais seulement ceux qui sont de même nature que les siens, c'est-à-dire qui président à la vie générale. Quant à ceux qui régissent des fonctions spéciales, comme les fonctions économiques, ils sont en dehors de sa sphère d'attraction. 11 peut bien se produire entre eux une coalescence du même genre, mais non entre eux et lui;, ou du moins s'ils sont soumis à l'aclion des centres supérieurs, ils en restent distincts. Chez les vertébrés, le système cérébro-spinal est très développé, il a une influence sur le grand sympathique, mais il laisse à ce dernier une large autonomie.
En second lieu, tant que la société est faite de segments, ce qui se produit dans l'un d'eux a d'autant moins de chances de faire écho dans les autres que l'organisation segmentaire est plus forte. Le système alvéolaire se prête naturellement à la localisa- tion des événements sociaux et de leurs suites. C'est ainsi que, dans une colonie de polypes, un des individus peut être malade sans que les autres s'en ressentent. 11 n'en est plus de même quand la société est formée par un système d'organes. Par suite de leur mutuelle dépendance, ce qui atteint l'un en atteint d'autres, et ainsi tout changement un peu grave prend un intérêt général.
Cette généralisntion est encore facilitée par deux autres cir- constances. Plus le travail se divise, moins chaque organe social comprend de parties distinctes. A mesure que la grande industrie se substitue à la petite, le nombre des entreprises dill'érenles diminue; chacune a plus d'importance relative parce qu'elle représente une plus grande fraction du tout; ce qui s"y produit a donc des contre-coups sociaux beaucoup plus étendus. La fer- meture d"un petit atelier ne cause que des troubles très limités, qui cessent d'être sentis au delà d"un petit cercle; la faillite d'une grande société industrielle est au contraire une pertur- bation publique. D'autre part, comme les progrés de la division du travail déterminent une plus grande concentration de la masse sociale, il y a entre les diO'érentes parties d'un même tissu, d'un même organe ou d'un même appareil, un contact plus intime qui rend plus faciles les phénomènes de contagion. Le mouvement qui naît sur un point se communique rapidement aux autres: il n'y a qu'à voir avec quelle vitesse, par exemple, une grève se généralise aujourd'hui dans un même corps de métier. Or, un trouble d'une certaine généralité ne peut se pro- duire sans i-elentir dans les centres supéiieurs. Ceux-ci, étant affectés douloureusement, sont nécessités à intervenir et cette intervention est d'autant plus fréquente que le type social est plus élevé. Mais il faut pour cela qu'ils soient oi-ganisés en con- séquence; il faut qu'ils étendent dans tous les sens leurs rami- fications, de manière à être en relations avec les dillêrontes régions de l'organisme, de manière aussi à (enir sous une dépen- dance plusimmr(li;itc certains oi-ganes dont le jeu poui-rait avoir à l'occasion des répercussions exceptionnellement graves. Kn un mot, leurs fonctions devenant plus nombreuses et plus com- plexes, il estnécessaire que l'organe qui leur sert de substrat se développe, ainsi (|uo le corps de règles juridiipies qui les déter- minent.
Au repi'oche ({u'on lui a souvent fait de contredire sa propre doctrine, en admettant que le développement des centres supôrieurs se fait en sens inverse dans les sociétés et dans les orga- nismes, M. Spencer répond que ces variations diflerentes de l'organe tiennent à des variations correspondantes de la fonction. Suivant lui, le rôle du système cérébro-spinal serait essentielle- ment de régler les rapports de l'individu avec le detiors, de combiner les mouvements soit pour saisir la proie, soit pour échapper à l'ennemi ('). Appareil d'attaque et de défense, il est naturellement très volumineux chez les organismes les plus éle- vés, où ces relations extérieures sont elles-mêmes très dévelop- pées. Il en est ainsi des sociétés militaires, qui vivent en état d'hostilité chronique avec leurs voisines. Au contraire, chez les peuples industriels, la guerre est l'exception; les intérêts sociaux sont principalement d'ordre intérieur; l'appareil régulateur externe, n'ayant plus la même raison d'être, régresse donc nécessairement.
Mais cette explication repose sur une double erreur.
D'abord tout organisme, qu'il ait ou non des instincts dépré- dateurs, vit dans un milieu avec lequel il a des relations d'autant plus nombreuses qu'il est plus complexe. Si donc les rapports d'hostilité diminuent à mesure que les sociétés deviennent plus pacifiques, ils sont remplacés par d'autres. Les peuples industriels ont un commerce mutuel autrement développé ((ue celui que les peuplades inférieures entretiennent les unes avec les autres, si belliqueuses qu'elles soient. Nous parlons, non du commerce qui s'établit directement d'individus à individus, mais de celui qui unit les corps sociaux entre eux. Chaque société a des intéréis généraux à défendre contre les autres, sinon par la voie des armes, du moins au moyen de négociations, de coalitions, de traités, etc.
De plus, il n'est pas vrai que le cerveau ne fasse que présider aux relations externes. Non seulement il semble bien qu'il peut parfois modifier l'état des organes par des voies tout internes, mais, alors mcMiie (pie c"esl du dehors (|iril ai,Mt, c"esl sur le dedans qu'il exerce son aclion. En elTet, môme les viscères les plus intestinaux ne peuvent fonctionner qu'à Taide de matériaux qui viennent du dehors et, comme il dispose souverainement do ces dernieis, il a par là s,ur tout l'organisme une influence de tous les instants. L"estomac, dit-on. n'entre pas en jeu sur son ordre; mais la présence des aliments sullii à exciter les mouve- ments péristaltiques. Seulement, si les aliments sont présents, c'est que le cerveau l'a voulu, et ils y sont dans la quantité (ju'il a fixée et de la qualité qu'il a choisie. Ce n'est pas lui ijui com- mande les battements du cœur, mais il peut, par un traitement approprié, les retarder ou les accélérer. Il n'y a guère de tissus qui ne subissent quelqu'une des disciplines qu'il impose, et l'empire qu'il exerce ainsi est d'autant plus étendu et d'autant plus profond que l'animal est d'un type plus élevé. C'est qu'en effet son véritable rôle est de présider, non pas aux relations avec le dehors, mais à l'ensemble de la vie: celte fonction est donc d'autant plus complexe que la vie elle-même est plus riche et plus concentrée. Il en est de même des sociétés. Ce qui fait que l'organe gouvernemental est plus ou moins considérable,