SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

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ce n'est pas que les peuples sont plus ou moins pacifiques; mais il croit à mesure (|ue, par suite des progrès de la division du travail, les sociétés comprennent plus d'organes dilTérents iihis intimement solidaires les uns des autres.

IV Les propositions suivantes résument cette première partie de notre travail.

La vie sociale dérive d'une double source: la siinilitiide des consciences et la division du travail social, l/individu est socialisé dans le premier cas, parce (jue, n'a>ant pas d'inili\idualité propre, il se confond, ainsi que ses semblables, au sein' d'un même lype collectif; dans le second, parce que, tout en ayant une pbysionomie et une activité personnelles qui le distin- guent des autres, il dépend d'eux dans la mesure même où il' s'en distingue, et par conséquent de la société qui résulte de leur union.

La similitude des consciences donne naissance à des règles juridiques qui, sous la menace de mesures répressives, imposent à tout le monde des ci'oyances et des pratiques uniformes; plus elle est prononcée, plus la vie sociale se confond complètement avec la vie religieuse, plus les institutions économitiues sont voisines du communisme. La division du travail donne naissance à des régies juridiques qui déterminent la nature et les rapports des fonctions divisées, mais dont la violation n'entraîne que des mesures réparatrices sans cai'actère expiatoire.

Chacun de ces corps de règles juridiques est d'ailleurs accom- pagné d'un corps de régies purement morales. Là où le droit pénal est très volumineux, la morale commune est très étendue; c'est-à-dire qu'il y a une multitude de pratiques collectives- placées sous la sauvegarde de l'opinion publique. Là où le droit rcstilulif est très développé, il y a pour chaque profession une morale professionnelle. A l'intérieur d'un même groupe de tra- vailleurs, il existe une opinion, diffuse dans toute l'étendue de cet agrégat restreint, et qui, sans être munie de sanctions légales, se fait pourtant obéir. 11 y a des mœurs et des coutumes com- munes à un même ordre de fonctionnaires et qu'aucun d'eux ne peut enfreindre sans encoui'ir le blâme de la corporation ('). Toutefois, cette morale se distingue de la précédente par des dilférences analogues à celles qui séparent les deux espèces cor- respondantes de droits. Elle est en etfet localisée dans une région limitée de la société; de plus, le caractère répressif des (') (,'.o Ijlàine, criiilli'iirs, coiumc toute ])ciiic nioralc;, se I;iiltiil jiar dos- mimveincnts extérieurs (peines disei|iiinaiivs, l'eiivni (reiiijiloyés, [leite des- relations, etc.).

sanctions qui y sont attachées est sensiblement moins accentué. Les fautes professionnelles déterminent un mouvement de répro- bation beaucoup plus faible que les aitonlats contre la morale l)ublique.

Cependant, les règles de la morale et du droit professionnels sont impératives comme les autres. Elles obligent Pindividu à agir en vue de lins qui ne lui sont pas propres, à faii'e des con- cessions, à consentir des compromis, à tenir compte d'intérêts supérieurs aux. siens. Par conséquent, même là où la société repose le plus complètement sur la division du travail, elle ne se résout pas en une poussière d'atomes juxtaposés, entre lesquels il ne peut s'établir que des contacts extérieurs et passagers. Mais les membres en sont unis par des liens qui s'étendent bien au delà des moments si courts où rechange s'accomplit. Chacune des fonctions qu'ils exercent est, d'une manière constante, dépen- dante des autres et forme avec elles un système solidaire. Par suite, de la nature de la tâche choisie déi-ivent des devoirs per- manents. Parce que nous remplissons telle fonction, domestique ou sociale, nous sommes pris dans un réseau d'obligations dont nous n'avons pas le droit de nous affranchir. Il est surtout un organe vis-à-vis duquel notre état de dépendance va toujours croissant: c'est ri''.lat. Les points p:ir lesquels nous sommes en contact avec lui se multiplient ainsi que les occasions où il a pour charge de nous rappeler au sentiment de la solidarité commune.

Ainsi, l'altruisme n'est pas destiné à devenir, comme le veut M. Spencer, une sorte d'ornement agréable de notre vie sociale; mais c'en.sera toujours la base fondamentale. Comment en elTet pourrion.s-nous jamais nous en passer/ Les hommes ne peuvent vivre ensemble sans.s'entendre et, par consé(iuenl, sans se faire des sacrifices mutuels, sans se lier les uns au\ autres d'une manière forte et durable. Toute société est une société morale. A certains égards, ce caractère est même plus jiroiioncé dans les sociétés organisées. Parce que l'individu ne se sulllt pas, c'est de 250 LIVRE I. — LA FONCTION.

la société qu'il reçoit tout ce qui lui est nécessaire, comme c'est pour elle qu'il travaille. C'est donc vers elle qu'est tournée son activité tout entière. Ainsi se forme un sentiment très fort de l'état de dépendance où il se trouve; il s'habitue à s'estimer à sa juste valeur, c'est-à-dire à ne se regarder que comme la partie d'un tout, l'organe d'un oi-ganisme. De tels sentiments sont de nature à inspirer non seulement ces sacrifices journaliers qui assurent le développement régulier de la vie sociale quotidienne, mais encore, à l'occasion, des actes de renoncement complet et d'abnégation sans partage. De son côté, la société apprend à regarder les membres qui la composent, non plus comme des choses sur lesquelles elle a des droits, mais comme des coopéra- teurs dont elle ne peut se passer et vis-tà-vis desquels elle a des devoirs. C'est donc à tort qu'on oppose la société qui dérive de la communauté des croyances à celle qui a pour base la coopé- ration, en n'accordant qu'à la première un caractère moral et en ne voyant dans la seconde qu'un groupement économique. En réalité, la coopération a, elle aussi, sa moralité intrinsèque. Il y a seulement lieu de croire, comme noiis le verrons mieux dans la suite, que, dans nos sociétés actuelles, celte moralité n'a pas encore tout le développement qui leur serait dés maintenant nécessaire.

Mais elle n'est pas de même nature que l'auli-e. Celle-ci n'est forte que si l'individu ne l'est pas. Faite de régies qui sont pratiquées par tous indistinctement, elle reçoit de celte protique universelle et uniforme une autorilô qui en fait quelque chose de surhumain et qui la soustrait plus ou moins à la discussion. L'autre, au contraire, se développe à mesure que la personnalité individuelle se fortifie. Si réglementée que soit une fonction, elle laisse toujours une large place à finitiative de chacun. Même beaucoup des obligations qui sont ainsi sanctionnées ont leur origine dans un choix de la volonté. C'est nous qui choi- sissons notre profession et môme certaines de nos fonctions domestiques. Sans doute, une fois que notre résolution a cessé CHAPITRE VII. — SOI.ID.MilTl'; OUGAMQUE ET CONTRAT. 251 (l'être intérieure et s'est traduite au dehors par des conséquences sociales, nous sommes liés: des devoirs s'imposent à nous que nous n'avons pas expressément voulus. C'est pourtant dans un acte volontaire qu'ils ont pris naissance. Enlin, parce que ces règles de conduite se rapportent, non aux. conditions de la vie commune, mais aux différentes formes de l'activité profession- nelle, elles ont par cela même un caractère plus temporel, pour ainsi dire, qui, tout en leur laissant leur force obligatoire, les rend plus accessibles à l'action des hommes.

Il y a donc deux grands courants de la vie sociale, auxquels correspondent deux types de structure non moins ditïérents.

De ces courants, celui qui a son origine dans les similitudes sociales coule d'abord seul et sans rival. A ce moment, il se confond avec la vie môme de la société; puis, peu à peu, il se canalise, se raréfie, tandis que le second va toujours en grossis- sant. De même, la structure segmentaire est de plus en plus recouverte par l'autre, mais sans jamais disparaître complète- ment.

Nous venons d'établir la réalité de ce rapport de variation inverse. On en trouvera les causes dans le livre suivant.

I LIVRE II LES CAUSES ET LES CONDITIONS LIVRE II Les Causes el les Conditions.

CHAPITRE I LES PROGRÉS DE LA DIVISION DU TRAVAIL ET CEUX DU BOXllEUR A quelles causes sont dus les progrès de la division du travail?

Sans doute, il ne saurait être question de trouver une formule unique qui rende compte de toutes les modalités possibles de la division du travail. Une telle formule n'existe pas. Chaque cas particulier dépend de causes particulières qui ne peuvent être déterminées que par un examen spécial. Le problème que nous nous posons est moins vaste. Si l'on fait abstraction des formes variées que prend la division du travail suivant les conditions do temps et de lieu, il reste ce fait général qu'elle se développe régulièrement à mesure qu'on avance dans Tliisloire. Ce fait dépend certainement de causes également constantes, que nous allons rechercher.

Cette cause ne saurait consister dans une représentation anti- cipée des etTets que produit la division du travail en contribuant à maintenir l'équilibre des sociétés. C'est un contre-coup trop lointain jinur (ju'il puisse èlre conipfis de tout le monde; la pliijiai-t des esprits n'en ont aucune conscience. En tout cas, il 2o6 Livr.ii: ii. — calses et conditions.

ne pouvait commencer à devenir sensiiîle que quand la division du travail était déjcà très avancée.

D'après la théorie la plus répandue, elle n'aurait d'autre ori- gine que le désir qu'a l'Iiomme d'accroître sans cesse son bonheur. On sait en effet que, plus le travail se divise, plus le rendement en est élevé. Les ressources qu'il met à notre disposition sont plus abondantes; elles sont aussi de meilleure qualité. La science se fait mieux, et plus vite; les œuvres d'art sont plus nombreuses et plus raffinées; l'industrie produit plus et les produits en sont plus parfaits. Or, l'homme a besoin de toutes ces choses; il semble donc qu'il doive être d'autant plus heureux qu'il en possède davantage, et, par conséquent, qu'il soit naturellement incité à les rechercher.

Cela posé, on explique aisément la régularité avec laquelle progresse la division du travail; il suffit, dit-on, qu'un concours de circonstances, qu'il est facile d'imaginer, ait averti les hommes de quelques-uns de ces avantages, pour qu'ils aient cherché à l'étendre toujours plus loin, afin d'en tirer tout le profit possible. Elle progresserait donc sous l'influence de causes exclusivement individuelles et psychologiques. Pour en faire la théorie, il ne serait pas nécessaire d'observer les sociétés et leur structure: l'instinct le plus simple et le plus fondamental du cœur humain suffirait à en rendre compte. C'est le besoin du bonheur qui pousserait l'individu à se spécialiser de plus en plus. Sans doute, comme toute spécialisation suppose la présence simultanée de plusieurs individus et leur concours, elle n'est pas possible sans une société. Mais, au lieu d'en être la cause déterminante, la société serait seulement le moyen par lequel elle se réalise, la matière nécessaire à l'oi-ganisation du travail divisé. Elle serait môme un effet du phénomène plutôt que sa cause. Ne répète-t-on pas sans cesse que c'est le besoin de la coopération qui a donné naissance aux sociétés? Celles-ci se seraient donc formées pour que le travail put se diviser, bien loin qu'il se fût divisé pour des raisons sociales?

Cette explication est classique en économie iiolilique. Elle parait d'ailleurs si simple et si évidente qu'elle est admise incons- ciemment par une foule de penseurs dont elle altère les concep- tions. C'est pouniuoi il est nécessaire do l'examiner tout d'abord.

Rien n'est moins démontré que le prétendu axiome sur lequel elle repose.

On ne peut assigner aucune borne rationnelle à la puissance productive du travail. Sans doute, elle dépend de l'élat de la technique, des capitaux, etc. Mais ces obstacles ne sont jamais que provisoires, comme le prouve l'expérience, et chaque géné- lation recule la limite à laquelle s'était arrêtée la génération précédente. Quand même elle devrait parvenir un jour à un maximum qu'elle ne pourrait plus dépasser — ce qui est une conjecture toute gratuite, — du moins il est certain que, dès à présent, elle a derrière elle un champ de développement im- mense. Si donc, comme on le suppose, le bonheur s'accroissait régulièrement avec elle, il faudrait aussi qu'il pût s'accroitre indéfiniment ou que, tout au moins, les accroissements dont il est susceptible fussent proportionnés aux précédents. S'il augmentait à mesure que les excitants agréables deviennent plus nombreux et plus intenses, il serait tout naturel que l'homme cherchât à pi'oduire toujours davantage pour jouir encore davantage. Mais, en réalité, notre puissance de bonheur est très restreinte.

En effet, c'est une vérité généralement reconnue aujourd'hui que le plaisir n'accompagne ni les états de conscience qui sont trop intenses, ni ceux qui sont trop faibles. Il y a douleur quand l'activité fonctionnelle est insullisante; mais une activité exces- sive produit les mêmes effets ('). Certains physiologistes croient (•) Sprnccr, Psychologie, I, 283. — WuiuU, Psijcholoijie plnjsialogique, I, 17 même que la tlouleur est liée à une vibration nerveuse trop intense ('). Le plaisir est donc situé entre ces deux extrêmes. Celte proposition est d'ailleurs un corollaire de la loi de Weber et de Feclmer. Si la formule mathématique que ces expérimen- tateurs en ont donnée est d'une exactitude contestable, il est un point du moins qu'ils ont mis hoi's de doute: c'est que les varia- tions d'intensité par lesquelles peut passer une sensation sont comprises entre deux limites. Si l'excitant est trop faible, il n'est pas senti; mais s'il dépasse un certain degré, les accroissements qu'il reçoit produisent de moins en moins d'effet, jusqu'à ce (lu'ils cessent complètement d'être perrus. Or, cette loi est vraie également de celte qualité de la sensation qu'on appelle le plaisir. Elle a même été formulée pour le plaisir et pour la douleur longtemps avant qu'elle ne le fût pour les autres élé- ments de la sensation. Bernouilli l'appliqua tout de suite aux sentiments les plus complexes, et Laplace, l'interprétant dans le même sens, lui donna la forme d'une relation entre la fortune physique et la fortune morale (^). Le champ des variations que peut parcourir l'intensité d'un même plaisir est donc limité.

Il y a plus. Si les états de consciePiCe dont l'intensité est modé- rée sont généralement agréables, ils ne présentent pas tous des conditions également favorables cà la production du plaisir. Aux environs de la limite inférieure, les changements par lesquels passe l'activité agréable sont trop petits en valeur absolue pour déterminer des sentiments de plaisir d'une grande énergie. Inversement, quand elle est rapprochée du point d'indifférence, c'est-à-dire de son maximum, les grandeurs dont elle s'accroît ont une valeur relative trop faible. Un homme qui a un très petit capital ne peut pas l'augmenter facilement dans des pro- portions qui suffisent à changer sensiblement sa condition. Voilà (') lliclict. Voir son article Douleur dnua If Dictionnaire eHcyclopcduiae des sciences médicales.

ciiM'iir.!': I. — Divisinx uu liiWAii, r.r noNiiiaii. Srjll pourquoi les premières économies apporlenl avec elles si peu de joie: c'est qu'elles sont trop petites pour améliorer la situation. Les avantages insignifiants qu'elles procurent ne compensent pas les privations qu'elles ont coûté. De même, un homme dont la fortune est excessive ne trouve plus de plaisir qu'à des bénéfices exceptionnels, car il en mesure l'importance à ce qu'il possède déjà. Il en est tout autrement des fortunes moyennes. Ici, et la grandeur absolue et la grandeur relative des variations sont dans les meilleures conditions pour que le plaisir se pro- duise, car elles sont facilement assez importantes, et pourtant il n'est pas néce.ssaire qu'elles soient extraordinaires pour être esti- mées à leur prix. Le point de repère qui sert à mesurer leur valeur n'est pas encore assez élevé pour qu'il en résulte une forte dépréciation. L'intensité d'un excitant agréable ne peut (]onc s'i\ccro\[ve ntilcinoit qn'enlve des limites encore plus raji- procliées que nous ne disions tout d'abord, car il ne produit tout son elTet que dans l'intervalle qui correspond à la partie moyenne de l'activité agréable. En deçà et au delà, le pilaisir existe encore, mais il n'est pas en rapport avec la cause qui le produit, tandis que, dans cette zone tempérée, les moindres oscillations sont goûtées et appréciées. Rien n'est perdu de l'énergie de l'excita- tion qui se convertit toute en plaisir (').

Ce que nous venons de dire de Tintensité de chaque irritant pourrait se répéter de leur nombre. Ils cessent d'être agréables quand ils sont trop ou trop peu nombreux, comme quand ils dépassent ou n'atteignent pas un certain degré de vivacité. Ce n'est pas sans raison que l'expérience humaine voit dans Ynurea mediocritas la condition du bonheur.

Si donc la division du ti-avail n'avait réellement progressé <iue pour accroître notre bonheur, il y a lùngtem])s qu'elle serait arrivée à sa limite extrême, ainsi que la civilisation qui en résulte, et que l'une et l'autre se seraient arrêtées. Car, pour (')Cr. Wuiiclt, loc. cit.

260 LIVIŒ II. — CAUSES ET CONDITIONS.

mettre riiomme en état de mener cette existence modeste qui est la plus favorable au plaisir, il n'était pas nécessaire d'accumuler indéfiniment des excitants de toute sorte. Un développement modéré eût suffi pour assurer aux. individus toute la somme de jouissances dont ils sont capables. L'humanité serait rapidement parvenue à un état slationnaire d'où elle ne serait plus sortie. C'est ce qui est arrivé aux animaux: la plupart ne changent plus depuis des siècles, parce qu'ils sont arrivés à cet état d'équilibre.

D'autres considérations conduisent à la même conclusion.

On ne peut pas dire d'une manière absolue que tout état agréable est utile, que le plaisir et l'utilité varient toujours dans le même sens et le même rapport. Cependant, un organisme qui, en principe, se plairait à des choses qui lui nuisent, ne pourrait évidemment pas se maintenir. On peut donc accepter comme une vérité très générale que le plaisir n'est pas lié aux états nuisibles, c'est-à-dire qu'en gros le bonheur coïncide avec l'état de santé. Seuls, les êtres atteints de quelque perversion physiologique ou psychologique trouvent de la jouissance dans des états maladifs. Or, la santé consiste dans une activité moyenne. Elle implique en effet un développement harmonique de toutes les fonctions, et les fonctions ne peuvent se développer harmoniquement qu'à condition de se modérer les unes les autres, c'est-à-dire de se contenir mutuellement en deçà de certaines limites, au delà des- quelles la maladie commence et le plaisir cesse. Quant à un accroi-ssement simultané de toutes les facultés, il n'est possible pour un être donné que dans une mesure très restreinte qui est marquée par l'état congénital de l'individu.

On comprend de cette manière ce qui limite le bonheur humain; c'est la constitution même de l'homme, pris à chaque moment de l'histoire. Étant donnés son tempérament, le degré de développement physique et moral auquel il est parvenu, il y a un maximum de bonheur comme un maximum d'activité qu'il ne CIlAPITIti: I. — DIVISION DU TnAVAH. KT DO.NIIF.LR. 2G1 peut pas dépasser. La proposiiioii n'est guère contestée tant qu'il ne s\igit que de Torganisme: tout le monde reconnaît que les besoins du corps sont limités et que, par suite, le plaisir physi- que ne peut pas s'accroître indéfiniment. Mais on a dit que les fonctions spirituelles faisaient exception. « Point de douleur pour châtier et réprimer...les élans les plus énergiques du dévoue- ment et delà charité, la recherche passionnée et enthousiaste du vrai et du beau. On satisfait sa faim avec une quantité déter- minée de nourriture; on ne satisfait pas sa raison avec une quantité déterminée de savoir ('). » C'est oublier que la conscience, comme l'organisme, est un système de fonctions qui se font équilibre et que, de plus, elle est liée à un substrat organique de l'état duquel elle dépend. On dit que s'il y a un degré de clarté que les yeux ne peuvent pas supporter, il n'y a jamais trop de clarté pour la raison. Cepen- dant, trop de science ne peut être acquise que par un dévelop- pement exagéré des centres nerveux supérieurs, qui lui-même ne peut se produire sans être accompagné de troubles doulou- reux. Il y a donc une limite maxima qui ne peut être dépassée impunément, et, comme elle varie avec le cerveau moyen, elle était particulièrement basse au début de l'humanité; par consé-. quent, elle eût été vile atteinte. De plus, l'entendement n'est qu'une de nos facultés. Elle ne peut donc s'accroitre au delà d'un certain point qu'au détriment des facullés pratiques, en ébranlant les sentiments, les croyances, les habitudes dont nous vivons, et une telle rupture d'équilibre ne peut aller sans malaise. Les sectateurs de la religion la plus grossière trouvent dans la cosmogonie et la philosophie rudimentairesqui leur sont enseignées un plaisir que nous leur enlèverions sans compen- sation possible si nous parvenions à les pénélrcr brusquement de nos doctrines scientifiques, quebjue incontestable qu'en soit la supf'M'iorité. A chaque niouicnl do l'iiislniro et dans la conscience de chaque individu, il y a pour les idées claires, les opinions réfléchies, en un mot pour la science, une place déterminée au delà de laquelle elle ne peut pas s'étendre normalement.

Il en est de même de la moralité. Chaque peuple a sa morale, qui est déterminée par les conditions dans lesquelles il vit. On ne peut donc lui en inculquer une autre, si élevée qu'elle soit, sans le désorganiser, et de tels troubles ne peuvent pas ne pas être douloureusement ressentis par les particuliers. Mais la morale de chaque société, prise en elle-même, ne comporte-t-elle pas un développement indéfini des vertus qu'elle recommande? Nullement. Agir moralement, c'est faire son devoir, et tout devoir est défini. Il est limité par les autres devoirs: on ne peut se donner trop complètement à autrui sans s'abandonner soi- même; on ne peut développer à l'excès sa personnalité sans tomber dans l'égoïsme. D'autre part,, l'ensemble de nos devoirs est lui-même limité par les autres exigences de notre nature. S'il est nécessaire que certaines formes de la conduite soient soumises à celte réglementation impérative qui est caractéris- tique de la moralité, il en est d'autres, au contraire, qui y sont naturellement réfractaires et qui pourtant sont essentielles. La morale ne peut régenter outre mesure les fonctions industrielles, commerciales, etc., sans les paralyser, et cependant elles sont vitales; ainsi, considérer la richesse comme immorale n'est pas une erreur moins funeste que de voir dans la richesse le bien par excellence. Il peut donc y avoir des excès de morale, dont la morale d'ailleurs est la première à souflrir; car, comme elle a pour objet immédiat de régler noire vie temporelle, elle ne peut nous en détourner sans tarir elle-même la matière à laquelle elle s'applique.

Il est vrai que l'activité eslhético-morale, parce qu'elle n"esl n'est pas réglée, parait alïi'anchie de tout fi-ein et de toute limi- tation. Mais, en réalité, elle est élroilement circonscrite par Taclivité proprement morale; car elle ne peut dépasser une certaine mesure qu'au détriment de la moralité. Si nous dépen- CIIAIMIUK I. — DIVISION DU TItAV.V.I. El li'JNilKl lî. 2G3 sons trop de nos forces pour le superllu, il ii"en l'esle plus assez pour le nécessaire. Quand on fait trop grande la place de Tima- ginalion en morale, les lâches obligaloii-es sont nécessairement négligées. Toute discipline même parait intolérable quand on a trop pris Tliabitude d'agir sans autres règles que celles qu'on se fait à soi-même. Trop d'idéalisme et d'élévation morale font souvent que l'homme n'a plus de goût à remplir ses devoirs quotidiens.