SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

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On en peut dire autant de toute activité esthétique d'ane manière générale; elle n'est saine que si elle est modérée. Le besoin de jouer, d'agir sans but et pour le plaisir d'agir, ne peut être développé au delà d'un certain point sans qu'on se déprenne de la vie sérieuse. Une trop grande sensibilité artis- tique est un phénomène maladif qui ne peut pas se généraliser sans danger pour la société. La limite au delà de laquelle l'excès commence est d'ailleurs variable, suivant les peuples ou les milieux sociaux: elle commence d'autant plus tôt que la société est moins avancée ou le milieu moins cultivé. Le labou- reur, s'il est en harmonie avec ses conditions d'existence, est et doit être fermé à des plaisirs esthétiques qui sont normaux chez le lettré, et il en est de même du sauvage par rapport au civilisé.

S'il en est ainsi du luxe de l'esprit, à plus forte raison en est- il de même du luxe matériel. Il y a donc une intensité normale de tous nos besoins, intellectuels, moraux, aussi bien (jue physi- ques, qui ne peut être outrepassée. A chaque moment de l'his- toire, notre soif de science, d'art, de bien-être est définie comme nos appétits, et tout ce qui va au delà de celte mesui'O nous laisse indilTérents ou nous fait soulTrir. Voilà ce (|u'on oublie trop quand on compare le bonheur de nos pères avec le nôtre. On raisonne comme si tous nos plaisirs avaient pu êire leurs; alors, en songeant à tous ces raffinements de la civilis.iiinii (Imii nous jouissons et qu'ils ne connaissaient pas, on se sent enclin à plaindre leur sort. Ou oublie ([u'ils n'étaient pas aptes à les goûter. Si donc ils se sont tant tourmentés pour accroître la puissance productive du travail, ce n'était pas pour conquérir des biens qui étaient pour eux sans valeur. Pour les apprécier, il leur eût fallu d'abord contracter des goùls et des habitudes qu'ils n'avaient pas, c'est-à-dire changer leur nature.

C'est en effet ce qu'ils ont fait, comme le montre l'histoire des transformations par lesquelles a passé l'humanité. Pour que le besoin d'un plus grand bonheur put rendre compte du développement de la division du travail, il faudrait donc qu'il fût aussi la cause des changements qui se sont progressivement accomplis dans la nature humaine, que les hommes se fussent transformés afin de devenir plus heureux.

Mais, à supposer même que ces transformations aient eu fina- lement un tel résultat, il est impossible qu'elles se soient pro- duites dans ce but, et, par conséquent, elles dépendent d'une autre cause.

En effet, un changement d'existence, qu'il soit brusque ou préparé, constitue toujours une crise douloureuse, car il fait violence à des instincts acquis qui résistent. Tout le passé nous retient en ari'iére, alors même que les plus belles perspectives nous attirent en avant. C'est une opération toujours laborieuse que de déraciner des habitudes que le temps a fixées et organi- sées en nous. Il est possible que la vie sédentaire offre plus de chances de bonheur que la vie nomade; mais quand, depuis des siècles, on n'en a pas mené d'autre que cette dernière, on ne s'en défait pas aisément. Aussi, pour peu que de telles transfor- mations soient profondes, une vie individuelle ne suffît pas à les accomplir. Ce n'est pas assez d'une génération pour défaiio l'œuvre des générations, pour mettre un homme nouveau à la place de l'ancien. Dans l'état actuel de nos sociétés, le tiavail n'est pas seulement utile, il est nécessaire; tout le monde le sent bien, et voilà longtemps déjà que celte nécessité est ressen- tie. Cependant, ils sont encore relativement rares ceux qui trouvent leur plaisir dans un travail régulier et persistant. Pour la piupai't des hommes, c'est encore une servitude insupportable; (.iiAi>in;i: i. — division du tiiavail kt domieur. 2G5 l'oisivelé des lemps primitifs n'a pas perdu pour eux. ses anciens attraits. Ces métamorphoses coûtent donc beaucoup pendant très longtemps sans rien rapporter. Les générations qui les inauguient n"en recueillent pas les fruits, s'il y en a, parce qu'ils viennent trop tardivement. Elles n"en ont i\ue la peine. Par conséquent, ce n'est pas l'attente d'un plus grand bonheur qui les entraîne dans de telles entreprises.

Mais, en fait, est-il vrai que le bonheur de l'individu s'accroisse à mesure que l'homme progresse? Rien n'est plus douteux.

II Assurément, il y a bien des plaisirs auxquels nous sommes ouveris aujourd'hui et que des natures plus simples ne connais- sent pas. Mais, en revanche, nous sommes exposés à bien des soulTrances qui leur sont épargnées, et il n'est pas sur du tout que la balance se solde à notie profit. La pensée est sans doute une source de joies, et qui peuvent être très vives; mais, en même temps, que de joies elle trouble! Pour un problème résolu, que de questions soulevées qui restent «-ans réponse! Pour un doute éclairci, que de mystères aperçus qui nous déconcertent! De même, si le sauvage ne connaît pas les plaisirs que procure une vie très active, en retour, il est inaccessible à l'ennui, ce tourment des esprits cultivés; il laisse doucement couler sa vie sans éprouver perpétuellement le besoin d'en renii)lir les trop courts instants de faits nombreux et pressés. N'oublions pas d'ailleurs que le travail n'est encore pour la plupart des hommes qu'une peine et qu'un fardeau.

On olijeclera que, chez les peuples civilisés, la vie est plus variée et (juc la variété est nécessaire au plaisir. Mais, en même temps qu'une niobililé plus grande, la civilisation apjiorle avec elle plus d'unifurmité; cai" c'est elle (jui a imposé à l'homme le travail monotone et cunlinu. Le sauvage va d'une occupation à 2C0 LIVFK ir. — C.VLSES ET CONDITIONS.

l'autre, suivant les circonstances et les besoins qui le poussent; riiomrae civilisé se donne tout entier à une tâche, toujours la même, et qui ofïre d'autant moins de variété qu'elle, est plus restreinte. L'organisation implique nécessairement une absolue régularité dans les liabitudes, car un changement ne peut pas avoir lieu dans la manière dont fonctionne un organe sans que, par contre-coup, tout l'organisme en soit affecté. Par ce côté, notre vie offre à l'imprévu une moindre part, en même temps que, par son instabilité plus grande, elle enlève à la jouissance une partie de la sécurité dont elle a besoin.

Il est vrai que notre système nerveux, devenu plus délicat, est accessible à de faibles excitations qui ne touchaient pas celui de nos pères, parce qu'il était trop grossier. Mais aussi, bien des irritants qui étaient agréables sont devenus trop forts pour nous et, par conséquent, douloureux. Si nous sommes sensibles à plus de plaisirs, nous le sommes aussi à plus de douleurs. D'autre part, s'il est vrai que, toutes choses égales, la souffrance produit dans l'organisme un retentissement plus profond que la joie ('), qu'un excitant désagréable nous affecte plus douloureusement qu'un excitant agréable de même intensité ne nous cause de plaisir, cette plus grande sensibilité pourrait bien être plus contraire que favorable au bonheur. En fait, les systèmes ner- veux très afTinés vivent dans la douleur et finissent même par s'y attacher. N'est-il pas très remarquable que le culte fonda- mental des religions les plus civilisées soit celui de la souffrance humaine? Sans doute, jiour (lue la vie puisse se maintenir, il faut, aujourd'hui comme aulrefois, que, dans la moyenne des cas, les plaisirs l'empoilent sur les douleurs. Mais il n'est pas certain que cet excédent soit devenu plus considérable.

Enfin et surtout, il n'est pas prouvé que cet excédent donne jamais la mesure du bonheur. Sans doute, en ces questions obscures et encore mal étudiées, on ne peut rien alfirmer avec cei'tiliule; cependanl il ]Kirail liicii «iiio le boiiliciir est autre chose qif une somme do plaisirs. C'est un état général et constant qui accompagne le jeu régulier de toutes nos fonctions organi- ques et psychiques. Ainsi, les activités continues, comme celles de la respiration et de la circulation, ne pi'ocui-ent pas de jouis- sances positives; pourtant c'est d'elles surtout que dépendent notre bonne humeur et notre entrain. Tout plaisir est une sorte de crise: il nait, dure un moment et meurt; la vie, au contraire, est continue. Ce qui en fait le charme fondamental doit être continu comme elle. Le plaisir est local: c'est une allection limi- tée à un point de l'organisme ou de la conscience; la vie ne réside ni ici ni là, mais elle est partout. Notre attachement pour elle doit donc tenir à qucliiue cause également générale. En un mol, ce qu'exprime le bonheur, c'est, non l'état momentané de telle fonction particulière, mais la santé de la vie physique et morale dans son ensemble. Comme le plaisir accompagne l'exer- cice normal des fonctions intermittentes, il est bien un élément du bonheur, et d'autant plus important que ces fonctions ont plus de place dans la vie. Mais il n'est pas le bonheur; il n'en peut même faire varier le niveau ([ne dans des proportions restreintes. Car il tient à des causes éphémères; le bonheur a des dispositions permanentes. Pour que des accidents locauv puissent afTe€ler profondément celte base fondamentale de notre sensi- bilité, il faut qu'ils se répètent avec une fréquence et une suite exceptionnelles. Le plus souvent, au contraire, c'est le plaisii- qui dépend du bonheur: suivant ([iie nous sommes heureux ou malheureux, tout nous rit ou nous attriste. On a eu bien raison de dire que nous portons notre bonheur avec nous-mêmes.

Mais, s'il en est ainsi, il n'y a plus à se demander si le bonheur s'accroit avec la civilisation. Il est l'indice de l'état de santé. Or. la santé d'une espèce n'est pas plus eomplèle parce que celle espèce est d'un type supérieur. Un mainmiféi-e sain ne se porto pas mieux qu'un protozoaire également siiin. Il en doit donc être 268 LIVRE H. — CAUSES ET CONDITIONS.

de même du bonheur. Il ne devient pas plus grand parce que l'activité devient plus riche, mais il est le même partout où elle est saine. L'être le plus simple et l'être le plus complexe goûtent un même bonheur, s'ils réalisent également leur nature. Le sauvage normal peut être tout aussi heureux que le civilisé normal.

Aussi les sauvages sont-ils tout aussi contents de leur sort que nous pouvons l'être du nôtre. Ce parfait contentement est même un des traits distinctifs de leur caractère. Ils ne désirent rien de plus que ce qu'ils ont et n'ont aucune envie de changer de con- dition. « L'habitant du Nord, dit Waitz, ne recherche pas le Sud pour améliorer sa position, et l'habitant d'un pays chaud et malsain n'aspire pas davantage à le quitter pour un climat plus favorable. Malgré les nombreuses maladies et les maux de toute sorte auxquels est exposé l'habitant de Darfour, il aime sa patrie, et non seulement il ne peut pas émigrer, mais il lui tarde de rentrer s'il se trouve à l'étranger...En règle générale, quelle que soit la misère matérielle dans laquelle vit un peuple, il ne laisse pas de tenir son pays pour le meilleur du monde, son genre de vie pour le plus fécond en plaisirs qu'il y ait, et il se regarde lui-même comme le premier de tous les peuples. Cette conviction paraît régner généralement chez les peuples de nègres ('). » Aussi, dans les pays qui, comme tant de contrées de l'Amérique, ont été exploités par les Européens, les indigènes croient fermement que les blancs n'ont quitté leur patrie que pour venir chercher le bonheur en Amérique. On cite bien l'exemple de quelques jeunes sauvages qu'une inquiétude mala- dive poussa hors de chez eux à la recherche du bonheur; mais ce sont des exceptions très rares.

Il est vrai que des observateurs nous ont parfois dépeint la vie des sociétés inférieures sous un tout autre aspect. Mais c'est qu'ils ont pris leurs propres impressions pour celles des indigènes. Or, une existence (jui nous paraît intolérable peut être douce pour des hommes d'une autre constitution physique et morale. Par exemple, quand, dès l'enfance, on est habitué à exposer sa vie à chaque instant et, par conséquent, à ne la compter pour rien, qu'est-ce que la mort? Pour nous apitoyer sur le sort des peuples primitifs, il ne suffît donc pas d'établir que Thygiéne y est mal observée, que la police y est mal faite. L'individu seul est com- pétent pour apprécier son bonheur: il est heureux, s'il se sent heureux. Or, « de l'habitant de la Terre de Feu jusqu'au Hot- tentot, l'homme, à l'état naturel, vit satisfait de lui-même et de son sort (•). j> Combien ce contentement est plus rare en Europe! Ces faits expliquent qu'un homme d'expérience ait pu dire: « Il y a des situations où l'homme qui pense se sent inférieur à celui que la nature seule a élevé, où il se demande si ses convic- tions les plus solides valent mieux que les préjugés étroits, mais doux au cœur(-j. » Mais voici une preuve plus objective.

Le seul fait expérimental qui démontre que la vie est généra- lement bonne, c'est que la très grande généralité des hommes la préfère à la mort. Pour qu'il en soit ainsi, il faut que, dans la moyenne des existences, le bonheur l'emporte sur le malheur. Si le rapport était renversé, on ne comprendrait ni d'où pourrait provenir l'attachement des hommes pour la vie, ni surtout comment il aurait pu se maintenir, froissé à chaque instant par les faits. Il est vrai que les pessimistes expliquent la persistance de ce phénomène par les illusions de l'e-spérance. Suivant eux, si, malgré les déceptions de Texpérience, nous tenons encore à la vie, c'est que nous espérons à tort que l'avenir rachètera le passé. Mais, en admettant même que l'espérance suffise à expli- quer l'amour de la vie, elle ne s'explique pas elle-même. Elle n'est pas miraculeusement tombée du ciel dans nos cœurs: mais 270 LIVftt: H. — CAUSES KT CONDITIONS.

elle a dû, comme tous les sentiments, se former sous racllon des faits. Si donc les hommes ont appris à espérer, si, sous le coup du malheur, ils ont pris l'habitude de tourner leurs regards vers l'avenir et d'en attendre des compensations à leurs soutïrances actuelles, c'est qu'ils se sont aperçus que ces compensations étaient fréquentes, que l'organisme humain était à la fois trop souple et trop résistant pour être aisément abattu, que les moments où le malheur l'emportait étaient exceptionnels et que, généralement, la balance finissait par se rétablir. Par conséquent, quelle que soit la part de l'espérance dans la genèse de l'instinct de conservation, celui-ci est un témoignage probant de la bonté relative de la vie. Pour la même raison, là où il perd soit de son énergie, soit de sa généralité, on peut être certain que la vie elle-même perd de ses attraits, que le mal augmente, soit que les causes de souffrance se multiplient, soit que la force de résistance des individus diminue. Si donc nous possédions un fait objectif et mesurable qui traduise les variations d'inten- sité par lesquelles passe ce sentiment suivant les sociétés, nous pourrions du même coup mesurer celles du malheur moyen dans ces mêmes milieux. Ce fait, c'est le nombre des suicides.

De même que la rareté relative des morts volontaires est la meilleure preuve de la puissance et de l'universalité de cet instinct, le fait qu'ils s'accroissent démontre qu'il perd du terrain.

Or, le suicide n'apparait guère qu'avec la civilisation. Il est très rare dans les sociétés inforieures, ou du moins le seul qu'on y observe parfois à l'état chronique présente des caractères très particuliers qui en font un type spécial dont la valeur sympto- ma tique n'est pas la même. C'est un acte non de désespoir, mais d'abnégation. Si chez les anciens Danois, chez les Celtes, chez les Thracee, le vieillard arrivé à un âge avancé met fin à ses jours, c'est qu'il est de son devoir de débarrasser ses compagnons d'une bouche inutile; si la veuve de l'hide ne survit pas à son maii, ni le Gaulois au chef de son clan, si le boudhiste se fait écraser sous les roues du cliar qui poile son idole, c'est que des prescriptions morales ou religieuses V\ obligent. Dans tous ces cas, l'homme se tue, non parce qu'il juge la vie mauvaise, mais parce que l'idéal auquel il est allaclié exige ce sacrifice. Ces morts volontaires ne sont donc pas plus des suicides, au sens vulgaire du mot, que la mort du soldat ou du médecin qui s'expose sciemment pour faire son devoir.

Au contraire, le vrai suicide, le suicide triste, est à l'état endémique chez les peuples civilisés. Il se distribue même géographiquement comme la civilisation. Sur les cartes du suicide, on voit que toute la région centrale de l'Europe est occupée par une vaste tache sombre qui est comprise entre le 47*^ et le 57<= degré de latitude et entre le 20« et le 40« degré de longitude. Cet espace est le lieu de prédilection du suicide; suivant l'expression de Morselli, c'est la zone suicidogène de l'Europe. C'est là aussi que se trouvent les pays où l'activité scientifique, artistique, économique est portée à son maximum: l'Allemagne et la France. Au contraire, l'Espagne, le Portugal, la Russie, les peuples slaves du Sud sont relativement indemnes. L'Italie, née d'hier, est encore quelque peu protégée, mais elle perd de son immunité à mesure qu'elle progresse. L'Angleterre seule fait exception; encore sommes-nous mal renseignés sur le degré exact de son aptitude au suicide. A l'intérieur de chaque pays, on constate le même rapport. Partout le suicide sévit plus fortement sur les villes que sur les campagnes. La civilisation se concentre dans les grandes villes; le suicide fait de même. On pourrait presque y voir une sorte de maladie contagieuse qui aurait pour foyers d'irradiation les capitales et les villes impor- tantes et qui, de là, se répandrait sur le reste du pays. Enfin, dans toute l'Euiope, la Norvège exceptée, le chillVe des suicides augmente régulièrement depuis un siècle ('). D'après un calcul, il aurait triplé de 18:21 à 1880 ('). La marche de la civilisation (1) V. les T;ibles de Moisolli.

ne peut pas être mesurée avec la môme précision, mais on sait assez combien elle a été rapide pendant ce temps.

On pourrait multiplier les preuves. Les classes de la population fournissent au suicide un contingent proportionné à leur degré de civilisation. Partout, ce sont les professions libérales qui sont le plus frappées et Tagiiculture qui est le plus épargnée. Il en est de même des sexes. La femme est moins mêlée que l'homme au mouvement civilisateur; elle y participe moins et en relire moins de profit; elle rappelle davantage certains traits des natures primitives (^); aussi se tue-t-elle environ quatre fois moins que l'homme.

Mais, objectera-t-on, si la marche ascensionnelle des suicides indique que le malheur progresse sur certains points, ne pour- rait-il pas se faire qu'en même temps le bonheur augmentât sur d'autres? Dans ce cas, cet accroissement de bénéfices suffirait peut-être à compenser les déficits subis ailleurs. C'est ainsi que, dans certaines sociétés, le nombre des pauvres augmente sans que la fortune publique diminue. Elle est seulement concentrée en un plus petit nombre de mains.

Mais cette hypothèse elle-même n'est guère plus favorable à notre civilisation. Car, à supposer que de telles compensations existassent, on n'en pourrait rien conclure sinon que le bonheur moyen est resté à peu près stationnaire. Ou bien, s'il avait augmenté, ce serait seulement de très petites quantités qui, étant sans rapport avec la grandeur de l'effort qu'a coûté le progrès, ne pourraient pas en rendre compte. Mais l'hypothèse même est sans fondement.

En effet, quand on dit d'une société qu'elle est plus ou moins heureuse qu'une autre, c'est du bonheur moyen qu'on entend parler, c'est-à-dire de celui dont jouit la moyenne des membres de cette société. Comme ils sont placés dans des conditions d'existence similaires en tant qu'ils sont soumis à l'action d'un CHAPITliE I. — DIVISION DU TRAVAIL ET DONHEUR. 273 même milieu physique et social, il y a nécessairement une cer- taine manière d'être et, par conséquent, une certaine manière d'être lieureux qui leur est commune. Si du bonheur des indi- vidus on retire tout ce qui est dû à des causes individuelles ou locales, pour ne retenir que le produit des causes générales et communes, le résidu ainsi obtenu constitue précisément ce que nous appelons le bonheur moyen. C'est donc une grandeur abstraite, mais absolument une et qui ne peut pas varier dans deux sens contraires à la fois. Elle peut ou croitre, ou décroître, mais il est impossible qu'elle croisse et qu'elle décroisse simultn- némenl. Elle a la même unité et la même réalité que le type moyen de la société, l'homme moyen de Quételet; car elle représente le bonheur dont est censé jouir cet être idéal. Par conséquent, de même qu'il ne peut pas devenir au même moment plus grand et plus petit, plus moral et plus immoral, il ne peut pas davantage devenir en même temps plus heureux et plus malheureux.

Or, les causes dont dépend le progrés du suicide chez les peuples civilisés ont un caractère certain de généralité. En effet, ils ne se produisent pas sur des points isolés, dans de certaines parties de la société à l'exclusion des autres: on les observe partout. Selon les régions, la marche ascendante est plus rapide ou plus lente, mais elle est sans exception. L'agriculture est moins éprouvée que l'industrie, mais le contingent qu'elle fournit au suicide va toujours croissant. Nous sommes donc en présence d'un phénomène qui est lié, non à telles ou telles cir- constances locales et particulières, mais à un état général du milieu social. Cet état est diversement réfracté par les milieux spéciaux (provinces, professions, confessions religieuses, etc.) — c'est pourquoi son action ne se fait pas sentir partout avec la même intensité — mais il ne change pas pour cela de nature.

C'est dire que le bonheur dont le développement du suicide atteste la régression est le bonheur moyen. Ce que prouve la marée montante des morts volontaires, ce n'est pas seulement 18 27't Liviti: II. — CAUSES et conditions.

iju'il y a un plus grand nombre crindividiis trop malheureux pour supporter la vie, — ce qui ne préjugerait rien pour les autres qui sont pourtant la majorité, — mais c'est que le bon- heur général do la société diminue. Par conséquent, puisque ce bonheur ne peut pas augmenter et diminuer en même temps, il est impossible qu'il augmente, de quelque manière que ce puisse être, quand les suicides se multiplient; en d'autres termes, le déficit croissant dont ils révèlent l'existence n'est compensé par rien. Les causes dont ils dépendent n'épuisent qu'une partie de leur énergie sous forme de suicides; l'influence qu'elles exercent est bien plus étendue. Là où elles ne déterminent pas l'homme à se tuer, en supprimant totalement le bonheur, du moins elles réduisent dans des proportions variables l'excédent normal des plaisirs sur les douleurs. Sans doute, il peut arriver par des combinaisons de circonstances particulières que, dans certains cas, leur action soit neutralisée de manière à rendre possible même' un accroissement de bonheur; mais ces variations acci- dentelles et privées sont sans effet sur le bonheur social. Quel statisticien d'ailleurs hésiterait à voir dans les progrés de la mortalité générale au sein d'une société déterminée un symptôme certain de l'affaiblissement de la santé publique?

Est-ce à dire qu'il faille imputer au progrès lui-môme et à la division du travail qui en est la condition ces tristes résultats? Celte conclusion décourageante ne découle pas nécessairement des faits qui précédent. Il est au contraire très vraisemblable (jue ces deux ordres de faits sont simplement concomitants. Mais cette concomitance sulTit à prouver (jue le progrès n'accroit pas beaucoup notre bonheur, puisque celui-ci décroit, et dans i\e?, proportions ti'ès graves, au moment même où la division du travail se développe avec une énergie et une rapidité que Ton n'avait jamais connues. S'il n'y a pas de raison d'admettre qu'elle ait effectiveiui'ut diminué notre capacité de jouissance, il est plus impo.ssiblc encore de croire qu'elle l'ait sensiblement augmentée.

En définitive, tout ce que nous venons de dire n"esl (ju'iine nppiicalion parliculière de celle vérilé générale que le plaisir est, comme la douleur, chose essenliellemenl relative. Il n'y a pas un bonheur absolu, objectivement déterminable, dont les hommes se rapprochent à mesure qu'ils progressent; mais de même (jue, suivant le mol de Pascal, le bonheur de l'homme n'est pas celui de la femme, celui des sociétés inférieures ne saurait être le nôtre, et réciproquement. Cependant, Tun n'est pas plus grand que l'autre. Car on ne peut en mesurer l'inlensilé relative que par la force avec laquelle il nous attache à la vie, en général, et à notre genre de vie, en particulier. Or, les peuples les plus primitifs tiennent tout autant à Texis- tence et à leur existence que nous à la noire. Ils y renoncent même moins facilement Ç). Il n'y a donc aucun rapport entre les variations du bonheur et les progrès de la division du travail.

Celte proposition est fort impoiianle. Il en résulte en effet que, pour expliquer les transformations par lesquelles ont passé les sociétés, il ne faut pas chercher quelle inlluence elles exercent sur le bonheur des hommes, puisque ce n'est pas celte influence qui les a déterminées. La science sociale doit renoncer résolument à ces comparaisons utilitaires dans lesquelles elle s'est liop souvent complu. D'ailleuis, do telles considérations sont nécessairement subjectives; car, toutes les fois qu'on com- pare des plaisirs ou des intérêts, comme tout critère objectif fait défaut, on ne peut pas ne pas jeter dans la balance ses idées et ses préférences propres et on donne pour une vérilé scientifique ce qui n'est qu'un sentiment personnel. C'est un principe que Comte avait déjà très nettement formulé. « L'esprit essentielle- ment relatif, dit-il, dans lequel doivent êti-e nécessairement conçues les notions quelconques de la polili(iiie positive, do,il d'abord nous faire ici écarler comme aussi vaine qu'oiseuse la (1) Hormis les cas où l'instinct de conservation est neutralisé par des senti- ments ndigicux, patriotiques, etc., sans qn'il soit pour cela plus faible.

276 LIVUE II. — CAUSES ET CONDITIONS.