(') Lo lecteur voit de lui-même les faits qui vérifient cette loi dont nous ne pouvons donner ici une démonstration expresse. Elle résulte de reclierclies que nous avons faites sur la famille el que nous espérons publier prochai- nement.
(*; Cité par Layet, Hijijlcnc ths luujsans, dernier cliapilre.
cini| villes n\,nU plus de 30,000 habitants « absorbaient sur le oliilTi-e tle l'accroissemenl quinijnenna! plus de 061,000 iiabi- lanLs, en laissant seulement 10'). 000 à rt'partir entre les villes moyennes, les petites villes et les campagnes ('). » Ce n"est pas seulement vers les grandes villes que se portent ces grands mouvements migrateurs; ils rayonnent dans les régions avoisi- nantes. M. Bertillon a calculé que pendant l'année 1880, tandis (pie dans la moyenne de la France sur lOO habitants 11,25 seu- lement étaient nés en dehors du département, dans le dépar- tement do la Seine il y en avait Si, 67. Cette proportion des étrangers est d'autant plus élevée que les villes que compte le département sont plus populeuses. Elle est de 31,47 dans le Uhùne, de 26,29 dans les Houches-du-Rhône, de 20,41 dans la Seine-et-Oise (-), de 1U,46 dans le Nord, de 17,62 dans la Gironde (^). Ce phénomène n'est pas particulier au\ grandes villes: il se produit également, quoique avec une moindre intensité, dans les petites villes, dans les bourgs. « Tou'es ces agglomérations augmentent constamment aux dépens des com- munes plus petites, de sorte que l'on voit à chaque recense- ment le nombre des villes do chaque catégorie s'augmenter de quelques unités (*j. » Or, la mobilité plus grande des unités sociales (|ue supposent ces phénomènes de migration, détermine un affaiblissement de toutes les traditions.
En effet, ce qui fait surtout la force de la tr.ulition, c'est le caractère des personnes qui la transmettent et l'inculquent, je veu\ dii'e les anciens. Ils en sont l'exin-ession vivante: eux seuls ont été témoins de ce que faisaient les ancêtres. Ils sont runi(|ue intermédiaire entre le pré.sent et le passé. D'autre part, ils joui.s.senl auprès des générations qui ont été élevées sous leurs 0) Diinioiit, l)('i)iii>iilation ri Civilisnlion, ITÔ.
P) Dii'liiiii>i(tiri' l'iicijcloi). ilcs Scicnvi'n mcidr., ait. Miijraliiiii.
326 I IVlilî II. — CAUSES liT CONDITIONS.
yeux et sous leur direclion, d'un prestige que rien ne peut rem- placer. L'enfant, en effet, a conscience de son infériorité vis-à-vis des personnes plus âi,rées qui l'entourent et il sent qu'il dépend d'elles. Le respect révérentiel qu'il a pour elles se communique naturellement à tout ce qui en vient, à tout ce qu'elles disent et à tout ce qu'elles font. C'est donc l'autorité de l'âge qui fait en grande partie celle de la tradition. Par conséquent, tout ce qui peut contribuer à prolonger celle influence au delà de l'enfance ne peut que fortifier les croyances et les pratiques traditionnelles. C'est ce qui arrive quand l'homme fait continue à vivre dans le milieu où il a été élevé; car il reste alors en rapports avec les personnes qui l'ont connu enfant, et soumis à leur action. Le sentiment qu'il a pour elles subsiste et, par conséquent, produit les mêmes effets, c'est-à-dire contient les velléités d'innovation. Pour qu'il se produise des nouveautés dans la vie sociale, il ne suffît pas que des générations nouvelles arrivent à la lumière: il faut encore qu'elles ne soient pas trop fortement entraînées à suivre les errements de leurs devancières. Plus l'influence de ces dernières est profonde — et elle est d'autant plus profonde qu'elle dure davantage — plus il y a d'obstacles aux change- ments. Auguste Comte avait raison de dire que si la vie humaine était décuplée, sans que la proportion respective des âges fut pour cela modifiée, il en lésulterait «un ralentissement inévi- table, quoique impossible à mesurer, de notre développement Mais c'est l'inverse qui se produit si l'homme, au sortir de l'adolescence, est transplanté dans un nouveau milieu. Sans doute, il y trouve aussi des hommes plus âgés que lui; mais ce n'est pas ceux dont il a, pendant l'enfance, subi l'action. Le respect qu'il a pour eux est donc moindre et de nature plus convention- nelle, car il ne correspond à aucune réalité ni actuelle, ni passée. Il n'en dépend i)as et n"en a jamais dépendu; il ne peut donc les (') Cours de }) Il il. pus., IV, 451.
respecter que par analogie. C'est (railleurs un fait connu ([uo le culte de l'i^ge va en s'a lïaib lissant avec la civilisation. Si déve- loppé jadis, il se réduit aujourd'hui à quelques pratiques de politesse, inspirées par une sorte de pitié. On plaint les vieillards jilus qu'on ne les craint. Les âges sont nivelés. Tous les hommes (jui sont arrivés à la maturité se traitent à peu près en égaux. Par suite de ce nivellement, les mœurs des ancêtres perdent de leur ascendant; car elles n'ont plus auprès de l'adulte de repré- sentants autorisés. On est plus libre vis-à-vis d'elles parce qu'on est plus libre vis-à-vis de ceux qui l'incarnent. La solidarité des temps est moins sensible parce ({u'elle n'a plus son expression matérielle dans le contact continu des générations successives. Sans doute, les elTets de l'éducation première continuent à se faire sentir, mais avec moins de force, parce qu'ils ne sont pas entretenus.
Ce moment de la pleine jeune.sse est d'ailleurs celui où les hommes sont le plus impatients de tout frein et le plus avides de changement. La vie qui circule en eux n'a pas encore eu le temps de se liger, de prendre définitivement des formes déter- minées, et elle est trop intense pour se laisser discipliner sans résistance. Ce besoin se satisfera donc d'autant plus facilement qu'il sera moins contenu du dehors, et il no peut se satisfaiie qu'aux dépens de la tradition. Celle-ci est plus battue en brèche au moment même où elle perd de ses forces. Une fois donné, ce germe de faiblesse ne peut que se développer avec chaque génération; car on transmet avec moins d'autorité des principes dont on.sent moins l'autorité.
. Une expérience caractéristique démontre celle inlluence de l'âge sur la force de la Iradilion.
Précisément parce que la population des grandes villes se recrute surtout p;ir immigration, elle.se compose essentiellement de gens (jui, une fois adultes, ont (piilté leurs foyers cl se sont soustraits à l'action des anciens. Au.><si le nombre des vieillards y est-il très faible, tandis qu'au contraire celui des hommes dans la force de Tâge y est très élevé. M. Cheysson a démontré que les courbes de la population à chaque groupe d'âge, pour Paris et pour la province, ne se rencontrent qu'aux âges de 15 à 20 ans et de 50 à 55 ans. Entre 20 et 50 la courbe parisienne est beau- coup plus élevée, au delà elle est plus basse ('). En 1881 on comptait à Paris 1,118 individus de 20 à 25 ans pour 874 dans le reste du pays {^). Pour le département de la Seine tout entier, on trouve sur 1,000 habitants 731 de 15 à GO ans et 76 seule- ment au delcà de cet âge, tandis que la province a 618 des pre- miers et 106 des seconds. En Norwège, d'après Jacques Bertillon, les rapports sont les suivants sur 1,000 habitants: Villes. Campagnes.
Ainsi, c'est dans les grandes villes que l'influence modératrice de l'âge est à son minimum; on constate en même temps que nulle part les traditions n'ont moins d'empire sur les esprits. En effet, les grandes villes sont les foyers incontestés du progrés; c'est en elles qu'idées, modes, mœurs, besoins nouveaux, s'éla- borent pour se répandre ensuite sur le reste du pays. Quand la société change, c'est généralement à leur suite et à leur imitation. Les humeurs y sont tellement mobiles que tout ce qui vient du passé y est un peu suspect; au contraire, les nouveautés, quelles qu'elles soient, y jouissent d'un prestige presque égal à celui dont joui.ssaienl autrefois les coutumes des ancêtres. Les esprits y sont naturellement orientés vers l'avenir. Aussi la vie s'y Iransforme-t-elle avec une extraordinaire rapidité: croyances, goûts, passions y sont dans une perpétuelle évolution. Nul ter- rain n'est plus favorable aux évolutions de toute soite. C'est (jue la vie collective ne peut avoir de continuité là où les dilTé- (,') Im Question de lapoindutioi), \n Annales tf'Hii[i'iéne, 188i. ('-) Annales de la ville de Paris.
renies couches cPunilés sociales, appelées à se remplacer les unes les autres, sont à ce point discontinues.
Observant que, pendant la jeunesse des sociétés et surtout au moment de leur luatiirilé, le respect des traditions est beaucoup plus grand (lue pendant leur vieillesse, M. Tarde a cru pouvoir présenter le déclin du tradilionnalisme comme une phase simple- ment transitoire, une crise passagère de toute évolution sociale. «L'homme, dit-il, n'échappe au joug de la coutume que pour y retomber, c'est-à-dire pour lixer et consolider en y retombant les conquêtes dues à son émancipation temporaire ('). » Cette erreur lient, croyons-nous, à la méthode de comparaison suivie par fauteur et dont nous avons, plusieurs fois déjà, signalé les inconvénients. Sans doute, si Ton rapproche la lin d'une société des commencements de celle ({ui lui succède, on constate un retour du tradilionnalisme: seulement, celte phase, par laquelle débute tout type social, est toujours beaucoup moins violente qu'elle ne l'avait été chez le type immédiatement antérieur. Jamais, chez nous, les mœurs des ancêtres n'ont été l'objet du culte superstitieux qui leur était voué à Rome; jamais il n'y eut à Rome une institution analogue à la \'pyL^r, Txpzviy.wv du droit athénien, s'opposant à toute innovation (-); même au temps d'Aris- tote, c'était encore en Grèce une question de savoir s'il était bon de changer les lois établies pour les améliorer, et le philosophe ne se prononce pour l'anirmative qu'avec la plus grande circonspec- tion {^). Enfin, chez les Juifs, toute déviation de la règle tradi- tionnelle était encore plus complètement impossible, puisque c'était une impiété. Or, pour juger de la marche des événements sociauN, il ne faut pas mettre bout à bout les sociétés qui se suc- cèdent, mais ne les comparer qu'à la période correspondante de leui' cairiére. Si ibiMi- il est biiMi vi'.ii (|uo toute vie sociale tond à se n\eret à devenir coutnmière. la fornu^ qu'elle prend devient (*) V. sur cctitj Ypx;pr, MoiiT t-l Stlioiiinnii. Itcr nH'ixche Process.
330 Livni': ii. — calsrs et coxniTio.xs.
toujours moins résistante, plus accessible aux changements; en d'autres termes, Tautorilé de la coutume diminue d'une manière continue. Il est d'ailleurs impossible qu'il en soit. autrement, puisque cet affaiblissement dépend des conditions mêmes qui dominent le développement historique.
D'autre part, puisque les croyances et les pratiques communes tirent en grande partie leur force de la force de la tradition, il est évident qu'elles sont de moins en moins en état de gêner la libre expansion des variations individuelles.
III Enfin, à mesure que la société s'étend et se concentre, elle enveloppe de moins près l'individu et. par conséquent, peut moins bien contenir les tendances divergentes qui se font jour.
11 suffit pour s'en assurer de compai-er les grandes villes aux petites. Cliez ces dernières, quiconque cherche à s'émanciper des usages reçus se heurte à des résistances qui sont parfois très vives. Toute tentative d'indépendance est un objet de scandale public, et la réprobation générale qui s'y attaclie est de nature à décourager les imitateurs. Au contraire, dans les grandes cités, l'individu est beaucoup plus aiïranchi du joug collectif; c'est un fait d'expérience qui ne peut être contesté. C'est que nous dépen- dons d'autant plus étroitement de l'opinion commune qu'elle surveille de plus prés toutes nos démarches. Quand l'attention de tous est constamment fixée sur ce que fait chacun, le moindre écart est aperçu et aussitôt réprimé; inversement, chacun a d'autant plus de facilités pour suivre son sens jtropre qu'il est plus aisé d'échapper à ce contrôle. Or, comme dit un proverbe, on n'est nulle part aussi bien caché que dans une foule. Plus un groupe est étendu et dense, plus l'attention collective, dispersée sur une large surface, est incapable de suivie les mouvemenis de chaque individu; car elle ne devient pas plus forle alors qu'ils deviennent plus nombreux. Elle porte sur trop de points à la fois pour pouvoir se conceiitier sur aucun. La surveillance se fait moins bien parce qu'il y a Inq) de gens et de choses à surveiller.
De plus, le grand ressort de Tatlention, à savoir rintérél, fait plus ou moins complètement défaut. Nous ne désirons connaître les faits et gestes d'une personne que si son image réveille en nous des souvenirs et des émotions qui y sont liés, et ce désir est d'autant plus actif que les étals de conscience ainsi réveillés sont plus nombreux et plus forts ('). Si, au contraire, il s'agit de quelqu'un que nous n'apercevons que de loin en loin et en pas- sant, ce qui le concerne, ne déterminant en nous aucun écho, nous lais.se froids et par conséquent nous ne sommes incités ni à nous renseigner sur ce qui lui arrive, ni à observer ce (lu'il fait. La curiosité collective est donc d'autant plus vive que les relations personnelles entre les individus sont plus continues et plus fréquentes; d'autre part, il est clair qu'elles sont d'autant plus rares et plus courtes que clia<iue individu est en rapports avec un plus grand nombre d'autres.
Voilà pourquoi la pression de l'opinion se fait sentir avec moins de force dans les grands centres. C'est que TaUenlion de chacun est distraite dans trop de directions différentes et que, de plus, on se connait moins. Même les voisins et les membres d'une même famille sont moins souvent et moins régulièrement en contact, séparés qu'ils sont à clia(|iie instant par la masse des affaires et des personnes intercurrentes. Sans doute, si la {lopu- lation est plus nombreu.se qu'elle n'est dense, il peut arriver que la vie, dispersée sur une plus grande étendue, soit moindre sur cliaque point. La grande ville se lésout alors en un certain (') Il est \r;ii (|iic, (l;iiis iiiit- potiti! \ illc. ri'tr;m;.'i'i-, rincniimi n'est p:is r<ilijct ■ l'iirit; iii<)iii(j|-i; surViiillaïK-i- qur rii:iliil:iiit; iiiiiis c'est (|iil' l'inia;{(! (|iii le i-e|ir<''Sênte l'sl reiiilui! très vive par un (ïfl'et de cniitr.-iste, |iarce (\n"\\ est ri;xi't;pti()il. Il n'en est pas dt^ lileliie dans une;;i;intle ville, on il est la lè;j!k', tuiit le monde, pour ainsi diie, (''tant incoiuiii.
nombre de petites villes, et par conséquent les observations pré- cédentes ne s'appliquent pas exactement (^). Mais partout où la densité de raggloméralion est en rapport avec son volume, les liens personnels sont rares et faibles; on perd plus facile- ment les autres de vue, même ceux, qui vous entourent de très près et, dans la nuMiie mesure, on s'en désintéresFe. Comme cette mutuelle indifférence a pour effet de rekàcber la surveillance collective, la sphère d'action libre de chaque indi- vidu s'étend en fait et, peu à peu, le fait devient un droit. Nous savons en effet que la conscience commune ne garde sa force qu'<à la condition de ne pas tolérer les contradictions; or, par suite de celte diminution du contrôle social, des actes se com- mettent journellement qui la contredisent, sans que pourtant elle réagisse. Si donc il en est qui se répètent avec assez de fréquence et d'uniformité, ils finissent par énerver le sentiment collectif qu'ils froissent. Une règle ne parait plus aussi respec- table, quand elle cesse d'être respectée et cela impunément; on ne trouve plus la même évidence à un article de foi qu'on a li'op laissé contester. D'autre part, une fois que nous avons usé d'une liberté, nous en contractons le besoin; elle nous devient aussi nécessaire et nous paraît aussi sacrée que les autres. Nous jugeons intolérable un contrôle dont nous avons perdu l'habilude. Un droit acquis à une plus grande autonomie se fonde. C'est ainsi que leseiupiélemenls que commet la personnalité individuelle, quand elle est moins fortement contenue du dehors, (inissent par recevoir la consécration des mœurs.
Or, si ce fait est plus mar(|ué dans les grandes villes, il ne leur est pas spécial; il se produit aussi dans les autres, suivant leur impoi'tance. Puisque donc l'effacement du type segmenlaire entraîne un développement toujours plus considérable des centres urbains, voilà une première raison ([ui fait que ce phé- nomène doit aller en se généralisant. Mais de jjIus, à me>ure que la tlensilé morale de la sociélé s'élève, elle devient elle-même semblable à une grande cité qui contiemliail dans ses murs le peuple tout entier.
En elïet, comme la distance matérielle et morale entre les dillV'renles régions (end à s'évanonii-, elles sont les unes par l'apport au\ autres dans une situation toujoui-s plus analogue à celle des dilïérents quartiers d'une même ville. La cause qui, dans les grandes villes, détermine un alïaiblissemenl de la conscience commune doit donc produire son ellet dans toute l'étendue de la société. Tant que les divers segments, gardant leur individualité, restent fermés les uns aux autres, chacun d'eux limite étroitement l'horizon social des particuliers. Séparés du reste de la société par des barrières plus ou moins difficiles à. franchir, rien ne nous détourne de la vie locale, et, par suite, toute notre action s'y concentre. Mais, à mesure que la fusion des segments devient plus complète, les perspectives s'étendent, et d'autant plus qu'au même moment la sociélé elle-même devient généralement plus étendue. Dés lors, même l'habitant de la petite ville vit moins exclusivement de la vie du petit groupe qui l'entoure immédiatement. Il noue avec des localités éloignées des relations d'autant plus nombreuses (]ue le mouvement de concentration est jilus avancé. Ses voyages jilus fréiiuents, les correspondances plus actives qu'il échange, les affaires qu'il suit au dehors, etc., détournent son regard de ce ijui se passe autour de lui. Le centre de sa vie et de ses préoc- cupations ne se trouve plus si complètement au lieu (piil habite. 11 s'intéresse donc moins à ses voisins, parce qu'ils tiennent une moindre place dans son existence. D'ailleurs, la petite ville a moins de prise sur lui par cela môme que sa vie déborde ce cadre exîgu, que ses intérêts et ses affections s'étendent bien au delà. Pour toutes ces raisons, l'opinion publique locale pèse d'un poids moins lourd sur chacun de nous, et comme l'opinion générale de la société n'est pas eu état de reuijilacer la précé- dente, ne pouvant surveiller de prés la conduite de tous les citoyens, la surveillance collective se relâche irrémédiablement, la conscience commune perd de son autorité, la variabilité individuelle s'accroit. En un mot, pour que le contrôle social soit rigoureux et que la conscience commune se maintienne, il faut que la société soit divisée en compartiments assez petits et qui enveloppent complètement Tindividu; au contraire, l'un et l'autre s'affaiblissent à mesure que ces divisions s'effacent (i).
Mais, dira-t-on, les crimes et les délits auxquels sont attachées des peines organisées ne laissent jamais indifférents les organes chargés de les réprimer. Que la ville soit grande ou petite, que la société soit dense ou non, les magistrats ne laissent pas impu- nis le criminel ni le délinquant. Il semblerait donc que l'alfai- blissement spécial dont nous venons d'indiquer la cause dût se localiser dans cette partie de la conscience collective qui ne détermine que des réactions diffuses, sans pouvoir s'étendre au delà. Mais, en réalité, cette localisation est impossible, car ces deux régions sont si étroitement solidaires que Tune ne peut être atteinte sans que l'autre s'en ressente. Les actes que les mœurs sont seules à réprimer ne sont pas d'une autre nature que ceux que la loi châtie; ils sont seulement moins graves. Si donc il en est parmi eux qui perdent toute gravité, la graduation correspondante des autres est troublée du même coup; ils bais- sent d'un degré ou de plusieurs et paraissent moins révoltants- Quand on n'est plus du tout sensible aux petites fautes, on l'est inoins aux grandes. Quand on n'attache i»lus une grande impor- tance à la simple négligence des pratiques religieuses, on ne s'indigne plus autant contre les blasphèmes ou les sacrilèges.
Quand on a pris rhabituile de tolérer complaisamment les unions libres, l'adultère scandalise moins. Quand les sentiments les plus faibles perdent de leur énergie, les sentiments plus forts.
(') A cette cause fondamentale il faut ajouter linlluence conlaiiiieuse des grandes villes.sur les petites, et des petites sur les campagnes. Mais cetle inilucnce n'est que secondaire, et, d'ailleurs, ne prend d'iiuitortance que dans la mesure où la densité sociale s'accroît.
iiinis qui sont de même espùce et ont les imMiies objets, ne peu- vent garder intégralement la leur. C'est ainsi que, peu à peu, rébranleinenl se communique à la conscience commune tout entière.
IV On s"e\pli(iue maintenant comment il se l'ait que la solidarité mécanique soit liée à l'existence du type segmentaire, ainsi que nous l'avons établi dans le livre précédent. C'est que cette structure spéciale permet à la société d'enserrer de plus près l'individu — le tient plus fortement attaché à son milieu domes- tique et, par conséquent, aux traditions — enfin, en contribuant à borner Tliorlzon social, contribue aussi (') à le rendre concret et défini. C'est donc des causes toutes mécaniques qui font que la personnalité individuelle est absorbée dans la personnalité collective, et ce sont des causes de même nature qui font qu'elle s'en dégage. Sans doute, cette émancipation se trouve être utile ou, tout au moins, elle est utilisée. Elle rend possibles les progrès de la division du travail; plus généralement, elle donne à l'orga- nisme social plus de souplesse et d'élasticité. Mais ce n'est pas parce qu'elle est utile qu'elle se produit. Elle est parce qu'elle ne peut pas ne pas être. L'expérience des services qu'elle rend ne peut que la consolider une fois qu'elle existe.
On peut se demander cependant si, dans les sociétés organi- sées, l'organe ne joue pas le même rôle que le segment; si l'esprit corporatif et professionnel ne risque pas de remplacer l'esprit de clocher et d'exercer sur les individus la même jires- sion. Dans ce cas, ils ne gagneraient rien au changement. Le (') fie liDisiùiiu! cllil iif K-siiltc qu'on pailic dr la inliin! si?(;iiifiilaiic; la cuuso priiicipali' ou est dans raccroissemenl ilu volume social. HosU'iail à savoir |u)urr|uoi en général la densité s'accroît en même temps que le volume. Cest une question que nous posons.
doute est d'autant plus permis que l'esprit de caste a eu certai- nement cet elïet, et que la caste est un organe social. On sait aussi combien Torganisation des corps de métiers a, pendant longtemps, gêné le développement des variations individuelles; nous en avons plus haut cité des exemples.
Il est certain que les sociétés organisées ne sont pas possibles sans un système développé de règles qui prédéterminent le fonc- tionnement de chaque organe. A mesure que le travail se divise, il se constitue une multitude de morales et de droits profession- nels (')• Mais cette réglementation n'en laisse pas moins agrandi le cercle d'aclion de l'individu.
En premier lieu, l'esprit professionnel ne peut avoir d'in- fluence que sur la vie professionnelle. Au delà de celte sphère, l'individu jouit de la liberté plus grande dont nous venons de montrer l'origine. Il est vrai que la caste étend son action plus loin; mais elle n'est pas un organe proprement dit. C'est un segment transformé en organe (2); elle tient donc de la nature de l'un et de l'autre. En même temps qu'elle est chargée de fonctions spéciales, elle constitue une société distincte au sein de l'agrégat total. Elle est une société -oi'gane analogue à ces individus-organes que Ton observe dans certains oi'ganismes('). C'est ce qui fait qu'elle enveloppe l'individu d'une manière beaucoup plus exclusive que les corporations ordinaires.
Comme ces régies n'ont de racines que dans un petit nombre de consciences, mais laissent indifférente la société dans son ensemble, elles ont une moindre aulorilé par suite de cette moindre universalité. Elles offrent donc une moindi'e résistance aux changements. C'est pour celle raison qu'en général les fautes proprement professionnelles n'ont pas le même degré de gravité que les autres.
D'autre part, les mêmes causes qui, d'une manière générale, (') V. plus liant, liv. T, ch. V, notamment p. '247 ot suiv.
diminuent la force de la tradition en i-endant les générations nouvelles plus indépendantes des anciennes, produisent tout leur eiïet sur les coutumes professionnelles, qui deviennent de moins en moins réfi'nctaii'os aux innovations.
Enfin, comme cha(iue organe social devient plus volumineux à mesure que les organes segmentaires fusionnent, et cela d'autant plus que, généralement, le volume total de la société s'accroît au même moment, les pratiques communes au groupe professionnel deviennent plus générales et plus abstraites, comme celles qui sont communes à toute la société. Elles laissent donc la place plus libre aux divergences particulières.
Ainsi, par sa nature môme, cette réglementation gêne moins que l'autre l'essor des variétés individuelles, et, de plus, elle le gêne de moins en moins.
22 CHAPITRE IV LES FACTEURS SECONDAIRES [iuile] LHKREDITE