Dans ce qui précède, nous avons raisonné comme si la divi- sion du travail ne dépendait que de causes sociales. Cependant elle est aussi liée à des conditions organico-psychiques. Lïndi- vidu reçoit en naissant des goûts et des aptitudes qui le prédis- posent à certaines fondions plus qu'à d'autres, et ces prédisposi- tions ont certainement une influence sur la manière dont les tàclies se répartissent. D'après l'opinion la plus commune, il fau- drait même voir dans cette diversité des natures la condition première de la division du travail, dont la principale raison d'être serait « de classer les individus suivant leurs capacités » ('). 11 est donc intéressant de déterminer quelle est au juste la part de ce facteur, d'autant plus qu'il constitue un nouvel obstacle à la variabilité individuelle et, par conséquent, aux progrès de la division du travail.
En efîet, comme ces vocations natives nous sont transmises par nos ascendants, elles se réfèrent non pas aux conditions dans lesquelles l'individu se trouve actuellement placé, mais à celles où vivaient ses aïeux. Elles nous enchaînent donc à notre race, comme la conscience colieclive nous enchaînait à notre groupe, et entravent par suite la liberté de nos mouvements. Comme (') Stuart Mill, Économie politique.
(.IIAIMII'.i; IV. — lACTIUliS SKCONIVMI'KS. '.VV.)
celle parlie de nous-méme est tournée tout entière vers le passé, et vers un passé qui ne nous est pas personnel, elle nous ilélourne de notre si)lière d'intérêts propres et des changements 'lui s"y pi'oduisent. Plus elle est développée, plus elle nous immobilise. La race et l'individu sont deux forces contraires (|ui varient en raison inverse Tune de Taulre. En tant que nous ne faisons que reproduire et que continuer nos ancêtres, nous tendons à vivre comme ils ont vécu et nous sommes réfractaires à toute nouveauté. Un être qui recevrait de riiérédité un legs trop important et trop lourd serait à peu près incapable de tout changement; c'est le cas des animaux qui ne peuvent progresser qu'avec une grande lenteur.
L'obstacle que le progrès rencontre de ce côté est même plus difTicilement surmonlable que celui qui vient de la communauté des croyances et des pratiques. Car celles-ci ne sont imposées à l'individu que du dehors et par une action morale, tandis que les tendances héréditaires sont congénitales et ont une base annlomique. Ainsi, plus grande est la part de l'hérédité dans la distribution des tâches, plus celte distribution est invariable, plus, par conséquent, les progrès de la division du travail sont difficiles alors même qu'ils seraient utiles. C'est ce (jui arrive dans l'organisme. La fonction de chaque cellule est déterminée par sa naissance. « Dans un animal vivant, dit M. Spencer, le progrés de l'organisation implique non seulement qne les unités composant chacune des parties différenciées conservent chacune sa position, mais aussi que leur descendance leur suc- cède dans ces positions. Les cellules hépatiques qui, tout en remplissant leur fonction, grandissent et donnent naissance à de nouvelles cellules hépati(iues, fonl place à celles-ci quaml elles se dissolvent et disparaissent; les cellules (|ni en dcsLiMidoiit ne se rendent pas aux reins, aux muscles, aux centres nerveux pour s'unir dans raccomplissement de leurs fonctions C).t Mais aussi (') Spencer, SociuL, III, 3i;>.
3'iO livi'.f; II. — CAUSES et conditions.
les changements qui se produisent dans l'organisation du travail physio!ogique sont-ils très rares, très restreints et très lents.
Or, bien des faits tendent à démontrer que, à l'origine, l'iiéré- dilé avait sur la répartition des fonctions sociales une influence très considérable.
Sans doute, chez les peuples tout à fait primitifs, elle ne joue à ce point de vue aucun rôle. Les quelques fonctions qui com- mencent à se spécialiser sont électives; mais c'est qu'elles ne sont pas encore constituées. Le chef ou les chefs ne se distin- guent guère de la foule qu'ils dirigent; leur pouvoir est aussi i-estreint qu'éphémère; tous les membres du groupe sont sur un pied d'égalité. Mais, aussitôt que la division du travail apparaît d'une manière caractérisée, elle se fixe sous une forme qui se transmet héréditairement; c'est ainsi que naissent les castes. L'Inde nous offre le plus parfait modèle de cette organisation du travail; mais on la retrouve ailleurs. Chez les Juifs, les seules fonctions qui fussent nettement séparées des autres, celles du sacerdoce, étaient strictement héréditaires. Il en était de même à Rome pour toutes les fonctions publiques, qui impliquaient les fonctions religieuses, et qui étaient le privilège des seuls patriciens. En Assyrie, en Perse, en Egypte, la société se divise de la même manière. Là où les castes tendent à disparaître, elles sont remplacées par les classes qui, pour être moins étroi- tement closes au dehoi-s, n'en reposent pas moins sur le même principe.
Assurément, celte institution n'est pas une simple consé- quence du fait des transmissions héréditaires. Bien des causes ont contribué à la susciter. Mais elle n'aurait pu ni se généra- liser à ce point, ni persister pendant si longtemps, si, en général, elle n'avait eu pour effet de mettre chacun à la place qui lui convenait. Si le système des castes avait été contraire aux aspi- rations individuelles et à l'intérêt social, aucun artifice n'eût pu le maintenir. Si, dans la moyenne des cas, les individus n'étaient pas réellement nés pour la fonction que leur assignait la coulume ou la loi, celle clasiilicalion liadilioiinelle des ciloyens eiït élé vile bouleversée. La preuve, c'esl que ce bouleversement se produil en elTet dés que celle discordance éclale. La ligidilé des c:idres sociaux ne fail donc qu'exprimer la manière immuable dont se distribuaient alors les aptitudes, et celte immutabilité elle- même ne peut être due qu'à Taction des lois de riiérédilé. Sans doute Téducalion, parce qu'elle se faisail tout entière dans le sein de la famille et se prolongeait tard pour les raisons que nous avons dites, en renforrail l'inlluence; mais elle n'eût pu à elle seule produire de tels résultats. Car elle n'agit utilement et eflicacement que si elle s'exerce dans le sens même de l'héré- dité. En un mot, celte dernière n'a pu devenir une institution sociale que là où elle jouait effectivement un rôle social. En fait, nous savons que les peuples anciens avaient un sentiment très vif de ce qu'elle était. Nous n'en trouvons pas seulement la trace dans les coutumes dont nous venons de pailer et dans d'autres similaires, mais il est directement exprimé dans plus d'un monument littéraire ('). Or, il est impossible qu'une erreur aussi générale soit une simple illusion et ne corresponde à rien dans la réalité. « Tous les peuples, dit M. Ribol, ont une lui, au moins vague, à la transmission héréditaire. Il serait même possible de soutenir que celle foi a élé plus vive dans les temps primitifs qu'aux époques civilisées. C'est de celle foi naturelle qu'est née riiérédilé d'institution. Il est certain que des raisons sociales, politiques, ou même des préjugés ont dû contribuer à la développer et à l'affermir; mais il serait absurde de croire qu'on l'a ijivenlée (-). » D'ailleurs, riiérédilé des professions était très souvent la règle, alors même que la loi ne l'imposait pas. Ainsi la méde- cine, chez les Grecs, fui d'abord cullivée par un pelil nombre de familles, t Les asclépiades ou prêtres d'Esculape se disaient de la postérité de ce dieu...Hippocrale était le dix-soiiliénie n Ibid., M'i.
médecin de.^a famille. L'ai't divinatoire, le don de prophétie, celte haute faveur des dieux, passaient chez les Grecs pour se transmettre le plus souvent de père en fils (i). » En. Grèce, dit Hermann, « riiérédilé de la fonction n'était prescrite par la loi que dans quelques états et pour certaines fondions qui tenaient plus étroitement à la vie religieuse, comme, à Sparte, les cui- siniers et les joueurs de flûte; mais les mœurs en avaient fait aussi pour les professions des artisans un fait plus général qu'on ne croie ordinairement (^). » Maintenant encore, dans beaucoup de sociétés inférieures, les fonctions se distribuent d'après la race. Dans un grand nombre de tribus africaines, les forgerons descendent d'une autre race que le reste de la population. Il en était de même chez les Juifs au temps de Saûl. « En Abyssinie, presque tous les artisans sont de race étrangère: le maçon est Juif, le tanneur et le tisserand sont Mahométans, l'armurier et l'orfèvre Grecs et Coptes. Aux Indes, bien des différences de castes qui indiquent des différences de métiers coïncident encore aujourd'hui avec celles de races. Dans tous les pays de popula- tion mixte, les descendants d'une même famille ont coutume de se vouer à certaines professions; c'est ainsi que, dans l'Allemagne orientale, les pêcheurs, pendant des siècles, étaient Slaves (3).» Ces faits donnent une grande vraisemblance à l'opi- nion de Lucas, d'après laquelle «l'hérédité des professions est le type primitif, la forme élémentaire de toutes les institutions fondées sur le principe de l'hérédité de la nature morale ».
Mais aussi on sait combien, dans ces sociétés, le progrès est lent cl difficile. Pendant des siècles, le travail reste organisé de la même manière, sans qu'on songe à rien innover. « L'hérédilê .s'oflVe ici à nous avec ses caractères habituels: conservation.
(-) /t»tf/.,395, note '2, cli. I, 33. — Pour les faits, voir notamment: Platon. Eutypiir., 11 C; Akihiade, \2\ A; Rép., IV, 421 D; surtout Protag., 328 A; l'hilaïque, ApoplU., Lacon, 208!!.
(■') Scliiuoll(>r, /,(( Division du liuivail, in licv. d'eco)i. polit., 188'.l, p.r/J», slabililé ('). » Pai' consétiuent, poiii- que la division du travail ait pu se développer, il a fallu que les hommes parvinssent à secouer le joug de Thérédité, que le progrès brisât les castes et les classes. La disparition progressive de ces dernières tend en elTet à piouver la réalité de cette émancipation; car on ne voit pas comment, si l'hérédité n'avait rien peidu de ses droits sur l'individu, elle aurait pu s'atTaiblir comme institution. Si la statistique s'étendait assez loin dans le passé et surtout si elle était mieux informée sur ce point, elle nous apprendrait très vraisemblablement que les cas de professions héréditaires deviennent toujours moins nombreux. Ce qui est certain, c'est que la foi à rhérédité, si intense jadis, est aujourd'hui remplacée par une foi presque opposée. Nous tendons à croire que l'Indi- vidu est en majeure partie le lils de ses œuvres et à méconnaître même les liens qui le rattachent à sa race et l'en font dépendre; c'est du moins une opinion très i-épandue et dont se plaignent presque les psychologues de l'hérédité. C'est même un fait assez curieux que l'hérédité ne soit vraiment entrée dans la science qu'au moment où elle était presque complètement sortie de la croyance. Il n'y a pas là d'ailleurs de contradiction. Car ce qu'affirme au fond la conscience commune, ce n'est pas que l'hérédité n'existe pas, mais que le poids en est moins lourd, et la science, nous le verrons, n'a rien qui contredise ce sentiment. Mais il importe d'établir le fait directement et surtout d'en faire voir les causes.
En premier lieu, riièrédité perd de son empire au cours de l'évolution paice que, simultanément, des modes nouveaux d'ac- tivité se sont constitués qui ne relèvent pas de son iniluence.
(') liiljot, op. cit., I». 3a\ 344 I.IVHK II. — CAUSI s ET CONDITIONS.
Une première preuve de ce slalionnement de Tliérédité, c'est Tétat slationnaire des grandes races humaines. Depuis les temps les plus reculés, il ne s'en est pas formé de nouvelles; du moins si^ avec M. de Quatrefages 0), on donne ce nom même aux difïé- rcnts types qui sont issus des trois ou quatre grands types fonda- mentaux, il faut ajouter que, plus ils s'éloignent de leurs points d'origine, moins ils présentent les traits constitutifs de la race. En effet, tout le monde est d'accord pour reconnaître que ce (jui caractérise cette dernière, c'est l'existence de ressemblances héréditaires; aussi les anthropologistes prennent- ils pour base de leurs classitications des caractères physiques, parce qu'ils sont les plus héréditaires de tous. Or, plus les types anthropo- logiques sont circonscrits, plus il devient difficile de les définir en fonction de propriétés exclusivement organiques, parce que celles-ci ne sont plus ni assez nombreuses ni assez distinctives. Ce sont des ressemblances tonios morales, que l'on établit à l'aide de la linguistique, de l\irchéologie, du droit comparé, qui deviennent prépondérantes; mais on n'a aucune raison d'admettre qu'elles soient héréditaires. Elles servent à distin- guer des civilisations plutôt que des races. A mesuie qu'on avance, les variétés humaines qui se forment deviennent donc moins hérédftaires; elles sont de moins en moins des races. L'impuissance progressive de notre espèce à produire des races nouvelles fait même le plus vif contraste avec la fécondité con- traire des espèces animales. Qu'est-ce que cela signifie, sinon que la culture humaine, à mesure qu'elle se développe, est de plus en plus réfractaire à ce genre de transmission? Ce que les hommes ont ajouté et ajoutent tous les jours à ce fond primitif qui s'est fixé depuis des siècles dans la structure des races ini- tiales, échappe donc de plus en jjIus à l'action de l'hérédité. Mais s'il en est ainsi du courant général de la civilisation, à plus forte raison en est-il de même de chacun des affiuents parliculiers qui le forment, c'esl-à-dire de chaque activité fonctionnelle et de ses produits.
Les faits qui suivent confirment celte induction.
C'est une vérité établie que le degré de simplicité des faits psychiques donne la mesure de leur transmissibilité. En effet? plus les états sont complexes, plus ils se décomposent facilement parce que leur grande complexité les maintient dans un état d'équilibre instable. Ils ressemblent à ces constructions savantes dont l'architecture est si délicate qu'il suffit de peu de chose pour on troubler gravement l'économie; à la moindre secousse, l'édifice ébranlé s'écroule mettant à nu le teri-ain qu'il recou- vrait. C'est ainsi que, dans les cas de paralysie générale, le moi se dissout lentement jusqu'à ce qu'il ne reste plus, pour ainsi dire, que la base organique sur laquelle il reposait. D'ordinaire, c'est sous le choc de la maladie que se produisent ces faits de désorganisation. Mais on conçoit que la transmission séminale doit avoir des effets analogues. En effet, dans l'acte de la fécon- dation, les caractères strictement individuels tendent à se neu- traliser mutuellement; car, comme ceux qui sont spéciaux à Fun des parents ne peuvent se transmettre qu'au détriment de l'autre, il s'établit entre eux une sorte de lutte d'où il est im- possible qu'ils sortent intacts. Mais plus un état de conscience est complexe, plus il est personnel, plus il porte la marque des circonstances particulières dans lesquelles nous avons vécu, de notre sexe, de notre tempérament. Par les parties inférieures et fondamentales de notre être nous nous ressemblons beaucoup plus (jue par ces sommets; c'est par ces derniers au contraire que nous nous distinguons les uns des autres. Si donc ils ne disparaissent pas complètement dans la transmission héréditaire, du moins ils ne peuvent survivre qu'effacés et affaiblis.
Or, les aptitudes sont d'autant plus complexes qu'elles sont plus spéciales. C'est en effet une erreur de croire que notre activité se simpliiie à mesure que n-os tâches se délimitent. Au contraire, c'est quand elle se disperse sur une multitude d'objets 3i6 I.lVIiE II. — CALStlS KT CONDITIONS.
qu'elle est simple; car, comme elle néglige alors ce qu'ils ont de personnel et de distinct pour ne viser que ce qu'ils ont de com- mun, elle se réduit à quelques mouvements très généraux qui conviennent dans une foule de circonstances diverses. Mais, quand il s'agit de nous adapter à des objets particuliers et spé- ciaux de manière à tenir compte de toutes leurs nuances, nous ne pouvons y parvenir qu'en combinant un très grand nombre d'états de conscience, dilïérenciés à l'image des choses mêmes auxquelles ils se rapportent. Une fois agencés et constitués, ces systèmes fonctionnent sans doute avec plus d'aisance et de rapi- dité; mais ils restent très complexes. Quel prodigieux assem- blage d'idées, d'images, d'habitudes n'observe-t-on pas chez le proie qui compose une page d'imprimerie, chez le mathémati- cien qui combine une multitude de théorèmes épars et en fait jaillir un théorème nouveau, chez le médecin qui, à un signe imperceptible, reconnait du coup une maladie et en prévoit en même temps la marche. Comparez la technique si élémentaire de l'ancien philosophe, du sage qui, par la seule force de la pensée, entreprend d'expliquer le monde, et celle du savant d'aujourd'hui qui n'arrive à résoudre un problème très particu- lier que par une combinaison très compliquée d'observations, d'expériences, grâce à des lectures d'ouvrages écrits dans toutes les langues, des correspondances, des discussions, etc., etc. C'est le dilettante qui conserve intacte sa simpliiMté primitive. La complexité de sa nature n'est qu'apparente. Comme il fait le métier de s'intéresser à tout, il semble qu'il ait une multitude de goûts et d'aptitudes divers. Pure illusion! Regardez au fond des choses, et vous verrez que tout se réduit à un petit nombre de facultés générales et simples, mais qui, n'ayant rien perdu de leur indétermination première, se déprennent avec aisance des objets auxtiuols elles.s'attachent pour se reporter ensuite sur d'autres. Uu dehors, on aperçoit une succession ininterrompue d'événements variés; mais c'est le môme acteur qui joue tous les nMes sous des costumes un peu dilTèrents. Cette surface où brillent tant de couleiii's savamment nuancées recouvre un fond d'une déplorable monotonie. Il a assoupli et aftlné les puissances de son être, mais il n'a pas su les transformer et les refondre pour en tirer une œuvre nouvelle et définie; il n'a rien élevé de per- sonnel et de durable sur le terrain que lui a légué la nature.
Par conséquent, plus les facultés sont spéciales, plus elles sont difficilemont transmissibles; ou, si elles parviennent à passer d'une génération à l'autre, elles ne peuvent manquer de perdre de leur force et do leur précision. Elles sont moins irrésistibles et plus malléables; par suite de leur plus grande indétermina- tion, elles peuvent plus facilement changer sous Tinfluence des circonstances de famille, de fortune, d'éducation, etc. En un mot, plus les formes de l'activité se spécialisent, plus elles échappent à l'action de l'hérédité.
On a cependant cité des cas où des aptitudes professionnelles paraissent être héréditaires. Des tableaux dressés par M. Galton il semble résulter qu'il y a eu parfois de véritables dynasties de savants, de poètes, de musiciens. M. de CandoUe, de son côté, a établi que les fils de savants « se sont souvent occupés de science )»('). Mais ces observations n'ont en l'espèce aucune valeur démonstrative. Nous ne songeons pas en elTet à soutenir que la transmission d'aptitudes spéciales est radicalement impossible; nous voulons dire seulement qu'en général elle n'a pas lieu, parce qu'elle ne peut s'effectuer que par un miracle d'équilibre qui ne saurait se renouveler souvent. Il ne sert donc à rien de citer tels ou tels cas particuliers où elle s'est produite ou paraît s'être produite; mais il faudrait encore voir quelle part ils représen- tent dans l'ensemble des vocations scienliruiues. C'est seulement alors que l'on pouiTait juger s'ils démontrent vraiment que l'hérédité a une grjmde iniluence sur la façon dont se divisent les fonctions sociales.
Or, quoique celle comparaison ne puisse élre faite mélhodi- quement, un fail, élabli par M. de CandoUe, lend à prouver com- bien esl restreinte l'aclion de Tiiérédilé dans ces carrières. Sur 100 associés étrangers de TAcadémie de Paris, dont M. de Can- doUe a pu i-efaire la généalogie, 14 descendent de ministres protestants, 5 seulement de médecins, de chirurgiens, de phar- maciens. Sur 48 membres étrangers de la Société royale de Londres en 1829, 8 sont fils de pasteurs, 4 seulement ont pour pères des hommes de Tari. Pourtant, le nombre total de ces derniers « dans les pays hors de France doit être bien supé- reur à celui des ecclésiastiques protestants. En effet, parmi les populations protestantes, considérées isolément, les médecins, chirurgiens, pharmaciens et vétérinaires sont à peu prés aussi nombreux que les ecclésiastiques et, quand on ajoute ceux des pays purement catholiques autres que la France, ils constituent un total beaucoup plus considérable que celui des pasteurs et ministres prolestants. Les études que les hommes de l'art médi- cal ont faites et les travaux auxquels ils doivent se livrer habi- tuellement pour leur profession sont bien plus dans la sphère des sciences que les études et les travaux d'un pasteur. Si le succès dans les sciences était une affaire uniquement d'hérédité, il y aurait bien plus de fds de médecins, pharmaciens, etc., sur nos listes que de fils de pasteurs ('). » Encore n'est-il pas du tout certain que ces vocations scienti- fiques des fils de savants soient réellement dues à riiérédilé. Pour avoir le droit de les lui attribuer, il ne sulfit pas de cons- tater une similitude de goûts entre les parents et les enfants, il faudrait encore que ces derniers eussent manifesté leui's apti- tudes ajirès avoir été élevés dès leur première enfance en dehors de leur famille et dans un milieu étranger à toute culture scien- tifique. Or, en fait, tous les lils de savants sur les(juels a porté l'observation ont été élevés dans leurs familles, où ils ont naturellement Irouvo plus de secours intellectuels el d'encourage- ments que leurs pères n'en avaient reçu. Il y a aussi les conseils et l'exemple, le désir de ressembler à son père, d'utiliser ses livres, ses collections, ses recherches, son laboratoire, qui sont pour lin esprit généreux: et avisé des stimulants énergiques. Enfin, dans les établissements où ils achèvent leurs études, les fils de savants se trouvent en contact avec des esprits cultivés ou propres à recevoir une haute culture, et Faction de ce milieu nouveau ne fait que confirmer celle du premier. Sans doute, dans les sociétés où c'est la règle que l'enfant suive la profession du père, une telle régularité ne peut s'expliquer par un simple concours de circonstances extérieures; car ce serait un miracle qu'il se produisit dans chaque cas avec une aussi parfaite iden- tité. IMais il n'en est pas de môme de ces rencontres isolées et presque exceptionnelles que l'on observe aujourd'hui.
Il est vrai que plusieurs des hommes scientifiques anglais auxquels s'est adressé M. Galton (') ont insisté sur un goût spécial et inné qu'ils auraient ressenti dès leur enfance pour la science qu'ils devaient cultiver plus lard. Mais, comme le fait remarquer M. de Candolle, il est bien difTicile de savoir si ces goûts « viennent de naissance ou des impressions vives de la jeunesse et des influences qui les provoquent et les dirigent. D'ailleurs, ces goûts changent, et les seuls importants pour la carrière sont ceux qui persistent. Dans ce cas, l'individu qui se distingue dans une science ou qui continue de la cultiver avec plaisir ne manque jamais de dire que c'est chez lui un goût inné. Au contraire, ceux qui ont eu des goûts spéciaux dans l'enfance et n'y ont^plus pensé n'en parlent pas. Que l'on songe à la multitude d'enfants qui chassent aux papillons ou font des collections de coquilles, d'insectes, etc., qui ne deviennent pas des naturalistes..le connais aussi bon nombre d'exemples de savants qui ont eu, étant jeunes, la passion de faire dos vers ou (') Eiifjlia/i incn of science, 187i, p. lll ut suiv.
350 LIVRE H. — GAUSrlS El' COMimONS.
des pièces de théâtre et qui, dans la suite, ont eu des occupa- tions bien différentes ('). »