Une autre observation du même auteur montre combien est grande l'action du milieu social sur la genèse de ces aptitudes. Si elles étaient dues à riiérédité, elles seraient également héré- ditaires dans tous les pays; les savants issus de savants seraient dans la même proportion chez tous les peuples du même type. «Or, les faits se sont manifestés d'une tout autre manière. En Suisse, il y a eu depuis deux siècles plus de savants groupés par famille que de savants isolés. En France et en Italie, le nombre des savants qui sont uniques dans leur famille constitue au contraire l'immense majorité. Les lois physiologiques sont cepen- dant les mêmes pour tous les hommes. Donc, l'éducation dans chaque famille, l'exemple et les conseils donnés doivent avoir exercé une induence plus marquée que rhérédité sur la carrière spéciale des jeunes savants. Il est d'ailleurs aisé de comprendre pourquoi celte influence a été plus forte en Suisse que dans la plupart des pays. Les études s'y font jusqu'à l'âge de dix-huit ou vingt ans dans chaque ville et dans des conditions telles que les élèves vivent chez eux auprès de leurs pères. C'était surtout vrai dans le siècle dernier et dans la première moitié du siècle actuel, particulièrement à Genève et à Bàle, c'est-à-dire dans les deux villes qui ont fourni la plus forte proportion de savants unis entre eux par des liens de famille. Ailleurs, notamment en France et en Italie, il a toujours été ordinaire que les jeunes gens fussent élevés dans des collèges où ils demeurent et se trouvent par conséquent éloignés des induences de famille (-). » Il n'y a donc aucune raison d'admettre « l'existence de voca- tions innées et impérieuses pour des objets spéciaux » (''); du moins, s'il y en a, elles ne sont pas la règle. Comme le remarque également M. Bain, « le lils d'un giaiid philologue n'hérite pas (riin seul vocable; le fils criin grand voyageui- peut, à l'école, être surpassé en géographie jiar le fils d'un mineur ('). » Ce n'est pas à dire que riiérédilé soil sans iniluence, mais ce qu'elle transmet, ce sont des facultés très générales et non une aptitude particulière pour telle ou telle science. Ce que l'enfant reçoit de ses parents, c'est quelque force d'attention, une certaine dose de persévérance, un jugement sain, de Timagination, etc. Mais chacune de ces facultés peut convenir à une foule de spécialités différentes et y assurer le succès. Voici un enfant doué d'une assez vive imagination; il est de bonne heure en relations avec des artistes, il deviendra peintre ou poète; s'il vit dans un milieu industriel, il deviendra un ingénieur à l'esprit inventif; si le hasard le place dans le monde des affaires, il sera peut-être un jour un hardi financier. Bien entendu, il apportei'a partout avec lui sa nature propre, son besoin de créer et d'imaginer, sa passion du nouveau; mais les carrières où il pourra utiliser ses talents et satisfaire à son penchant sont très nombreuses. C'est d'ailleurs ce que M. de CandoUe a établi par une observation directe. Il a relevé les qualités utiles dans les sciences que son pèi-e tenait de son grand-pére; en voici la liste: volonté, esprit d'ordre, jugement sain, une certaine puissance d'attention, éloignement pour les abstractions métaphysiques, indépendance d'opinion. C'était assurément un bel héritage, mais avec lequel on aurait pu devenir également un administrateur, un homme d'État, un historien, un économiste, un grand industriel, un excellent médecin ou bien enfin un naturaliste, comme fut M. de CandoUe. Il est donc évident que les circonstances eurent une large part dans le choix de sa carrière, et c'est en effet ce que son fils nous apprend (-). Seuls, l'espiit malhématique et le sentiment musical pourraient bien être assez souvent des dispo- sitions de naissance, dues à un héritage direct des parents. Cette apparente anomalie ne surprendra pas, si Ton se rappelle que (') Emotions et Volontc, 53.
ces deux talents se sont développés de très bonne heure dans l'histoire de l'humanité. La musique est le premier des arts et les mathématiques la première des sciences qu'aient cultivés les hommes; cette double faculté doit donc être plus générale et moins complexe qu'on ne le croit, et c'est ce qui en expliquerait la transmissibilité.
On en peut dire autant d'une autre vocation, celle du crime. Suivant la juste remarque de M. Tarde, les différentes variétés du crime et du délit sont des professions, quoique nuisibles; elles ont même pai'fois une technique complexe. L'escroc, le faux-monnayeur, le faussaire sont obligés de déployer plus de science et plus d'art dans leur métier que bien des travailleurs normaux. Or, on a soutenu que non seulement la perversion morale en général, mais encore les formes spécifiques de la criminalité étaient un produit de l'hérédité; on a même cru pouvoir porter à plus de 40 0/0 « la cote du criminel-né » ('). Si celte proposition était prouvée, il en faudrait conclure que l'hérédité a parfois une grande influence sur la façon dont se répartissent les professions, même spéciales.
Pour la démontrer, on a essayé de deux méthodes différentes. On s'est souvent contenté de citer des cas de familles qui se sont vouées tout entières au mal, et cela pendant plusieurs généra- lions. Mais, outre que de celle manière on ne peut pas déter- miner la pai't relative de riiérèditè dans l'ensemble des vocations criminelles, de telles observations, si nombreuses qu'elles puis- sent être, ne constituent pas des expériences démonstratives. De ce que le fils d'un voleur devient voleur lui-même, il ne suit pas que son immoralité soit un héritage que lui a légué son père; pour interpréter ainsi les faits, il faudrait pouvoir isoler l'action de l'hérédité de celle des circonstances, de l'éduca- tion, etc. Si l'enfant manifestait son aptitude au vol, après avoir été élevé dans une famille parfaitement saine, alors on pourrait à bon droit invoquer riniluenco de riiérédilé: mais nou.s possé- dons bien peu d'observations de ce genre qui aient été faites méthodiquement. On n'échappe pas à l'objection en faisant remarquer que les familles qui sont ainsi entraînées au mal sont parfois très nombreuses. Le nombre ne fait rien à TalTaire; car le milieu domestique, qui est le même pour toute la famille quelle qu'en soit l'étendue, suffit à expliquer cette criminalité endémique.
La méthode suivie par M. Lombroso serait plus concluante si elle donnait les résultats que s'en promet l'auteur. Au lieu d'énumérer un certain nombre de cas particuliers, il constitue anatomiquement et physiologiquement le type du criminel. Comme les caractères anatomiques et physiologiques, et surtout les premiers, sont congénitaux, c'est-à-dire déterminés par l'héré- dité, il suffira d'établir la proportion des délinquants qui présen- tent le type ainsi défini, pour mesurer exactement l'influence de l'hérédité sur cette activité spéciale.
On a vu que, suivant Lombroso, elle serait considérable. Mais le chiffre cité n'exprime que la fréquence relative du type cri- minel en général. Tout ce qu'on en peut conclure par consé- quent, c'est que la propension au mal en général est assez souvent héréditaire; mais on n'en peut rien déduire relative- ment aux formes particulières du crime et du délit. On sait d'ailleurs aujourd'hui que ce prétendu type criminel n'a en réalité rien de spécifique. Bien des traits qui le constituent se retrouvent ailleurs. Tout ce qu'on aperçoit, c'est qu'il ressemble à celui des dégénérés, des neurasthéniques (•). Or, si ce fait est une preuve que, parmi les criminels, il y a beaucoup de neu- i-asthéniques, il ne s'ensuit pas que la neurasthénie mène tou- jours et invinciblement au crime. Il y a au moins autant de dégénérés qui sont honnêtes, quand ils ne sont pas des hommes de talent ou de génie.
(')V. Féiv, Dcgdndrescence et Ci'innnalité.
23 3o't LIVIU': II. — CAUSES ET CONDITIONS.
Si donc les aptitudes sont d'autant moins transmissibles qu'elles sont plus spéciales, la part de riiérédilé dans Torganisa- tion du travail social est d'autant plus grande que celui-ci est moins divisé. Dans les sociétés inférieures, où les fondions sont très générales, elles ne réclament que des aptitudes également géné- rales qui peuvent plus facilement et plus intégralement passer d'une génération à l'autre. Chacun reçoit en naissant tout l'es- sentiel pour soutenir son personnage; ce qu'il doit acquérir par lui-même est peu de chose à coté de ce qu'il tient de l'hérédité. Au moyen âge, le noble, pour remplir son devoir, n'avait pas besoin de beaucoup de connaissances ni de pratiques bien com- pliquées, mais surtout de courage, et il le recevait avec le sang. Le lévite et le brahmane, pour s'acquitter de leur emploi, n'avaient pas besoin d'une science bien volumineuse, — nous pouvons en mesurer les dimensions d'après celles des livres qui la contenaient, — mais il leur fallait une supériorité native de l'intelligence qui les rendait accessibles à des idées et à des sentiments auxquels le vulgaire était fermé. Pour être un bon médecin au temps d'Esculape, il n'était pas nécessaire de rece- voir une culture bien étendue: il suffisait d'avoir un goût naturel pour l'observation et pour les choses concrètes, et, comme ce goût est assez général pour être aisément transmissible, il était inévitable qu'il se perpétuât dans certaines familles et que, par suite, la profession médicale y fût héréditaire.
On s'explique très bien que, dans ces conditions, riiérédilé fût devenue une institution sociale. Sans doute, ce n'est pas ces causes toutes psychologiques qui ont pu susciter l'organisation des castes; mais, une fois que celle-ci fut née sous Tempire d'au- tres causes, elle dura parce qu'elle se trouva être parfaitement conforme et aux goûts des individus et aux intérêts de la société, Puisipic l'apliliule professionnelle était une qualité de la race pliilùl que de rindividii, il était tout naliii'cl (ju'il en fût de même de la fonction. Puisque les fonctions se distribuaient immuablement de la même manière, il ne pouvait y avoir que des avantages à ce que la loi consacrât le principe de cette distri- bution. Quand l'individu n'a que la moindre part dans la forma- lion de son esprit et de son caractère, il ne saurait en avoir une plus grande dans le cboix de sa carrière et, si plus de liberté lui était laissée, généralement il ne saurait qu'en faire. Si encore une môme capacité générale pouvait servir dans des professions différentes! Mais, précisément parce que le travail est peu spé- cialisé, il n'existe qu'un petit nombre de fondions séparées les unes des autres par des différences trancbées; par conséquent, on ne peut guère réussir que dans l'une d'elles. La marge laissée aux combinaisons individuelles est donc encore res- treinte de ce côté. En définitive, il en est de Tliérédité des fonc- tions comme de celle des biens. Dans les sociétés inférieures, l'héritage transmis par les aïeux, et qui consiste le plus souvent en immeubles, représente la partie la plus importante de chaque famille particulière; l'individu, par suite du peu de vitalité qu'ont alors les fonctions économiques, ne peut pas ajouter grand'cbose au fond héréditaire. Aussi n'est-ce pas lui qui pos- sède, mais la famille, être collectif, composé non seulement de tous les membres de la génération actuelle, mais de toute la suite des générations. C'est pourquoi les biens patrimoniaux sont inaliénables; aucun des représentants éphémères de l'être domestique ne peut en disposer, car ils ne sont pas à lui. Ils sont à la famille, comme la fonction est à la caste. Alors môme que le droit tempère ses prohibitions premières, une aliénation du patrimoine est encore considérée comme une forfaiture; elle est pour toutes les classes de la population ce qu'une mésal- liance est pour l'aristocratie. C'est une trahison envers la race, une défection. Aussi, tout en la tolérant, la loi pendant long- temps y met-elle toute sorte d'obstacles; c'est de là que vient le droit de retrait.
il n'en est pas de même dans les sociétés plus volumineuses où le travail est plus divisé. Comme les fonctions sont plus diver- 356 Livnh: ii. — causes et conditions.
sifiées, une même faculté peut servir dans des professions diffé- rentes. Le courage est aussi nécessaire au mineur, àTaéronaute, au médecin, à Tingénieur qu'au soldat. Le goût de Tobservalion peut également faire d'un homme un romancier, un auteur dra- matique, un chimiste, un naturaliste, un sociologue. En un mot, l'orientation de l'individu est prédéterminée d'une manière moins nécessaire par l'hérédité.
Mais ce qui diminue surtout l'importance relative de cette dernière, c'est que la part des acquêts individuels devient plus considérable. Pour mettre en valeur le legs iiéréditaire, il faut y ajouter beaucoup plus qu'autrefois. En effet, à mesure que les fonctions se sont spécialisées davantage, des aptitudes simple- ment générales n'ont plus suffi. Il a falUi les soumettre à une élaboration active, acquérir tout un monde d'idées, de mouve- ments, d'habitudes, les coordonner, les systématiser, refondre la nature, lui donner une forme et une ligure nouvelles. Que Ton compare — et nous prenons des points de comparaison assez rapprochés l'un de l'autre — l'honnête homme du xvii^ siècle avec 5on esprit ouvert et peu garni, et le savant moderne, armé de toutes les pratiques, de toutes les connaissances néces- saires à la science qu'il cultive; le noble d'autrefois avec son courage et sa fierté naturels, et l'officier d'aujourd'hui avec sa technique laborieuse et compliquée, et Ton jugera de l'impor- tance et de la variété des combinaisons qui se sont peu à peu superposées au fonds primitif.
Mais, parce qu'elles sont très complexes, ces savantes combi- naisons sont fragiles. Elle sont dans un état d'équilibre instable qui ne saurait résister à une forte secousse. Si encore elles se- retrouvaient identiques chez les deux parents, elles pourraient peut-être survivre à la crise de la génération. Mais une telle identité est tout à fait exceptionnelle. D'abord, elles sont spé- ciales à chaque sexe; ensuite, à mesure que les sociétés s'éten- dent et se condensent, les croisements se font sur une plus large surface en rapprochant des individus de lempéramenls plus ^liiïérenls. Toute celle superbe végélation d'élals de conscience nieurl donc avec nous el nous n'en Iransmellons à nos descen- dants qu'un germe indélerminé. Cest à eux qu'il appartient de le féconder à nouveau et, par conséquent, ils peuvent plus aisé- ment, si c'est nécessaire, en modifier le développement. Ils ne sont plus astreints aussi étroitement à répéter ce qu'ont fait leurs pères. Sans doute, ce serait une erreur de croire que chaque génération recommence à nouveaux, frais et intégrale- ment l'œuvre des siècles, ce qui rendrait tout progrés impos- sible. De ce que le passé ne se transmet plus avec le sang, il ne s'ensuit pas qu'il s'anéantisse: il reste Iixé dans les monuments,. dans les traditions de toute sorte, dans les habitudes que donne l'éducation. Mais la tradition est un lien beaucoup moins fort que riiérédité; elle prédétermine d'une manière sensiblement moins l'igoureuse et moins nette la pensée et la conduite. Nous avons vu d'ailleurs comment elle-même devenait plus flexible à mesure que les sociétés devenaient plus denses. Un champ plus large se trouve donc ouvert aux variations individuelles, et il s'élargit de plus en plus à mesure que le travail se divise davantage.
En un mol, la civilisation ne peut se llxer dans l'organisme que par les bases les plus générales sur lesquelles elle repose. Plus elle s'élève au-dessus, plus, par conséquent, elle s'affranchit du corps; elle devient de moins en moins une chose organique, de plus en plus une chose sociale. Mais alors ce n'est plus par l'intermédiaire du corps (ju'elle peut se perpétuer; c'est-à-dire que riiérédité est de plus en plus incapable d'en assurer la conlinuilé. Elle perd donc de son empire, non qu'elle ait cessé d'être une loi de notre nature, mais parce qu'il nous faut pour vivre des armes qu'elle ne peut nous donner. Sans doute, de rien nous ne pouvons rien tirer, el les matériaux premiers qu'elle seule nous livre ont une importance capitale; mais ceux qu'on y ajoute en ont une qui n'est pas moindre. Le patrimoine héré- ditaire conserve une grande valeur, mais il ne représente plus 358 LIVRE II. — CAUSl'S ET CONDITIONS.
qu'une partie de plus en plus restreinte de la fortune indivi- duelle. Dans ces conditions, on s'explique déjà que riiérédité ail disparu des institutions sociales et que le vulgaire, n'apercevant plus le fond héréditaire sous les additions qui le recouvrent, n'en sente plus autant l'importance.
II II Mais il y a plus. Il y a tout lieu de croire que le contingent héréditaire diminue non seulement en valeur relative, mais en valeur absolue. L'hérédité devient un facteur moindre du déve- loppement humain non seulement parce qu'il y a une multitude toujours plus grande d'acquisitions nouvelles qu'elle ne peut pas transmettre, mais encore parce que celles qu'elle transmet gênent moins les variations individuelles. C'est une conjecture que rendent très vraisemblable les faits qui suivent.
On peut mesurer l'importance du legs héréditaire pour une espèce donnée d'après le nombre et la force des instincts. Or, il est déjà très remarquable que la vie instinctive s'affaiblit à inosure qu'on monte dans rèclielle animale. L'inslinct, en effet, est une manière d'agir définie, ajustée à une fin ètroilemenl déterminée. Il porte l'individu à des actes qui sont invai'iable- iiicnt les mêmes et qui se reproduisent automatiquement quand les conditions nécessaires sont données; il est figé dans sa forme, v'^ans doute, on peut l'en faire dévier à la rigueui', mais outre (|ne de telles dévialions, pour être stables, réclament un long développement, elles n'ont d'autre elfet que de substituer à un instinct un autre instinct, à un mécanisme spécial un autre de iiirme nature. Au contraire, plus l'animal appartient à une espèce élevée, plus l'instinct devient facultatif. « Ce n'est plus, dit M. Perrier, l'aptitude inconsciente à former une combinaison d'actes indéterminés^ c'est l'aptitude à agir dilTéremment suivant les circonstances (•). » Dire que rinlluence de Tliérédité est plus générale, plus vague, moins impérieuse, c'est dire qu'elle est moindre. Elle n'emprisonne plus Faclivité de Tanimnl dans un iéseau rigide, mais lui laisse un jeu plus libre. Comme le dit encore M. Perrier, « chez l'animal, en même temps que Tinlelli- gence s'accroît, les conditions de l'iiérédité sont profondément modifiées. » Quand des animaux on passe à l'homme, cette régression est encore plus marquée. « L'homme fait tout ce que font les animaux et davantage; seulement il le fait en sachant ce qu'il fait et pour- quoi il le fait; cette seule conscience de ses actes semble le délivrer de tous les instincts qui le pousseraient nécessairement à accomplir ces mêmes actes (2). » Il serait trop long d'énumérer tous les mouvements qui, instinctifs chez l'animal, ont cessé d'être héréditaires chez l'homme. Là même où l'instinct survit, il a moins de force, et la volonté peut plus facilement s'en rendre mai tresse.
Mais alors il n'y a aucune raison pour supposer que ce mou- vement de recul qui se poursuit d'une manière ininterrompue des espèces animales inférieures aux espèces les plus élevées, et de celles-ci à l'homme, cesse brusquement à l'avènement de l'humanité. Est-ce que l'homme, du jour où il est entré dans l'histoire, était totalement alIVanchi de l'instinct? Mais nous en sentons encore le joug aujourd'hui. Est-ce que les causes (jui ont déterminé cet alîranchissement progressif dont nous venons de voir la continuité auraient soudainement perdu leur énergie? Mais il est évident qu'elles se confondent avec les causes mêmes qui déterminent le progrès général des espèces, et comme il ne s'arrête pas, elles ne peuvent davantage s'être arrêtées. Une telle hypothèse est contraire à toutes les analogies. Elle est même contraire à des faits bien établis. H est en elTet démontré (') Anutomie et Plnisiolofiir ani)ii(ile!<. 201. Cf. la invfacu île Y litlelinjoice ili's (tnitnau.r, do lioiiiaiios, ]>. xxiii. (*) Guyau, Monde anglaise,!■"« éilit., 330.
360 LIVRI': II. — CAUSES ET CONDITIONS.
que rintelligence et rinslinct varient toujours en sens inverse l'un de l'autre. Nous n'avons pas pour le moment à chercher d'où vient ce rapport; nous nous contentons d'en affii-mer l'exis- tence. Or, depuis les origines, rintelligence de l'homme n'a pas cessé de se développer; l'instinct a donc dû suivre la marche inverse. Par conséquent, quoiqu'on ne puisse pas élahlir celte proposition par une observation positive des faits, on doit croire que riiérédité a perdu du terrain au cours de l'évolution humaine.
Un autre fait corrobore le précédent. Non seulement révo- lution n'a pas fait surgir de races nouvelles depuis le com- mencement de l'histoire, mais encore les races anciennes vont toujours en régressant. En effet, une race est formée par un certain nombre d'individus qui présentent, par rapport à un même type héréditaire, une conformité suffisamment grande pour que les variations individuelles puissent être négligées. Or l'impor- tance de ces dernières va toujours en augmentant. Les types individuels prennent toujours plus de relief au détriment du type générique dont les traits constitutifs, dispersés de tous côtés, confondus avec une multitude d'autres, indéfiniment diversifiés, ne peuvent plus être facilement rassemblés en un tout qui ait quelque unité. Cette dispersion et cet effacement ont commencé, d'ailleurs, même chez des peuples très peu avancés. Par suite de leur isolement, les Esquimaux semblent placés dans des conditions très favorables au maintien de la pureté de leur race. Cependant « les variations de la faille y dépassent les limites individuelles permises...Au passage d'Holham, un Esqui- mau ressemblait exactement à un nègre; au goulet de Spafarret, à un.luif (Seeman). Le visage ovale, associé à un nez romain, n'est pas rare (King). Leur teint est tantôt très foncé et tantôt liés clair ('). » S'il en est ainsi dans des sociétés aussi restreintes, le même iiliriioinène doit se l'cproduire beaucoup plus accusé CIIAIMTIIK IV. — lACTELUS StlCONDAIISHS. 361 dans nos grandes sociétés contemporaines. Dans l'Europe cen- trale, on trouve côte à côte toutes les variétés possibles de crânes, toutes les formes possibles de visages. Il en est de même du teint. D'après les observations faites par Vircbow sur dix millions d'enfants pris dans ditlérentes classes de l'Allemagne, le type l)lond, qui est caractéristique de la race gei-manique, n'a été observé que de 43 à 33 fois pour 100 dans le Nord; de 32 à 2o fois dans le Centre et de 24 à 18 dans le Sud (0. On.s'explique que, dans ces conditions qui vont toujours en empirant, l'anthropologiste ne puisse guère constituer de types nettement définis.
Les récentes recberches de M. Galton confirment, en même temps qu'elles permettent de l'expliquer, cet aflaiblissement de l'influence liéréditaire (2).
D'après cet auteur, dont les observations et les calculs parais- sent difiicilement rèfulables, les seuls caractères qui se trans- mettent régulièrement et intégralement par riièrédité dans un groupe social donné sont ceux dont la l'éunion constitue le type moyen. Ainsi, un fils né de parents exceptionnellement grands n'aura pas leur taille, mais se rapprocbera davantage de la médiocrité. Inversement, s'ils sont trop petits, il sei-a plus grand qu'eux. M. Galton a même pu mesurer, au moins d'une manière approchée, ce rapport de déviation. Si Ton convient d'appeler parent moyen un être composite qui représenterait la moyenne des deux parents réels (les caractères de la femme sont trans- posés de manière à pouvoir être comparés à ceux du père, additionnés et divisés ensemble), la déviation du fils, par rapport à cet étalon fixe, sera les deux tiers de celle du père(^).
M. Galton n'a pas seulement établi cette loi pour la taille, O Waf,'ner, Die KullurzùclitioKj des Menurhen, in Kusnios, IS.'^C); l llcfl, (^)Natiiral Inhcrltauce. Loiulon, 1889.
362 I.IVI'.E II. — CAISKS ET CONDITIONS.
mais aussi pour la couleur des yeux et les facultés artistiques. Il est vrai qu'il n'a fait porter ses observations que sur les dévia- tions quantitatives et non sur les déviations qualitatives que les individus présentent par rapport au type moyen. Mais on ne voit pas pourquoi la loi s'appliquerait aux unes et non aux autres. Si la règle est que l'hérédité ne transmet bien les attributs cons- titutifs de ce type qu'au degré de développement avec lequel ils s'y trouvent, elle doit aussi ne bien transmettre que les attributs qui s'y trouvent. Ce qui est vrai des grandeurs anormales des caractères normaux doit être vrai, à plus forte raison, des carac- tères anormaux eux-mêmes. Ils doivent, en général, ne passer d'une génération à l'autre qu'afTaiblis et tendre à disparaître.
Cette loi s'explique d'ailleurs sans peine. En elTet, un enfant n'hérite pas seulement de ses parents, mais de tous ses ascen- dants; sans doute l'action des premiers est particulièrement forte parce qu'elle est immédiate, mais celle des générations antérieures est susceptible de s'accumuler quand elle s'exerce dans le même sens, et, grâce à cette accumulation qui compense les effets de l'éloignement, elle peut atteindre un degré d'énergie suOîsant pour neutraliser ou atténuer la précédente. Or le type moyen cVun groupe naturel est celui qui correspond aux condi- tions de la vie moyenne, par conséquent aux plus ordinaires. Il exprime la manière dont les individus se sont adaptés à ce qu'on peut appeler le milieu moyen, tant physique que social, c'esl-à- diie au milieu où vit le plus grand nombre. Ces conditions moyennes étaient les plus fréquentes dans le passé pour la même raison qui fait qu'elles sont les plus générales dans le présent; c'est donc celles où se trouvaient placés la majeure partie de nos ascendants. Il est vrai qu'avec le temps elles ont pu changer; mais elles ne se modifient généralement qu'avec lenteur. Le type moyen reste donc sensiblement le même pendant longtemps. V.w suite, c'est lui (jui se répète le plus souvent et de la manière