SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

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le devoir n'est pas d'étendre noire activité en surface, mais de la concentrer et de la spécialiser. Nous devons borner notre horizon, choisir une tâche définie et nous y engager tout entiers, au lieu de faire de notre être une sorte d'œuvre d'art achevée, complète, qui tire toute sa valeur d'elle-même et non des servi es qu'elle rend. Enfin, cette spr'cialisation doit être poussée d'autant plus loin que la société est d"une espèce plus élevée, sans qu'il soit possible d'y assigner d'autre limite 0). Sans doute, nous devons aussi travaillera réaliser en nous le type collectif dans la mesure où il existe. Il y a des sentiments communs, des idées communes, sans lesquels, comme on dit, on n'est pas un homme. La règle qui nous prescrit de nous spécialiser reste limitée par la règle contraire. Notre conclusion n'est pas qu'il est bon de pousser la spécialisation aussi loin que possible, mais aussi loin qu'il est nécessaire. Quant h la part à faire entre ces deux nécessités antagonistes, elle se détermine à l'expérience et ne saurait être calculée a priori. Il nous suffit d'avoir montré que la seconde n'est pas d'une autre nature que la première, mais qu'elle est elle-même morale, et que, de plus, ce devoir devient toujours plus important et plus pressant parce que les qualités générales dont il vient d'être question suffisent de moins en moins à socia- liser l'individu. Ce n'est donc pas sans raison que le.sentiment public éprouve (') Cependant, il y a peut-être une autre limite, mais dont nous n'avons pas à parler, car elle concerne plutôt l'Iiygiène individuelle. On poui rait soutenir que, par suite de notre constitution organico-psycliique, la division du travail ne peut dépasser une certaine limite sans qu'il en résulte des désordres. Sans entrer dans la question, remarquons toutefois que l'extrême spécialisation à laquelle sont parvenues les fonctions biologiques ne semble pas favorable à cette bypotbèse. De plus, dans l'ordre même des fonctions psycbiques et sociales, est-ce que, à la suite du développement historique, la division du travail n'a pas été portée au dernier degré entre l'homme et la femme? Est-ce que des facultés tout entières n'ont pas été perdues par cette derniéie et réciproquement? Pourquoi le même phénomène ne se produirait-il pas entre individus du même sexe? Sans doute, il faut toujours du temps pour que l'oryanisme s'a(l:i[ite à ces clian;:ement>; mais on ne voit pas poiiiquoi un jour viendrait où cette adaptation deviendrait impossible.

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un éloignement toujours plus prononcé pour le dilettante et même pour ces hommes qui, trop épris d'une culture exclusive- ment générale, refusent de se laisser prendre tout entiers dans les mailles de l'organisation professionnelle. C'est qu'en efTet ils ne tiennent pas assez à la société ou, si l'on veut, la société ne les tient pas assez; ils lui échappent, et, précisément parce qu'ils ne la sentent ni avec la vivacité, ni avec la continuité qu'il faudrait, ils n'ont pas conscience de toutes les obligations que leur impose leur condition d'êtres sociaux. L'idéal général auquel ils sont attachés étant, pour les raisons que nous avons dites, formel et flottant, ne peut pas les tirer beaucoup hors d'eux-mêmes. On ne tient pas à grand'chose quand on n'a pas d'objectif plus déterminé et, par conséquent, on ne peut guère s'élever au-dessus d'un égoïsme plus ou moins ralTiné. Celui, au contraire, qui s'est donné à une tâche définie est, à chaque instant, rappelé au sentiment de la solidarité commune par les mille devoirs de la morale professionnelle (').

II Mais est-ce que la division du travail, en faisant de chacun de nous un être incomplet, n'entraîne pas une diminution de la personnalité individuelle? C'est un reproche qu'on lui a souvent adressé.

(') Parmi les conséquences pratiques que Ton poui-rait déduire de la propo- sition que nous venons d'établir, il en est une qui intéiesse la pédagogie. On raisonne toujouis en matière d'éducation comme si la base morale de l'homme était faite de généralités. Nous venons de voir qu'il n'en est rien. L'homme est destiné à remplir une l'onction spéciale dans l'organisme social et, par conséquent, il faut qu'd apprenne par avance à jouer son rôle d'organe; car une éducation est nécessaire pour cela, tout aussi bien que pour lui ajjprendie son rôle d'homme, comme on dit. Nous ne voulons; pas diie d'ailleurs qu'il faille élever l'enfant pour tel ou tel métier prématurément, mais il faut lui faire aimer les tàclios circonscrites et les horizons délinis. Or, ce goût est liieu durèrent de celui des choses générales et ne peut pas être éveillé par les mêmes movens.

CONCLUSION. 453 CONCLUSION. 453 Remarquons tout d'abord qu'il est dinicile de voir pourquoi il serait plus dans la logique de la nature humaine de se déve- lopper en surface qu'en profondeur. Pourquoi une activité plus étendue, mais plus dispersée, serait-elle supérieure à une activité plus concentrée, mais circonscrite? Pourquoi y aurait-il plus de dignité à être complet et médiocre, qu'à vivre d'une vie plus spéciale, mais plus intense, surtout s'il nous est possible de retrouver ce que nous perdons ainsi, par notre association avec d'autres êtres qui possèdent ce qui nous manque et qui nous complètent. On part de ce principe que l'homme doit réaliser sa nature d'homme, accomplir son o'//.£îov spvov, comme disait Aristole. i\lais cette nature ne reste pas constante aux différents moments de l'histoire: elle se modifie avec les sociétés. Chez les peuples inférieurs, l'acte propre de l'homme est de ressembler à ses compagnons, de réaliser en lui tous les traits du type collectif que l'on confond alors, plus encore (ju'aujourd'hui, avec le type humain. Mais, dans les sociétés plus avancées, sa nature est en grande partie d'être un organe de la société^ et son acte propre, par conséquent, est déjouer son rôle d'organe.

Il y a plus: loin d'être entamée par les progrès de la spécialisa- lion, la personnalité individuelle se développe avec la division du travail.

En effet, être une personne, c'est être une source autonome d'action. L'homme n'acquiert donc cette qualité que dans la mesure où il y a en lui quelque chose qui est à lui, à lui seul et qui l'individualise, où il est plus qu'une simple incarnation du tjpe générique de sa race et de son groupe. On dira que, en tout état de cause, il est doué de libre arbitre et que cela suffit à fonder sa personnalité. Mais, quoi qu'il en soit de cette liberté, objet de tant de discussions, ce n'est pas cet attribut méta- physique, impersonnel, invariable, qui peut servir de base unique à la personnalité concrète, empii'ique et variable des individus. Celle-ci ne saui-ait être constituée parle pouvoir tout abstr..it de choisir entre deux contraires; mais encore faut-il 454 CONCLUSION.

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que celle faciillé s'exerce sur des fins el des mobiles qui soient propres à r.igenl. En d'aulres termes, il faut que les matériaux mêmes de sa conscience aient un caractère personnel. Or, nous avons vu dans le second livre de cet ouvrage que ce résultat se produit progressivement à mesure que la division du travail progresse elle-même. L'efi'acement du type segmentaire, en même temps qu'il nécessite une plus grande spécialisation, dégage partiellement la conscience individuelle du milieu orga- nique qui la supporte comme du milieu social qui l'enveloppe et, par suite de celle double émancipation, l'individu devient davantage un facteur indépendant de sa propre conduite. La division du travail contribue elle-même à cet affrancliissement; car les natures individuelles, en se spécialisant, deviennent plus complexes et, par cela même, sont soustraites en partie à l'action collective el aux influences héréditaires qui ne peuvent guère s'exercer que sur les choses simples et générales.

C'est donc par suite d'une véritable illusion que l'on a pu croire parfois que la personnalité était plus entière tant que la division du travail n'y avait pas pénétré. Sans doute, à voir du dehors la diversité d'occupations qu'embrasse alors l'individu, il peut sembler qu'il se développe d'une manière plus libre et plus complète. Mais, en réalité, cette activité qu'il manifeste n'est pas sienne. C'est la société, c'est la race qui agissent en lui et par lui; il n'est que l'intermédiaire par lequel elles se réalisent. Sa liberté n'est qu'apparente et sa personnalité d'em- prunt. Parce que la vie de ces sociétés est, à certains égards, moins régulière, on s'imagine que les talents originaux peuvent plus aisément se faire jour, qu'il est plus facile à chacun de suivre ses goûts propres, qu'une plus large place est laissée à la libre fantaisie. Mais c'est oublier que les sentiments personnels sont alors très rares. Si les mobiles qui gouvernent la conduite ne reviennent pas avec la même périodicité qu'aujourd'hui, ils ne laissent pas d'êli-e colleclifs, par consé(iuenl impersonnels, et il en est de môme des actions qu'ils inspirent. D'autre part, nous CONCLUSION. 4o5 avons montré plus haut comment Taclivité devient plus riche et plus intense à mesure qu'elle devient plus spéciale (').

Ainsi, les progrès de la personnalité individuelle et ceux de la division du liavail dépendent d'une seule et même cause. Il est donc impossihle de vouloir les uns sans vouloir lesaulres. Oi", nul ne conteste aujouid'liui le caraclère ohligaloire de la règle qui nous ordonne d'être, et d'être de plus en plus, une personne.

Une dernière considération va faire voir à quel point la division du travail est liée à toute notre vie morale.

C'est un rêve depuis longtemps caressé par les hommes que d'arriver enfin à réaliser dans les faits l'idéal de la fraternité humaine. Les peuples appellent de leurs vœux un étal où la guerre ne serait plus la loi des rapports inlernalionaux, où les relations des sociétés entre elles seraient réglées pacifiquement comme le sont déjà celles des individus entre eux, où tous les hommes collaljoreraient à la même œuvre et vivraient de la même vie. Quoique ces aspirations soient en partie neutralisées par celles qui -ont pour ohjet la société particulière dont nous faisons partie, elles ne laissent pas d'être très vives et prennent de plus en plus de foi'ce. Or, elles ne peuvent être satisfaites que si tous les hommes forment une même société, soumise aux mêmes lois. Car, de même que les conflits privés ne peuvent être contenus que par l'action régulatrice de la société qui enveloppe les individus, les conflits inter-sociaux ne peuvent être contenus que par l'action régulatrice d'une société qui comprenne en son sein toutes les autres. La seule puissance qui puisse servir de modérateur à Tégoïsme individuel est celle du groupe; la seule qui puisse servir de modérateur à l'égoïsmedes groupes est celle d'un autre groupe qui les emhi-a>se.

(1) Voir plus haut, p. 30t et suiv. et p. 3U).

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' A vrai dire, quand on a posé le problème en ces termes, il faut bien reconnaître que cet idéal n'est pas à la veille de se réaliser intégralement; car il y a trop de diversités intellectuelles et morales entre les difïérenls types sociaux qui coefiislentsur la terre pour qu'ils puissent fraterniser au sein d'une même société. Mais ce qui est possible, c'est que les sociétés de même espèce s'agrègent ensemble, et c'est bien dans ce sens que parait se diriger notre évolution. Déjà nous avons vu qu'au-dessus des peuples européens tend à se former, par un mouvement spon- tané, une société européenne qui a, dès à présent, quelque senti- ment d'elle-même et un commencement d'organisation (^). Si la formation d'une société humaine unique est à jamais impossible, ce qui toutefois n'est pas démontré (-), du moins la formation de sociétés toujours plus vastes nous rapproche indéfiniment du but. Ces faits ne contredisent d'ailleurs en rien la définition que nous avons donnée de la moralité, car si nous tenons à l'humanité et si nous devons y tenir, c'est qu'elle est une société qui est en train de se réaliser de cette manière et dont nous sommes solidaires (^).

• Or, nous savons que des sociétés plus vastes ne peuvent se former sans que la division du travail se développe; car non seulement elles ne pourraient se maintenir en équilibre sans une spécialisation plus grande des fonctions, mais encore l'élévation du nombre des concurrents suffirait à produire mécaniquement ce résultat; et cela, d'autant plus que l'accroissement de volume ne va généralement pas sans un accroissement de densité. On peut donc formuler la proposition suivante: l'idéal de la frater- O lUen ne dit que la diversité intellecluelle et morale dos sociétés doive se inaintenir. L'expansion toujours plus grande des sociétés supérieures, d'où résulte l'absorption pu l'élimination des sociétés inoins avancées, tend, en tout cas, à la diminuer.

(^) Aussi les devoirs que nous avons envers elle ne primeiit-ils pas ceux qui nous lient à notre |)atrie.Car celle-ci est la seule société, actuellement réalisée, dont nous fassions partie; l'autre n'est i^uére qu'un desideratum dont la réalisation n'est même pas assurée.

CONCLUSION. 457 CONCLUSION. 457 nilé liiimaine no peut se réaliser que dans la mesure où la divi' siou du travail pi'ogresse. 11 faut choisir: ou renoncer à notre rêve, si nous nous refusons à circonscrii'e davantage notre activité, ou bien en poursuivre raccomplissement, mais à la condition que nous venons de marquer.

m Mais si la division du travail produit la solidarité, ce n'est pas seulement parce qu'elle fait de chaque individu un échangiste, comme disent les économistes ('); c'est qu'elle crée entre les hommes tout un système de droits et de devoirs qui les lient les uns aux autres d'une manière durable. De même que les simili- tudes sociales donnent naissance à un droit et à une morale qui les protègent, la division du travail donne naissance à des règles qui assurent le concours pacifique et régulier des fonctions divisées. Si les économistes ont cru qu'elle engendrait une solida- rité suffisante, de quelque manière qu'elle se fit, et si, par suite, ils ont soutenu que les sociétés liumaines pouvaient et devaient se résoudre en des associations purement économiques, c'est qu'ils ont cru qu'elle n'alTeclait que des intérêts individuels et temporaires. Par conséquent, pour estimer les intérêts en conllit et la manière dont ils doivent s'équilibrer, c'est-à-dire pour déter- miner les conditions dans lesquelles rechange doit se faire, les individus seuls sont compétents; et comme ces intérêt.s sont dans un perpétuel devenir, il n'y a place pour aucune réglementation permanente. Mais une telle conception est de tous points inadé- quate aux faits. La division du travail ne met pas en présence des individus, mais des fonctions sociales. Or, la société est intéressée au jeu de ces dernières: suivant qu'elles concouroiil (1) Le mot est de M. de Moliijari, La Morale économique, p. 248.

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régulièrement ou non, elle sera saine ou malade. Son existence en dépend donc, et d'autant plus étroitement qu'elles sont plus divisées. C'est pourquoi elle ne peut les laisser dans un état d'in- détermination, et d'ailleurs elles se déterminent d'elles-mêmes. Ainsi se forment ces règles dont le nombre s'accroit à mesure que le travail se divise et dont l'absence rend la solidarité orga- nique ou impossible ou imparfaite.

M;iis il ne suffit pas qu'il y ait des régies, il faut encore qu'elles soient justes et, pour cela, il est nécessaire que les conditions extérieures de la concurrence soient égales. Si, d'autre part, on se rappelle que la conscience collective se réduit de plus en plus au culte de l'individu, on verra que ce qui caractérise la morale des sociétés organisées, comparée à celle des sociétés segmen- taires, c'est qu'elle a quelque chose de plus humain, partant, de plus rationnel. Elle ne suspend pas notre activité à des fins qui ne nous touchent pas directement; elle ne fait pas de nous les serviteurs de puissances idéales et d'une tout autre nature que la nôtre, qui suivent leurs voies propres sans se préoccuper des intérêts des hommes. Elle nous demande seulement d'être tendres pour nos semblables et d'être justes, de bien remplir noire lâche, de iravailler à ce que chacun soit appelé à la fonction qu'il peut le mieux remplir, et reçoive le juste prix de ses efforts. Les règles qui la constituent n'ont pas une force contraignante qui étouffe le libre examen; mais, parce qu'elles sont davantage faites pour nous et, dans un certain sens, par nous, nous sommes plus libres vis-à-vis d'elles. Nous voulons les comprendre, et nous craignons moins de les changer. Il faut se garder d'ailleurs de trouver insuffisant un tel idéal sous prétexte qu'il est trop terrestre et trop à noli-e porlée. Un idéal n'est pas plus élevé parce qu'il est plus transcendant, mais parce qu'il nous ménage de plus vastes perspeclives. Ce qui importe, ce n'est pas qu'il plane bien haut au-dessus de nous, au point de nous devenir étranger, mais c'est qu'il ouvre à notre aciivité une assez longue carrière, et il s'en faut (^uo celui-ci soit à la veille d'être réalisé. Nous ne CONCLL'SION.

senlons, que trop combien c'est une œuvre lal)orieuse que (l'édifier celle société où clini]iie individu aura la place qu'il méi'ite, sera récompensé comme il le mérite, où tout le monde, par suile, concourra spontanément au bien de tous et de chacun. De même, une morale n'est pas au-dessus d'une aulre parce qu'elle commande d'une manière plus sèche et plus autoritaire, parce qu'elle est plus soustraite à la réfiexion. Sans doute, il faut qu'elle nous attache à autre chose que nous-môme; mais il n'est pas nécessaire qu'elle nous enchaine jusqu'à nous immo- biliser.

On a dit avec raison (') que la morale — et par là il faut entendre, non seulement les doctrines, mais les mœurs — tra- versait une crise redoutable. Ce qui précède peut nous aider à comprendre la nature et les causes de cet état maladif. Des changements pi'ofonds se sont produits, et en très peu de temps, dans la structui-e de nos sociétés; elles se sont affi-anchies du type segmentaire avec une rapidité et dans des proportions dont on ne trouve pas un aulre exemple dans l'histoire. Par suile, la morale qui correspond à ce type social a régressé, mais sans que l'autre se développât assez vite pour remplir le terrain que la première laissait vide dans nos consciences. Noire foi s'est troublée; la tradition a perdu de son empire; le jugement individuel s'est émancipé du jugement collectif. Mais, d'un autre côté, les fonctions qui se sont dissociées au cours de la tourmente n'ont pas eu le temps de s'ajuster les unes aux autres, la vie nouvelle qui s'est dégagée comme tout d'un coup n'a pas pu s'organiser complètement, et surtout ne s'est pas organisée de façon à satisfaire le besoin de justice qui s'est éveillé plus ardent dans nos cœurs. S'il en est ainsi, le remède au mal n'est pas de chercher à ressusciter quand même des traditions et des praliiiues qui, ne répondant plus aux conditions présentes de l'état social, ne pourraient vivre que d'une vie aililicielle et appai-ente. Ce (*) V. Bcaussirc, Les Principes de la itiorale, Iiilruduclion, 460 CONCLUSION.

qu'il faut, c'est faire cesser celte anomie, c'est trouver les moyens de faire concourir iiarmoniquement ces organes qui se lieurtenl encore en des raouvemenis discordants, c'est introduire dans leurs rapports plus de justice en atténuant de plus en plus ces inégalités extérieures qui sont la source du maK Notre malaise n'est donc pas, comme on semble parfois le croire, d'ordre intel- lectuel; il tient à des causes plus profondes. Nous ne soutirons pas parce que nous ne savons plus sur quelle notion théorique appuyer la morale que nous pratiquions jusqu'ici; mais parce que, dans certaines de ses parties, cette morale est irrémédiable- ment ébranlée et que celle qui nous est nécessaire est seulement en train de se former. Notre anxiété ne vient pas de ce que la critique des savants a ruiné l'explication traditionnelle qu'on nous donnait de nos devoirs et, par conséquent, ce n'est pas un nouveau système philosophique qui pourra jamais la dissiper; mais c'est que, certains de ces devoirs n'étant plus fondés dans la réalité des choses, il en est résulté un relâchement qui ne pourra prendre fin qu'à mesure qu'une discipline nouvelle s'établira et se consolidera. En un mot, notre premier devoir actuellement est de nous faire une morale. Une telle œuvre ne saurait s'improviser dans le silence du cabinet; elle ne peut s'élever que d'elle-même, peu à peu, sous la pression des causes internes qui la rendent nécessaire. Mais ce à quoi la réflexion peut et doit servir, c'est à marquer le but qu'il faut atteindre. C'est ce que nous avons essayé de faire.

TAliLE DES MATIERES Pages. Préface i-ix Développement de la division du travail social, généralité du phéno- mène. D'où le problème: Faut-il nous abandonner au mouvement ou y résister, ou question de la valeur morale de la division du travail 1 I. Méthode ordinaire pour résoudre la question: confrontation du fait à jugerav(?c une formule de la moralité. Impossibilité d'employer cette méthode, aucune des formules proposées n'exprimant la réalité morale. 4 II. S'il en est ainsi, c'est que la formule de la moralité ne peut être obtenue au début de la science, mais à mesure que la science progresse. 15 III. Nécessité de définir les faits moraux par leurs caractères externes. Ce critère consiste dans l'existence d'une sanction, plus spécialement d'une sanction répressive diffuse 22 IV. Complément de la définition précédente: Distinction des faits moraux en normaux et anormaux 'Si V. Application de ce critère à la division du travail. Résultats douteux. Nécessité d'une étude théorique de la division du travail. Divisions de l'ou vraGfe 38 LIVRE I LA FONCTION DE LA DIVISION DU TRAVAIL Mf^TIlODK POUIi DKTEIIMINER CETTE FONCTION Sens du mut fonction 40 I. La fonction de la division du tiavail n'est pas de produire la civilisation 50 462 TABLE DES MATIÈRES. ' +5, II. Cas où la fonction de la division da travail est de susciter des groupes qui, sans elle, n'existeraient pas. D'où l'hypothèse qu'elle joue le même rôle dans les sociétés supérieures, qu'elle est la source principale de leur coliésion 55 m. Pour vérifier cette hypothèse, il faut comparer la solidarité sociale qui a cette source aux autres espèces de solidarité et, par suite, les cfasser. Nécessité d'étudier la solidarité à travers le système des règles juridiques; autant il y a de classes de ces dernières, autant il y a de formes de solidarité. Classification des règles juridiques: règles à sanction répressive; règles à sanction restitutive C6 VjT SOLIDARITÉ MÉCANIQUK OU PAR SIMILITUDES I. Le lien de solidarité sociale auquel correspond le droit répressif est celui dont la rupture constitue le crime. On saura donc ce qu'est ce lien si l'on sait ce qu'est le crime essentiellement.

Les caractères essentiels du crime sont ceux qui se retrouvent les mêmes partout où il y a crime, quel que soit le type social. Or, les seu!s caractères communs à tous les crimes qui sont ou qui ont été reconnus „ n comme tels sont les suivants: 1" le crime froisse des sentiments qui se o*^ trouvent chez tous les individus normaux de la société considérée; 2" ces sentiments sont forts; S" ils sont définis. Le crime est donc l'acte qui froisse des états forts et définis de la conscience collective; sens, exact de cette proposition. — Examen du cas où le délit est créé ou du "V'^^ moins aggravé par un acte de l'organe gouvernemental. Réduction de ce cas à la définition précédente 73 II. Vérification de cette définition; si elle est exacte, elle doit rendre compte de tous les caractères de la peine. Détermination de ces carac- tères: 1" elle est une réaction passionnelle, d'intensité graduée; 2" cette réaction passionnelle émane de la société; réfutation de la théorie d'après laquelle la vengeance privée aurait été la forme primitive de la peine; 3" cette réaction s'exerce par l'intermédiaire d'un corps constitué. 91 III. Ces caractères peuvent être déduits de notre définition du crime: \° tout sentiment fort offensé détermine mécaniquement une réaction passionnelle; utilité de cette réaction pour le maintien du sentiment. Les sentiments cdlectifs, étant les plus forts qui soient, déterminent une réaction du même genre, d'autant plus énergique qu'ils sont plus intenses. Explication du caractère quasi religieux de l'expiation; 2" le caractère collectif de ces sentiments explique le caractère social de cette réaction; pourquoi il est utile qu'elle soit sociale; 3» l'intensité et sur- tout la nature définie de ces sentiments expliquent la formation do l'organe déterminé par lequel la réaction s'exerce 103 * TABLE l)i:S MATIÈIIES. 463 Pages. IV. Les règles que sanctionne le droit pénal expriment donc les simi- litudes sociales les plus essentielles; par conséquent, il correspond à la solidarité sociale qui dérive des ressemblances et varie comme elle. Nature de cette solidarité. On peut donc mesurer la part qu'elle a dans rinléi;ralion générale de la société d'après la fraction du système complet des régies juri ]i(iue3 que représente le droit pénul 112 CHAPITRE III (p. H8-141) LA SOUDARITK DTE A LA DIVISION DC TRAVAIL OU ORGANIQUE