Mais alors, il semble que notre définition ne comprenne pas tout le défini. Il n'en est rien cependant; car s'il est vrai qu'il y a des actes qui sont l'objet de l'admiration et qui pourtant ne sont pas obligatoires, il n'est pas exact qu'ils soient moraux. Pour les mettre ainsi en debors de la morale, il n'est pas néces- saire de nous référer à une notion abstraite de la moralité et de faire voir qu'ils n'en peuvent être déduits. Nous affirmons seule- ment qu'il serait contraire à toute méthode de réunir sous une même rubrique des actes qui sont astreints à se conformer à une règle préétablie et d'autres qui sont libres de toute réglementa- tion. Si donc, pour rester fidèle à l'usage, on réserve aux premiers la qualification de moraux, on ne saurait la donner également aux seconds. — Mais qui nous dit qu'ils ne jouent pas le même rôle? — C'est une hypothèse que nous n'avons pas à discuter pour le moment; car nous n'en avons pas les moyens. Nous cherchons seulement à classer les phénomènes d'après leurs caractères externes les plus importants et il nous paraît impos- sible de confondre des faits qui présentent des propriétés aussi opposées.
Le contraste qui existe entre eux paraîtra bien plus frappant encore si l'on remarque que le fait moral proprement dit ne consiste pas dans l'acte conforme à la règle, mais dans la règle elle-même. Or, il n'y a pas de règle là où il n'y a pas d'obli- gation. Libies créations de l'initiative privée, de tels actes ne IMKODLCilON. 31 gardent leurs caractères spécifiques qu'à condition de n'avoir été sollicités d'aucune manière. Parfois même, ils prennent la cons- cience morale tellement à Timproviste que celle-ci, n'ayant pas à leur appliquer de jugements tout faits, reste hésitante et décon- certée. Sans doute, il y a un précepte très général qui promet l'éloge ou la reconnaissance publique à quiconque fait plus que son devoir; mais outre que celle maxime n'a rien d'impératif, la récompense qu'elle annonce n'est attachée à aucune action déterminée; elle ne fait qu'ouvrir une immense carrière à l'ima- gination de l'individu qui peut s'y mouvoir en toute liberté. Les ditïérenles manières de faire plus que son devoir ne peuvent pas être plus définies que les différentes manières de faire moins.
D'ailleurs, il est aisé d'apercevoir que ces dissemblances exter- nes correspondent à des différences internes et profondes. Car ce qu'indique celte contingence, celle place faite à l'imagination, c'est que ces actes ne sont pas nécessaires, ne sont ajustés à aucune fin vitale, en un mot sont un luxe; c'est dire qu'ils sont du domaine de l'art. Après que nous avons astreint une partie de notre énergie physique et intellectuelle à s'acquitter de sa lâche journalière, nous aimons à la laisser se jouer en liberté, la bride sur le cou, à la dépenser pour le plaisir de la dépenser, sans que cela serve à rien, sans que nous nous proposions aucun but défini. C'est en cela que consiste le plaisir du jeu dont le plaisir esthétique n'est qu'une forme supérieure. De même, quand notre énergie morale s'est acquittée de ses obligations quoti- diennes, de ses devoirs réguliers, elle éprouve le besoin de se répandre pour se répandre, de se jouer en des combinaisons nou- velles qu'aucune règle ne détermine ni n'impose, pour le plaisir de le faire, pour la joie d'être libre. C'est ce besoin qui inspire tous les actes gratuits que nous accomplissons, depuis les raffine- ments de l'urbanité mondaine, les ingéniosités de la politesse, les détentes de la sympathie au sein de la famille, les prévenances, les présents, les paroles affectueuses ou les caresses échan- gées enlre amis ou parents, jusqu'aux sacrifices héroïques que 32 DE LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL.
n'exige aucun devoir. Car c'est une erreur de croire que ces belles inventions, comme les appelle très justement M. Janet, ne se rencontrent que dans des circonstances extraordinaires. Il y en a de toute importance; la vie en est pleine: elles en font le charme (^). Le sentiment qu'elles nous inspirent est de même nature et dépend de la même cause. Si nous les admirons ce n'est pas à cause de leurs conséquences dont Futilité est souvent dou- teuse. Un père de famille expose sa vie pour un inconnu; qui oserait dire que ce fût utile? Ce que nous aimons, c'est le libre déploiement de force morale, quelles qu'en soient d'ailleurs les suites elîectives.
Seulement, si de telles manifestations sont du domaine de l'esthétique, elles en sont une sphère très spéciale. Elles ont en effet quelque chose de moral; car elles dérivent d'habitudes et de tendances qui ont été acquises dans la pratique de la vie morale proprement dite, telles que le besoin de se donner, de sortir de soi, de s'occuper d'autrui, etc. Mais ces dispositions, morales par leurs origines, ne sont plus employées moralement parce qu'avec l'obligation disparaît la moralité (^). De même que le jeu est l'esthétique de la vie physique, l'art, l'esthétique de la vie intellectuelle, cette activité sui generis est l'esthétique de la vie morale i^).
(') Ce n'est donc pas la difficulté de ces actions qui les sépare des autres. Il en est de très aisées. Cette distinction ne peut par conséquent pas venir de ce que nous regardons volontiers comme facultatif tout ce qui est un peu difficile.
(2) Ce serait donc mal interpréter notre pensée que de nous confondre avec ceux qui admettent l'existence de devoirs facultatifs; les deux mots jurent ensemble.
(*) Nous ne voulons pas mêler de considérations pratiques à une étude scientifique. Cependant il nous paraît que la distinction de ces deux domaines est très nécessaire même au point de vue pratique. Car on ne peut les con- fondre sans les mettre sur le même plan; très souvent même on semble attribuer une certaine supérioiité à l'activité esthético-morale. Or on risque d'affaiblir le sentiment de l'obligation, c'est-à-dire l'existence du devoiL-, en admettant qu'il y a une moralité, et peut-être la plus élevée, qui consiste en de libres créations de l'individu, qu'aucune règle ne détermine, qui est essentiel, lement anomïque. Nous croyons au contraire que Vanomie est la négation de toute morale.
IMKOOUCIION. 33 IV IMKOOUCIION. 33 IV Cependant notre définition est encore défectueuse. En elTet, la conscience morale des sociétés est sujette à se tromper. Elle peut attacher le signe extérieur de la moralité à des règles de conduite j qui ne sont pas par elles-mêmes morales et, au contraire, laisser sans sanctions des règles qui devraient être sanctionnées. Il nous faut donc compléter noire critère, afin que nous ne soyons pas exposés à prendre pour moraux des faits qui ne le sont pas, ou bien au contraire à exclure de la morale de? faits qui par leur nature sont moraux.
La question ne dilTèrepas essentiellement de celle que se pose le biologiste, quand il cherche à séparer le domaine de la physiologie normale de celui de la physiologie pathologique; car c'est un fait de pathologie morale qu'une règle présente indû- ment le caractère de l'obligation ou en soit indûment privée. Nous n'avons donc qu'à imiter la méthode que suivent en pareil cas les naturalistes. Ils disent d'un phénomène biologique qu'il est normal pour une espèce déterminée quand il se produit dans la moyenne des individus de cette espèce, quand il fait partie du type moyen; est pathologique au contraire tout ce qui est en dehors de la moyenne, soit en dessus, soit en dessous. D'ailleurs, par type moyen, il ne faut pas entendre un être individuel dont tous les caractères sont définis, quantitativement et qualitativement, avec une précision mathématique. Ils n'ont au contraire rien d'absolu ni de fixe, mais comportent toujours des variations qui sont comprises entre certaines limites, et c'est seulement en deçà et au delà de ces limites que commence le domaine de la pathologie. Si par exemple, pour une société donnée, on relève la taille de tous les individus et si l'on dispose en colonnes les mesures ainsi obtenues en commençant par les plus élevées, on constate que les clufi'res les plus nombreux et 3 34 DE LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL.'
les plus voisins les uns des autres sont massés au centre. Au delà» soit en haut, soit en bas, ils sont non seulement plus rares, mais aussi plus espacés. Cest cette masse centrale et dense qui constitue la moyenne et, si souvent on exprime colle-ci par un seul chiffre, c'est qu'on représente tous ceux de la région moyenne par celui autour duquel ils gravitent.
C'est d'après la même méthode qu'il faut procéder en morale. Un fait moral est normal pour un type social déterminé, quand on l'observe dans la moyenne des sociétés de celte espèce; il est pathologique dans le cas contraire. Voilà ce qui fait que le ca- ractère moral des règles particulières de conduite est variable; c'est qu'il dépend de la nature des types sociaux. Par exemple, dans toutes les sociétés à totems, clans et agrégats de clans, il y a une règle qui défend de tuer et de manger l'animal qui sert d'emblème au groupe; nous dirons que cette règle est normale pour ce type social. Dans toutes nos sociétés européenne-^- l'infanticide, qui était autrefois impuni, est sévèrement interdit; nous dirons que cette règle est normale pour le type social auquel appartiennent nos sociétés. On peut même mesurer de cette manière le degré de force coercilive que doit normalement avoir chaque règle morale; il n'y a qu'à déterminer l'intensité normale de la réaction sociale qui suit la violation de la règle. Ainsi, nous savons qu'en Italie les mœurs jugent parfois avec indulgence des actes de brigandage que la conscience publique réprouve beaucoup plus énergiquement dans les autres pays d'Europe; un tel fait est donc anormal.
Toutefois, il ne faut pas oublier que le type normal n'est pas quelque chose de stable dont les traits peuvent être fixés dans un instant indivisible; au contraire il évolue, comme les sociétés elles-mêmes et tous les organismes. On est, il est vrai, disposé à croire qu'il se confond avec le type moyen de l'espèce pendant la période de maturité; car c'est seulement à ce mo- ment que l'organisme est vraiment lui-même, parce qu'il est alors tout ce qu'il peut être. Mais si l'on appréciait l'état IMI'.ODLCTIO.N. 3§ normal ou pathologique d'un animal soit pendant Tenfance, soit pendant la vieillesse, d'après le t\pe normal de cet animai adulte, on commettrait la môme faute que si Ton jugeait de l'état de santé d'un insecte d'après celui d'un mammifère. Il fauilrait voir dans le vieillard et dans l'enfant de véritables malades. Or, tout au contraire, la présence chez l'un ou l'autre de caractères propres à l'adulte est l'indice d'un état patholo- gique. Un éveil trop précoce chez celui-ci, une persistance trop prolongée chez celui-là des instincts génésiques sont des phénomènes proprement morbides (*). Il y a donc un type normal de l'enfance, un autre de l'âge mûr, un autre de la vieillesse et il en est des sociétés comme des organismes indi- viduels.
Par conséquent, pour savoir si un fait moral est normal pour une société, il faut tenir compte de l'âge de cette der- nière et déterminer en conséquence le type normal qui doit servir de point de repère. Ainsi, pendant l'enfance de nos sociétés européennes, certaines règles restrictives de la liberté de penser étaient normales qui ont perdu ce caractère à un âge plus avancé. Il est vrai qu'il n'est pas toujours facile de préciser à quel moment de son évolution se trouve soit une société, soit un organisme. Car il ne suffit pas pour cela de nombrer les années; on peut être plus vieux ou plus jeune que son âge. C'est seulement d'après certains caractères de la structure et des fondions qu'il est possible de distinguer scientifiquement la vieillesse de l'enfance ou de la maturité (-) et ces caractères ne sont pas encore déterminés avec une rigueur suffisante. Pourtant, outre qu'il n'y a pas d'autre manière de (1) Cela ne veut pas dire que la maladie fait partie du type normal de la vieillesse. Au contraire, les maladies du vieillard sont des faits anormaux comme celles de l'adulte.
(') Ainsi le fait qu'un homme âgé prosenle le type coriiplL-t âo l'ailuite n'a rien de morbide; ce qui est pathologique, c'est que, tout en pn-senlant dans ses lignes essentielles le type anatomiquc et piiysiologique du vieillard, il ait en même temps certains caractères de l'adulte.
36 I)K LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL.
procéder, la difficulté n'a rien d'insoluble. Certains de ces signes objectifs sont déjà connus (M; d'autre part, si le nombre des années n'est pas toujours un critère satisfaisant, cependant il peut être utilement employé, pourvu que ce soit avec mesure et précaution; enfin les progrès mêmes de la science rendront cette détermination plus exacte.
Il y a pourtant des cas où, pour distinguer l'étal sain de l'état maladif, il ne suffit pas de se référer au type normal, c'e.st quand tous les traits n'en sont pas formés; quand, ébranlé sur certains points par une crise passagère, il est lui-même en voie de devenir. C'est ce qui arrive quand la conscience morale des nations n'est pas encore adaptée aux changements qui se sont produits dans le milieu et que, partagée entre le passé qui la retient en arrière et les nécessités du présent, elle hésite à se fixer. Alors on voit apparaître des règles de conduite dont le caractère moral est indécis, parce qu'elles sont en train de l'acquérir ou de le perdre sans l'avoir définitivement ni acquis ni perdu. Ce sont des velléités mal déterminées et qui pourtant sont générales, et le cas se présente d'autant plus souvent dans la vie sociale qu'elle est perpétuellement en voie de transforma- tion. Cependant la méthode reste la même. Il faut commencer par fixer le type normal et pour cela le seul moyen est de le comparer avec lui-même. Nous ne pouvons déterminer les con- ditions nouvelles de l'état de santé qu'en fonction des anciennes, car nous n'avons pas d'autre point de repère. Pour savoir si tel précepte a une valeur morale, il faut le comparer à d'autres dont la moralité intrinsèque est établie. S'il joue le même rôle, c'est-à-dire s'il sert aux mômes fins, si, d'autre part, il résulte de causes dont résultent également d'autres faits moraux, si par suite ces derniers l'impliquent au point de ne pouvoir exister s'il n'existe en même temps, on a le droit de conclure (') Par oxemplo, pour une société, rafl'aiblissemcnt régulier do la natalité peut scivii à prouver que les limites de la maturité sont atteintes ou dépassées.
INTRODUCTION. 37 (le celle idenlilé fonctionnelle et de celte solidarité qu'il doit être voulu au même litre et de la même manière que les autres règles obligatoires de conduite, par conséquent qu'il est moral.
Il n'est pas certain, il est vrai, que, même avec celle correc- tion, le type normal réalise le dernier degré de la perfection. Sans doule, pour qu'il ait pu se maintenir d'une manière aussi générale, il faut que dans ses caractères essentiels il soit sulTi- samment bien adapté à ses conditions d'evi.stence; mais il n'est pas prouvé que rien n'y soit à reprendre. Seulement autre chose est la santé, autre chose la perfection. Or, pour le moment, nous cherchons uniquement quels sont les signes caractéristiques de l'élat de santé morale; car, si la division du travail les présente, cela doit nous sufïire. Ajoutons d'ailleurs que cette perfection plus haute ne peut être déterminée qu'en fonction de l'élat normal; car il est lui-même le seul modèle d'après lequel il puisse être corrigé. On ne peut avoir qu'une raison intelligible d'en trouver défectueux certains élémenls; c'est qu'ils différent de la moyenne des autres et constituent des anomalies dans le type moyen. C'est donc toujours à ce dernier qu'on est ramené; ce n'est que par rapport à lui-même qu'il peut être jugé insulTisant. Le per- fectionner, c'est le rendre plus semblable à soi. Procéder autre- ment, ce serait admettre un idéal qui, venant on ne sait d'où, .«'impose aux. choses du dehors, une perfection qui ne tire pas sa valeur de la nature des êtres et des conditions dont ils dépen- dent, mais sollicite le désir par je ne sais quelle vertu transcen- dante et mystique; théorie sentimentale qui ne relève pas de la discussion scientifique. Le seul idéal que puisse se proposer la raison humaine est d'améliorer ce qui est; or, c'est de la réalité seule qu'on peut apprendre les améliorations qu'elle réclame.
Nous arrivons donc à la définition suivante: On appelle fait moral normal pour une espèce sociale donnée, considérée à une phase délerminée de son déreloppemml. toute règle de conduite à laquelle vnc sanction répressive difj'usc est attachée dans la 38 DI-: LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL.
moyenne des sociétés do cette espèce, considérées à la même période de leur évolution; secondairement, la même qualification comment ù toute règle qui, sans présenter nettement ce critère, est pourtant analogue à certaines des règles précédentes, c'est-à-dire sert aux mêmes fins et dépend des mêmes causes.
Trouvera-l-on ce crilère trop empirique? Mais en fait les moralistes de toutes les écoles l'emploient plus ou moins expli- citement. Nous savons en effet qu'ils sont obligés de prendre pour point de départ de leurs spéculations une morale reconnue et incontestée, qui ne peut cire que celle qui est le plus géné- ralement suivie de leur temps et dans leur milieu. C'est d'une observation sommaire de cette morale qu'ils s'élèvent à cette loi qui est censée l'expliquer. C'est elle qui leur fournit la matière de leurs inférences; c'est elle aussi qu'ils retrouvent au terme de leurs déductions. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que, dans le silence du cabinet, le moraliste pût cons- truire par la seule force de la pensée le système complet des relations sociales puisque la morale les pénétre toutes, entre- prise évidemment impossible. Même quand i\ parait innover, il ne fait que traduire des tendances réformatrices qui s'agitent autour de lui. Il y ajoute quelque cbose parce qu'il les éclaircit, parce qu'il en fait une théorie; mais cette théorie se réduit à montrer qu'elles vont au môme but que telle ou telle pratique morale dont l'autorité est indiscutée. Puisque cette méthode .s'impose le mieux n'est- il pas de la pratiquer ouvertement, en aboi'dant résolument les difiicultés qui sont grandes et en s'entourant de toutes les garanties possibles contre l'erreur?
Munis de cette définition, nous pouvons revenir à la question que nous nous sommes posée: la division du travail a-t-elle une valeur morale?
JMRODLCTIOX. 39 11 ne paraît guère contestable que dans les grandes sociétés de TEurope actuelle, qui appartiennent toutes au même type social et sont à peu près arrivées à la même phase de leur développe- ment, l'opinion publique, dans sa très grande généralité, tend de plus en plus à l'imposer impérativement. Sans doute, ceux qui essaient d'y déroger ne sont pas punis d'une peine précise établie par la loi; mais ils sont blâmés. Il fut un temps, il est vrai, où riiomme parfait nous paraissait être celui qui, sachant s'intéres- ser à tout sans s'attacher exclusivement à rien, capable de tout goûter et de tout comprendre, trouvait moyen de réunir et de condenser en lui ce qu'il y avait de plus exquis dans la civilisa- lion. Mais aujourd'hui, celle culture générale, tant vantée jadis, ne nous fait plus l'elfel que d'une discipline molle et relâchée. Pour lutter contrôla nature, nous avons besoin de facultés plus vigoureuses et d'énergies plus productives. Nous voulons que l'activité, au lieu de se disperser sur une large surface, se concen- tre et gagne en intensité ce qu'elle perd en étendue. Nous nous délions de ces talents trop mobiles qui, se prêtant également à tous les emplois, refusent de choisir un rôle spécial et de s'y tenir. Nous éprouvons de l'éloignement pour ces hommes dont l'unique souci est d'organiser et d'assouplir toutes leurs facultés, mais sans en faire aucun usage défini et sans en sacrilier aucune, €orame si chacun d'eux devait se suflîreà soi-même et former un monde indépendant. Il nous semble que cet élat de détachement et d'indétermination a quelque chose d'antisocial. L'honnête homme d'autrefois n'est plus pour nous qu'un dilettante et nous refusons au dileltantisme toute valeur morale; nous voyons bien plutôt la perfection dans l'homme compétent ({ui cherche, non à être complet, mais à produire, qui a une tâche délimitée et qui s'y consacre, qui fait son service, trace son sillon. «Se perfec-^ tionner, dit M. Secrélan, c'est apprendre son rôle, c'est.se rendre ' capable de remplir sa fonction...La mesure de notre perfection ne se trouve plus dans notre complaisance à nous-mêmes, dans les applaudissements de la foule ou dans le sourire approbateur 40 DE LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL.
d'un (lileltaïUisme précieux, mais dans la somme des services rendus el dans notre capacité d'en rendre encore (*). » Aussi ridéal moral, d'un, de simple et d'impersonnel qu'il était, va-t-il de plus en plus en se diversifiant. Nous ne pensons plus que le devoir fondamental de l'homme soit de réaliser en lui les qualités de i homme en général; mais nous croyons qu'il est non moins tenu d'avoir celles de son emploi. Un fait entre autres rend .sensible cet état de l'opinion, c'est le caractère de plus en plus spécial que prend l'éducation. De plus en plus nous jugeons nécessaire de ne pas soumettre tous nos enfants à une culture uniforme, comme s'ils devaient tous mener une même vie, mais de les former difféi'emment en vue des fondions dillerentes qu'ils .seront appelés à remplir. En un mot, par un de ses aspects, l'impératif catégoi'ique de la conscience morale est en train de prendre la forme suivante: Mets-toi en état de remplir vtilement une fonction déterminée.
Il faut ajouter, il est vrai, que la régie précédente, quelque impérative qu'elle soit, est toujours et partout limitée par une régie contraire. Jamais, pas plus aujourd'hui qu'autrefois, la division du travail n'a été déclarée bonne absolument et sans .réserve, mais seulement dans de certaines limites qu'il ne faut pas dépasser. Ces limites sont très mobiles; mais elles ne laissent pas d'exister. Partout, dans la conscience morale des nations, à côté de la maxime qui nous ordonne de nous spécialiser, il en est une autre, antagoniste de la première, qui nous commande de réaliser un même idéal qui nous est commun à tous. Si la fin morale se diversifie, c'est seulement à partir d'un certain point en deçà duquel elle est idenli(]ue pour tout le monde. Ce point recule de plus en plus, puisque la diversification devient toujours plus grande, et par conséquent une place toujours moindre est lai.ssée à l'idéal général. Mais si cette ligne de démarcation s'est déplacée, elle n'a pas disparu. Tout le monde ne la voit pas au (î) l.e Principe du la morale, p. 189.
INTROnUCTIO.X. 4!
même endroit: les uns la mettent plus haut, les autres plus bas, suivant qu'on a les yeu\ tournés vers le présent ou vers le passé, suivant qu'on est plus respectueux de la tradition ou plus épris de progrès; tout le monde cependant reconnaît qu'elle existe. Mais il n'y a dans cette limitation d'une règle obligatoire par une autre rien qui doive surprendre ni qui altère le caractère moral de la première. Il en est de la vie morale comme de la vie du corps ou de celle de la conscience; rien n'y est bon indéfiniment et sans mesure. Comme toutes les forces en présence ont droit à l'existence, il est juste que chacune ait sa part et il ne faut pas qu'aucune empiète sur les autres. C'est pourquoi, de même que les différentes fonctions et les différentes facultés se pondèrent et se retiennent les unes les autres en deçà d'un certain degré de développement, de même les différentes pratiques morales se modèrent mutuellement et leur antagonisme produit leur équi- libre.
Cet antagonisme démontre même qu'en tout cas la division du travail ne saurait être moralement neutre. Elle ne peut pas occuper de situation intermédiaire. En elïet, la règle qui nous commande de réaliser en nous tous les attributs de l'espèce ne peut être limitée par la règle contraire de la division du travail que si celle-ci est de même nature, c'est-à-dire si elle est morale. Un devoir peut être contenu et modéré par un autre devoir, mais non par des nécessités purement économiques. Si la division du travail ne se recommande que par des avantages matériels, elle n'a pas qualité pour restreindre l'action d'un précepte moral. Mais alors celui-ci débarrassé de tout contrepoids s'applique sans restriction; car c'est une obligation qui n'est plus neutralisée par aucune autre. Il ne faut plus dire que nous devons tous nous proposer en partie un même idéal, mais que nous ne devons pas en avoir d'autre que celui qui nous est commun à tous; nous ne sommes plus seulement tenus de ne pas laisser entamer au delà (run certain point l'intégrité de notre nature, mais de la main- tenir absolument intacte, sans en rien abandonner. Toute spécia- 42 DE LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL.