SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

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lisalion, si réduite soit-elle, devient donc moralement mauvaise; elle constitue en effet une dérogation à ce devoir fondamental, car elle n'est possible que si l'individu renonce à être un homme complet, fait le sacrifice d'une partie de soi-même pour déve- lopper le reste. Ainsi il faut choisir: si la division du travail n'est pas morale, elle est franchement immorale; si elle n'est pas une règle obligatoire, elle viole une règle obligatoire et doit être proscrite.

Or, on ne peut la proscrire sans s'insurger contre les faits; car elle est évidemment inévitable puisqu'elle progresse depuis des siècles sans que rien puisse l'arrêter. Pour porter contre elle une condamnation sans réserve, il faudrait admettre entre la morale et la réalité un divorce inintelligible. La morale vit de la vie du monde; il est donc impossible que ce qui est nécessaire au monde pour vivre soit contraire à la morale. Ainsi se trouve écarté un des termes du dilemme et démontré à nouveau, par l'absurde, le caractère moral de la division du travail.

Cependant, quoique ces preuves constituent de fortes pré- somptions, elles laissent place à quelques doutes.

En effet, en regard des faits que nous venons de rappeler on en peut citer qui sont contraires. Si l'opinion publique sanctionne la règle de la division du travail, ce n'est pas sans une sorte d'inquiétude et d'hésitation- Tout en commandant aux hommes de se spécialiser, elle semble toujours craindre qu'ils ne se .spécialisent trop. A côté des maximes qui vantent le travail intensif il en est d'autres, non moins répandues, qui en signalent les dangers. «C'est, dit Jean-Baptiste Say, un triste témoignage à se rendre que de n'avoir jamais fait que la dix-huitième partie d'une épingle; et qu'on ne s'imagine pas que ce soit uniquement Touvrier qui toute sa vie conduit une lime ou un marteau qui dégénère ainsi de la dignité de sa nature, c'est encore l'homme qui par état exerce les facultés les plus déliées de son esprit (').»

(') Traité d'économie politique, livre I, cli. VIII.

INTRODUCTION. 43 Dès le commencement du siècle, Lemontey('), comparant l'exis- tence de l'ouvrier moderne à la vie libre et large du sauvage, trouvait le second bien plus favorisé que le premier. Tocqueville n'est pas moins sévère: «A mesure, dit-il, que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète...Tart fait des progrès, l'artisan rétrograde (-).»

Ce que prouvent ces faits contradictoires, c'est que, si la division du travail est en train de revêtir la forme de l'obligation, ce n'est pas encore un fait accompli. La conscience morale parait bien s'orienter dans ce sens, mais n'a pas encore trouvé son assiette. Deux tendances contraires sont en présence el, quoique Tune d'elles semble de plus en plus l'emporter sur l'autre, cependant les faits acquis ne sont ni assez définitifs ni assez caractérisés pour nous permettre d'assurer en toute certitude que l'évolution doit régulièrement continuer dans ce sens jusqu'à son entier achèvement. C'est donc un de ces cas où le type normal ne peut servir de critère parce qu'il n'est pas encore constitué sur ce point.

Par conséquent, il nous reste à procéder d'après l'autre manière que nous avons indiquée. Il nous faut étudier la division du travail en elle-même d'une façon toute spéculative, chercher à quoi elle sert et de quoi elle dépend, en un mol nous en former une notion aussi adéquate que possible. Cela fait, nous pourrons la comparer avec les autres phénomènes moraux, et voir quels rapports elle soutient avec eux. Si nous trouvons qu'elle joue un rôle similaire à quelque autre pratique dont le caractère moral et normal est indiscuté; que si dans certains cas elle ne remplit pas ce rôle, c'est par suite de déviations anorma- les; que les causes qui la déterminent sont aussi les conditions déterminantes d'autres règles morales, nous pourrons conclure qu'elle doit être classée parmi ces dernières. Sans doute nous n'avons pas à nous substituer à la conscience morale des sociétés (1) Raison on Folie, chapitre sur linlluence morale de la division du travail. (-) La Dénwcmtie en Amcriijne.

44 DE L\ DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL.

et à légiférer à sa place; mais nous pouvons chercher à lui apporter un peu de lumière et à faire cesser ses perplexités.

Notre travail se divisera donc en trois parties principales: Nous chercherons d'abord quelle est la fonction de la division du travail, c'est-à-dire à quel besoin social elle correspond; Nous déterminerons ensuite les causes et les conditions dont elle dépend; Enfin, comme elle n'aurait pas été l'objet d'accusations aussi graves si réellement elle ne déviait plus ou moins souvent de l'état normal, nous chercherons à classer les principales formes anormales qu'elle présente, afin d'éviter qu'elles soient confon- dues avec les autres. Cette étude offrira de plus cet intérêt, c'est qu'ici, comme en biologie, le pathologique nous aidera à mieux comprendre le physiologique.

D'ailleurs^ si Ton a tant discuté sur la valeur morale de la division du travail, c'est beaucoup moins parce qu'on n'est pas d'accord sur la formule générale de la moralité, que pour avoir trop négligé les questions de fait que nous allons aborder. On a toujours raisonné comme si elles étaient évidentes; comme-si, pour connaître la nature, le rôle, les causes de la division du travail, il suffisait d'analyser la notion que chacun de nous en a. Une telle méthode ne comporte pas de conclusions scientifiques; aussi, depuis Adam Smith, la théoi-ie de la division du travail ii'a-t-elle fait que bien peu de progrès. «Ses continuateurs, dit M. Schmoller (*), avec une pauvreté d'idées remarquable se sont obstinément attachés à ses exemples et à ses remarques jusqu'au jour où les socialistes élargirent le champ de leurs observations et opposèrent la division du travail dans les fabriques actuelles à celles des ateliers du xvnr siècle. Même par là la théorie n'a pas été développée d'une façon systématique et approfondie; les considérations technologiques ou les observations d'une vérité banale de quelques économistes ne purent non plus favoriser (') La diviaion On travail éluiUcc au point de vue Iii^loriqae, in Revue IMRODLCnON. 45 parliculièrement le développement de ces idées. >» Pour savoir ce qu'est objectivement la division du travail, il ne suffit pas de développer le contenu de 'idée que nous nous en faisons, mais il faut la traiter comme un fait objectif, observer, comparer, et nous verrons que le résultat de ces observations dillère souvent de celui que nous suggère le sens intime.

LIVRE I LA FONCTION DE LA DIVISION DU TRAVAIL ^1 LIVRE 1 La Fonction de la division du travail.

CHAPITRE I MÉTHODE POUR DÉTERMINER CETTE FONCTION Le mot de fonction est employé de deux manières assez diffé- rentes. Tantôt il désigne un système de mouvements vitaux, abstraction faite de leurs conséquences, tantôt, il exprime le rapport de correspondance qui existe entre ces mouvements et quelques besoins de l'organisme. C'est ainsi qu'on parle de la fonction de digestion, de respiration, etc.; mais on dit aussi que la digestion a pour fonction de présider à l'incorporation dans l'organisme des substances liquides ou solides destinées à réparer ses pertes; que la respiration a pour fonction d'introduire dans les tissus de l'animal les gaz nécessaires à l'entretien de la vie, etc. C'est dans cette seconde acception que nous entendons le mot. Se demander quelle est la fonction de la division du travail, c'est donc cberclier à quel besoin elle correspond; quand nous aurons résolu cette question, nous pourrons voir si ce besoin est de môme nature que ceux auxquels répondent d'autres règles de conduite dont le caractère moral n'est pas discuté.

Si nous avons choisi ce terme, c'est que tout autre sérail inexact ou équivoque. Nous ne pouvons employer celui de but ou d'objet et parler de la fin de la division du travail, parce que 4 ce serait supposer que la division du travail existe en eue des résultats que nous allons déterminer. Celui de résultats ou d'effets ne saurait davantage nous satisfaire, parce qu'il n'éveille aucune idée de coirespondance. Au contraire, le mot de rôle ou de fonction a le grand avantage d'impliquer celte idée, mais sans rien préjuger sur la question de savoir comment "celle corres- pondance s'est établie, si elle résulte d'une adaptation intention- nelle et préconçue ou d'un ajustement après coup. Or, ce qui nous importe, c'est de savoir si elle existe et en quoi elle consiste, non si elle a été pressentie par avance ni même si elle a été sentie ultérieurement.

I I Rien ne parait facile au premier abord comme de déterminer le rôle de la division du travail. Ses effets ne sont-ils pas connus de tout le monde? Parce qu'elle augmente à la fois la force pro- ductive et l'babileté du travailleur, elle est la condition néces- saire du développement intellectuel et matériel des sociétés: elle est la source de la civilisation. D'autre part, comme on prête assez volontiers à la civilisation une valeur absolue, on ne songe même pas à cbercher une autre fonction à la division du travail.

Qu'elle ait réellement ce résultat, c'est ce qu'on ne peut songer à discuter. Mais si elle n'en avait pas d'autre et ne servait pas à autre chose, on n'aurait aucune raison pour lui attribuer un caractère moral.

En effet, les services qu'elle rend ainsi sont presque complè- tement étrangers à la vie morale, ou du moins n'ont avec elle que. des i-elations très indirectes et très lointaines. Quoiqu'il soit assez d'usage aujourd'hui de répondre aux diatribes de Rousseau pr des dithyrambes en sens inverse, il n'est pas du tout prouvé qne la civilisation soit une chose morale. Pour trancher la queslion, on ne peut pas se référer à des analyses de concepts cjui sont nécessairement subjectives; mais il faudrait connaître un fait qui pût servir à mesurer le niveau de la moralité moyenne et observer ensuite comment il varie à mesure que la civilisation progresse. Malheureusement, cette unité de mesure nous fait défaut; mais nous en possédons une pour rimmoralité collec- tive. Le nombre moyen des suicides, des crimes de toute sorte, peut en efl'et servir à marquer la hauteur de l'immoralité dans une société donnée. Or, si l'on fait l'expérience, elle ne tourne guère à l'honneur de la civilisation, car le nombre de ces phé- nomènes morbides semble s'accroître à mesure que les arts, les sciences et l'industrie progressent ('). Sans doute 11 y aurait quelque légèreté à conclure de ce fait que la civilisation est immorale, mais on peut être tout au moins certain que, si elle a sur la vie morale une influence positive et favorable, celle-ci e.«t assez faible.

Si, d'ailleurs, on analyse ce complexus mal défini qu'on appelle la civilisation, on trouve que les éléments dont il est composé sont dépourvus de tout caractère moral.

C'est surtout vrai pour l'activité économique qui accompagne toujours la civilisation. Bien loin qu'elle serve aux progrès de la morale, c'est dans les grands centres industriels que les crimes et les suicides sont le plus nombreux; en tout cas, il est évident qu'elle ne présente pas les signes extérieurs auxquels on recon- naît les faits moraux. Nous avons remplacé les diligences parles chemins de fer, les bateaux à voiles par les transatlantiques, les petits ateliers par les manufactures; tout ce déploiement d'acti- vité est généralement regardé comme utile, mais il n'a rien de moralement obligatoire. L'artisan, le petit industrierqui résistent à ce courant général et persévèrent obstinément dans leurs modestes entreprises, font tout aussi bien leur devoir que le (») V. Aiexander von Oeltingen, Momlstadatik, Krlnngon, IKS?, §§ 37 et suivants; — Tarde, CriminalUé comparée, ch. K. iW'uv l.^s suicides, v. plus grand manufacturier qui couvre un pays d'usines et réunit sous ses ordres toute une armée d'ouvriers. La conscience morale des nations ne s'y trompe pas; elle préfère un peu de justice à tous les perfectionnements industriels du monde. Sans doute l'activité industrielle n'est pas sans raison d'être: elle répond à des besoins, mais ces besoins ne sont pas moraux.

A plus forte raison en est-il ainsi de Tart, qui est absolument réfractaire à tout ce qui ressemble à une obligation, car il est le domaine de la liberté. C'est un luxe et une parure qu'il est peut- être beau d'avoir, mais que l'on ne peut pas être tenu d'acquérir: ce qui est superflu ne s'impose pas. Au contraire, la morale c'est le minimum indispensable, le strict nécessaire, le pain quotidien sans lequel les sociétés ne peuvent pas vivre. L'art répond au besoin que nous avons de répandre notre activité sans but, pour le plaisir de la répandre, tandis que!a morale nous astreint à suivre une voie déterminée vers un but défini; qui dit obliga- tion dit du môme coup contrainte. Ainsi, quoiqu'il puisse être animé par des idées morales ou se trouver mêlé à l'évolution des phénomènes moraux proprement dits, l'art n'est pas moral par soi-même. Peut-être même l'observation établirait-elle que chez les individus, comme dans les sociétés, un développement intempérant des facultés esthétiques est un grave symptôme au point de vue de la moralité.

De tous les éléments de la civilisation, la science est le seul qui, dans de certaines conditions, présente un caractère moral. Kn effet, les sociétés tendent de plus en plus à regarder comme un devoir pour l'individu de développer son intelligence en s'assimilanl les vérités scientifiques qui sont établies. Il y a, dès à présent, un certain nombre de connaissances que nous devons tous posséder. On n'est pas tenu de se jeter dans la grande mêlée industrielle; on n-'iest pas tenu d'être un artiste; mais tout le monde est maintenant tenu de ne pas rester ignorant. Cette obligation est même si fortement ressentie que, dans certaines sociétés, elle n'est pas seulement sanctionnée par l'opinion publique, mais par la loi. Il n'esl pas, d ailleurs, impossible d'entre- voir d'où vient ce privilège spécial à la science. C'est que la science n'est autre chose que la conscience portée à son plus haut point de clarté. Or, i)0ur que les sociétés puissent vivre dans les conditions d'existence (jui leur sont maintenant faites, il faut que le champ d3 la conscience tant individuelle que sociale s'étende et s'éclaire. En elTet, comme les milieux dans lesquels elles vivent deviennent de plus en plus complexes cl, par conséquent, de plus en plus mobiles, pour durer, il faut qu'elles changent souvent. D'autre part, plus une conscience est obscure, plus elle est réfractaire au changement, parce qu'elle ne voit pas a.^sez vile qu'il est nécessaire de changer ni dans quel sens il faut changer: au contraire, une conscience éclairée sait préparer par avance la manière de s'y adapter. Voilà poui'quoi il est nécessaire que l'intelligence guidée par la science prenne une part plus grande dans le cours de la vie collective.

Seulement, la science que tout le monde est ainsi requis de posséder ne mérite guère d'être appelée de ce nom. Ce n'est pas la science, c'en est tout au plus la partie commune et la plus générale. Elle se réduit, en elïet, à un petit nombre de connais- sances indispensables qui ne sont exigées de tous que parce qu'elles sont à la portée de tous. La science proprement dite dépasse infiniment ce niveau vulgaire. Elle ne comprend pas seulement ce qu'il est honteux d'ignorer, mais tout ce qu'il est po.ssible de savoir. Elle ne suppose pas seulement chez ceux qui la cultivent ces facultés moyennes que pos.sédent tous les hom- mes, mais des dispositions spéciales. Par suite, n'étant accessible qu'à une élite, elle n'est pas obligatoire; c'est une chose utile et belle, mais elle n'est pas à ce point nécessaire que la société la réclame impérativement. 11 est avantageux d'en élrcmuni; il n'y a rien d'immoral à ne pas l'acquérir. C'est un ciiauii) d'action ([ui est ouvert à l'initiative de tous, mais où nul n'est contraint d'entrer. On n'esl pas plus lenu d'être un savant ({ue d'être un artiste. La science est donc, comme Tari et l'industrie, en dehors de la morale (*).

Si tant de controverses ont eu lieu sur le caractère moral de la civilisation, c'est que trop souvent les moralistes n'ont pas de critère objectif pour distinguer les faits moraux des faits qui ne le sont pas. On a l'iiabitude de qualifier de moral tout ce qui a quehiue noblesse et quelque prix, tout ce qui est l'objet d'aspi- rations un pou élevées, et c'est grâce à cette extension excessive du mot que l'on a fait rentrer la civilisation dans la morale. Pour nous, nous savons que le domaine de l'éthique n'est pas aussi indéterminé: il comprend toutes les règles d'action aux- quelles est attachée unesanclion et plus particulièrement une sanc- tion répressive diffuse, mais ne va pas plus loin. Par conséquent, puisqu'il n'y a rien dans la civilisation qui présente ce ci-ilère de la moralité, elle est moralement indifférente. Si donc la division du travail n'avait pas d'autre rôle que de rendre la civilisation possible, elle participerait à la même neutralité morale.

C'est parce qu'on n'a généralement pas vu d'autre fonction à la division du travail que les théories qu'on en a proposées sont; à ce point inconsistantes. En effet, à supposer qu'il existe une zone neutre en morale, nous avons vu (2) que la division du travail n'en fait pas partie. Si elle n'est pas bonne, elle est mau- vaise; si elle n'est pas morale, elle est une déchéance morale. Si donc elle ne sert pas à autre chose, on tombe dans d'insolu- bles antinomies, car les avantages économiques qu'elle présente sont compensés par des inconvénients moraux et, comme il est impossible de soustraire l'une de l'autre ces deux quantités hétérogènes et incomparables on ne saurait dire laquelle des deux l'emporte sur l'autre, ni, par conséquent, prendre un parti. On invoquera la primauté de la morale pour condamner radica- lement la division du travail? Mais, outre que cette nltima ratio (') «Le caractère essentiel du bien comparé au vrai est donc d'être obliga- toire. Le vrai, pris en lui-même, n'a pas ce caractère. » (Janet, Momie, p. 139. \ (*) Voir plus liaut, p. 41.

est toujours une sorte de coup d'I'^tat scientifique, nous avons dit plus haut pourquoi une telle position est impossible à soutenir.

Il y a plus; si la division du travail ne remplit pas d'autre rôle, non seulement elle n'a pas de caractère moral, mais on n'aperçoit pas quelle raison d'être elle peut avoir. Nous verrons, en effet, que par elle-même la civilisation n'a pas de valeur intrinsèque et absolue: ce qui en fait le prix, c'est qu'elle corres- pond à certains besoins. Or, celte proposition sera démontrée plus loin ('), ces besoins sont eux-mêmes des consé(iiiences de la division du travail. C'est parce que celle-ci ne va pas sans un surcroit de fatigue que l'homme est contraint de rechercher, comme un surcroit de réparations, ces biens de la civilisation qui, autrement, seraient pour lui sans intérêt. Si donc la divi- sion du travail ne répondait pas à d'autres besoins que ceux-là, elle n'aurait d'autre fonction que d'atténuer les effets qu'elle' produit elle-même, que de panser les blessures qu'elle fait. Dans ces conditions, il pourrait être nécessaire de la subir, mais il n'y aurait aucune raison de la vouloir puisque les services qu'elle rendrait se réduiraient à réparer les pertes qu'elle cause.

Tout nous invite donc à chercher une autre fonction à la division du travail. Quelques faits d'observation courante vont nous mettre sur le chemin de la solution.

II Tout le monde sait que nous aimons qui nous ressemble, quiconque pense et sent comme nous. Mais le phénomène con- traire ne se rencontre pas moins fréquemment. Il arrive très souvent que nous nous sentons portés vers des personnes qui ne nous ressemblent pas, précisément parce qu'elles ne nous ressemblent pas. Ces faits sont on apparence si contradictoires 56 II VUE I. — LA FONCTION.

que de tout temps les moralistes ont hésité sur la vraie nature de l'amitié et Pont dérivée tantôt de Tune et tantôt de l'autre cause. Les Grecs s'étaient déjà posé la question. « L'amilié, dit Arislole, donne lieu à bien des discussions. Selon les uns, elle consiste dans une certaine ressemblance et ceux qui se ressem- blent s'aiment: de là ce proverbe qui se ressemble s'assemble et le geai cherche le geai, et autres dictons pareils. Mais selon les autres, au contraire, tous ceux qui se ressemblent sont potiers les uns pour les autres. Il y a d'autres explications cherchées plus haut et prises de la considération de la nature. Ainsi Euri- pide dit que la terre desséchée est amoureuse de pluie, et que le sombre ciel chargé de pluie se précipite avec une amoureuse fureur sur la terre. Heraclite prétend qu'on n'ajuste que ce qui s'oppose, que la plus belle harmonie naît des différences, que la discorde est la loi de tout devenir ('). » Ce que prouve celle opposition des doctrines, c'est que l'une et l'autre amitié existent dans la nature. La dissemblance, comme la ressemblance, peut être une cause d'attrait mutuel. Toutefois, des dissemblances quelconques ne suffisent pas à produire cet effet. Nous ne trouvons aucun plaisir à rencontrer chez autrui une nature simplement dilTérente de la nôtre. Les prodigues ne recherchent pas la compagnie des avares, ni les caractères droits et francs celle des hypocrites et des sournois; les esprits aima- bles et doux ne se sentent aucun goût pour les tempéraments durs et malveillants. Il n'y a donc que des différences d'un cer- tain genre qui tendent aln^l l'une vers l'autre; ce sont celles qui, au lieu de s'opposer et de s'exclure, se complètent mutuelle- ment. «Il y a, dit M. Hain, un genre de dissemblance qui repousse^ un autre qui attire, l'un qui tend à amener la i-ivalilé, l'autre à conduire à l'amitié...Si l'une (des deux personnes) possède une chose que l'autre n'a pas mais qu'elle désire, il y a dans ce fait le point de départ d'un charme positif (^).» C'est ainsi (juc le lliéoiicien à resprit raisonneur cl snbtil a souvent une synipatliie loule spéciale pour les hommes pratiques, au sens droit, aux intuitions rapides; le timide pour les gens décidés et résolus, le faible pour le fort, et réciproquement. Si rlcliement doués que nous soyons, il nous manque toujours quelque chose, et les meilleurs d'entre nous ont le sentiment de leur insulTIsance. (^est pourquoi nous cherchons chez nos amis les qualités qui nous font défaut, parce <iu'en nous unissant à eux nous participons en quelque manière à leur nature et que nous nous sentons alors moins incomplets. lise forme ainsi de petites associations d'amis où chacun a son rôle conforme à son caractère, où il y a un véritable échange de services. L'un }irotége, l'autre console; celui-ci conseille, celui-là exécute, et c'est ce partage des fonctions, ou, pour employer Texpression consacrée, cette division du travail qui détermine ces relations d'amitié.

Nous sommes ainsi conduits à considérer la division du travail sous un nouvel aspect. Dans ce cas, en eflet, les services écono- miques qu'elle peut rendre sont peu de chose à coté de reffet moral qu'elle produit, et sa véritable fonction est de créer entre deux ou plusieurs i)ersonnes un sentiment de solidarité. De quelque manière que ce résultat soit obtenu, c'est elle qui suscite ces sociétés d'amis et elle les mai(iue de son empreinte.

L'histoire de la société conjugale nous otfre du même phéno- mène un exemple plus frappant encore. " Sans doute l'attrait sexuel ne se fait jamais sentir qu'entre individus de la même espèce, et l'amour suppose assez généra- lement une certaine harmonie de pensées et de sentiments. Il n'est pas moins vrai que ce qui donne à ce penchant son carac- tère spécifique et ce qui produit sa pailiculiére énergie, ce n'est pas la ressemblance, mais la dissemblance dos nntiiros qu'il unit. C'est parce que Thomme et la femme dilTéniil l'un d-' l'autre qu'ils se recherchent avec passion. Toutefois, comme dans le cas précédent, ce n'est pas un contraste pur et simple qui fait éclore ces sentiments réciproques: seules, des différences qui se supposent et se complètent peuvent avoir cette vertu. En effet, l'homme et la femme isolés l'un de Tautre ne sont que des parties différentes d'un même tout concret qu'ils reforment en s'unissant. En d'autres termes, c'est la division du travail sexuel qui est la source de la solidarité conjugale, et voilà pourquoi les psychologues ont 1res justement remarqué que la séparation des sexes avait été un événement capital dans l'évolution des senti- ments; c'est qu'elle a rendu possible le plus fort peut-être de tous les penchants désintéressés.

Il y a plus. La division du travail sexuel est susceptible de plus ou de moins; elle peut ou ne porter que sur les organes sexuels et quelques caractères secondaires qui en dépendent, ou bien au contraire s'étendre à toutes les fondions organiques et sociales. Or, on peut voir dans l'histoire qu'elle s'est exactement développée dans le même sens et de la même manière que la solidarité conjugale.

Plus nous remontons dans le passé, plus elle se réduit à peu de chose. La femme de ces temps reculés n'était pas du tout la faible créature qu'elle est devenue avec les progrès de la moralité. Des ossements préhistoriques témoignent que la différence entre la force de l'homme et celle de la femme était relativement beaucoup plus petite qu'elle n'est aujourd'hui (i). Mainlenant encore, dans l'enfance et jusqu'à la puberté, le squelette des deux sexes ne diffère pas d'une façon appréciable: les traits en sont surtout féminins. Si l'on admet que le développement de l'indi- vidu reproduit en raccourci celui de l'espèce, on a le droit de conjecturer que la même homogénéité se retrouvait aux débuts de l'évolution humaine, et de voir dans la forme féminine comme une image approchée de ce qu'était originellement ce (',) Touiiiarfl, Anlliropologie, p. liG.

type unique et commun dont la variété masculine s'est peu à peu détachée. Des voyageurs nous rapportent d'ailleurs que, dans un certain nombre de tribus de TAmérique du Sud, Thomme et la femme présentent dans la straclure et l'aspect général une ressemblance qui dépasse ce qu'on voit ailleurs ('). Enfin le D"" Lebon a pu établir directement et avec une précision mathématique cette ressemblance originelle des deux sexes pour l'organe éminent de la vie physique et psychique, le cerveau. En comparant un grand nombre de crânes choisis dans des races et dans des sociétés différentes, il est arrivé à la conclusion suivante: «Le volume du crâne de l'homme et de la femme, même quand on compare des sujets d'âge égal, de taille égale et de poids égal, présente des différences considérables en faveur de l'homme, et cette inégalité va également en s'accroissant avec la civilisation, en sorte qu'au point de vue de la masse du cerveau et par suite de l'intelligence la femme tend à se diffé- rencier déplus en plus de Thomme. La différence qui existe par exemple entre la moyenne des crânes des Parisiens contempo- rains et celle des Parisiennes est presque double de celle observée entre les crânes masculins et féminins de l'ancienne Egypte (').»

Un anthropologiste allemand, M. Bischoff, est arrivé sur ce point aux mêmes résultats (3).

Ces ressemb'ancos anatomiques sont accompagnées de ressem- blances fonctionnelles. Dans ces mêmes sociétés, en effet, les fonctions féminines ne se distinguent pas bien nettement des fonctions masculines; mais les deux sexes mènent à peu près la même existence. 11 y a maintenant encore un très grand nombre de peuples sauvages où la femme se mêle à la vie poUiique. C'est ce que l'on a observé notamment chez les tribus indiennes de l'Amérique, comme les Iroquois, les Xatchez (*), à llawai o\\ (') V. Spencer, Essais scicnli/iqiics, tr. fr., p. 3U0. — Waitz, dans son Antfi.ro pologie der Naturvœlker, I, 76, rapporte lieaucoup de faits du mèine genre. (*) L'homme et les sociétés, II, 154.

(3) Dus Gehirngetvicht des Menschen. Eine Sindii'. lionn, 1880. (*) Waitz, Anthrnpohffie, III, lOl-lOi.

00 LIVUK I. — LA FONCTION.