elle participe de mille manières à la vie des hommes ('), à la Nouvelle-Zélande, à Samoa. De môme on voit très souvent les femmes accompagner les hommes à la guerre, les exciter au combat et même y prendre une part très active. A Cuba, au Dahomey, elles sont aussi guerrières que les hommes et se battent à côté d'eux (-). Un des attributs aujourd'hui distinctifs de la femme, la douceur, ne parait pas lui avoir appartenu primitivement. Déjà dans certaines espèces animales la femelle se fait plutôt remarquer par le caractère contraire.
Or, chez ces mêmes peuples le mariage est dans un état tout à f.iit rudimentaire. Il est même très vraisemblable, sinon absolu- ment démontré, qu'il y a eu une époque dans l'histoire de la famille où il n'y avait pas de mariage; les rapports sexuels se nouaient et se dénouaient à volonté sans qu'aucune obligation juridique liât les conjoints. En tout cas, nous connaissons un type familial qui est relativement proche de nous et où le mariage n'est encore qu'à l'état de germe indistinct: c'est la famille maternelle {^). Les relations de la mère avec ses enfants y sont très définies, mais celles des deux époux sont très lâches. Elles peuvent cesser dès que les parties le veulent, ou bien encore ne se contractent que pour un temps limité ('^). La fidélité conjugale n'y est pas encore exigée. Le mariage, ou ce qu'on appelle ainsi, consiste uniquement dans des obligations d'étendue restreinte et le plus souvent de courte durée, qui lient le mari aux parents de la femme; il se réduit donc à peu de chose. Or, dans une société donnée, l'ensemble de ces règles juridiques qui constituent le mariage ne fait que symboliser l'état de la solidarité conjugale. Si celle-ci est très forte, les liens qui unissent les époux sont nombreux et complexes et, par "conséquent, la réglementation O Spencer, Soclolocjic, iv. fr., 111,;W1.
(2) L'.i l'ainillc inateniclle a cerlaincineiit existé chez les Germains. — V. Dar- gun, Matlerecitt uiid Rauhelie im Germatmehen Recitti'. I5i-eslau, ■\S^'3.
(») V. notamment Siiiitli,;V((/'C(.(/;7e and Kinsliiji in Earhj Arahia. Cammatrimoniale qui a pour objet de les définir e4 elle-même très développée. Si au contraire la société conjugale manque de cohésion, si les rapporls de l'homme et de la femme sont insta- bles et intermittents, ils ne peuvent pas prendre une forme bien déterminée et par conséquent le mariage se réduit à un petit nombre de règles sans rigueur et sans précision. L'état du mariage dans les sociétés où les deux sexes ne sont que faible- ment ditTérenciés témoigne donc que la solidarité conjugale y est elle-même très faible.
Au contraire, à mesure qu'on avance vers les temps modernes, on voit le mariage se développer. Le réseau de liens qu'il crée s'étend de plus' en plus; les obligations qu'il sanctionne se multiplient. Les conditions dans lesquelles il peut être conclu, celles auxquelles il peut être dissous se délimitent avec une précision croissante ainsi que les effets de cette dissolution. Le devoir de fidélité s'organise; d'abord imposé à la femme seule, il devient plus tard réciproque. Quand la dot apparaît, des régies très complexes viennent fixer les droits respectifs de chaque époux sur sa propre fortune et sur celle de l'autre. Il suffit d'ailleurs de jeter un coup d'œil sur nos Codes pour voir quelle place importante y occupe le mariage. L'union des deux époux a cessé d'être éphémère; ce n'est plus un contact extérieur, passager et partiel, mais une association intime, durable, souvenl même indissoluble de deux existences tout entières.
Or il est certain que dans le môme temps le travail sexuel s'est de plus en plus divisé. Limité d'abord aux seules fonctions sexuelles, il s'est peu à peu étendu à bien d'autres. Il y a long- temps que la femme s'est retirée de la guerre et des affaires publiques et que sa vie s'est concentrée tout entière dans l'inté- rieur de la famille. Depuis, son rôle n'a fait que se spécialiser davantage. Aujourd'hui, chez les peuples cultivés, la femme mène une existence tout à fait différente de celle de l'homme. On, dirai que les deux grandes fonctions de la vie psychique se sont comme dissociées, que l'un des sexes a accaparé les fondions affectives et Tantre les fonctions intellectuelles. A voir dans certaines classes les femmes s'occuper d'art et de littérature comme les hommes, on pourrait croire, il est vrai, que les occu- pations des deux sexes tendent à redevenir homogènes. Mais, même dans cette sphère d'action, la femme appor;e sa nature propre, et son rôle reste très spécial, très différent de celui de rhomme. De plus, si l'art et les lettres commencent à devenir choses féminines, Taulresexe semble les délaisser pour se donner plus spécialement à la science. Il pourrait donc très bien se faire que ce retour apparent à rhomogénéité primitive ne fût autre chose que le commencement d'une ditlerenciation nouvelle. D'ailleurs, ces différences fonctionnelles sont rendues malérielle- ment sensibles par les différences morphologiques qu'elles ont déterminées. Non seulement la taille, le poids, les formes géné- rales sont très dissemblables chez l'homme et chez la femme, mais le D'" Lebon a démontré, nous l'avons vu, qu'avec le progrès de la civilisation le cerveau des deux sexes se différencie de plus en plus. Suivant cet observateur, cet écart progressif serait dû à la fois au développement considérable des crânes masculins et à un stationnement ou même à une régression des crânes féminins. « Alors, dit-il, que la moyenne des crânes parisiens mascu- lins les range parmi les plus gros crânes connus, la moyenne des crânes parisiens féminins les range parmi les plus petits crânes observés, bien au-dessous du crâne des Chinoises et à peine au-dessus du crâne des femmes de la Nouvelle-Calédonie ('). » ■ Dans tous ces exemples, le plus remarquable elfel de la division du travail n"est pas qu'elle augmente le rendement des fonctions divisées, mais qu'elle les rend solidaires. Son rôle dans tous ces cas n'est pas simplement d'embellir ou d'améliorer des sociétés existantes, mais de rendre possibles des sociétés qui sans elle CHAI'ITIiK I. — LA MÉTIIOUE. Oo n'existeraient pas. Faites régresser au delà duii certain point la division du travail sexuel, et la société conjugale s'évanouit pour ne laisser subsister que des relations sexuelles éminemment éphé- mères; si même les sexes ne s'étaient pas séparés du tout, toute une forme de la vie sociale ne serait pas née. Il est possible que l'utilité économique de la division du travail soit pour quelque chose dans ce résultat, mais, en tout cas, il dépasse infiniment la sphère des intérêts purement économiques; car il consiste dans l'établissement d'un ordre social et moral sui generis. Des indi- vidus sont liés les uns aux autres qui sans cela seraient indépen- dants; au lieu de se développer séparément, ils concertent leurs efforts; ils sont solidaires et d'une solidarité qui n'agit pas seule- ment dans les courts instants où les services s'échangent, mais ■qui s'étend bien au delà. La solidai'ité conjugale, par exemple, telle qu'elle existe aujourd'hui chez les peuples les plus cultivés, ne fait-elle pas sentir son action à chaque moment et dans tous les détails de la vie? D'autre part, ces sociétés que crée la divi- sion du travail ne peuvent manquer d'en porter la marque. Puisqu'elles ont cetle origine spéciale, elles ne peuvent pas ressembler à celles que détermine l'attrait du semblable pour le semblable; elles doivent être constituées d'une autre manière, reposer sur d'autres bases, faire appel à d'autres sentiments.
Si l'on a souvent fait consister dans le seul échange les rela- tions sociales auxquelles donne naissance la division du travail, c'est pour avoir méconnu ce que l'échange implique et ce qui en résulte. Il suppose que deux êtres dépendent mutuellement Tun de l'autre parce qu'ils sont l'un et l'autre incomplets, et il ne fait que traduire au dehors cette mutuelle dépendance. Il n'est donc que l'expression superficielle d'un état interne et plus profond. Précisément parce que cet état est constant, il suscite tout un mécanisme d'images qui fonctionne avec une continuité que n'a pas l'échange. L'image de celui qui nous complète devient en nous-même inséparable de la nôtre, non seulement parce qu'elle y est fréquemment associée,, mais surtout parce qu'elle en est le complément naturel: elle devient donc partie intégrante et per- manente de notre conscience, à tel point que nous ne pouvons plus nous en passer et que nous recherchons tout ce qui en peut accroître Ténergie. C'est pourquoi nous aimons la société de celui qu'elle représente, parce que la présence de l'objet qu'elle exprime, en la faisant passer à l'état de perception actuelle, lui donne plus de relief. Au contraire, nous souffrons de toutes les circonstances qui, comme l'éloignement ou la mort, peuvent avoir pour effet d'en empêcher le retour ou d'en diminuer la vivacité.
Si courte que soit cette analyse, elle suffît à montrer que ce mécanisme n'est pas identique à celui qui sert de base aux senti- ments de sympathie dont la ressemblance est la source. Sans doute il ne peut jamais y avoir de solidarité entre autrui et nous que si l'image d'autrui s'unit à la nôtre. Mais quand l'union résulte de la ressemblance des deux images, elle consiste dans une agglutination. Les deux représentations deviennent solidaires parce qu'étant indistinctes totalement ou en partie elles se con- fondent et n'en font plus qu'une, et elles ne.sont solidaires que dans la mesai'e où elles se confondent. Au contraire, dans le ca.s de la division du travail, elles sont en dehors l'une de l'autre et elles ne sont liées que parce qu'elles sont distinctes. Les senti- ments ne sauraient donc être les mêmes dans les deux cas ni les relations sociales qui en dérivent.
Nous sommes ainsi conduits à nous demander si la division du travail ne jouerait pas le môme rôle dans des groupes plus étendus; si, dans les sociétés contemporaines où elle a pris le développement que nous savons, elle n'aurait pas pour fonction d'intégrer le corps social, d'en assurer l'unité. Il est très légitime de supposer que les faits que nous venons d'observer se repro- duisent ici, mais avec plus d'ampleur; que ces grandes sociétés politiques ne peuvent, elles aussi, se maintenir en équilibre que grâce à la spécialisation des lâches; que la division du travail y est la source, sinon unique, du moins principale de la solidarité sociale. C'est déjà à ce point de vue que s'était placé Comte. De tous les sociologues, à notre connaissance, il est le premier qui ail signalé dans la division du travail autre chose qu'un phéno- mène purement économi(iue. Il y a vu « la condition la plus essentielle de la vie sociale » pourvu qu'on la conçoive « dans toute son étendue rationnelle, c'est-à-dire qu'on l'applique à l'ensemble de toutes nos diverses opérations quelconques au lieu de la borner, comme il est trop. ordinaire, à de simples usages matériels ». Considéi'ée sous cet aspect, dit-il, « elle conduit immédiatement à regarder non seulement les individus et les classes, mais aussi, à beaucoup d'égards, les diflerents peuples comme participant à la fois, suivant un mode propre et un degré spécial, exactement déterminé, à une œuvre immense et com- mune dont rinévitable développement graduel lie d'ailleurs aussi les coopérateurs actuels à la série de leurs prédécesseurs quelconques et même à la série de leurs divers successeurs. C'est donc la répartition continue des différents travaux humains qui constitue principalement la solidarité sociale et qui devient la cause élémentaire de l'étendue et de la complication croissante de l'organisme social ('). » Si cette hypothèse était démontrée, la division du travail jouerait un rùle beaucoup plus important que celui qu"on lui attribue d'ordinaire. Elle ne servirait pas seulement à doter nos sociétés d'un luxe, enviable peut-être, mais superflu; elle serait une condition de leur existence. C'est par elle, ou du moins c'est surtout par elle, que serait assurée leur cohésion; c'est elle qui déterminerait les traits essentiels de leur constitution. Par cela même, et quoique nous ne soyons pas encore en état de résoudre la question avec rigueur, on peut cependant entrevoir dès maintenant que, si telle est réellement la fonction de la division du travail, elle doit avoir un caractère moral, car les besoins d'ordre, d'harmonie, de solidarité sociale passent généralement pour être moraux.
(') Cours de philosophie positive, IV, i'25. — On trouve des idées analogues dans Schaofne, Uau iind Leben des socialen Kœrpers, If, pitssitn, elCIément, Science sociale, 1, 235 et suiv.
CO I-IVliR I. — LA FONCTION.
Mais avant crexaminei- si celle opinion commune esl fondée, il faut vérilier l'iiypolhèse que nous venons d'émettre sur le rôle de la division du travail. Voyons si, en effet, dans les sociétés où nous vivons, c'est d'elle que dérive essentiellement la solidarité sociale.
III III Mais comment procéder à celle vérification?
Nous n'avons pas simplement à l'echercher si, dans ces sortes de sociétés, il existe une solidarité sociale qui vient de la division du travail. C'est une vérité évidente, puisque la division du travail y est très développée et qu'elle produit la solidarité. Mais il faut surtout déterminer dans quelle mesure la solidarité qu'elle produit contribue à l'intégration générale de la société; car c'est seulement alors que nous saurons jusqu'à quel point elle est nécessaire, si elle est un facteur essentiel de la cohésion sociale, ou bien au contraire si elle n'en est qu'une condition accessoire et secondaire. Pour répondre à cette question, il faut donc comparer ce lien social aux autres afin de mesurer la part qui lui revient dans l'effet total, et, pour cela, il est indispensable de commencer par classer les diiïérentes espèces de solidarité .«ociale.
Mais la solidarité sociale est un phénomène tout moral qui par lui-môme ne se prête pas à l'observation exacte ni surtout à la mesure. Pour procéder tant à cette classification qu'à celte com- paraison, il faut donc substituer au fait interne qui nous échappe un fait extérieur qui le symbolise et étudier le premier à travers le second.
Ce symbole visible, c'est le droit. En effet, là où la solidarité sociale existe, malgré son caractère immatériel elle ne reste pas A l'état de pure puissance, mais manifeste sa présence par des elTots sensibles. Là où elle est forte, elle incline fortement les hommes les uns vers les autres, les met fréquemment en contact, multiplie les occasions qu'ils ont de se trouver en rapports. A parler exactement, au point où nous en sommes arrivés, il est malaisé de dire si c'est elle qui produit ces phénomènes ou, au contraire, si elle en résulte; si les hommes se rapprochent parce qu'elle est énergique, ou bien si elle est énergique pai-ce qu'ils sont rapprochés les uns des autres. Mais il n'est pas nécessaire pour le moment d'élucider la question et il suffit de constater que ces deux, ordres de faits sont liés et varient en même temps et dans le même sens. Plus les membres d'une société sont soli- daires, plus ils soutiennent de relations diverses soit les uns avec les autres, soit avec le groupe pris collectivement; car, si leurs rencontres étaient rares, ils ne dépendraient les uns des autres que d'une manière intermittente et faible. D'autre part, le nom- bre de ces relations est nécessairement proportionnel à celui des règles juridiques qui les déterminent. En effet, la vie sociale, partout où elle existe d'une manière durable, tend inévitable- ment à prendre une forme définie et à s'organiser, et le dioit n'est autre chose que cette organisation même dans ce qu'elle a de plus stable et de plus précis (*). La vie générale de la société ne peut pas s'étendre sur un point sans que la vie juridique s'y étende en même temps et dans le même rapport. Nous pouvons donc être certains de trouver reflétées dans le droit toutes les variétés essentielles de la solidarité sociale.
On pourrait objecter, il est vrai, que les relations sociales peuvent se fixer sans prendre pour cela une forme juridique. 11 en est dont la réglementation ne parvient pas à ce degré do consolidation et de précision; elles ne restent pas indéterminées pour cela, mais, au lieu d'être réglées par le droit, elles ne le sont que par les mœurs. Le droit ne réfféchit donc qu'une partie de la vie sociale et par conséquent ne nous fournit que des données incomplètes pour résoudre le problème. Il y a j)lus: il an-ivo (') Voir pins loin, livre 111, cli. I.
68 LlVliE I. — LA FONCTION.
souvent que les mœurs ne sont pas d'accord avec le droit; on dit sans cesse qu'elles en tempèrent les l'igueurs, qu'elles en corrigent les excès formalistes, parfois même qu'elles sont animées d'un tout autre esprit. Ne pourrait-il pas alors se faire qu'elles manifestent d'autres sortes de solidarité sociale que celles qu'exprime le droit positif?
Mais celte opposition ne se produit que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. Il faut pour cela que le dioil ne cor- responde plus à l'état présent de la société et que pourtant il se maintienne, sans raison d'être, par la force de l'habitude. Dans ce cas en effet, les relations nouvelles qui s'établissent malgré lui ne laissent pas de s'organiser; car elles ne peuvent pas durer sans chercher à se consolider. Seulement, comme elles sont en conflit avec l'ancien droit qui persiste, elles ne peuvent recevoir qu'une organisation un peu llollanle; elles ne dépassent pas le stade des mœurs et ne parviennent pas à entrer dans la vie juri- dique proprement dite. C'est ainsi que l'antagonisme éclate. Mais il ne peut se produire que dans des cas rares et pathologi- ques, qui ne peuvent même durer sans danger. Normalement, les mœurs ne s'opposent pas au droit, mais au contraire en sont la Lase. Il arrive, il est vrai, que sur celte base rien ne s'élève. Il peut y avoir des relations sociales qui ne comportent que celte réglementation diffuse qui vient des mœurs; mais c'est qu'elles manquent d'importance ou de continuité, sauf bien entendu les cas anormaux dont il vient d'être question. Si donc il peut se faire qu'il y ait des types de solidarité sociale que les manirs sont seules à manifester, ils sont certainement très secondaires; au contraire, le droit reproduit tous ceux qui sont essentiels et ce sont les seuls que nous ayons besoin de connaître.
Ira-t-on plus loin et souliendra-l-on que la solidarité sociale n'est pas tout entière dans ses manifestations sensibles; que celles-ci ne l'expriment qu'en partie et imparfaitement; qu'au delà du droit et des moeurs il y a l'élat inlei-ne d'où elle dérive, et que pour la connaître vérilablemenl il faut ralleindrc en ellemême et sans inlerinécliaire? — Mais nous ne pouvons connaître scientifiquement les causes que par les elTets qu'elles produisent et. pour en mieux déterminer la n;ilure, la science ne fait que choisir parmi ces résultats ceux qui sont le plus objectifs et qui se prêtent le mieux à la mesure. Elle étudie la chaleur à travers les variations de volume que produisent dans les corps les chan- gements de température, rélectricité à travers ses effets physico- chimiques, la forceà travers le mouvement. Pourquoi la solidarité sociale ferait-elle exception?
Qu'en subsiste-t-il d'ailleurs une fois qu'on Ta dépouillée de ses formes sociales? Ce qui lui donne ses caractères spécifiques, c'est la nature du groupe dont elle assure l'unité; c'est pourquoi elle varie suivant les types sociaux. Elle n'est pas la même au sein de la famille et dans les sociétés politiques; nous ne sommes pas attachés h notre patrie de la même manière que le Romain Tétait à la cité ou le Germain à sa tribu. Mais puisque ces diffé- rences tiennent à des causes sociales, nous ne pouvons les saisir qu'à travers les didérences que présentent les etl'els sociaux de la solidarité. Si donc nous négligeons ces dernières, toutes ces variétés deviennent indiscernables et nous ne pouvons plus apercevoir que ce qui leur est commun à toutes, à savoir la tendance générale à la sociabilité, tendance qui est toujours et partout la même et n'est liée à aucun type social en particulier. Mais ce résidu n'est qu'une absti-aclion: car la soci.ibilité en soi ne se rencontre nulle part. Ce qui existe et vit réellement, ce sont les formes particulières de la solidarité, la solidarité domes- tique, la solidarité professionnelle, la solidaiité nationale, celle d'hier, celle d'aujourd'hui, etc. Chacune a sa nature pi-opro: par conséquent, ces généralités ne sauraient en tout cas donner du phénomène qu'une explication bien incomplète, puisqu'elles laissent nécessairement échapper ce i|u"il a de concret et de vivant.
L'élude de la solidarité relève donc de la sociologie. C'est un fait social que l'on m^ pont bion cnnnniiro (pio par l'inlormé dinire de ses effets sociaux. Si tant de moralistes et de psycholo- gues ont pu traiter la question sans suivre cette méthode, c'est qu'ils ont tourné la ditilicullé. Ils ont éliminé du phénomène tout ce qu'il a de plus spécialement social pour n'en retenir que le germe psychologique dont il est le développement, 11 est certain en effet que la solidarité, tout en étant un fait social au premier chef, dépend de notre organisme individuel. Pour qu'elle puisse exister, il faut que notre constitution physique et psychi(iue la comporte. On peut donc à la i-igueur se contenter de l'étudier sous cet aspect. Mais, dans ce cas, on n'en voit que la partie la plus indistincte et la moins spéciale; ce n'est même pas elle à proprement parler, mais plutôt ce qui la rend possihle.
Encore cette étude ahstraite ne saurait-elle être bien féconde en résultais. Car, tant qu'elle reste à l'état de simple prédis- position de notre nature psychique, la solidarité est quelque chose de trop indéfini potn' qu'on puisse aisément l'atteindre. C'est une virtualité intangible qui n'offre pas prise à l'observa- tion. Pour qu'elle prenne une forme saisissable, il faut que quel- ques conséquences sociales la traduisent au dehors. De plus, même dans cet élat d'indétermination, elle dépend de conditions sociales qui l'expliquent et dont par conséquent elle ne peut être détachée. C'est pourquoi il est bien rare qu'tà ces analyses de pure psychologie quehjues vues sociologiques ne se trou- vent mêlées. Par exemple, on dit quelques mots de l'inlluence do \'é(at grégaire sur la formation du sentiment social en géné- r;il ('); ou bien on indique rapidement les principales relations sociales dont la sociabilité dépend de la manière la plus appa- ]ente('2). Sans doute, ces considérations complémentaires, inti'o- duites sans méthode, à litre d'exemples et suivant les hasards (le la suggestion, ne sauraient suflb-e pour élucidei- beaucoup la natnie sociale de la solidarité. Elles démontrent du moins que le jioint de vue sociologi(|ue s'impose même aux psychologues.
0) ISaii), Êmolions el volonté, p. 117 etsiiiv.
(-) Spence:', l'rincipes de psychologie, 8« partie, cli. V.
Noire mélliode est donc loulo tracée. Puisque le droit repro- duit les formes principales de la solidarité sociale, nous n'avons (|u'à classer les dilTérenles espèces de droit pour chercher ensuite (juelles sont les diflerentes espèces de solidarité sociale qui y coirespondent. Il est dés à présent probable qu'il en est une qui symbolise cette solidarité spéciale dont la division du travail est h cause. Cela fait, pour mesurer la part de celte dernière, il siilfira de comparer le nomlu-e des règles juridi(iues qui l'expri- ment au volume total du droit.
Pour ce travail, nous ne pouvons nous servir des distinctions usitées chez les jurisconsultes. Imaginées pour la pratique, elles jieuvent être très commodes à ce point de vue, mais la science ne peut se contenter de ces classifications empiriques et par à peu près. La plus répandue est celle qui divise le droit en droit public et en droit privé: le premier est censé régler les lapports de l'individu avec l'État, le second ceux des individus entre eux. Mais quand on essaie de serrer les termes de près, la ligne de démarcation qui paraissait si nette au premier abord s'efface. Tout droit est privé, en ce sens que c'est toujours et partout des individus qui sont en présence et qui agissent; mais surtout tout droit est public, en ce sens qu'il est une fonction sociale et que tous les individus sont, quoique à des litres divers, des fonctionnaires de la société. Les fonctions maritales, pater- nelles, etc., ne sont ni délimitées ni organisées d'une autre manière que les fonctions ministérielles et législatives, et ce n'est pas sans raison que le droit romain qualinait la tutelle de niunns piiblicum. Qu'est-ce d'ailleurs que l'État? Où commence et où finit-il? On sait combien la question est controversée; il n'est pas.scientifique de faire reposer une classification fonda-