SigPhi · Emile Durkheim

Les Règles de la méthode sociologique (1895)

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rien avoir de spécifique, puisque les fins politiques ne sont rien en elles-mêmes, mais une simple expres- sion résumée des fins individuelles *. Elle ne peut 4. « La société existe pour le profit de ses membres, les membres n'existent pas pour le profit de la société...: les 124 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE donc être qu'une sorte de retour de l'activité privée sur elle-même. Surtout, on ne voit pas en quoi elle peut consister dans les sociétés industrielles, qui ont précisément pour objet de rendre Tindividu à lui- même et à ses impulsions naturelles, en le débar- rassant de toute contrainte sociale.

Ce principe n'est pas seulement à la base de ces grandes doctrines de sociologie générale; il inspire également un très grand nombre de théories parti- culières. C'est ainsi qu'on explique couramment l'or- ganisation domestique par les sentiments que les parents ont pour leurs enfants et les seconds pour les premiers; l'institution du mariage, par les avan- tages qu'il présente pour les époux et leur descen- dance; la peine, par la colère que détermine chez l'individu toute lésion grave de ses intérêts. Toute la vie économique, telle que la conçoivent et l'expli- quent les économistes, surtout de l'école orthodoxe, est, en définitive, suspendue à ce facteur purement individuel, le désir de la richesse. S'agit-il de la morale? On fait des devoirs de l'individu envers lui- même la base de l'éthique. De la religion? On y voit un produit des impressions que les grandes forces de la nature ou certaines personnalités éminentes éveillent chez l'homme, etc., etc.

Mais une telle méthode n'est applicable aux phé- nomènes sociologiques qu'à condition de les déna- turer. Il suffit, pour en avoir la preuve, de se repor- ter à la définition que nous en avons donnée. Puisque leur caractéristique essentielle consiste dans le pou- droits du corps politique ne sont rien en eux-mêmes, ils ne deviennent quelque chose qu'à condition d'incarner les droits des individus qui le composent. » {Op. cit., II, 20.)

à EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 125 voir qu'ils ont d'exercer, du dehors, une pression sur les consciences individuelles, c'est qu'ils n'en dérivent pas et que, par suite, la sociologie n'est pas un corollaire de la" psychologie. Car cette puissance contraignante témoigne qu'ils expriment une nature différente de la nôtre puisqu'ils ne pénétrent en nous que de force ou, tout au moins, en pesant sur nous d'un poids plus ou moins lourd. Si la vie sociale n'était qu'un prolongement de l'être individuel, on ine la verrait pas ainsi remonter vers sa source et l'envahir impétueusement. Puisque l'autorité devant laquelle s'incline rijidividu.quand_iL.agit^. aenLjiU pense socialement, le domine à ce point, c'est qu'elle est un produit de forces qui le dépassent et dont il ne saurait, par conséquent, rendre compte. Ce n'est pas de lui que peut venir cette poussée extérieure qu'il subit; ce n'est donc pas ce qui se passe en lui qui la peut expliquer. Il est vrai que nous ne sommes pas incapables de nous contraindre nous-mêmes; nous pouvons contenir nos tendances, nos habitudes, nos instincts même et en arrêter le développement par un acte d'inhibition. Mais les mouvements inhi- bitifs ne sauraient être confondus avec ceux qui constituent la contrainte sociale. Le processus des premiers est centrifuge; celui des seconds, centri- pète. Les uns s'élaborent dans la conscience indi- viduelle et tendent ensuite à s'extérioriser; les autres sont d'abord extérieurs à l'individu, qu'ils tendent ensuite à façonner du dehors à leur image. L'inhibi- tion est bien, si l'on veut, le moyen par lequel la contrainte sociale produit ses effets psychiques; elle n*est pas cette contrainte Or, l'individu écarté, il ne reste que la société;: ^ LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE 4c'est donc dans la nature de la société elle-même {qu'il faut aller chercher l'expUcation de la vie sociale. On conçoit, en effet, que, puisqu'elle dépasse infi- niment l'individu dans le temps comme dans l'es- pace, elle soit en état de lui imposer les manières d'agir et de penser qu'elle a consacrées de son auto- rHié. Cette pression, qui est le signe distinctif des faits sociaux, c'est celle que tous exercent sur chacun.

Mais, dira-t-on, puisque les seuls éléments dont est formée la société sont des individus, l'origine première des phénomènes sociologiques ne peut être que psychologique. En raisonnant ainsi, on peut tout aussi facilement établir que les phénomènes bio- logiques s'expUquent analytiquement par les phéno- mènes inorganiques. En effet, il est bien certain qu'il n'y a dans la cellule vivante que des molécules de matière brute. Seulement, ils y sont associés et c'est cette association qui est la cause de ces phénomènes nouveaux qui caractérisent la vie et dont il est impos- sible de retrouver même le germe dans aucun des -» éléments associés. C'est qu'un tout n'est pas iden- I tique à la somme de ses parties, il est q^uelgue chose f feyiK^ et dont les propriétés diffèrent de celles que présentent les parties dont il est ct)mposé. L'asso- ciation n'est pas, comme on l'a cru quelquefois, un phénomène, par soi-même, infécond, qui consiste simplement à mettre en rapports extérieurs des faits acquis et des propriétés constituées. N'est-elle pas, au contraire, la source de toutes les nouveautés qui se sont successivement produites au cours de l'évo- lution générale des choses? Quelles différfinces y a-t-il entre les organismes inférieurs et les autres, EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX [^ €atce.le_yiYaj}t organisé et le simple pjastide, entre celui-ci et les molécules inorganiques qui le compo- sent, sinon des difréreii.ces..dlassûclatJQji? Tous ces êtres, en dernière analyse, se résolvent en éléments de même nature; mais ces éléments sont,Jci, iuxta- posé^^r ^^- associés: ici, associés d'une manière, là, d'une autre. On est même en droit de se demander si cette loi ne pénètre pas jusque dans le monde minéral et si les différences qui séparent les corps inorga- nisés n'ont pas la même origine.

En vertu de ce principe, la société n'est pas une simple somme d'individus, mais le système formé par leur association représente une réalité spécifique qui a ses caractères propres. Sans doute, il ne peut, rien se produire de collectif si des consciences par- ticulières ne sont pas données; mais cette condition nécessaire n'est pas suffisante. Il faut encore que| ces consciences soient associées, combinées, et com- binées d'une certaine manière; c'est de cette com- binaison que résulte la vie sociale et, par suite, c'est cette combinaison qui l'explique. En s'agrégeant, eri^ se pénétrant, en se fusionnant, les âmes individuelles donnent naissance à un être, psychiqne si Ton veut, mais qui constitue une individualité--pa^xbicme d'un genre nouveau ^ C'est donc dans la nature de cette^ ' 1. Voilà dans quel sens et pour quelles raisons on peut et on doit parler d'une conscience collective distincte des con- sciences individuelles. Pour justifier celte distinction, il n'est pas nécessaire d'hypostasier la première; elle est quelque chose de spécial et doit être désignée par un terme spécial, simplement parce que les états qui la constituent diffèrent spécifiquement de ceax qui constituent les consciences parti- culières. Cette spécificité leur vient de ce qu'ils ne sont pas formés des mêmes éléments. Les uns, en effet, résultent de la 428 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE individualité, non dans celle des unités composantes qu'il faut aller chercher les causes prochaines € déterminantes des faits qui s'y produisent. Le group pense, sent, agit tout autrement que ne feraient se membres, s'ils étaient isolés. Si donc on part de ce derniers, on ne pourra rien comprendre à ce qui s passe dans le groupe. En un mot, il y a entre 1 psychologie et la sociologie la même solution d continuité qu'entre la biologie et les sciences phy sico-chimiques. Par conséquent, toutes les fois qu'ui phénomène social est directement expliqué par ui phénomène psychique, on peut être assuré qu< l'explication est fausse.

On répondra, peut-être, que, si la société, une foii formée, est, en effet, la cause prochaine des phéno mènes sociaux, les causes qui en ont déterminé h formation sont de nature psychologique. On accord( que, quand les individus sont associés, leur asso dation peut donner naissance à une vie nouvelle mais on prétend qu'elle ne peut avoir lieu que poui des raisons individuelles. — Mais, en réalité, auss loin qu'on remonte dans l'histoire, le fait de l'asso- ciation est le plus obligatoire de tous; car il est Is source de toutes les autres obligations. Par suite d€ ma naissance, je suis obligatoirement rattaché à ur peuple déterminé. On dit que, dans la suite, une fois adulte, j'acquiesce à cette obligation par cela seul nature de l'être organico-psychique pris isolément, les autres de la combinaison d'une pluralité d'êtres de ce genre. Les résultantes ne peuvent donc pas manquer de différer, puisque les composantes diffèrent à ce point. Notre définition du fait Bocial ne faisait, d'ailleurs, que marquer d'une autre manij cette ligne de démarcation.

manière, ■ EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 129 que je continue à vivre dans mon pays. Mais qu'im- porte? Cet acquiescement ne lui enlève pas son caractère impératif. Une pression acceptée et subie de bonne grâce ne laisse pas d'être une pression. D'ailleurs, quelle peut être la portée d'une telle adhésion? D'abord, elle est forcée, car, dans l'im- mense majorité des cas, il nous est matériellement et moralement impossible de dépouiller notre natio- nalité; un tel changement passe même généralement pour une apostasie. Ensuite, elle ne peut concerner le passé qui n'a pu être consenti et qui, pourtant, détermine le présent: je n'ai pas voulu l'éducation que j'ai reçue; or, c'est elle qui, plus que toute autre, cause, me fixe au sol natal. Enfin, elle ne saurait avoir de valeur morale pour l'avenir, dans la mesure où il est inconnu. Je ne connais même pas tous les devoirs qui peuvent m'incomber un jour ou l'autre en ma qualité de citoyen; comment pourrais-je y acquiescer par avance? Or tout ce qui est obligatoire, nous l'avons démontré, a sa source en dehors de l'individu. Tant donc qu'on ne sort pas de l'histoire, le fait de l'association présente le même caractère que les autres et, par conséquent, s'explique de la même manière. D'autre part, comme toutes les sociétés sont nées d'autres sociétés sans solution de continuité, on peut être assuré que, dans tout le cours de l'évolution sociale, il n'y a pas eu un moment où les individus aient eu vraiment à déli- bérer pour savoir s'ils entreraient ou non dans la vie collective, et dans celle-ci plutôt que dans celle-là. Pour que la question pût se poser, il faudrait donc remonter jusqu'aux origines premières de toute so- ciété. Mais les solutions, toujours douteuses, que 130 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE Ton peut apporter à de tels problèmes, ne sauraien en aucun cas affecter la méthode d'après laquelL doivent être traités les faits donnés dans l'histoire Nous n'avons donc pas à les discuter.

Mais on se méprendrait étrangement sur notn pensée, si, de ce qui précède, on tirait cette conclu sion que la sociologie, suivant nous, doit ou mêmi peut, faire abstraction de l'homme et de ses facultés Il est clair, au contraire, que les caractères gêné raux de la nature humaine entrent dans le travai d'élaboration d'où résulte la vie sociale. Seulement ce n'est pas eux qui la suscitent ni qui lui donnen sa forme spéciale; ils ne font que la rendre possible Les représentations, les émotions, les tendances col lectives n'ont pas pour causes génératrices certains états de la conscience des particuliers, mais \ei conditions où se trouve le corps social dans soi ensemble. Sans doute, elles ne peuvent se réalise] que si les natures individuelles n'y sont pas réfrac- taires; mais celles-ci ne sont que la matière mdéter minée que le facteur social détermine et transforme Leur contribution consiste exclusivement en étatî très généraux, en prédispositions vagues et, par suite, plastiques qui, par elles-mêmes, ne sauraient prendre les formes définies et coniplexes qui caractériseni les phénomènes sociaux, si d'autres agents n'inter- venaient.

Quel abîme, par exemple, entre les sentiments que l'homme éprouve en face de forces supérieures à la sienne et l'institution religieuse avec ses croyances, ses pratiques si multipliées et si compli- quées, son organisation matérielle et morale; entre les conditions psychiques de la sympathie que d( le d^ i EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX J3t êtres de même sang éprouvent Tim pour l'autre \ et cet ensemble touffu de règles juridiques et morales qui déterminent la structure de la famille, les rap- ports des personnes entre elles, des choses avec les personnes, etc.! Nous avons vu que, même quand la société se réduit à une foule inorganisée, les senti- ments collectifs qui s'y forment peuvent, non seu- lement ne pas ressembler, mais être opposés à la moyenne des sentiments individuels. Combien l'écart doit-il être plus considérable encore quand la pression que subit l'individu est celle d'une société régulière, où, à l'action des contemporains, s'ajoute celle des générations antérieures et de la tradition! Une expli- cation purement psychologique des faits sociaux ne peut donc manquer de laisser échapper tout ce qu'ils ont de spécifique, c'est-à-dire de social.

Ce qui a masqué aux yeux de tant de sociologues l'insuffisance de cette méthode, c'est que, prenant l'effet pour la cause, il leur est arrivé très souvent d'assigner comme conditions déterminantes aux phé- nomènes sociaux certains états psychiques, relative- ment définis et spéciaux, mais qui, en fait, en sont la conséquence. C'est ainsi qu'on a considéré comme inné à l'homme un certain sentiment de religiosité, un certain minimum de jalousie sexuelle, de piété filiale, d'amour paternel, etc., et c'est par là que l'on a voulu expliquer la religion, le mariage, la famille: Mais l'histoire montre que ces inclinations, loin d'être inhérentes à la nature humaine, ou bien font totalement défaut dans certaines circonstances socia- 1. Si tant est qu'elle existe avant toute vie sociale. V. sur ce point F.spinas, Sociétés animales^ 474.

132 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE les, OU, d une société à l'autre, présentent de telles variations que le résidu que l'on obtient en éliminanl toutes ces différences, et qui seul peut être consi- déré comme d'origine psychologique, se réduit s quelque chose de vague et de schématique quilaisse à une distance infinie les faits qu'il s'agit d'expliquer, C'est donc que ces sentiments résultent de l'orga- nisation collective, loin d'en être la base. Même ij n'est pas du tout prouvé que la tendance à la socia- bilité ait été, dès l'origine, un instinct congénital du genre humain. Il est beaucoup plus naturel d'y voir un produit de la vie sociale, qui s'est lentement orga- nisé en nous; car c'est un fait d'observation que les animaux sont sociables ou non suivant que les dis- positions de leurs habitats les obligent à la vie com- mune ou les en détournent. — Et encore faut-il ajouter que, même entre ces inclinations plus déter- minées et la réalité sociale, l'écart reste considé- rable.

11 y a d'ailleurs un moyen d'isoler à peu près eom- plètement le facteur psychologique de manière à pouvoir préciser l'étendue de son action, c'est "ûe chercher de quelle façon la race affecte l'évolution sociale. En effet, les caractères ethniques sont d'ordre organico-psychique. La vie sociale doit donc varier quand ils varient, si les phénomènes psychologiques ont sur la société l'efficacité causale qu'on leur attri- bue. Or nous né connaissons aucun phénomène social qui soit placé sous la dépendance incontestée de la race. Sans doute, nous ne saurions attribuer à cette proposition la valeur d'une loi; nous pouvons du moins l'affirmer comme un fait constant de notre pratique. Les formes d'organisation les plus diverses se ren- EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 133 contrent dans des sociétés de même race, tandis que des similitudes frappantes s'observent entre des sociétés de races différentes. La cité a existé chez les Phéniciens, comme chez les Romains et les Grecs; on la trouve en voie de formation chez les Kabyles. La famille patriarcale était presque aussi développée chez les Juifs que chez les Indous, mais elle ne se retrouve pas chez les Slaves qui sont pourtant de race aryenne. En revanche, le type familial qu'on y rencontre existe aussi chez les Arabes. La famille maternelle et le clan s'observent partout. Le détail des preuves judiciaires, des cérémonies nuptiales est le même chez les peuples les plus dissemblables au point de vue ethnique. S'il en est ainsi, c'est que l'apport psychique est trop général pour prédéter- miner le cours des phénomènes sociaux. Puisqu'il n'implique pas une forme sociale plutôt qu'une autre, il ne peut en expliquer aucune. Il y a, il est vrai, un certain nombre de faits qu'il est d'usage d'attribuer à l'influence de la race. C'est ainsi, notamment, qu'on explique comment le développement des lettres et des arts a été si rapide et si intense à Athènes, si lent et si médiocre à Rome. Mais cette interprétation des faits, pour être classique, n*a jamais été métho- diquement démontrée; elle semble bien tirer à peu près toute son autorité de la seule tradition. On n'a même pas essayé si une exphcation sociologique des mêmes phénomènes n'était pas possible et nou§ sommes convaincu qu'elle pourrait être tentée avec succès. En somme, quand on rapporte avec cette rapidité à des facultés esthétiques congénitales le caractère artistique de la civilisation athénienne, on procède à peu près comme faisait le moyen âge quand 8 134 LA METHODE SOCIOLOGIQUE il expliquait le feu par le phiogistique et les effets de l'opium par sa vertu dormitive.

Enfin, si vraiment l'évolution sociale avait son ori- gine dans la constitution psychologique de l'homme, on ne voit pas comment elle aurait pu se produire. Car, alors, il faudrait admettre qu'elle a pour moteur quelque ressort intérieur à la nature humaine. Mais quel pourrait être ce ressort? Serait-ce cette sorte d'instinct dont parle Comte et qui pousse l'homme à réaliser de plus en plus sa nature? Mais c'est répondre à la question par la question et expliquer le progrès par une tendance innée au progrès, véritable entité métaphysique dont rien, du reste, ne démontre l'existence; car les espèces animales, même les plus élevées, ne sont aucunement travaillées par le besoin de progresser et, même parmi les sociétés humaines, il en est beaucoup qui se plaisent à rester indéfini- ment stationnaires. Serait-ce, comme semble le croire M. Spencer, le besoin d'un. plus grand bonheur que les formes de plus en plus complexes de la civilisa- tion seraient destinées à réaliser de plus en plus com- plètement? Il faudrait alors établir que le bonheur croît avec la civihsation et nous avons exposé ailleurs toutes les difficultés que soulève cette hypothèse \ Mais il y a plus; alors même que l'un ou l'autre de ces deux postulats devrait être admis, le développement historique ne serait pas, pour cela, rendu intel- ligible; car l'explication qui en résulterait serait purement finaliste et nous avons montré plus haut que les faits sociaux, comme tous les phénomèm naturels, ne sont pas expliqués par cela seul qu'onj i. Division du travail social, 1. Il, ch. i.

EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 13o fait voir qu'ils servent à quelque fin. Quand on a bien prouvé que les organisations sociales de plus en plus savantes qui se sont succédé au cours de l'histoire ont eu pour effet de satisfaire toujours davantage tel ou tel de nos penchants fondamentaux, on n'a pas fait comprendre pour autant comment elles se sont produites. Le fait qu'elles étaient utiles ne nous apprend pas ce qui les a fait être. Alors même qu'on s'expli- querait comment nous sommes parvenus à les ima- giner, à en faire comme le plan par avance de manière à nous représenter les services que nous en pouvions attendre — et le problème est déjà difficile — les vœux dont elles pouvaient être ainsi l'objet n'avaient pas la vertu de les tirer du néant. En un mot, étant admis qu'elles sont les moyens nécessaires pour atteindre le but poursuivi, la question reste tout entière: Gomment, c'est-à-dire de quoi et par quoi ces moyens ont-ils été constitués?

Nous arrivons donc à la règle suivante: La cause déterminante d'un fait social doit être cherchée parmi les faits sociaux antécédents, et non parmi les états de la conscience individuelle. D'autre part, on con- çoit aisément que tout ce qui précède s'apphque à la détermination de la fonction, aussi bien qu'à celle de la cause. La fonction d'un fait social ne peut être que sociale, c'est-à-dire qu'elle consiste dans la production d'effets socialement utiles. Sans doute, il peut se faire, et il arrive en effet, que, par contre-coup, il serve aussi à l'individu. Mais ce résultat heureux n'est pas sa raison d'être immédiate. Nous pouvons donc compléter la proposition précédente en disant: La fonction d'un fait social doit toujours être recherchée dans le rapport qu'il soutient avec quelque fin sociale.

V 136 LA METHODE SOCIOLOGIQUE C'est parce que les sociologues ont souvent méconnu ' cette règle et considéré les phénomèties sociaux d'un point de vue trop psychologique, que leurs théories paraissent à de nombreux esprits trop vagues, trop flottantes, trop éloignées de la nature spéciale des choses qu'ils croient expliquer. L'historien, notam- ment, qui vit dans Tintimité de la réalité sociale, ne peut manquer de sentir fortement combien ces inter- prétations trop générales sont impuissantes à rejoindre les faits; et c'est, sans doute, ce qui a produit, en partie, la défiance que l'histoire a souvent témoignée à la sociologie. Ce n'est pas à dire, assurément, que l'étude des faits psychiques ne soit pas indispensable au sociologue. Si la vie collective ne dérive pas de la vie individuelle, l'une et l'autre sont étroitement en rapports; si la seconde ne peut expliquer la première, .elle peut, du moins, en faciliter l'expUcation. D'abord comme nous l'avons montré, il est incontestable que les faits sociaux sont produits par une élaboration sui geyieris de faits psychiques. Mais, en outre, cette élaboration elle-même n'est pas sans analogies avec celle qui se produit dans chaque conscience indivi- duelle et qui transforme progressivement les éléments primaires (sensations, réflexes, instincts) dont elle est originellement constituée. Ce n'est pas sans raison qu'on a pu dire du moi qu'il était lui-même une société, au même titre que l'organisme, quoique d'une autre manière, et il y a longtemps que les psychologues ont montré toute l'importance du facteur association pour l'exphcation de la vie de l'esprit. Une culture psychologique, plus encore qu'une culture biologique, constitue donc pour le sociologue une propédeutique nécessaire; mais elle ne lui sera utile qu'à condition  V EXPLICATION DES FAITS SOCIAUX 137 qu'il s'en affranchisse après l'avoir reçue et qu'il la dépasse en la complétant par une culture spécialement ». sociologique. Il faut qu'il renonce à faire de la psy- chologie, en quelque sorte, le centre de ses opéra- tions, le point d'où doivent partir et où doivent le ramener les incursions qu'il risque dans le monde social, et qu'il s'établisse au cœur même des faits sociaux, pour les observer de front et sans intermé- diaire, en ne demandant à la science de l'individu qu'une préparation générale et, au besoin, d'utiles suggestions *.

III Puisque les faits de morphologie sociale sont de même nature que les phénomènes physiologiques, ils doivent s'expliquer d'après cette même règle que 1. Les phénomènes psyc.hiques ne peuvent avoir de consé- i quences sociales que quand ils sont si intimement unis à des j phénomènes sociaux que l'action des uns et des autres est ( nécessairement confondue. C'est le cas de certains faits socio- | psychiques. Ainsi, un fonctionnaire est une force sociale, mais / c'est en même temps un individu. 11 en résulte qu'il peut se servir de l'énergie sociale qu'il délient, dans un sens déterminé, par sa nature individuelle, et, par là, il peut avoir une influence y sur la constitution de la société. C'est ce qui arrive aux hommes d'État et, plus généralement, aux hommes de génie. Ceux-ci, alors même qu'ils ne remplissent pas une fonction sociale, tirent des sentiments collectifs dont ils sont l'objet, une auto- rité qui est, elle aussi, une force sociale, et qu'ils peuvent mettre, dans une certaine mesure, au service d'idées person- nelles. Mais on voit que ces cas sont dus à des accidents indi- / viduels et, par suite, ne sauraient affecter les traits constitutifs I i^ de l'espèce sociale qui, seule, est objet de science. La restriction I au principe énoncé plus haut n'est donc pas de grande impor- tance pour le sociologue.

8.

138 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE