Au moment où un ordre nouveau de phéno- mènes devient objet de science, ils se trouvent déjà représentés dans l'esprit, non seulement par des images sensibles, mais par des sortes de concepts grossièrement formés. Avant les premiers rudiments de la physique et de la chimie, les hommes avaient déjà sur les phénomènes physico- chimiques des notions qui dépassaient la pure perception; telles sont, par exemple, celles que nous trouvons mêlées à toutes les religions. C'est que, en effet, la réflexion est antérieure à la science qui ne fait que s'en servir avec plus de méthode. L'homme ne peut pas vivre au milieu des choses sans s'en faire des idées d'après lesquelles il règle sa conduite. Seulement, parce que^ ces notions sont plus près de nous et plus à 'notMfi à OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX ^f portée que les réalités auxquelles elles correspon- dent, nous tendons naturellement à les substituer à ces dernières et à en faire la matière même de nos spéculations. Au lieu d'observer les choses, de les décrire, de les comparer, nous nous contentons alors de prendre conscience de nos idées, de les analyser, de les combiner. Au lieu d'une science de réalités, nous ne faisons plus qu'une analyse idéologique. Sans doute, cette analyse n'exclut pas nécessairement toute observation. On peut faire appel aux faits pour con- firmer ces notions ou les conclusions qu'on en tire. Mais les faits n'interviennent alors que secondaire- ment, à titre d'exemples ou de preuves confirmatoires; ils ne sont pas l'objet de la science. Celle-ci va des idées aux choses, non des choses aux idées.
Il est clair que cette méthode ne saurait donner de résultats objectifs. Ces notions, en effet, ou concepts, de quelque nom qu'on veuille les appeler, ne sont pas lies substituts légitimes des choses. Produits de l'expé- iricnce vulgaire, ils ont, avant tout, pour objet de mettre nos actions en harmonie avec le monde qui :nous entoure; ils sont formés par la pratique et pour telle. Or une représentation peut être en état de jouer utilement ce rôle tout en étant théoriquement fausse. Copernic a, depuis plusieurs siècles, dissipé les illu- sions de nos sens touchant les mouvements des astres; et pourtant, c'est encore d'après ces illusions que nous réglons couramment la distribution de notre temps. Pour qu'une idée suscite bien les mouve- ments que réclame la nature d'une chose, il n'est pas nécessaire qu'elle exprime fidèlement cette nature; mais il suffit qu'elle nous fasse sentir ce que la chose a d'utile ou de désavantageux, par où elle peut nous 22 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE servir, par où nous contrarier. Encore les notions ainsi formées ne présentent-elles cette justesse pra- tique que d'une manière approximative et seulement dans la généralité des cas. Que de fois elles sont aussi dangereuses qu'inadéquates! Ce n'est donc pas en les élaborant, de quelque manière qu'on s'y prenne, que l'on arrivera jamais à découvrir les lois de la réalité. Elles sont, au contraire, comme un voile qui s'intei^ose entre les choses et nous et qui nous les masque d'autant mieux qu'on le croit plus transparent. Non seulement une telle science ne peut être que tronquée, mais elle manque de matière où elle puisse s'alimenter. A peine existe-t-elle qu'elle disparaît, pour ainsi dire, et se transforme en art. En effet, ces notions sont censées contenir tout ce qu'il y a d'essen- tiel dans le réel, puisqu'on les confond avec le réel lui-même. Dès lors, elles semblent avoir tout ce qu'il faut pour nous mettre en état non seulement de comprendre ce qui est, mais de prescrire c^ qui doit être et les moyens de l'exécuter. Car ce qui est bon, c'est ce qui est conforme à la nature des choses; ce qui y est contraire est mauvais, et les moyens pour atteindre Fun et fuir l'autre dérivent de cette même nature. Si donc nous la tenons d'emblée, l'étude de la réalité présente n'a plus d'intérêt pratique et, comme c'est cet intérêt qui est la raison d'être de celte étude, celle-ci se trouve désormais sans but. La réflexion est ainsi incitée à se détourner de ce qui est l'objet même de la science, à savoir le présent et lejoassé, pour s'élancer d'un seul bond vers l'avenir. Au lieu de cherchera comprendre les faits acquis et réalisés, elle entreprend immédiatement d'en réaliser de nouveaux, plus conformes aux fins poursuivies OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 23 par les hommes. Quand on croit savoir en quoi con- siste l'essence de la matière, on se met aussitôt à la Techerche de la pierre philosopliale. Cet empiétement de l'art sur la science, qui empêche celle-ci de se développer, est d'ailleurs facilité par les circonstances mêmes qui déterminent l'éveil de la réflexion scien- tifique. Car, comme elle p<^ prend naissance que pour satisfaire à des nécessités vitales, etle se trouve tout naturellement orientée vers la pratique. Les besoins qu'elle est appelée à soulager sont toujours pressés «t, par suite, la pressent d'aboutir; ils réclament, non des explications, mais des remèdes.
Cette manière de procéder est si conforme à iij^ £ente^^naturdle_^e_ notre esprit qu'on la retrouve même à l'origine des sciences physiques. C'est elle qui différencie l'alchimie de la chimie, comme l'astro- logie de l'astronomie. C'est par elle que Bacon carac térise la méthode que suivaient les savants de son temps et qu'il combat. Les notions dont nous venons de parler, ce sont ces noVïones vulgares ou praeno- tiones * qu'il signale à la base de toutes les sciences ' où elles prennent la place des faits ^ Ce sont ces idolciy sortes de fantômes qui nous défigurent le véri- table aspect des choses et que nous prenons pourtant pour les choses mêmes. Et c'est parce que ce milieu imaginaire n'offre à l'esprit aucune résistance que celui-ci, ne se sentant contenu par rien, s'abandonne à des ambitions sans bornes et croit possible de con- struire ou, plutôt, de reconstruire le monde par ses seules forces et au gré de ses désirs S'il en a été ainsi dos sciences naturelles, à plus forte raison en devait-il être de même pour la socio- logie. Los hommes n'ont pas attendu Tavènement de la science sociale pour se taire des idt^es sur le droit, la morale, lu famille, TÉtat, la société mémo; car ils ne pouvaient s'en passer pour vivre. Or, c'est surtout en sociologie que ces prénolions, pour reprendre Texpression de Bacon, sont en état de dominer les esprits et de se substituer aux choses. En effet, les choses sociales ne se réalisent que par les hommes; elles sont un produit de l'activité humaine. Elles ne paraissent donc pas être autre chose que la mise en œuvre d'idées, innées ou non, que nous portons en nous, que leur application aux diverses circonstances qui accompagnent les relations des hommes entre eux. L'organisation de la famille, du contrat, de la répression, de l'État, de la société apparaissent ainsi comme un simple développement des idées que nous avons sur la société, l'État, la justice, etc. Par consé- quent, ces faits et leurs analogues semblent n avoir de réalité que dans et par les idées qui en sont le germe et qui deviennent, dt'^s lors, la matière propre de la sociologie.
Ce qui achève d'accrédiier celte manière de voir, c'est q le, le détail de la vie sociale débordant de tous les côtés la conscience, celle-ci n'en a pas une per- ception assez forte pour en sentir la réalité. N'ayant pas en nous d'attaches assez solides ni assez pro- chaines, tout cela nous fait assez facilement l'efi'et de ne tenir à rien et de flotter dans le vide, matière à demi irréelle et indélinîment plastique. Voilà pour- quoi tant de penseurs n'ont vu dans les orrangements sociauK ({ue des ronibiiiai^'^iw.;H"}in.'i.^)I.v< rt i>iii OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 2d moins arbitraires. Mais si le détail, si les formes con- crètes et particulières nous échappent, du moins nous nous représentons les aspects les plus généraux de l'existence collective en gros et par à peu près, et ce sont précisément ces représentations schémati- ques et sommaires qui constituent ces prénotions dont nous nous servons pour les usages courants de ;la vie. Nous ne pouvons donc songer à mettre en doute leur existence, puisque nous la percevons en même temps que la nôtre. Non seulement elles sont en nous, mais, comme elles sont un produit d'expé- riences répétées, elles tiennent de la répétition, et de l'habitude qui en résulte, une sorte d'ascendant et d'autorité. Nous les sentons nous résister quand nous cherchons à nous en affranchir. Or nous ne pouvons pas ne pas regarder comme réel ce qui s'op- pose à nous. Tout contribue donc à nous y faire voir la vraie réalité sociale.
Et en effet, jusqu'à présent, la sociologie a plus ou moins exclusivement traité non de choses, mais do concepts. Comte, il est vrai, a proclamé que les phé- nomènes sociaux sont des faits naturels, soumis à des lois naturelles. Par là, il a implicitement reconnu leur caractère de choses; car il n'y a que des choses dans la nature. Mais quand, sortant de ces générahtés philosophiques, il tente d'appliquer son principe et d'en faire sortir la science qui y était contenue, ce sont des idées qu'il prend pour objets d'études. En effet, ce qui fait la matière principale de sa sociologie, c'est le progrès de l'humanité dans le temps. Il part de cette idée qu'il y a une évolution continue du genre humain qui consiste dans une réalisation toujours 2 26 LA METHODE SOCIOLOGIQUE plus complète de la nature^ humaine et le problème qu'il traite est de retrouver l'ordre de cette évolution. Or, à supposer que cette évolution existe, la réalité n'en peut être établie que la science une fois faite; on ne peut donc en faire l'objet même de la recherche que si on la pose comme une conception de l'esprit, non comme une chose. Et en elïet, il s'agit si bien d'une représentation toute subjective que, en fait, ce progrès de l'humanité n'existe pas. Ce qui existe, ce qui seul est donné à l'observation, ce sont des sociétés particulières qui naissent, se développent, meurent indépendamment les unes des autres. Si encore les plus récentes continuaient celles qui les ont précé-' dées, chaque type supérieur pourrait être considéré comme la simple répétition du type immédiatement inférieur avec quelque chose en plus; on pourrait donc les mettre tous bout à bout, pour ainsi dire, en confondant ceux qui se trouvent au même degré de développement, et la série ainsi formée pourrait être regardée comme représentative de l'humanité. Mais les faits ne se présentent pas avec cette extrême simplicité. Un peuple qui en remplace un autre n'est pas simplement un prolongement de ce dernier avec quelques caractères nouveaux; il est autre, il a des propriétés en plus, d'autres en moins; il constitue une individuahté nouvelle et toutes ces individualités distinctes, étant hétérogènes, ne peuvent pas se fondre en une même série continue, ni surtout en une série unique. Car la suite des sociétés ne saurait être figurée par une ligne géométrique; elle ressemble plutôt à un arbre dont les rameaux se dirigent dans des sens divergents. En somme. Comte a pris pour le développement historique la notion qu'il en avait J OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 27 et qui ne diffère pas beaucoup de celle que s'en l'ait rie vulgaire. Vue de loin, en effet, l'histoire prend assez bien cet aspect sériaire et simple. On n'aperçoit que des individus qui se succèdent les uns aux autres et marchent tous dans une même direction parce qu'ils ont une même nature. Puisque, d'ailleurs, on ne con- çoit pas que l'évolution sociale puisse être autre chose que le développement de quelque idée humaine, il paraît tout naturel de la définir par l'idée que s'en font les hommes. Or, en procédant ainsi, non seule- ment on reste dans l'idéologie, mais on donne comme objet à la sociologie un concept qui n'a rien de pro- prement sociologique.
Ce concept, M. Spencer l'écarté, mais c'est pour le remplacer par un autre qui n'est pas formé d'une I autre façon. Il fait des sociétés, et non de l'humanité, l'objet de la science; seulement, il donne aussitôt des premières une définition qui fait évanouir la chose dont il parle pour mettre à la place la prénotion qu'il en a. Il pose, en effet, comme une proposition évidente qu' (c une société n'existe que quand, à la juxtaposition, s'ajoute la coopération », que c'est par là seulement que l'union des individus devient une société proprement dite ^ Puis, partant de ce principe que la coopération est l'essence de la vie sociale, il distingue les sociétés en deux classes suivant la nature de la coopération qui y domine, ce II y a, dit- il, une coopération spontanée qui s'effectue sans pré- méditation durant la poursuite de fins d'un caractère privé; il y a aussi une coopération consciemment instituée qui suppose des fins d'intérêt public nette- 28 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE ment reconnues ^ » Aux premières, il donne le nom de sociétés industrielles; aux secondes, celui de militaires, et on peut dire de cette distinction qu'elle est l'idée mère de sa sociologie.
Mais cette définition initiale énonce comme une chose ce qui n'est qu'une vue de l'esprit. Elle se pré- sente, en effet, comme l'expression d'un fait immé- diatement visible et que l'observation suffit à cons- tater, puisqu'elle est formulée dès le début de la science comme un axiome. Et cependant, il est impos- sible de savoir par une simple inspection si réelle- ment la coopération est le tout de la vie sociale. Une telle affirmation n'est scientifiquement légitime que si l'on a commencé par passer en revue toutes les manifestations de l'existence collective et si l'on a fait voir qu'elles sont toutes des formes diverses de la coopération. C'est donc encore une certaine manière de concevoir la réalité sociale qui se substitue à cette réalité ^ Ce qui est ainsi défini, ce n'est pas la société, mais ridée que s'en fait M. Spencer. Et s'il n'éprouve aucun scrupule à procéder ainsi, c'est que, pour lui aussi, la société n'est et ne peut être que la réalisa- tion d'une idée, à savoir de cette idée même de coopération par laquelle il la définit ^ Il serait aisé de montrer que, dans chacun des problèmes particuliers qu'il aborde, s-a méthode reste la même. Aussi, quoi- qu'il affecte de procéder empiriquement, comme les faits accumulés dans sa sociologie sont employés à 2. Conception, d'ailleurs, conlroversable. (V. Division du tra- vail social, II, 2, § 4.)
3. « La coopération ne saurait donc exister sans société, et c'est le but pour lequel une société existe. » (Principes de Socioi., III, 332.)
OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 20 illustrer des analyses de notions plutôt qu'à décrire et à expliquer des choses, ils semblent bien n'être là que pour faire figure d'arguments. En réalité, tout ce qu'il y a d'essentiel dans sa doctrine peut être immédiatement déduit de sa définition de la société et des différentes formes de coopération. Car si nous n'avons le choix qu'entre une coopération tyranni- quement imposée ec une coopération libre et spon- tanée, c'est évidemment cette dernière qui est l'idéal vers lequel l'humanité tend et doit tendre.
Ce n'est pas seulement à la base de la science que se rencontrent ces notions vulgaires, mais on les retrouve à chaque instant dans la trame des raison- nements. Dans l'état actuel de nos connaissances, [nous ne savons pas avec certitude ce que c'est que l'État, la souveraineté, la liberté politique, la démo- bratie, le socialisme, le communisme, etc., la méthode voudrait donc que l'on s'interdît tout usage de ces concepts, tant quils ne sont pas scientiliquement constitués. Et cependant les mots qui les expriment reviennent sans cesse dans les discussions des socio- logues. On les emploie couramment et avec assurance comme s'ils correspondaient à des choses bien con- nues et définies, alors qu'ils ne réveillent en nous que des notions confuses, mélanges indistincts d'im- pressions vagues, de préjugés et de passions. Nous nous moquons aujourd'hui des singuliers raisonne- ments que les médecins du moyen âge construisaient avec les notions du chaud, du froid, de l'humide, du sec, etc., et nous ne nous apercevons pas que nous continuons à appliquer cette même méthode à l'ordre de phénomènes qui le comporte moins que tout autre, à cause de son extrême complexité, 2.
SO T.A MÉTHODE SOCIOLOGIQUE Dans les branches spéciales de la sociologie, ce caractère idéologique est encore plus accusé.
C'est surtout le cas pour la morale. On peut dire, en effet, qu'il n'y a pas un seul système où elle ne soit représentée comme le simple développement d'une idée initiale qui la contiendrait tout entière en puissance. Cette idée, les uns croient que l'homme la trouve toute faite en lui dès sa naissance; d'autres, au contraire, qu'elle se forme plus ou moins lente- ment au cours de l'histoire. Mais, pour les uns comme pour les autres, pour les empiristes comme pour les rationalistes, elle est tout ce qu'il y a de vraiment réel en morale. Pour ce qui est du détail des règles juridiques et morales, elles n*auraient, pour ainsi dire, pas d'existence par elles mêmes, mais ne seraient que cette notion fondamentale appliquée aux circon- stances particulières de la vie et diversifiée suivant les cas. Dès lors, l'objet de la morale ne saurait être ce système de préceptes sans réalité, mais l'idée de laquelle ils découlent et dont ils ne sont, que des applications variées. Aussi toutes les questions qucij se pose d'ordinaire l'éthique se rapportent-elles, non' à des choses, mais à des idées; ce qu'il s'agit de savoir, c'est en quoi consiste l'idée du droit, l'idée de la morale, non quelle est la nature de la morale et du droit pris en eux-mêmes. Les moralistes ne sont pas encore parvenus à cette conception très simple que, comme notre représentation des choses sensibles; vient de ces choses mêmes et les exprime plus oif moins exactement, notre représentation de la morala, vient du spectacle même des règles qui fonctionnent sous nos yeux et les figure schématiquement; que, par conséquent, ce sont ces règles et non la vue som- OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 3t maire que nous en avons, qui forment la matière de la science, de même que la physique a pour objet les corps tels qu'ils existent, non l'idée que s'en fait le vulgaire. Il en résulte qu'on prend pour base de la morale ce qui n'en est que le sommet, à savoir la manière dont elle se prolonge dans les consciences individuelles et y retentit. Et ce n'est pas seulement dans les problèmes les plus généraux de la science que cette méthode est suivie; elle reste la même dans les questions spéciales. Des idées essentielles qu'il étudie au début, le moraliste passe aux idées secon- daires de famille, de patrie, de responsabilité, de charité, de justice; mais c'est toujours à des idées que s'applique sa réflexion.
Il n'en est pas autrement de l'économie politique. Elle a pour objet, dit Stuart Mill, les faits sociaux qui se produisent principalement ou exclusivement en vue de l'acquisition des richesses ^ Mais pour que les faits ainsi définis pussent être assignés, en tant que choses, à l'observation du savant, il faudrait tout au moins que l'on pût indiquer à quel signe il est possible de reconnaître ceux qui satisfont à cette condition. Or, au début de la science, on n'est même pas en droit d'affirmer qu'il en existe, bien loin qu'on puisse savoir quels ils sont. Dans tout ordre de recherches, en effet, c'est seulement quand l'expli- cation des faits est assez avancée qu'il est possible d'établir qu'ils ont un but et quel il es'.. Il n'est pas de problème plus complexe ni moins susceptible d'être tranché d'emblée. Rien donc ne nous assure par avance qu'il y ait une sphère de l'activité sociale où i. Système de Logique, III, p. 49G.
32 LA MÉTHODE SOCIOLOGIOCE le désir de la richesse joue réellement ce rôle pré- pondérant. Par conséquent, la matière de l'économie politique, ainsi comprise, est faite non de réalités qui peuvent élre montrées du doigt, mais de simples possibles, de pures conceptions de l'esprit; à savoir, des faits que l'économiste conçoit comme se rappor- tant à la fin considérée, et tels qu'il les conçoit. Entreprend-il, par exemple, d'étudier ce qu'il appelle la production? D'emblée, il croit pouvoir énumérer les principaux agents à l'aide desquels elle a lieu el les passer en revue. C'est donc qu'il n'a pas reconnu leur existence en observant de quelles conditions dépendait la chose qu'il étudie; car alors iLeût com- mencé par exposer les expériences d'où il a tiré cette conclusion. Si, dès le début de la recherche et en quelques mots, il procède à cette classification, c'est qu'il l'a obtenue par une simple analyse logique. li part de l'idée de production; en la décomposant, il trouve qu'elle implique logiquement. celles de forces naturelles, de travail, d'instrument ou de capital et il traite ensuite de la même manière ces idées déri- vées K La plus fondamentale de toutes les théories éco- nomiques, celle de la valeur, est manifestement con- struite d'après cette même méthode. Si la valeur y était étudiée comme une réalité doit l'être, on verrait d'abord l'économiste indiquer à quoi l'on peut recon- naître la chose appelée de ce nom, puis en classer 1. Ce caractère ressort des expressions mêmes employées par les économistes. Il est sans cesse question d'idées, de ridée d'utile, de l'idée d^épargne, de placement, de dépense. (V. Gide, Principes d'économie politique, liv. 111, cli. I, § 1; ch, II, § 1 à OBSERVATION DES FAITS SOCMUX 33 les espèces, chercher par des inductions méthodiques en fonction de quelles causes elles varient, comparer enfin ces divers résultats pour en dégager une for- mule générale. La théorie ne pourrait donc venir •que quand la science a été poussée assez loin. Au heu de cela, on la rencontre dès le début. C'est que, pour la faire, l'économiste se contente de se recueillir, de prendre conscience de l'idée qu'il se fait de la valeur, c'est-à-dire d'un objet susceptible de s'échan- ger; il trouve qu'elle implique l'idée de l'utile, celle du rare, etc., et c'est avec ces produits de son analyse qu'il construit sa définition. Sans doute il la confirme par quelques exemples. Mais quand on songe au:i faits innombrables dont une pareille théorie doit rendre compte, comment accorder la moindre valeur démonstrative aux faits, nécessairement très rares, qui sont ainsi cités au hasard de la suggestion?
Aussi, en économie politique comme en morale, la part de l'investigation scientifique est-elle très res- treinte; celle de l'art, prépondérante. En morale, la partie théorique est réduite à quelques discussions sur l'idée du devoir, du bien et du droit. Encore ces spéculations abstraites ne constituent-elles pas une science, à parler exactement, puisqu'elles ont pour objet de déterminer non ce qui est, en fait, la règle suprême de la moralité, mais ce qu'elle doit être. De même, ce qui tient le plus de place dans les recher- ches des économistes, c'est la question de savoir, par exemple, si la société doit être organisée d'après les conceptions des individualistes ou d'après celles des socialistes; s^il est meilleur que l'État intervienne dans les rapports industriels et commerciaux ou les aban- donne entièrement à l'initiative privée; si le système 34 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE monétaire doit élre le monométallisme ou le bimélal lisme, etc., etc. Les lois proprement dites y sont poi nombreuses; même celles qu'on a l'habitude d'ap peler ainsi ne méritent généralement pas cette qua lification, mais ne sont que des maximes d'action des préceptes pratiques déguisés. Voilà, par exemple la fameuse loi de l'offre et de la demande. Elle n'i jamais été établie inductivement, comme expressioi de la réalité économique. Jamais aucune expérience aucune comparaison méthodique n'a été instituéi pour établir que, en fait^ c'est suivant cette loi qu( procèdent les relations économiques. Tout ce qu'oi a pu faire et tout ce qu'on a fait, c'est de démontre: dialectiquement que les individus doivent procède ainsi, s'ils entendent bien leurs intérêts; c'est qu( toute autre manière de faire leur serait nuisible e impliquerait de la part de ceux qui s'y prêteraient um véritable aberration logique. Il est logique que lei industries les plus productives soient les plus recber chées; que les détenteurs des produits les plu! demandés et les plus rares les vendent au plus hau prix. Mais cette nécessité toute logique ne ressembl( en rien à celle que présentent les vraies lois de 1; nature. Celles-ci expriment les rapports suivant les quels les faits s'enchaînent réellement, non la manière dont il est bon qu'ils s'enchaînent.
Ce que nous disons de cette loi peut être répété d( toutes celles que l'école économique orthodoxe qua- lifie de naturelles et qui, d'ailleurs, ne sont guère qu; des cas particuliers de la précédente. Elles sont natu relies, si l'on veut, en ce sens qu'elles énoncent le: moyens qu'il est ou qu'il peut paraître naturel d'em ployer pour atteindre telle fin supposée; mais eliei OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 35 ne doivent pas être appelées de ce nom, si, par loi naturelle, on entend toute manière d'être de la nature, inductivement constatée. Elles ne sont en somme que des conseils de sagesse pratique et, si l'on a pu, plus ou moins spécieusement, les présenter comme l'expression môme de la réalité, c'est que, à tort ou à raison, on a cru pouvoir supposer que ces conseils étaient effectivement suivis par la généralité des hommes et dans la généralité des cas.
Et cependant les phénomènes sociaux sont des choses et doivent être traités comme des choses. Pour démontrer cette proposition, il n'est pas néces- saire de philosopher sur leur nature, de discuter les analogies qu'ils présentent avec les phénomènes des règnes inférieurs. Il suffit de constater qu'ils sont i'unique datum oiîert au sociologue. Est chose, en effet, tout ce qui est donné, tout ce qui s'offre ou, plutôt, s'impose à l'observation. Traiter des phéno-' mènes comme des choses, c'est les traiter en qualité de data qui constituent le point de départ de la science. Les phénomènes sociaux présentent incon- testablement ce caractère. Ce qui nous est donné, ce n'est pas l'idée que les hommes se font de la valeur, car elle est inaccessible: ce sont les valeurs qui s'échangent réellement au cours des relations éco- nomiques. Ce n'est pas telle ou telle conception de l'idéal moral; c'est l'ensemble des règles qui déter- minent effectivement la conduite. Ce n'est pas l'idée de l'utile ou de la richesse; c'est tout le détail de l'organisation économique. Il est possible que la viej sociale ne soit que le développement de certaines! notions; mais, à supposer que cela soit, ces notions" V J^" LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE