SigPhi · Emile Durkheim

Les Règles de la méthode sociologique (1895)

Page 5 of 15

ne sont pas données immédiatement. On ne peu donc les atteindre directement, mais seulement i travers la réalité phénoménale qui les exprime. Nou! ne savons pas a priori quelles idées sont à l'origini des divers courants entre lesquels se partage la vii sociale ni s'il y en a; c'est seulement après les avoi remontés jusqu'à leurs sources que nous sauron d'où ils proviennent.

Il nous faut donc considérer les phénomènes sociau: en eux-mêmes, détachés des sujets conscients qui S' '^es représentent; il faut les étudier du dehors comm des choses extérieures; car c'est en cette qualité qu'il se présentent à nous. Si cette extériorité n'est qu'ap parente, l'illusion se dissipera à mesure que la scienc avancera et l'on verra, pour amsi dire, le dehor _ rentrer dans le dedans. Mais la solution ne peut êtr préjugée et, alors même que, finalement, ils n'auraien pas tous les caractères intrinsèques de la chose, o] doit d'abord les traiter comme s'ils les avaient. Cett^ règle s'apphque donc à la réahté sociale tout entière sans qu'il y ait lieu de faire aucune exception. Mêm les phénomènes qui paraissent le plus consister ei arrangements artificiels doivent être considères de c point de vue Le caractère conventionnel d'une pra tique ou d'une institution ne doit jamais être présuine Si. d'ailleurs, il nous est permis d'invoquer notr expérience personnelle, nous croyons pouvoir assure que, en procédant de cette manière, on aura souveii la satisfaction de voir les faits en apparence les plu arbitraires présenter ensuite à une observation plu attentive des caractères de constance et de régularité symptômes de leur objectivité. Du reste, et d'une manjère générale, le qui a él OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX ^ dit précédemment sur les caractères distinctifs du fait social, suffit à nous rassurer sur la nature de cette objectivité et à prouver qu'elle n'est pas illusoire. En effet, on reconnait principalement une chose à ce signe qu'elle ne peut pas être modifiée par un simple décret de la volonté. Ce n'est pas qu'elle soit réfrac- taire à toute modification. Mais, pour y produire un changement, il ne suffit pas de le vouloir, il faut encore un effort plus ou moins laborieux, dû à la résistance qu'elle nous oppose et qui, d'ailleurs, ne peut pas toujours être vaincue. Or nous avons vu- que les faits sociaux ont cette propriété. Bien loin) qu'ils soient un produit de notre volonté, ils la doter- i minent du dehors; ils consistent comme en des.- moules en lesquels nous sommes nécessités à couler! nos actions. Souvent même, cette nécessité est telle ^ que nous ne pouvons pas y échapper. Mais alors ^n2ème.(juê.np us jiar venons à en triompher, l'oppo- sition que nous rencontrons suffit à nous avertir que nous sommes en présence de quelque chose qui ne dépend pas de nous. Donc, en considérant les phé- nomènes sociaux comme des choses, nous ne ferons que nous conformer à leur nature.

En définitive, la réforme qu'il s'agit d'introduire en sociologie est de tous points identique à celle qui a transformé la psychologie dans ces trente dernières années. De même que Comte et M. Spencer déclarent que les faits sociaux sont des faits de nature, sans cependant les traiter comme des choses, les différentes écoles empiriques avaient, depuis longtemps, reconnu le caractère naturel des phénomènes psychvjiogiqaes tout en continuant à leur appliquer une méthode purement idéologique. En effet, les empiristes, non DOBSHEIM. 3 38 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE moins que leurs adversaires, procédaient exclusive- ment par introspection. Or, les faits que l'on n'ob- serve que sur soi-même sont trop rares, trop fuyants» trop malléables pour pouvoir s'imposer aux notions correspondantes que l'habitude a fixées en;jouset ieur faire la loi. Quand donc ces dernières ne sont pas soumises à un autre contrôle, rien ne leur fait contrepoids; par suite, elles prennent la place des faits et constituent la matière de la science. Aussi ni Locke, ni Condillac n'ont-ils considéré les phéno- mènes psychiques objectivement. Ce n'est pas la sensation qu'ils étudient, mais une certaine idée de la sensation. C'est pourquoi, quoique, à de certains égards, ils aient préparé l'avènement de la psycho- logie scientifique, celle-ci n'a vraiment pris naissance que beaucoup plus tard, quand on fut enfin parvenu à cette conception que les états de conscience peuvent et doivent être considérés du dehors, et non du point de vue de la conscience qui les éprouve. Telle est la grande révolution qui s'est accomplie en ce genre d'études. Tous les procédés particuliers, toutes les méthodes nouvelles dont on a enrichi cette science ne sont que des moyens divers pour réaliser plus complètement cette idée fondamentale. C'est ce même progrès qui reste à faire à la sociologie. Il faut qu'elle passe du stade subjectif, qu'elle n'a encore guère dépassé, à la phase objective.

Ce passage y est, d'ailleurs, moins difficile à effec- tuer qu'en psychologie. En effet, les faits psychiques sont naturellement donnés comme des états du sujet, dont ils ne paraissent même pas séparables. Intérieurs par définition, il semble qu'on ne puisse les traiter comme extérieurs qu'en faisant violence à leur nature.

OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 3^ Il faut non seulement un effort d'abstraction,, mais tout un ensemble de procédés et d'artifices pour arriver à les considérer de ce biais. A.u contraire, les faits sociaux ont bien plus naturellement et plus immédiatement tous les caractères de la chose. Le droit existe dans les codes, les m on ve nient s da 1,*^ vi^ quotidienne s'inscrivent dans te. chjin:e&jia.ia.^atis- Uque, dans les monuments de l'histoire, les modes dans les costumes, les goûts dans les œuvres d'art. Ils tendent en vertu de leur nature même à se cons- tituer en dehors des consciences individuelles, puis- qu'ils les dominent. Pour les voir sous leur aspect de choses, il n'est donc pas nécessaire de les torturer avec ingéniosité. De ce point de vue, la sociologie a sur la psychologie un sérieux avantage qui n'a pas été aperçu jusqu'ici et qui doit en hâter le dévelop- pement. Les faits sont peut-être plus difficiles à interpréter parce qu'ils sont plus complexes, mais ils sont plus faciles à atteindre. La psychologie, au contraire, n'a pas seulement du mal à les élaborer,. mais aussi à les saisir. Par conséquent, il est permis de croire que, du jour où ce principe de la méthode sociologique sera unanimement reconnu et pratiqué, on verra la sociologie progresser avec une rapidité que la lenteur actuelle de son développement ne ferait guère supposer, et regagner même l'avance que la psychologie doit uniquement à son antériorité historique *.

i. Il est vrai que la complexité plus grande des faits sociaux en rend la science plus malaisée. Mais, par compensation, pré- cisémeut parce que la sociologie est la dernière venue, ello est en état de profiler des progrès réalisés par les sciences infé- rieures et de s'instruire à leur école. Cette utilisation des expé- riences faites ne peut manquer d'en accélérer le développement.

40 LA METHODE SOCIOLOGIQUE II Mais rexpérience de nos devanciers nous a montré que, pour assurer la réalisation pratique de la vérité i qui vient d'être établie, il ne suffît pas d'en donner une démonstration théorique ni même de s'en péné- trer. L'esprit est si naturellement enclin à la mécon^ r^ître qu'on retombera inévitablement dans les anciens errements si l'on ne se soumet à une discipline rigou- reuse, dont nous allons formuler les règles princi- pales, corollaires de-la précédente.

1» Le premier de ces corollaires est que: Il faut i écarter systématiquement toutes les prénotions. Unev démonstration spéciale de cette règle n'est pas néces- saire; elle résulte de tout ce que nous avons dit pré- cédemment. Elle est, d'ailleurs, la base de toute méthode scientifique. Le doute méthodique de Des- cartes n'en est, au fond, qu'une application. Si, au moment où il va fonder la science, Descartes se fait une loi de mettre en doute toutes les idées qu'il a reçues antérieurement, c'est qu'il ne veut employer que des concepts scientifiquement élaborés, c'est-à- dire construits d'après la méthode qu'il institue; tous ceux qu'il tient d'une autre origine doivent donc être rejetés, au moins provisoirement. Nous avons déjà vu que la théorie des Idoles, chez Bacon, n'a pas d'autre sens. Les deux grandes doctrines que l'on a si sou- vent opposées l'une à l'autre concordent sur ce point essentiel. Il faut donc que le sociologue, soit au moment où il détermine Tobjet de ses recherches, soit dans le cours de ses démonstrations, s'interdise L'uisew êÊ OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 41 résolument l'emploi de ces concepts qui se sont formés en dehors de la science et pour des besoins qui n'ont rien de scientifique. Il faut qu'il s'affranchisse de ces fausses évidences qui dominent l'esprit du vulgaire, qu'il secoue, une fois pour toutes, le joug de ces caté- gories empiriques qu'une longue accoutumance finit souvent par rendre tyranniques. Tout au moins, si, parfois, la nécessité l'oblige à y recourir, qu'il le fasse en ayant conscience de leur peu de valeur, afin de ne pas les appeler à jouer dans la doctrine un rôle dont elles- ne sont pas dignes.

Ce qui rend cet affranchissement particulièrement difficile en sociologie, c'est que le sentiment se met souvent de la partie. Nous nous passionnons, en effet, pour nos croyances politiques et religieuses, pour nos pratiques morales bien autrement que pour les choses du monde physique; par suite, ce caractère passionnel se communique à la manière dont nous concevons et dont nous nous expliquons les premières. Les idées que nous nous en faisons nous tiennent à coeur, tout comme leurs objets, et prennent ainsi une telle autorité qu'elles ne supportent pas la contradic- tion. Toute opinion qui les gêne est traitée en enne- mie. Une proposition n'est-elle pas d'accord avec l'idée qu'on se fait du patriotisme, ou de la dignité individuelle, par exemple? Elle est niée, quelles que soient les preuves sur lesquelles elle repose. On ne peut pas admettre qu'elle soit vraie; on lui oppose une fin de non-recevoir, et la passion, pour se justi- fier, n'a pas de peine à suggérer des raisons qu'on trouve facilement décisives. Ces notions peuvent même avoir un tel prestige qu'elles ne tolèrent même pas l'examen scientifique. Le seul fait de les soumettre.

42 LA METHODE SOCIOLOGIQUE ainsi que les phénomènes qu'elles expriment, à une froide et sèche analyse révolte certains esprits. Qui- conque entreprend d'étudier la morale du dehors et comme une réalité extérieure, paraît à ces délicats dénué de sens moral, comme le vivisectionniste semble au vulgaire dénué de la sensibilité commune. Bien loin d'admettre que ces sentiments relèvent de la science, c'est à eux que l'on croit devoir s'adresser pour faire la science des choses auxquelles ils se rapportent. « Malheur, écrit un éloquent histo- rien des religions, malheur au savant qui aborde les choses de Dieu sans avoir au fond de sa conscience, dans Tarrière-couche indestructible de son être, là oîi dort l'âme des ancêtres, un sanctuaire inconnu d'où s'élève par instants un parfum d'encens, une ligne de psaume, un cri douloureux ou triomphai qu'enfant il a jeté vers le ciel à la suite de ses frères et qui le remet en communion soudaine avec les pro- phètes d'autrefois *! » On ne saurait s'élever avec trop de force contre cette doctrine mystique qui — comme tout mysti- cisme, d'ailleurs — n'est, au fond, qu'un empirisme déguisé, négateur de toute science. Les sentiments qui ont pour objets les choses sociales n'ont pas de privilège sur les autres, car ils n'ont pas une autre origine. Ils se sont, eux aussi, formés historique- ment; ils sont un produit de l'expérience humaine, mais d'une expérience confuse et inorganisée. Ils ne sont pas dus à je ne sais quelle anticipation trans- cendantale de la réahté, mais ils sont la résultante de toute sorte d'impressions et d'émotions accumulées OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 43 ^sans ordre, au hasard des circonstances, sans inter- prétation méthodique. Bien loin qu'ils nous apportent des clartés supérieures aux clartés rationnelles, ils sont faits exclusivement d'états forts, il est vrai, mais troubles. Leur accorder une pareille prépondérance, c'est donner aux facultés inférieures de l'intelligence la suprématie sur les plus élevées, c'est se condamner à une logomachie plus ou moins oratoire. Une science ainsi faite ne peut satisfaire que les esprits qui aiment mieux penser avec leur sensibilité qu'avec leur enten- dement, qui préfèrent les synthèses immédiates et confuses de la sensation aux analyses patientes et lumineuses de la raison. Le sentiment est objet de science, non le critère de la vérité scientifique. Au reste, il n'est pas de science qui, à ses débuts, n'ait rencontré des résistances analogues. Il fut un temps où les sentiments relatifs aux choses du monde phy- sique, ayant eux-mêmes un caractère religieux ou moral, s'opposaient avec non moins de force à l'éta- bhssement des sciences physiques. On peut donc croire que, pourchassé de science en science, ce pré- jugé finira par disparaître de la sociologie elle-même, sa dernière retraite, pour laisser le terrain libre au savant.

2° Mais la règle précédente est toute négative. Elle apprend au sociologue à échapper à l'empire des notions vulgaires, pour tourner son attention vers les faits; mais elle ne dit pas la manière dont il doit se saisir de ces derniers pour en faire une étude objective.

Toute investigation scientifique porté sur un groupe déterminé de phénomènes qui répondent à une même 44 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE définition. La première démarche du sociologue doit donc être de définir les choses dont il traite, afin que l'on sache et qu'il sache hien de quoi il est question. C'est la première et la plus indispensable condition de toute preuve et de toute vérification; une théorie, en effet, ne peut être contrôlée que si l'on sait recon- naître les faits dont elle doit rendre compte. De plus, puisque c'est par cette définition initiale qu'est con- stitué l'objet même de la science, celui-ci sera une chose ou non, suivant la manière dont cette définition sera faite.

Pour qu'elle soit objective, il faut évidemment qu'elle exprime les phénomènes en fonction, non d'une idée de l'esprit, mais de propriétés qui leur sont inhérentes. Il faut qu'elle les caractérise par un? élément intégrant de leur nature, non par leur con- formité à une notion plus ou moins idéale. Or, au moment où la recherche va seulement commencer, alors que les faits n'ont encore été soumis à aucune élaboration, les seuls de leurs caractères qui puis- sent être atteints sont ceux qui se trouvent 'assez extérieurs pour être immédiatement visibles. Ceux qui sont situés plus profondément sont, sans doute, plus essentiels; leur valeur explicative est plus haute, mais ils sont inconnus à cette phase de la science et ne peuvent être anticipés que si l'on substitue à la réalité quelque conception de l'esprit. C'est donc parmi les premiers que doit être cherchée la matière de cette définition fondamentale. D'autre part, il est clair que cette définition devra comprendre, sans exception ni distinction, tous les phénomènes qui présentent également ces mêmes caractères; car nous n'avons aucune raison ni aucun moyen de choisir OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX ^ entre eux. Ces propriétés sont alors tout ce que nous savons du réel; par conséquent, elles doivent déter- miner souverainement la manière dont les faits doi- vent être groupés. Nous ne possédons aucun autre ciitère qui puisse, même partiellement, suspendre les effets du précédent. D'où la règle suivante: Ne ^ jamais prendre pour objet de recherches qu'un groupe de phéiioniènes préalablement définis par certains caractères extérieurs qui leur so7it communs et com- prendre dans la même recherche tous ceux qui répon- dent à cette définition. Par exemple, nous constatons l'existence d'un certain nombre d'actes qui présentent tous ce caractère extérieur que, une fois accomplis, ils déterminent de la part de la société cette réaction particulière qu'on nomme la peine. Nous en faisons un groupe sui generis, auquel nous imposons une rubrique commune; nous appelons crime tout acte puni et nous faisons du crime ainsi défini l'objet d'une science spéciale, la criminologie. De même, tïouh observons, à l'intérieur de toutes les sociétés con- nues, l'existence d'une société partielle, reconnais- sable à ce signe extérieur qu'elle est formée d'indi- vidus consanguins, pour la plupart, les uns des autres et qui sont unis entre eux par des liens juridiques. Nous faisons des faits qui s'y rapportent un groupe particulier, auquel nous donnons un nom particu- lier; ce sont les phénomènes de la vie domestique. Nous appelons famille tout agrégat de ce genre et nous faisons de la famille ainsi définie l'objet d'une investigation spéciale qui n'a pas encore reçu de dénomination déterminée dans la terminologie socio- logique. Quand, plus tard, on passera de la famille en général aux différents types familiaux, on appliquera 3.

46 LA METHODE SOCIOLOGIOCTE la même règle. Quand on abordera, par exemple, l'étude du clan, ou de la famille maternelle, ou de la famille patriarcale, on commencera par les définir et d'après la même méthode. L'objet de chaque pro- blème, qu'il soit général ou particulier, doit être constitué suivant le même principe.

En procédant de cette manière, le sociologue, dès sa première démarche^ prend immédiatement pied dans la réïilité. En effet, la fcxçon dont les faits sont ainsi classés "ne dépend pas de lui, de la tournure particulière de son esprit, mais de la nature des choses. Le signe qui les fait ranger dans telle ou telle catégorie peut être montré à tout le monde, reconnu de tout le monde et les affirmations d'un observateur peuvent être contrôlées par les autres. Il est vrai que la notion ainsi constituée ne cadre pas toujours ou même ne cadre généralement pas avec la notion com- mune. Par exemple, il est évident que, pour le sens commun, les faits de libre pensée ou les manque- ments à l'étiquette, si réguKèrement et si sévèrement punis dans une multitude de sociétés, ne sont pas regardés comme des crimes même par rapport à ces sociétés. De même, un clan n'est pas une famille, dans l'acception usuelle du mot. Mais il n'importe; car il ce s'agit pas simplement de découvrir un moyen qui nous permette de retrouver assez sûrement les faits auxquels s'appliquent les mots de la langue courante et les idées qu'ils traduisent. Ce qu'il faut, c'est con- stituer de toutes pièces des concepts nouveaux, appropriés aux besoins de la science et exprimés à l'aide d'une terminologie spéciale. Ce n'est pas, sans^ doute, que le concept vulgaire soit inutile au savant; il sert d'indicateur. Par lui, nous sommes informés- OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX...^7 qu'il existe quelque part un ensemble de phénomènes qui sont réunis sous une même appellation et qui, par conséquent, doivent vraisemblablement avoir des caractères communs; môme, comme il n'est jamais sans avoir eu quelque contact avec les phénomènes, il nous indique parfois, mais en gros, dans quelle direction ils doivent être recherchés. Mais, comme il est grossièrement formé, il est tout naturel qu'il ne coïncide pas exactement-avec le concept scientifique, institué à son occasion^./ Si évidente et si importante que soit cette règle, elle n'est guère observée en sociologie. Précisément parce qu'il y est traité de choses dont nous parlons sans cesse, comme la famille, la propriété, le crime, etc., il paraît le plus souvent inutile au socio- logue d'en donner une définition préalable et rigou- reuse. Nous sommes tellement habitués à nous servir de ces mots, qui reviennent à tout instant dans le cours des conversations, qu'il semble inutile de pré- ciser le sens dans lequel nous les prenons. On s'en réfère simplement à la notion commune. Or celle-ci est très souvent ambiguë. Cette ambiguïté fait qu'on réunit sous un même nom. et dans une même expli- 1. Dans la pratique, c'est toujours du concept vulgaire et) du mot vulgaire que l'on part. On cherche si, parmi les choses/, que connote confusément ce mot, il en est qui présentent^ des caractères extérieurs communs. S'il y en a et si le con- cept formé par le groupement des faits ainsi rapprochés coïn- cide, sinon totalement (ce qui est rare), du moins en majeure partie, avec le concept vulgaire, on pourra continuer à dési- gner le premier par le même mot que le second et garder dans la science l'expression usitée dans la langue ccuranle. Mais si l'écart est trop considérable, si la notion commune confond une pluralité de notions distinctes, la création dft- termes nouveaux et spéciaux s'impose.

48 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE cation des choses, en réalité, très différentes. De là proviennent d'inextricables confusions. Ainsi, il existe deux sortes d'unions monogamiques: les unes le sont de fait, les autres de droit. Dans les premières, le mari n'a qu'une femme quoique, juridiquement, il puisse en avoir plusieurs; dans les secondes, il lui est légalement interdit d'être polygame. La mono- gamie de fait se rencontre chez plusieurs espèces animales et dans certaines sociétés inférieures, non pas à l'état sporadique, mais avec la même généralité que si elle était imposée parla loi. Quand la peuplade est dispersée sur une vaste surface, la trame sociale est très lâche et, par suite, les individus vivent isolés les uns des autres. Dès lors, chaque homme cherche naturellement à se procurer une femme et une seule, parce que, dans cet état d'isolement, il lui est difficile d'en avoir plusieurs. La monogamie obligatoire, au contraire, ne s'observe que dans les sociétés les plus élevées. Ces deux espèces de sociétés conjugales ont donc une signification très différente, et pourtant le même mot sert à les désigner; car on dit couram- ment de certains animaux qu'ils sont monogames, quoiqu'il n'y ait chez eux rien qui ressemble à une obligation juridique. Or M. Spencer, abordant l'étude du mariage, emploie le mot de monogamie, sans le définir, avec son sens usuel et équivoque. Il en résulte que révolution du mariage lui paraît présenter une incompréhensible anomalie, puisqu'il croit observer la forme supérieure de l'union sexuelle dès les pre- mières phases du développement historique, alors qu'elle semble plutôt disparaître dansla période inter- médiaire pour réapparaître ensuite. Il en conclut qu'il n'y a pas de rapport régulier entre le progrès social OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX 4^ en général et Tavancement progressif vers un type. parfait de vie familiale. Une définition opportune eût prévenu cette erreur '.

Dans d'autres cas, on prend bien soin de définir l'objet sur lequel va porter la recherche; mais, au lieu de comprendre dans la définition et de grouper sous la même rubrique tous les phénomènes qui ont les mêmes propriétés extérieures, on fait entre eux un triage. On en choisit certains, sorte d'élite, que l'on regarde comme ayant seuls le droit d'avoir ces caractères. Quant aux autres, on les considère comme ayant usurpé ces signes distinctifs et on n'en tient pas compte. Mais il est aisé de prévoir que l'on ne peut obtenir de cette manière qu'une notion subjec» tive et tronquée. Cette élimination, en effet, ne peut être faite que d'après une idée préconçue, puisque, au début de la science, aucune recherche n'a pu encore établir la réalité de cette usurpation, à sup- poser qu'elle soit possible. Les phénomènes choisis^ ne peuvent avoir été retenus que parce qu'ils étaient, plus que les autres, conformes à la conception idéale que l'on se faisait de cette sorte -de réalité. Par exemple, M. Garofalo,au commencement de sa Crimi^ nologie, démontre fort bien que le point de départ de cette science doit être « la notion sociologique du crime 2 ». SeuJement, pour constituer cette notion, il ne compare pas indistinctement tous les actes qui, dans les différents types sociaux, ont été réprimés par