« Notre respectable mère existe encore et compte déjà quatre-vingt-neuf ans. Elle conserve toute sa raison et toutes ses facultés physiques et morales et fait le délice de toute sa famille parmi laquelle elle a eu la bonté de partager actuellement ses biens pour avoir le plaisir de l’en voir jouir avant sa mort. Nous nous trouvions sérieusement occupés de ce partage, lorsque votre lettre m’est parvenue. Je la lui ai lue; et instruite de votre existence et de votre sort, à la prière de la famille elle vous fait et laisse un legs important de 3,000 piastres fortes en argent comptant, que je vous prie de regarder comme une preuve de mon intérêt particulier pour vous, de l’inépuisable amour de notre mère envers son fils Mariano et du souvenir ineffaçable de tous les membres de la famille.
« En attendant, comme vous avez un droit équivoque aux biens de feu mon frère, que j’ai gérés en vertu des pleins-pouvoirs qu’il me donna le 20 novembre 1801, par-devant le notaire royal de Notre-Dame de Begoña dans la Biscaye, M. J. Antonio Oleaga, je vous envoie une copie du compte courant qui a existé entre nous deux. Il vous convaincra de ce qu’il n’existe aucun fonds appartenant à feu mon frère, attendu que l’affaire d’Ibanez a absorbé tout ce qui restait de lui lors de sa mort. Cette affaire aurait été terminée de suite si j’en avais eu connaissance, ou si les créanciers n’avaient été assez négligents pour laisser écouler onze années avant d’avoir fait aucune démarche pour être payés après la mort de mon frère, qu’ils ont dû avoir apprise; de cette manière, les intérêts de la dette quoique seulement de 4 %, ont doublé le capital à payer. Tout a été fatalité dans cette mort; la manière dont elle a eu lieu et l’époque ont fait votre malheur et m’ont occasionné à moi une infinité de peines. Oublions tout cela et tâchons d’y porter remède autant que possible.
« Mon fondé de pouvoirs et agent à Bordeaux est M. Bertera, sur lequel je vous envoie une traite ou mandat de 2,500 francs. Il sera nécessaire, pour en recevoir le montant, de lui envoyer votre certificat de vie fait devant un notaire. Tâchez de vous suffire avec cette somme en attendant que je me procure les moyens de vous faire arriver les 3,000 piastres, montant du legs à vous fait, pour votre compte et à vos risques, mais pour la sûreté duquel legs je prendrai les mesures convenables. Vous ferez bien de placer ces 3,000 piastres fortes sur les fonds publics ou sur d’autres fonds, dans le cas où les événements politiques les rendent peu sûrs, afin de vous procurer par ce moyen un revenu assuré, qu’on vous paiera tous les six mois. Vous trouverez dans ma conduite une preuve non équivoque, quoique de peu de valeur, de mon attachement pour vous, et le temps, si je vis et que nous nous réunissions, vous prouvera combien j’aime la fille de mon frère Mariano.
« Écrivez-moi toutes les fois que vous le pourrez, en adressant vos lettres à M. Bertera de Bordeaux, par le canal duquel je vous écrirai également moi-même. Dites-moi quel est le lieu de votre résidence, parlez-moi de votre état, des projets que vous formez, des besoins que vous pouvez avoir, avec toute la confiance que doit vous inspirer ma sincérité. Je vous écris en espagnol parce que j’ai tout à fait oublié le français.
« Je suis marié à une de mes nièces nommée Joaquina Florez et nous avons un enfant appelé Florentino et trois filles de huit, cinq et trois ans. Plaise à Dieu qu’ils puissent vous embrasser un jour, et que vous soyez à même de leur prodiguer vos caresses dans ce pays-là.
« En attendant ce plaisir, recevez l’assurance de toute mon affection.
« Signé PIO DE TRISTAN. » Quand je reçus cette réponse, malgré la bonne opinion que j’avais des hommes, je compris, que je ne devais rien espérer de mon oncle; mais il me restait encore ma bonne maman et tout mon espoir se tourna vers elle. Il paraît que mon oncle m’avait trompée en m’écrivant avoir lu ma lettre à ma bonne maman et à toute la famille; car presque aucun des membres ne connaissait mon existence avant que je ne parusse, et j’ai acquis la conviction que ma bonne maman l’a ignorée aussi. Je n’avais pas informé mon oncle de mon départ pour le Pérou; et, n’ayant pas eu le temps de l’en prévenir, il ignorait encore que je fusse arrivée. Telle était ma position envers lui; maintenant, je vais dire en peu de mots celle qu’il occupait dans le pays.
Don Pio de Tristan était revenu d’Europe en 1803, avec le grade de colonel. Il fit cette terrible guerre de l’indépendance dans laquelle les Péruviens mirent tant d’acharnement à conquérir leur liberté. Mon oncle est un des plus habiles militaires que l’Espagne ait jamais envoyés dans ces contrées. Quand les troupes du roi Ferdinand furent obligées d’évacuer Buenos-Ayres et le territoire de la république Argentine, c’est lui qui les commandait en second, sous les ordres de notre cousin, M. Emmanuel de Goyenèche, frère de M. Mariano de Goyenèche, dont j’ai déjà parlé. Mon oncle était alors maréchal de camp. Ils effectuèrent leur retraite en se dirigeant sur le Haut-Pérou, traversèrent l’immense distance qui sépare Buenos-Ayres de Lima, ayant fréquemment des combats à soutenir, des fleuves à passer, et parcoururent des pays sur lesquels aucune route n’est tracée. Ces magnifiques soldats du roi, ces guerriers couverts d’or, habitués à la vie molle des villes de l’Amérique espagnole, eurent beaucoup à souffrir dans ces contrées sauvages. Ils vécurent, durant ce prodigieux trajet, des vivres qu’ils obtenaient à la pointe de leurs baïonnettes, des animaux sauvages qu’ils tuaient dans leurs chasses, et, enfin, des subsistances qu’ils trouvaient à acheter. Mon oncle m’a souvent raconté que, dans ces occasions, n’ayant plus d’argent dans la caisse de l’armée, il faisait tirer au sort les cavaliers, qui, tous, avaient des éperons en or massif, afin de déterminer lesquels d’entre eux donneraient un de leurs éperons pour payer les vivres. Un seul de ces soldats avait plus d’or qu’il n’en faudrait actuellement pour en équiper deux cents de la république. Ce luxe superbe des troupes espagnoles de l’Amérique leur donnait une haute idée d’elles-mêmes et de leur supériorité sur les peuples dont elles assuraient la soumission; mais c’est un des ressorts qui s’usent le plus vite. Avec ce que coûtait, dans les colonies, un militaire espagnol, le roi aurait pu y maintenir vingt soldats allemands. Les populations indigènes ne brillent pas par leurs vertus martiales; et, disséminées sur de vastes territoires, elles eussent été facilement soumises et contenues, si l’on y eût entretenu des troupes plus nombreuses, ce que l’Espagne pouvait faire sans augmenter ses dépenses. Aux yeux des personnes qui connaissaient l’Amérique du sud, le moment de son indépendance était encore très reculé, et l’Espagne plus que suffisamment forte pour réprimer les révoltes qu’avait favorisées l’invasion de la Péninsule par Bonaparte. Mais les événements démentent continuellement les prévisions humaines. L’insurrection de Riego vint paralyser les efforts de la monarchie espagnole en tournant, contre le monarque, les forces destinées à soumettre les colonies, et l’indépendance de l’Amérique s’effectua. M. de Goyenèche et mon oncle avaient cinq mille hommes sous leur commandement lorsqu’ils quittèrent les rives de la Plata; et quand, après deux ans de marches, de fatigues et de combats, ils parvinrent au Pérou, le tiers à peu près de ce nombre répondit à l’appel. La guerre dura quinze ans, au Pérou, entre les troupes du roi et les républicains; mon oncle s’est trouvé à toutes les batailles que se livrèrent les deux partis, et, enfin, combattit à la dernière, à celle qui assura le triomphe de la cause républicaine, à la fameuse bataille d’Ayacucho, que gagnèrent les patriotes péruviens. Mon oncle nommé vice-roi par intérim, avait eu le courage d’accepter ces hautes fonctions, dans un moment où il y avait plus de périls que d’avantages à les remplir. Après la perte de la bataille, le parti royaliste se trouvant entièrement anéanti, force fut au vice-roi et à tous les officiers d’abandonner la partie. Mon oncle annonça alors qu’il allait retourner en Espagne avec sa famille et sa fortune. Mais les chefs de la république appréciant sa bravoure et ses talents militaires, sentant aussi combien leur nouveau gouvernement avait besoin de s’attacher de pareils hommes, lui offrirent de rester chargé du commandement des troupes, en changeant seulement son titre de brigadier du roi contre celui de général de la république. Il n’accepta pas le commandement des troupes, préféra se faire nommer gouverneur de Cuzco et se rendit dans cette province qu’il administra pendant six ans. Par cette conduite prudente, entièrement dans ses intérêts personnels, il espérait n’irriter aucun parti. Les choses se passèrent autrement: dans les temps de révolution, ce n’est que par des actes de dévouement qu’on obtient la confiance; l’habileté de l’administrateur ne saurait alors couvrir le défaut de conscience politique et la tiédeur d’opinion. Mon oncle s’aliéna à jamais les royalistes, qui le considérèrent comme un traître, et inspira la méfiance la plus soupçonneuse aux républicains. En vain employa-t-il toutes les ressources de son esprit à se rallier ces deux partis, aimant l’ancien par goût, et servant le nouveau par intérêt, il ne put y réussir. Les royalistes le craignaient, parce qu’il avait le pouvoir en main, mais le reniaient comme un parjure, tandis que les républicains contrôlaient tous ses actes au point de lui rendre ses fonctions tout à fait pénibles. Mon oncle lutta longtemps contre les vexations qu’il éprouvait, de toutes parts, avec une opiniâtreté que je serais presque tentée de dire admirable. À la fin, les haines devinrent tellement violentes qu’il crut prudent de quitter un pays où sa vie n’était plus en sûreté. Il donna sa démission et revint à Aréquipa, où il aurait pu vivre aussi bien et avec autant de luxe qu’un homme qui a deux cent mille livres de rente le peut faire, en tout lieu de la terre; mais il avait été habitué au commandement, et, seules, les jouissances de la fortune n’avaient plus de charme pour lui. Il fallait qu’il fût entouré d’un brillant état-major ou d’une foule nombreuse d’employés; qu’enfin l’activité de son esprit fût engagée par de grands intérêts pour qu’il se sentît vivre. Voulant tromper ce besoin, il se mit à voyager dans toutes ses sucreries et fit bâtir une magnifique maison de campagne: cependant aucun de ces soins ne put le distraire de son ambition. Il intrigua dans l’ombre, et ses manœuvres souterraines obtinrent tant de succès, qu’il ne s’en fallut que de cinq voix qu’il fût porté à la présidence du Pérou. Ses partisans, pour le dédommager de ce désappointement, le nommèrent préfet d’Aréquipa. Mon oncle administra les nouveaux intérêts qui lui étaient confiés avec autant d’intelligence que de zèle, fit beaucoup d’embellissements à la ville et porta sa sollicitude sur tout ce qui pouvait contribuer à développer la prospérité publique. Néanmoins, loin de se calmer, les haines se ranimèrent à mesure qu’il acquérait de nouveaux titres à l’estime de ses concitoyens. Les royalistes répétèrent leurs récriminations contre lui, les républicains reprirent aussi leurs méfiances. Les journaux qui, au Pérou, sont plus virulents que partout ailleurs, attaquèrent mon oncle avec tant d’acharnement, qu’au bout de deux ans il se vit encore forcé de donner sa démission; et, cette fois aussi, sa vie fut menacée. Un de nos cousins, militaire d’une violence extrême, indigné des attaques et des outrages qui sans cesse paraissaient contre don Pio de Tristan dans le journal la République, alla trouver le rédacteur en chef, se prit de paroles avec lui, et mit fin à la dispute en lui donnant un soufflet si violent, qu’il faillit lui crever un œil. Le journaliste, furieux, jura qu’il s’en vengerait sur mon oncle; celui-ci, connaissant l’exaspération des partis politiques contre lui, ne jugea pas prudent d’attendre que le journaliste, rétabli, fût excité à réaliser sa menace et se retira au Chili.
Pour qu’on ait une idée de la virulence des attaques dont mon oncle était l’objet, je citerai ici un passage d’une feuille qui courut à Aréquipa et dans tout le Pérou: je la traduis textuellement: « Électeurs et Aréquipéniens « Si vous voulez un président qui entende l’art de la guerre et qui avec sa profonde intelligence se laisse vaincre par une armée forte seulement du tiers de la sienne, comme cela lui arriva à Salta, élisez le señor Tristan. Si vous voulez un homme d’honneur, mais qui manque continuellement à ses serments, soit comme magistrat, soit comme particulier, et dont la mauvaise foi est connue de toutes les nations européennes, comme on peut le voir dans l’Atlas historique écrit à Paris par le comte de Las Cases, élisez le señor Tristan. Si vous voulez un homme d’esprit et de rare talent, pour tromper tout le monde, comme il le fit à son collègue Belgrano, envers lequel il faussa toutes conventions, et le laissa ensuite compromis avec le gouvernement, nommez le señor Tristan. Si vous voulez un homme qui possède un flair tout particulier pour découvrir les vrais patriotes et les persécuter jusqu’au tombeau, prenez le señor Tristan. Si vous voulez un homme qui aspire à la présidence de la république, à cause des grands services qu’il a rendus à son maître le roi, élisez le señor Tristan. Si vous voulez un citoyen aimable, poli et charitable mais hypocrite par nature, prenez le señor Tristan. Si vous voulez un homme fidèle et conséquent avec le roi, nommez le senor Tristan. Enfin si vous voulez un homme dont les mains sont souillées du sang des victimes sacrifiées devant l’autel de nos anciens oppresseurs, oh! alors, prenez le señor don Pio de Tristan!!! S’il y a un homme pour qui les manes de Lavin et Villonga demandent une juste punition, c’est le señor don Pio de Tristan! Si vous voulez être régis par l’ennemi le plus acharné du peuple et qui, avec sa tactique dorée, n’a jamais travaillé que contre les intérêts de sa patrie, nommez le célèbre don Pio! Si vous voulez un président qui surpasse en mérite tous les autres, mais qui recevra à bras ouverts les navires de guerre que l’Espagne enverra pour vous exterminer, oh! alors, nommez don Pio de Tristan. Électeurs! si les Péruviens ont versé leur sang pour être gouvernés par des godos (carlistes enragés) et des lâches qui n’ont su que capituler, par des monstres qui, tant de fois, ont renié la nature et l’humanité, et dont l’entêtement renie la lumière et la raison, élisez don Pio, vous ferez plaisir à l’Espagne, à laquelle, aujourd’hui même, il fait valoir ses services, et vous détruirez à jamais le repos et le bonheur des Péruviens.
« Nous vous engageons à voter des remerciements au Globe de Lima, dont chaque jour les colonnes sont remplies des éloges pompeux du très célèbre et très honorable, señor don Pio de Tristan!… » Quand j’arrivai au Pérou, il était de retour depuis dix mois seulement, et songeait alors à se faire nommer président. Ses projets d’ambition avaient contribué à lui faire hâter son retour, pour le moins, autant que le désir de revoir sa famille.
Mon oncle, par ses intrigues, pouvait bien réussir à se concilier des intérêts de coteries politiques; mais, d’après l’exposé qui précède, il est facile de juger qu’il n’avait dû conquérir l’affection d’aucune classe de citoyens. Tous le craignaient, particulièrement les employés du gouvernement, parce qu’il était presque toujours au pouvoir, et tous au fond le détestaient.
Les Péruviens sont politiques en toute circonstance, flatteurs, bas, vindicatifs et poltrons. D’après ce caractère des gens du pays et la haute influence gouvernementale de mon oncle, on s’expliquera facilement leurs façons d’agir à mon égard.
Revenons maintenant à la poste d’Islay, dans la maison de don Justo de Medina.
De ma chambre, je voyais toutes les personnes qui entraient chez don Justo ou visitaient les dames dans une pièce joignant le bureau. J’étais surprise de voir la quantité de monde allant et venant dans cette maison: je remarquai aussi que tout ce monde avait un air inquiet et affairé. Je parlais peu l’espagnol mais le comprenais très bien, et quelques phrases saisies au passage m’apprirent que j’étais l’objet de toutes ces visites. Le docteur, qui était allé à la douane pour nos malles, rentra et vint à moi avec un air de mystère et de joie dont je ne pouvais deviner la cause: — Ah! mademoiselle, me dit-il à voix basse, si vous saviez dans quel scélérat de pays nous sommes? ces gens du Pérou sont aussi flatteurs et aussi vils que les Mexicains. Oh! chère France, pourquoi faut-il qu’un petit médecin ne puisse faire une petite fortune à Paris?
— Quoi, déjà, docteur, en malédictions contre le pays! Quel mal ces gens-là vous ont-ils donc fait?
— Aucun encore; mais jugez, par l’échantillon que je vais vous donner, de ce qu’on peut attendre d’eux. J’ai l’air de ne pas comprendre l’espagnol, afin qu’ils ne se déguisent pas devant moi; eh bien! apprenez que ces coquins ont mis en délibération s’ils devaient vous faire bon accueil, ou s’il ne serait pas plus prudent de vous faire froide mine par la crainte qu’ils ont de déplaire à don Pio de Tristan? Heureusement, pour vous, il se trouve ici un ennemi juré de votre oncle, lequel est prêtre et député. On le considère comme le chef du parti républicain: il se rend à Lima, et se nomme Francisco Luna Pizarro. Il loge chez le directeur de la douane, don Basilio, qui, ne sachant comment en agir à votre égard, l’a consulté. Le prêtre a répondu immédiatement qu’il fallait vous recevoir avec beaucoup de distinction et lui-même a voulu venir vous rendre visite. Vous allez le voir paraître.
Effectivement, peu d’instants après, le fameux prêtre Luna Pizarro, petit La Mennais péruvien, vint me rendre visite avec don Basilio de la Fuente et les notables du lieu. Après cette visite officielle, vinrent successivement les dames d’Aréquipa qui se trouvaient à Islay pour prendre des bains de mer; ensuite se présentèrent des personnes de classes moins élevées. Don Justo nous donna un bon dîner, et, pour me fêter dignement, il réunit chez lui les musiciens et les danseurs de l’endroit, afin de me régaler d’un bal à la mode du pays. Les danses se prolongèrent jusqu’après minuit.
J’attendais avec impatience que tous les convives se fussent retirés, car je tombais de fatigue. Enfin, je pus me coucher: mais, hélas! à peine dans mon lit, je me sentis comme dans une fourmilière de puces. Depuis mon arrivée, j’en avais été très incommodée mais pas à ce point. Je ne pus dormir de la nuit, et les piqûres de ces insectes enflammèrent mon sang à un tel degré, que j’en eus la fièvre. Je me levai aussitôt que le jour parut et sortis dans la cour pour prendre l’air. J’y trouvai le docteur qui se lavait la figure, le cou et les bras en pestant contre les puces; pour toute réponse je lui montrai mes mains qui étaient toutes couvertes d’ampoules. Le bon Justo fut désolé que les puces nous eussent empêchés de dormir. Madame Justo me dit avec embarras: — Mademoiselle, je n’ai pas osé vous parler de ce qu’il fallait faire pour qu’elles vous incommodassent moins; ce soir, je vous l’enseignerai.
Le matin, l’homme d’affaires de mon oncle vint me dire qu’il avait fait partir un courrier pour Camana, afin de prévenir ma famille de mon arrivée. Il ne doutait pas que mon oncle ne m’envoyât chercher aussitôt qu’il saurait que j’étais à Islay. Je réfléchis quelques instants, et, d’après tout ce que je savais de mon oncle, je ne pensai pas qu’il fût prudent d’aller immédiatement chez lui à la campagne me mettre en quelque sorte à sa discrétion. Je crus qu’il valait beaucoup mieux me rendre directement à Aréquipa, afin d’y prendre des informations, d’y tâter le terrain et d’attendre là que mon oncle abordât le premier la question d’intérêts. Je répondis à cet homme d’affaires que je partirais le lendemain pour Aréquipa, me sentant trop fatiguée pour aller à Camana. Je chargeai le docteur de nos apprêts de voyage, afin que nous pussions nous mettre en route le lendemain au point du jour.
Le reste de la journée se passa à recevoir des visites d’adieu, à parcourir le pays; puis, le soir, je fus chez l’administrateur de la douane, qui m’avait invitée à un thé. Pour que l’hospitalité fût plus splendide, il avait, ainsi que don Justo, réuni les musiciens et les danseurs de la bourgade, et le bal se prolongea jusqu’à une heure du matin. Afin de ne pas m’endormir, j’avais eu recours au café dont je pris plusieurs tasses; il était très bon, mais j’en fus fort agitée. Rentrée dans ma chambre, madame Justo vint me montrer comment il fallait se garantir des puces. Elle plaça quatre ou cinq chaises à la suite les unes des autres, de telle sorte que la dernière aboutissait au lit; elle me fit déshabiller sur la première chaise; je passai sur la seconde n’ayant plus que ma chemise, madame Justo emporta tous mes vêtements hors de la chambre, en me recommandant de m’essuyer avec une serviette, afin de faire tomber les puces adhérentes au corps; ensuite j’allai de chaise en chaise jusqu’au lit où je pris une chemise blanche sur laquelle on avait jeté beaucoup d’eau de Cologne. Ce procédé me procura deux heures de tranquillité mais, après, je me sentis assaillie par des milliers de puces qui arrivaient à mon lit. Il faut avoir vécu dans les pays où ces insectes abondent, pour pouvoir se figurer le supplice de leurs morsures. Les douleurs qu’on en éprouve agacent les nerfs, enflamment le sang et donnent la fièvre. Le Pérou est infesté de ces insectes. Dans les rues d’Islay, on les voit sauter sur le sable. Il est impossible de s’en garantir totalement; mais, avec plus de propreté dans les usages du pays, on en serait beaucoup moins incommodé.
IX. LE DÉSERT.
À quatre heures du matin, le muletier vint prendre les bagages. Pendant qu’il les chargeait, je me levais, j’étais rompue, harassée de fatigue, et, selon mon usage, je me ranimai en prenant force café.
Quand je vins à vouloir monter sur ma mule, je la trouvai très mauvaise, et surtout très mal harnachée pour un si long voyage. J’en fis faire l’observation au docteur, qui s’était chargé du soin de me la procurer, en le félicitant d’avoir été plus heureux dans le choix de sa mule, celle qu’il montait étant aussi bonne que convenablement harnachée. Je regardais M. de Castellac, et pensais à M. David. Ah! qu’il a bien raison, me disais-je à moi-même, voilà comme sont les hommes; tout pour eux! le moi, rien que le moi. Si, alors, j’avais été initiée plus avant dans la connaissance du monde, j’aurais dit à ce bon docteur qui prenait tant d’intérêt à moi: Docteur, je ne partirai pas que vous ne m’ayez trouvé une bonne mule et une selle commode. Il se fût procuré l’une et l’autre, car il pensait que je pourrais lui être utile. Mais il m’assura qu’ayant cherché par tout le pays, il n’avait pu découvrir rien de mieux. Je le crus: je n’aurais jamais pu imaginer alors qu’un homme auquel on vient de rendre quelques services pût si tôt en perdre le souvenir, ou les considérât du même œil dont l’industriel qui exploite la foule envisage les objets dont il s’est emparé. Don Justo me prêta un tapis dont on couvrit le coussin rembourré en paille mis en guise de selle sur le dos de l’animal; cette selle économique dans le pays se nomme torche. Je m’arrangeai de mon mieux. Toutes les personnes, autour de nous, me disaient que je faisais une imprudence de partir aussi mal montée; que, le voyage étant long et pénible, il valait mieux le retarder que le faire avec cette monture. Mais la jeunesse est confiante en elle-même, et ses désirs accueillent rarement les délais. Je me reposais sur ma force morale, sur cette volonté qui ne m’a jamais trahie; je ne tins aucun compte des prières du bon Justo ni de celles de sa femme et de sa fille, qui me répétaient qu’elles avaient failli succomber à la fatigue dans leur dernier voyage à Aréquipa. Je partis: c’était le 11 septembre 1833, à cinq heures du matin.
Au commencement du voyage, je me trouvais passablement sur ma mule. Le café que j’avais bu me donnant une force factice, je me sentais infatigable et très satisfaite du parti que j’avais pris. À peine eûmes-nous quitté la hauteur d’Islay pour nous enfoncer dans les montagnes, que nous fûmes rejoints par deux cavaliers. Ils étaient cousins de l’administrateur de la douane d’Islay: l’un se nommait don Balthazar de la Fuente, et l’autre don José de la Fuente. Ces messieurs m’abordèrent en me demandant si je voulais les accepter pour compagnons de route? Je les remerciai de leur galanterie, et fus charmée de l’heureuse rencontre, car le courage de M. de Castellac ne me laissait pas sans quelques inquiétudes. Le docteur, habitué à voyager dans le Mexique, où les routes sont infestées de brigands, craignit qu’il n’en fût de même dans le Pérou. Il s’était armé de pied en cape, quoique la bravoure ne fût pas son fort; mais c’était pour effrayer les brigands, et non dans l’intention de se servir de ses armes: il espérait leur être un épouvantail, et ne ressemblait pas mal, dans son accoutrement, à don Quichotte, sans prétendre le moins du monde à l’héroïque valeur de ce noble chevalier. Il portait à sa ceinture une paire de pistolets; par dessus, un ceinturon auquel pendait un grand sabre de lancier, de plus un baudrier auquel était attaché un couteau de chasse, enfin deux gros pistolets à l’arçon de sa selle. Ces apparences militaires contrastaient de la manière la plus burlesque avec sa chétive personne et sa toilette plus que mesquine. Le docteur avait une culotte de peau dont il s’était servi pour son voyage du Mexique, des bottes à revers avec de longs éperons venant aussi du Mexique, une petite veste de chasse en drap vert, si juste, si râpée, qu’on craignait de la voir éclater sur lui. Sa tête était couverte d’une calotte de soie noire, et, par-dessus d’un énorme chapeau de paille. À tout cela, il faut ajouter l’accompagnement des paniers, des bouteilles sur le devant de sa mule, et, sur la croupe, des couvertures, des tapis, des foulards, des manteaux, en un mot, de tout le bataclan d’un homme qui, habitué à voyager dans le désert, craint de manquer de tout. Quant à moi, j’ignorais ce que sont de tels voyages, et j’étais partie comme je le ferais de Paris pour aller à Orléans. J’avais des brodequins en coutil gris, un peignoir en toile brune, un tablier de soie, dans la poche duquel étaient mon couteau et mon mouchoir; sur ma tête un petit chapeau en gros des Indes bleu; j’avais pris cependant mon manteau et deux foulards.
Nous descendîmes la montagne, dont le périlleux chemin nous mena à Guerrera, à une lieue d’Islay. Là nous vîmes des sources d’eau vive, des arbres et quelque peu de végétation. Il y avait cinq ou six cabanes habitées par des muletiers. Ces messieurs de la Fuente lièrent conversation avec moi, et me parlèrent de l’étonnement qu’avait produit mon arrivée, à laquelle on ne pouvait s’attendre, mon oncle n’ayant jamais fait mention de moi; ils vinrent ensuite à causer de ma bonne maman, et, ne pouvant se douter du mal qu’ils me faisaient, ils déploraient la perte que j’avais faite dans cette respectable femme, aussi généreuse que juste. Je ne parlais jamais de ce cruel événement depuis que j’en avais été informée à Valparaiso, ces messieurs évitaient avec soin tout ce qui aurait pu y reporter ma pensée: le docteur avait la même attention; à Islay personne ne m’en avait dit un mot. Mais il y a par tout pays beaucoup de gens auxquels le désir de causer fait oublier les convenances. Ce que don Balthazar et son cousin me dirent sur ma grand’mère réveilla toutes mes douleurs, et m’attendrit à un tel point que je ne pus pas retenir mes larmes. Quand ces messieurs virent l’effet de leurs paroles, ils tâchèrent de me calmer en changeant le cours de la conversation; mais ils avaient excité ma sensibilité, et je ressentais un besoin impérieux de pleurer. Je les laissais cheminer devant avec le docteur, et, marchant à l’écart, je donnais un libre cours à mes larmes.
L’état dans lequel je me trouvais tient à mon organisation nerveuse. Après de grandes fatigues, j’ai toujours ressenti les mêmes effets. Les deux jours que je venais de passer à Islay m’avaient excessivement fatiguée: l’émotion de me voir sur ce sol après tant de peines pour l’atteindre, la difficulté de m’exprimer dans une langue que je connaissais mais que je n’étais pas dans l’habitude de parler, la multitude de visites qu’il m’avait fallu recevoir, les nuits fiévreuses causées par les maudites puces, la quantité de café que j’avais prise, tout cela avait surexcité en moi le système nerveux de la manière la plus violente.
Je crus d’abord que les pleurs que je versais me soulageraient; mais, bientôt après, j’éprouvais un mal de tête excessif. La chaleur commençait à devenir extrême; la poussière blanche et épaisse soulevée par les pieds de nos bêtes venait encore accroître ma souffrance. Il me fallait tous les efforts de mon courage pour me soutenir sur ma mule. Don Balthazar maintenait ma force morale en m’assurant qu’une fois hors des gorges des montagnes, nous entrerions en rase campagne où nous trouverions un air pur et frais. J’avais une soif dévorante; je buvais à chaque instant de l’eau avec du vin du pays; ce mélange, si salutaire ordinairement, redoubla mon mal de tête, tant ce vin est fort et capiteux. Enfin nous sortîmes de ces gorges étouffantes dans lesquelles je n’ai jamais senti le plus léger souffle du zéphyr, et où un soleil ardent échauffe le sable comme dans une fournaise. Nous gravîmes la dernière montagne: arrivés à son sommet, l’immensité du désert, la chaîne des Cordillières et les trois gigantesques volcans d’Aréquipa se découvrirent à nos regards. À la vue de ce magnifique spectacle, je perdis le sentiment de mes souffrances; je ne vivais que pour admirer, ou plutôt ma vie ne suffisait pas à mon admiration. Était-ce le céleste parvis qu’un pouvoir inconnu me faisait contempler, et le divin séjour était-il au-delà de cette digue de hautes montagnes qui unissent le ciel à la terre, au-delà