Je restai quelques instants seule avec Chabrié. — Oh! dit-il, Flora, jurez-moi que vous m’aimez, que vous serez à moi, que je vous reverrai bientôt; car, si vous ne le faites, je n’aurai pas la force de vous voir partir.
— Cher ami, ai-je besoin de vous jurer que je vous aime? ma conduite ne vous le prouve-t-elle pas? Quant à l’union que nous projetons Dieu seul sait l’avenir qui nous est réservé!
— Mais votre volonté, Flora! répétez-moi que, dès ce moment, je peux vous regarder comme ma femme. Oh! répétez-le.
J’aurais bien voulu éviter de lui renouveler une promesse que je savais bien ne pouvoir tenir; mais sa douleur m’effraya. Je craignis qu’il ne pût la maîtriser, et, pressée par son expression déchirante, par la crainte que David ou toute autre personne entrant ne le trouvât tout en pleurs, je promis que je serais sa femme et que je resterais en Amérique à partager sa bonne ou sa mauvaise fortune. Le malheureux, ivre de joie, était trop vivement ému pour s’apercevoir de la profonde douleur qui m’accablait. Il ne sentit pas dans ses étreintes qu’il ne pressait qu’un cadavre incapable de lui rendre la moindre caresse. Il me quitta, ne se sentant pas la force de m’accompagner, et je partis avec M. David pour me rendre à bord. Je fis mes adieux à madame Aubrit et saluai la foule de Français que je rencontrai sur mon chemin avec un sang-froid qui m’étonnait moi-même, et qui provenait de l’état d’étourdissement dans lequel je me trouvais.
Nous étions dans le canot: je gardais le silence et n’étais attentive qu’à maintenir au dedans de moi la douleur qui me dévorait, quand M. David me dit: — Mademoiselle Flora nous allons passer devant le Mexicain. Ne voulez-vous pas dire adieu à ce pauvre Mexicain que vous ne reverrez peut-être plus? — Ces paroles firent sur moi un effet inconcevable. Il me prit un tremblement subit auquel je fus incapable de résister; mes dents claquaient. M. David s’en apercevant, je lui dis que j’avais froid; je craignis un instant de ne pouvoir plus soutenir ma tête.
M. Briet, Fernando, Cesario, tous étaient sur le pont pour me saluer et me dire adieu: je ne pouvais prononcer une parole: — Pourquoi donc nous quittez-vous mademoiselle Flora? me cria M. Briet. Pauvre demoiselle! disaient les autres, quel courage il faut qu’elle ait! Tous répétaient le mot adieu! il retentissait dans mon cœur déchiré. Je le leur rendis en agitant mon mouchoir. Je baissais la tête, me cachais dans mon voile et en murmurant adieu! adieu! j’invoquais la mort.
Nous montâmes à bord du Léonidas, où nous trouvâmes une foule immense d’Anglais et d’Américains qui venaient accompagner leurs amis. M. David, après m’avoir fortement recommandée au capitaine, me conduisit à ma cabane avec le stuard qu’il engagea à me servir avec zèle; tous deux se mirent à m’aider à ranger mes effets et à disposer ma cabane. Ensuite M. David me prenant à part, me dépeignit la manière d’être des étrangers avec qui j’allais vivre, afin que je me tinsse en garde contre des hommes envers lesquels une femme doit être plus que réservée si elle veut être respectée. Il y avait dans la chambre plusieurs Anglais ou Américains assis autour d’une table et buvant du grog. Je devins le point de mire de tous ces étrangers: ils causaient en anglais et je voyais qu’ils me prenaient pour sujet de conversation. Leurs ricanements, leurs regards effrontés me faisaient soulever le cœur. Je sentis combien j’étais seule au milieu de ces hommes, aux vices immondes, qui méconnaissaient les égards dus à une femme et à la première des lois sociales, la décence. Ce spectacle, qui donnait tant de vérité aux conseils de M. David, m’attristait profondément. J’éprouvais déjà toutes les horreurs de l’isolement. M. David, s’en aperçut, il s’efforça de raffermir mon courage, de ranimer ma confiance en moi-même, et l’ancre étant levée, il me dit adieu. Je l’accompagnai sur le pont, et, après l’avoir vu s’embarquer dans son canot, je m’assis sur l’arrière du bâtiment, où je restai jusqu’à ce qu’on vînt m’en arracher.
Ce qui se passait en moi me serait difficile à décrire. Mon cœur était si gonflé par le chagrin, mes membres si fatigués, tout était tellement confus dans ma pauvre tête affaiblie, et moi si débile, que les bruits divers, les objets disparates dont j’étais environnée me donnaient le plus étrange cauchemar, réalisaient pour moi le plus bizarre chaos. Il y avait, ce jour-là, une grande fête en ville à l’occasion d’une revue de la garde nationale du Chili; j’en entendais les fanfares, je voyais tout le monde bien paré, j’y assistais, donnant le bras à Chabrié; mais peu à peu je vis Valparaiso s’éloigner; les vaisseaux de la rade ne paraissaient plus que des jouets d’enfants, tant ils étaient devenus petits. Le bruit du port, les aboiements des chiens, le chant du coq, rien n’arrivait plus à mon oreille. Oh! mon Dieu! encore une fois je perdais terre: alors une douleur violente s’empara de mon cœur; je repris mes sens, mais ce fut pour maudire ma destinée. Ce que j’avais souffert depuis mon enfance, ma position actuelle, tout s’offrit simultanément à mes yeux. Ces souvenirs étaient si pleins de vie, que je ressentais ensemble les peines passées et les chagrins présents. Mon désespoir me faisait concevoir les plus funestes pensées. J’étais penchée sur la rampe du navire; depuis quelques instants, je regardais fixement la maison du consul anglais qui est située au sommet de la plus haute montagne de Valparaiso et qui par degrés se perdait à l’horizon. Mes yeux, fatigués, retombèrent sur l’eau; j’éprouvais un désir étrange, une vive jouissance même à l’idée de m’y plonger et d’engloutir avec moi, dans l’immensité de la mer, les chagrins que je traînais à ma suite. Je ne sais ce qui serait arrivé de ce désir qui, à chaque moment, prenait plus de force, si le capitaine et un docteur, auxquels je n’avais pas encore parlé, n’étaient venus m’obliger à quitter ma place pour me conduire en bas, dans la chambre. Je voulus résister; mais le mal de mer, qui s’était emparé de toutes mes forces, paralysa ma volonté. On me mena dans ma cabane je m’y couchai et, par bonheur, le mal de mer fut si fort, que bientôt il ne me resta plus une seule idée.
Je passai une nuit affreuse. À l’approche du matin, mes souffrances se calmèrent un peu: je m’endormis, et ne me réveillai que vers deux heures de l’après-midi. Le capitaine et le docteur m’importunèrent alors de leurs pressantes sollicitations pour m’engager à prendre quelque chose. À la fin, impatientée, je consentis, pour me débarrasser de leurs prières réitérées, à manger un peu de soupe, j’y ajoutai une tasse de café à l’eau; je me trouvai effectivement mieux après ce léger repas. Je me levai et montai sur le pont. Mon premier mouvement fut de tourner les yeux dans la direction de Valparaiso. Mais, hélas! il n’y avait plus rien…, rien que le ciel et l’eau. Je me sentis oppressée, et un soupir s’échappa de ma poitrine. Je m’assis sur le banc destiné aux passagers; mon état de faiblesse me dispensait de parler et, n’y étant nullement disposée, je me mis à observer attentivement mes nouveaux compagnons de voyage.
Le capitaine était un de ces Américains du nord, dont l’esprit est circonscrit dans la profession qu’ils ont embrassée. Lourd, matériel, la bonté résultait, chez lui, du tempérament plutôt que de l’éducation. Je lui avais été particulièrement recommandée, à Valparaiso, par les consignataires de M. Chabrié: il avait pour moi le plus grand respect et toutes les complaisances et attentions que son imagination pouvait lui suggérer. Nous devînmes de suite bons amis, autant que nous pouvions le devenir en parlant des langues différentes, lui, l’anglais seulement, et moi, le français et l’espagnol, qu’il ne comprenait.
Il y avait trois passagers américains, outre le docteur. Un d’eux était un homme assez commun, et ne parlait ni le français ni l’espagnol: puis un jeune homme de dix-neuf ans, d’un très joli physique, d’une humeur sombre et mélancolique, il était atteint du spleen: on lui faisait faire un voyage aussi long uniquement dans l’espoir de le guérir; mais c’est en vain qu’il avait passé sous toutes les latitudes du globe; il languissait toujours, nulle amélioration ne se manifestait dans son état: il semblait aspirer à une autre vie et n’être venu dans ce monde que pour mieux apprécier celui auquel il était destiné. Il me fut impossible de parler beaucoup avec lui; il ne comprenait que quelques mots d’espagnol et nullement le français.
Le troisième Américain mérite une mention spéciale: âgé de vingt-quatre à vingt-six ans d’une petite taille, bien fait, gracieux dans tous ses mouvements, extrêmement blond, la peau tachetée de rousseurs, les traits fins et réguliers, mais manquant de cette expression mâle qu’on aime à voir dans un homme, il parlait assez passablement l’espagnol et entendait un peu le français, quoiqu’il ne le parlât pas, et avait, chose rare parmi les Américains, un excellent ton et tout l’extérieur d’un homme habitué à la bonne société. C’était un fashionable de bon goût, qui, même à bord, changeait tous les jours de toilette, et sa mise présentait toujours un ensemble de formes et de couleurs admirable d’harmonie. Il était recherché en tout, avait beaucoup d’ordre, sans que, cependant, on aperçût de l’affectation en rien. Toutefois, sa manière d’être semblait provenir de règles apprises et en être l’expression exacte. Il employait la matinée à ses écritures commerciales; après le dîner, il lisait, jouait de la flûte ou du flageolet, puis chantait. C’était le beau idéal, le parfait modèle du transatlantique gentleman; mais on sentait en lui l’absence de ce laisser-aller qui donne tant de charme aux relations intimes. La règle dominait l’homme dans tous les détails de la vie. Doué de tact et de discernement, il était trop en garde de lui-même pour dévier jamais d’un plan de conduite dans lequel tout paraissait avoir été prévu. En un mot, l’inspiration ou la spontanéité ne se manifestaient dans rien de ce qu’il faisait. Comme nous apprécions nos talents en proportion de la peine que nous avons eue à les acquérir, je serais assez disposée à croire que ce fashionable américain avait une haute idée de lui-même. Né à New-York, il se nommait Pierre Vanderwoort. Par tous les avantages extérieurs qu’il s’était donnés, il devait avoir obtenu des succès de salon; mais quelle distance immense il y a entre l’homme que l’art social a ainsi modelé et celui que la Providence a destiné à primer dans une partie quelconque; à être éminent comme artiste, comme savant ou comme écrivain; enfin à marcher en avant de ses semblables? celui-là domine la règle en tout et ne la subit en rien.
Dès le premier moment que j’examinai M. Vanderwoort, je vis que j’étais en même temps l’objet de son observation; mais je ne pouvais deviner quel effet je produisais sur lui: sa physionomie peu expressive ne laissait pas trahir sa pensée.
J’arrive au docteur, M. Victor de Castellac. Pour la première fois de ma vie, peut-être, je rencontrais en lui un homme que je ne pouvais réussir à classer. Ce docteur me dit avoir trente-trois ans: je lui en aurais donné vingt aussi bien que quarante. Il était Français; et, s’il ne me l’eût dit, je n’aurais pu distinguer à quelle nation il appartenait. Parlant français sans aucun accent de localité, on ne pouvait discerner dans quelle province de France il était né, et son ton, ses manières, ses habitudes, son costume, sa conversation n’indiquaient pas plus un pays qu’un autre, ne trahissaient aucune profession. Je m’aperçus que le docteur m’examinait aussi avec une curiosité mêlée de surprise. Je ne savais, dans le moment, à quoi l’attribuer; plus tard, je vis que l’attention du public de Valparaiso dont, à mon insu, j’avais été l’objet, avait fait naître au docteur l’envie de me connaître.
Je fus malade les deux premiers jours; mais ensuite je me trouvai mieux: mes forces physiques revinrent, et, avec elles, mes forces morales. J’approuvais ma conduite; je me sentais le courage d’y persister et de lutter contre les obstacles auxquels je m’attendais. Le contentement de moi-même me rendit toute ma gaîté.
Nous nous liâmes d’entretien, le docteur et moi: je me mis à parler de Paris, d’Alger, de mille choses avec un entraînement dont moi-même j’étais étonnée. Nous causions sur tous les sujets, mais particulièrement sur Paris, auquel il me ramenait toujours, parce qu’il ne connaissait presque pas cette ville, ayant passé toute sa vie, depuis sa sortie du collège, dans les colonies espagnoles. Le fashionable américain s’efforçait de comprendre ce que nous disions; il saisissait le sens de quelques phrases, et devinait souvent le surplus. Il me laissa enfin pénétrer l’opinion qu’il s’était formée de moi et de M. de Castellac; j’en eus plus de liberté pour m’égayer avec lui aux dépens de ce pauvre docteur, qui prêtait un peu à rire, dans une foule d’occasions.
M. de Castellac, après être resté six ans au Mexique, où il avait amassé une très jolie fortune, vint à Paris en 1829. Il confia tout son argent à MM. Vassal et Cie, pensant que la maison de banque de ces messieurs était une de celles qui lui offraient le plus de garanties. La révolution de 1830 arriva; ces messieurs firent faillite et le docteur perdit en un seul jour le fruit de six années de travail. Il fut d’abord inconsolable, resta un an à Paris, y mangea ses dernières ressources en cherchant à s’y tirer d’affaire et à recueillir quelques débris de sa fortune perdue; puis enfin, prenant son parti, il se résigna à retourner en Amérique pour tenter d’y gagner de nouvelles richesses. Cette fois il avait donné la préférence au Pérou et se dirigeait sur la ville de Cuzco.
Le docteur était très bavard et surtout très curieux: au fond, excellent homme, quoique égoïste et méfiant, parce qu’il connaissait le monde, et, comme M. David, en avait été victime.
Nous eûmes une traversée très heureuse: le huitième jour, à neuf heures du soir, nous jetâmes l’ancre dans la baie d’Islay (côte du Pérou).
VI. ISLAY.
Le jour de notre arrivée, je ne pus guère voir la côte du Pérou. Au moment où nous en approchâmes, il tombait une petite pluie comme un brouillard; elle nous dérobait la vue du rivage. La mer était calme; et, sans un bâtiment anglais qui envoya sa chaloupe pour nous remorquer, je ne sais comment nous serions entrés. Nous fûmes bien contrariés de ne pouvoir juger de l’aspect de la contrée. Le docteur et moi éprouvions une vive impatience de la voir: agités par cette curiosité, nous veillâmes fort avant dans la nuit: nous faisions des conjectures sur la nature d’un pays que nous étions dans l’anxiété de connaître, tout en causant de nos projets respectifs. Le docteur se leva avant le jour, tant le désir de voir le tourmentait. Il revint dans la chambre; je ne dormais pas et le voyais à travers mes persiennes; le pauvre homme me parut entièrement démoralisé: il pleurait; cela m’en disait assez sur le pays. Peu de moments après, le docteur, n’y tenant plus, s’approcha de ma porte et me dit — Ma payse, dormez-vous?
— Non, lui dis-je.
— Ah! si vous saviez, mademoiselle, dans quel horrible désert nous sommes! c’est affreux! Pas un arbre, pas de verdure, rien que du sable noir et aride et quelques cabanes en bambou. Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir?… — Docteur, il faut en prendre son parti: le vin est tiré il faut le boire. Vos pleurs, vos regrets, vos malédictions ne sauraient y faire pousser des arbres et de la verdure. D’ailleurs, vous venez ici pour chercher de l’or et non des lieux champêtres, je pense.
Je me levai et, pendant que je m’habillais, mon imagination m’exagéra tellement l’horreur du pays, que, lorsque je montai sur le pont, je fus moins affectée à cette vue d’aridité et de misère. Toute la côte du Pérou est extrêmement aride: Islay et ses environs ne présentent qu’une perspective de désolation. Néanmoins le port prospère d’une manière surprenante. Lorsqu’on l’établit dans ce lieu, il ne s’y trouvait, m’a assuré don Justo, le directeur de la poste, que trois huttes et un grand hangar où l’on mit la douane; après six années d’existence, Islay renfermait, alors, au moins 1,000 à 1,200 habitants.. La plupart des maisons, construites en bambou, ne sont pas carrelées; mais il y en a aussi de très jolies bâties en bois, ayant d’élégantes croisées et dont le sol est planchéié. La maison du consul anglais, qu’on finissait lorsque je retournai à Islay, est charmante. La douane est une très grande construction en bois; l’église est assez bien et ses proportions sont en rapport avec l’importance de la localité. Le port d’Islay, mieux situé que celui d’Arica, en a absorbé toutes les affaires. S’il continue à prospérer comme il l’a fait depuis six ans, il pourra, dans dix années de plus, avoir quatre à cinq mille habitants; mais la stérilité du territoire sera longtemps un obstacle à un plus grand accroissement; entièrement privé d’eau, il est sans arbre ni végétation d’aucune espèce. L’époque des puits artésiens n’est point encore venue pour ce pays; il est trop arriéré pour qu’on y songe. Islay n’a, pour s’abreuver, qu’une petite source; elle tarit souvent en été; alors les habitants sont contraints d’abandonner leurs demeures. Le sol est formé d’un sable noir et pierreux, qui serait indubitablement très fertile si l’on pouvait faire usage des irrigations.
Vers les six heures du matin, le capitaine de port vint à bord faire l’inspection, comme cela se pratique partout à l’arrivée des bâtiments. Les passeports furent demandés; et, lorsqu’on lut le mien, il s’éleva, parmi les deux ou trois hommes de la douane, un cri d’étonnement. Ces hommes me demandèrent si j’étais parente de don Pio de Tristan, et ma réponse affirmative fit naître entre eux une longue conversation à voix basse; ils paraissaient délibérer s’ils devaient m’offrir leurs services ou attendre les ordres de leurs chefs. Le résultat de cette délibération fut qu’on me traiterait avec toutes les marques de déférence et de distinction affectées aux personnages éminents de la république. Le capitaine de port vint respectueusement me dire qu’il était ancien serviteur de mon oncle, à la générosité duquel il devait sa place, don Pio la lui ayant donnée pendant sa préfecture d’Aréquipa. Il se mit entièrement à ma disposition; il m’apprit que mon oncle ne se trouvait pas à Aréquipa; que, depuis un mois, il était avec toute sa famille, à Camana, dans une grande sucrerie, située sur le bord de la mer, à quarante lieues d’Islay, et autant d’Aréquipa. Je profitai des offres du capitaine de port pour le prier de me précéder à Islay, en y portant les lettres de recommandation que j’avais pour l’administrateur de la douane, don Justo de Médina, directeur de la poste, et l’homme d’affaires de mon oncle. À onze heures, après avoir déjeuné et nous être habillés, nous quittâmes le Léonidas avec tous nos bagages.
Islay n’a pas encore de mole, et, pour aborder, cela est au moins aussi difficile qu’à la Praya. Je fus reçue, à mon entrée dans cette première bourgade du Pérou, avec tous les honneurs dus aux titres et emplois de mon oncle Pio. L’administrateur de la douane, don Basilio de la Fuente, m’offrit sa maison; don Justo de Medina, directeur de la poste, me pressa de même d’accepter la sienne; je donnai la préférence à ce dernier, me sentant plus de sympathie pour lui.
Nous traversâmes tout le village; il consiste en une grande rue non alignée, où les roches de la mer et toutes les inégalités du terrain subsistent encore, et où l’on enfonce dans le sable jusqu’à mi-jambes. Je fus, là, bien plus encore qu’à Valparaiso, le point de mire de tous; j’y étais un événement. Don Justo m’installa dans la plus belle pièce de sa maison: sa femme et sa fille s’empressèrent de m’offrir tout ce qu’elles jugèrent devoir m’être agréable. Le pauvre docteur Castellac se cramponnait à ma suite; et, pour le récompenser de tous les soins qu’il m’avait donnés pendant le voyage, j’en fis réellement mon docteur, afin de l’admettre, à ce titre, à jouir des avantages de la généreuse hospitalité avec laquelle la nièce de don Pio de Tristan était accueillie. Le docteur eut aussi une chambre dans la maison de don Justo, et, dès lors, il ne me quitta plus.
Il est nécessaire, pour l’intelligence du lecteur, que je le mette au courant des relations qui existaient entre mon oncle et moi, et que je l’instruise également de la position de mon oncle relativement aux habitants du pays.
On a vu, dans mon avant-propos, que le mariage de ma mère n’avait pas été régularisé en France, et que, par suite de ce défaut de forme, j’étais considérée comme enfant naturel. Jusqu’à l’âge de quinze ans, j’avais ignoré cette absurde distinction sociale et ses monstrueuses conséquences, j’adorais la mémoire de mon père, j’espérais toujours dans la protection de mon oncle Pio, dont ma mère, en me le faisant aimer, m’entretenait continuellement quoiqu’elle ne le connût que par sa correspondance avec mon père. J’avais lu et relu cette correspondance, monument extraordinaire où l’amour fraternel se reproduit sous toutes les formes. J’avais quinze ans, lorsqu’à l’occasion d’un mariage que je désirais contracter, ma mère me révéla la position dans laquelle me plaçait ma naissance. Ma fierté en fut tellement blessée que, dans le premier moment d’indignation, je reniais mon oncle Pio et toute ma famille. En 1829, après une longue conversation sur le Pérou avec M. Chabrié, j’écrivis à mon oncle la lettre suivante où moi-même, comme me l’a dit le président de la cour d’Aréquipa et pour me servir de son expression, je me coupai la tête en quatre.
À Monsieur Pio de Tristan.
« Monsieur, « C’est la fille de votre frère, de ce Mariano chéri de vous, qui prend la liberté de vous écrire; Je me plais à croire que vous ignorez mon existence et que de plus de vingt lettres que ma mère vous a écrites, pendant dix ans, aucune ne vous est parvenue. Sans un dernier malheur qui m’a réduite au comble de l’infortune, jamais je ne me serais adressée à vous. J’ai trouvé une occasion sûre pour vous faire parvenir cette lettre et j’ai l’espoir que vous n’y serez pas insensible. J’y joins mon extrait de baptême; s’il vous restait quelques doutes, le célèbre Bolivar, l’ami intime des auteurs de mes jours, pourra les éclaircir; il m’a vu élever par mon père, dont il fréquentait habituellement la maison. Vous pourriez voir aussi son ami, connu par nous sous le nom de Robinson, ainsi que M. Bompland, que vous avez dû connaître avant qu’il ne fût prisonnier au Paraguay. Je pourrais vous citer d’autres personnes; mais celles-ci suffisent. Je vais, avec laconisme, vous exposer les faits.
« Pour se dérober aux horreurs de la révolution, ma mère passa en Espagne avec une dame de ses parentes.
Ces dames allèrent s’établir à Bilbao; mon père se lia avec elles, et de cette liaison naquit bientôt entre lui et ma mère un amour irrésistible qui les rendit nécessaires l’un à l’autre. Ces dames rentrèrent en France en 1802; mon père ne tarda pas à les y suivre. Comme militaire, votre frère avait besoin de la permission du roi pour se marier: ne voulant pas la demander (je respecte trop la mémoire de mon père pour chercher à deviner quels purent être ses motifs), il proposa à ma mère de s’unir à elle seulement par un mariage religieux (mariage qui n’a aucune valeur en France). Ma mère, qui sentait que désormais elle ne pourrait vivre sans lui, consentit à cette proposition. La bénédiction nuptiale leur fut donnée par un respectable ecclésiastique M. Roncelin, qui connaissait ma mère depuis son enfance. Les époux vinrent vivre à Paris.
« À la mort de mon père, M. Adam, de Bilbao, depuis député aux Cortès, et qui avait connu ma mère soit en Espagne ou en France, comme l’épouse légitime de don Mariano de Tristan, lui envoya un acte notarié et signé de plus de dix personnes qui, toutes, attestaient l’avoir connue sous le même titre.
« Vous savez qu’alors mon père n’avait pour toute fortune que la rente de 6,000 francs, que son oncle, l’archevêque de Grenade, lui avait laissée à titre d’aîné de la famille des Tristan. Il reçut aussi quelques sommes que vous lui envoyâtes; mais les plus considérables ont été perdues: 20,000 francs furent pris par les Anglais, et 10,000 sautèrent avec le vaisseau la Minerve. Néanmoins, grâce à l’économie de ma mère, mon père menait une vie fort honorable. Treize mois avant sa mort, il acheta une maison à Vaugirard, près Paris. Lorsqu’il mourut, l’ambassadeur, M. le prince de Masserano, s’empara de tous ses papiers. Vous avez dû les recevoir par l’intermédiaire de l’ambassadeur d’Espagne et avec eux le contrat d’acquisition de ladite maison.
« Mon père avait payé en partie cette propriété; si on l’avait laissée à ma mère, cela l’aurait aidée à nous élever, mon frère et moi; mais, dix mois après la mort de mon père, le domaine s’en empara comme bien appartenant à un Espagnol, à cause de la guerre qui existait alors entre les deux pays. Depuis, elle a été vendue et le domaine a entre les mains l’excédant des 10,000 francs qui restait dû sur le prix d’acquisition: toutefois ma mère paya 554 francs de droit de mutation au nom des héritiers, dont elle n’a jamais été remboursée.
« Vous devez sentir, Monsieur, combien ma pauvre mère a eu à souffrir, restant sans fortune et chargée de deux enfants: mon frère a vécu dix années. Eh bien! malgré l’état de détresse où elle se trouvait, elle n’a pas voulu que la mémoire de celui qui avait été l’objet de ses plus tendres affections restât entachée. À cause de la guerre, mon père ne recevait rien depuis vingt mois et, par conséquent, était très gêné; à la sollicitation de ma mère, ma grand’mère prêta à mon père 2,800 francs, sans lui demander de reconnaissance de cette somme, ce qui fit qu’à sa mort elle se trouva sans titre. Ma mère en a payé exactement les intérêts à ma grand’mère, qui en avait besoin pour vivre; à la mort de celle-ci, elle remboursa le tiers de la somme à sa sœur et l’autre tiers à son frère.
« Je ne désire pas, monsieur, que l’aperçu des malheurs dont je vous ai bien faiblement esquissé les traits vous en fasse découvrir les détails!… Votre âme sensible au souvenir d’un frère qui vous aimait comme son fils, souffrirait trop en mesurant la distance qui existe entre mon sort et celui qu’aurait dû avoir la fille de Mariano…, de ce frère qui, frappé comme d’un coup de foudre par une mort subite et prématurée (une apoplexie foudroyante), n’a pu dire que ces mots « Ma fille…, Pio vous reste… » Malheureuse enfant!… « Cependant ne croyez pas Monsieur, que, quel que soit le résultat de ma lettre auprès de vous, les manes de mon père puissent s’offenser de mes murmures, sa mémoire me sera toujours chère et sacrée.
« J’attends de vous justice et bonté. Je me confie à vous dans l’espoir d’un meilleur avenir. Je vous demande votre protection et vous prie de m’aimer comme la fille de votre frère Mariano a quelque droit de le réclamer.
« Je suis votre très humble et très obéissante servante, « FLORA DE TRISTAN. » Après la lecture de cette lettre, on peut juger de ma sincérité, lorsque j’ai dépeint mon ignorance entière du monde, ma croyance à la probité, cette crédule confiance de la bonne foi, qui suppose les autres bons et justes comme on l’est soi-même; crédule confiance dont mon oncle, celui qui avait fait profession de tant d’amour pour mon père, devait m’apprendre à connaître l’abus. Voici la réponse qu’il m’adressa: Traduit de l’espagnol.
Mademoiselle Flora de Tristan.
Arequipa, le 6 octobre 1830.
« Mademoiselle et mon estimable nièce, « J’ai reçu, avec autant de surprise que de plaisir, votre chère lettre du 2 juin dernier. Je savais, depuis que le général Bolivar a été ici en 1823, que mon frère bien-aimé, Mariano de Tristan, au moment de sa mort avait une fille; auparavant M. Simon Rodriguez, par vous connu sous le nom de Robinson, m’en avait dit autant; mais, comme ni l’un ni l’autre ne m’ont donné aucune nouvelle ultérieure de vous ni du lieu où vous demeuriez, je n’ai pas pu vous entretenir de quelques affaires qui nous intéressaient, vous et moi. La mort de votre père m’a été annoncée officiellement par le gouvernement espagnol, sur la nouvelle que lui en avait donnée le prince de Masserano. J’ai envoyé, en conséquence, mes pleins-pouvoirs au général de Goyenèche, aujourd’hui comte de Guaqui, à l’effet de suivre les affaires de la succession de mon frère; mais il n’a pu rien faire, par suite de l’invasion de l’Espagne par les Français, qui l’obligea de se rendre sur le continent américain pour des affaires d’une très grande importance. C’est également par suite de cette même invasion que nous sommes restés pendant de longues années sans communications, et ensuite la guerre de l’Amérique nous a tellement occupés que nous ne pouvions songer à d’autres choses, dont la distance qui nous sépare rendait la conclusion difficile. Cependant, le 9 avril 1824, j’ai envoyé à M. Changeur, négociant à Bordeaux, des pouvoirs spéciaux pour parvenir à découvrir votre séjour, par l’intermédiaire de ses agents à Paris, et les biens que le défunt avait laissés. Je lui ai donné l’adresse de la maison qu’il habitait lors de sa mort. Avant et après l’envoi de ma procuration, je lui avais très particulièrement recommandé à plusieurs reprises de ne pas épargner la moindre démarche pour savoir si vous existiez, vous et madame votre mère. Je n’ai obtenu autre chose que de me faire porter en compte les frais inutiles des recherches faites à votre sujet, recherches dont les preuves se trouvent en mon pouvoir. Comment, après vingt ans à partir de la mort de Tristan mon frère, sans avoir de vos nouvelles ainsi que de votre mère, pouvais-je me figurer que vous existassiez encore? Oui, ma chère nièce, c’est une fatalité qu’aucune des lettres nombreuses qui m’ont été écrites par madame votre mère ne me soit parvenue, lorsque la première que vous m’avez adressée m’est parvenue sans retard. Je suis très connu dans ce pays-ci, et les rapports entre ses côtes et les vôtres sont assez fréquents depuis huit ans pour qu’au moins une de ses lettres fût arrivée. Ceci prouve d’une manière evidente que vous avez agi avec une sorte de négligence à cet égard.
« J’ai vu l’extrait baptistaire que vous m’avez envoyé et j’y ajoute une foi pleine et entière, quant à votre qualité de fille reconnue de mon frère, quoique cette pièce ne se trouve pas légalisée et signée par trois notaires qui certifient véritable la signature du curé qui l’a délivrée, comme elle devrait l’être. Quant à votre mère et à sa qualité d’épouse légitime de feu mon frère, vous avouez vous-même et vous le confessez que la manière dont la bénédiction nuptiale lui a été donnée est nulle et de nulle valeur aussi bien dans ce pays-là que dans toute la chrétienté. En effet il est extraordinaire qu’un ecclésiastique qui se dit respectable, comme M. Roncelin, se soit permis de procéder à un semblable acte sans les attributions convenables à l’égard des contractants. Il est aussi tout à fait insignifiant qu’au moment de votre baptême il eût été déclaré que vous étiez fille légitime, comme est également insignifiant le document que vous me dites avoir été envoyé de Bilbao par l’intermédiaire de M. Adam, et par lequel dix personnes de ladite ville déposent avoir regardé et connu votre mère comme épouse légitime de Mariano: cette pièce prouve uniquement que c’est par pure et simple bienséance qu’on lui donnait cette qualité, ce titre. J’ai au reste dans la propre correspondance de mon frère, jusqu’à peu de temps avant sa mort, quelque chose qui peut me servir de preuve assez forte, quoique négative, de ce que j’avance; c’est que mon frère ne m’a jamais parlé de cette union, chose extraordinaire lorsque nous n’avions rien de caché l’un pour l’autre. Ajoutez à cela que, s’il y eût eu une légitime union entre mon frère et madame votre mère, ni le prince Masserano ni aucune autre autorité n’auraient pu mettre les scellés sur les biens d’une personne décédée qui laissait une descendance légitime connue et née dans le pays. Convenons donc que vous n’êtes que la fille naturelle de mon frère, ce qui n’est pas une raison pour que vous soyez moins digne de ma considération et de ma tendre affection. Je vous donne très volontiers le titre de ma nièce chérie et j’y ajouterai même celui de ma fille; car rien de ce qui était l’objet de l’amour de mon frère ne peut qu’être pour moi extrêmement intéressant; ni le temps ni sa mort ne sauraient effacer en moi le tendre attachement que je lui portais et que je conserverai pour lui toute ma vie.