SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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« Mais cependant j’ai encore envie de me repentir pour vous avoir traitée d’indulgente, puisque je me souviens que vous prétendez m’aimer plus dans un jour que moi je ne puis vous aimer dans un mois. J’oserai vous assurer que c’est tout au rebours; car je crois qu’il vous est impossible de me surpasser en amitié. Enfin, c’est toujours une chose bien flatteuse pour moi de recevoir un compliment si cher et si tendre d’une personne aussi aimable que vous. Je vous en remercie du profond de mon cœur, en vous assurant que tout mon désir est de trouver une occasion de vous prouver toute l’estime et l’amitié sincère que je vous porte.

« Je souhaite que vous vous voyiez le plus tôt possible avec M. votre oncle, et que toutes les choses aillent bien; mais je crains des discussions qui pourront vous chagriner, non tant à cause de lui, car il a de bonnes intentions à votre égard, mais à cause des autres héritiers, car ils auront beaucoup de peine d’être obligés de rendre. Enfin daignez, je vous prie, m’écrire souvent, et surtout racontez-moi vos affaires lorsqu’elles seront favorables. Quel que soit votre sort, je vous répète encore ce que je vous ai promis au moment de vous dire adieu: ma maison et le peu que je possède seront toujours à votre service. Si je n’avais qu’un morceau de pain, ma plus grande joie serait de le partager avec vous. Comptez toujours sur ma sincère amitié.

«...Ayez un peu de patience; et souffrez pour quelques jours le bavardage de ces imprudents et imbéciles paresseux. À l’arrivée de votre oncle, tout finira. Je conçois qu’il est bien chagrinant de se voir entourée de gens si ridicules et si méprisables; mais enfin, je vous le répète encore, souffrez pour quelques jours.

Après le départ de tous ces amis, je me trouvai bien seule. Je n’avais pas arrangé ma vie à la monotonie de l’existence du pays, et j’avoue que je commençais à en être bien lasse.

J’ai dit quelques mots des Français de Valparaiso. Je vais parler maintenant de ceux qui vivent à Aréquipa, comme, plus tard, je parlerai de ceux qui habitent Lima.

Aréquipa ville d’intérieur, n’offre au commerce que des ressources limitées. Le nombre des étrangers y est aussi très restreint. La seule maison française est celle de M. Le Bris. Elle existe, au Pérou, depuis dix ans, et ses affaires sont montées sur la plus grande échelle. Avant que le Pérou ne fût exploré par la concurrence, et ruiné par les guerres civiles, M. Le Bris gagna une fortune de plusieurs millions; mais ses maisons de Valparaiso et de Lima, par trop de laisser-aller dans les affaires, éprouvèrent des pertes énormes. Il fallut que la maison centrale d’Aréquipa vînt au secours des deux autres. M. Le Bris, qui est un habile négociant, alla, successivement, se mettre à la tête de chacune des deux maisons correspondantes, et, dans peu de mois, tout fut rétabli sur l’ancien pied.

M. Le Bris est de Brest: il a trente-six ans. Sa santé frêle, délicate, a été entièrement détruite par la tourmente des affaires et l’air volcanisé d’Aréquipa. Il soufre d’une affection nerveuse qui irrite son caractère, amaigrit son corps et mine son organisation. M. Le Bris est instruit, ses manières sont celles d’un homme distingué dont l’éducation a été soignée. Son esprit fin, légèrement sardonique, donne beaucoup de piquant à sa conversation. La bonté de son cœur, la générosité de son ame sont admirables et surpassent tout ce qu’on pourrait en dire.

M. Le Bris réalise ce que je désignerais volontiers par le beau idéal du négociant. Arrivé au Pérou, dans un temps où les affaires étaient faciles, il avait pu donner un libre essor à ses vues d’ensemble, à ses idées larges et grandioses. Son génie conçoit de vastes opérations, en embrasse les détails et en confie l’exécution avec une intelligence et un discernement remarquables. Il organise le travail, le répartit entre ses nombreux commis, selon les capacités qu’il a su leur découvrir, et sa justesse de tact, de jugement est presque infaillible. Sa hardiesse dans les affaires n’est pas celle du joueur; elle résulte de sa confiance dans l’exactitude de ses combinaisons. Très laborieux, sa régularité en tout peut servir de modèle; et ce négociant apporte, dans ses relations commerciales, tant d’intégrité, de ponctualité, que sa parole vaut un écrit. Il est exempt de toutes ces lésineries, ces petitesses dont il semblerait que le commerce français ne peut jamais entièrement se dépouiller. M. Le Bris, en toutes circonstances, est d’une obligeance inépuisable; mais son désintéressement, sa générosité envers ceux de ses commis qui, par leur intelligence, répondent à ses vues, peuvent, en France, être offerts en exemple. A-t-il envoyé l’un d’eux dans un département éloigné, si l’agent fait réussir l’opération qui lui est confiée, M. Le Bris lui alloue une portion des bénéfices à titre de gratification. Lorsqu’un petit marchand vient lui demander du crédit, il ne s’informe pas, avant de lui en accorder, si le petit marchand est pauvre ou riche, mais s’il est laborieux et probe; et quand, sur ce point, les renseignements sont favorables, M. Le Bris fait des avances pour des sommes considérables.

La maison de ce respectable négociant ne présente pas ce luxe excessif que les Anglais étalent avec ostentation dans les leurs: tout y est convenable et d’une propreté recherchée. M. Le Bris reçoit beaucoup de monde: consignataire d’un grand nombre de bâtiments, les capitaines et subrécargues qui viennent à Aréquipa n’ont pas d’autre maison que la sienne. Il invite constamment chez lui les officiers de la marine royale, ainsi que tous les voyageurs de distinction qui viennent visiter le pays. On disait, lors de mon départ d’Aréquipa, que M. Le Bris allait y être nommé vice-consul, afin que le commerce français eût un représentant dans cette ville. Il ne se souciait pas d’abord d’accepter, tant l’indépendance de son caractère répugne aux fonctions publiques; mais par intérêt pour le commerce national, il a promis d’adhérer à sa nomination.

M. Viollier, premier commis de la maison, qui représente M. Le Bris lorsque celui-ci est absent, est un jeune Suisse de trente ans, élevé à Bordeaux, et résidant au Pérou depuis dix ans. Les autres employés de la maison sont des jeunes gens de diverses parties de la France. J’y ai connu M. Delor, de Bordeaux et M. Jacquet, de la même ville; tous les deux travaillent maintenant pour leur compte.

Il n’y a, au total, que huit à dix Français à Aréquipa; ce sont, avec ceux que je viens de nommer, M. Poncignon, de Bordeaux, dont le magasin de nouveautés est le plus beau de la ville, MM. Cerf, Juifs de Brest, qui vendent dans leur magasin toutes sortes d’objets. Plusieurs autres Français ont également leur domicile à Aréquipa, mais n’y résident pas habituellement, les affaires de courtage dont ils s’occupent spécialement les appelant sur tous les points du Pérou. Au collège, est attaché un Français, en qualité de professeur: il se nomme M. Morinière. C’est donc, en tout, huit à dix Français résidant dans une ville de trente mille ames. On imaginerait naturellement que ces messieurs, parlant la même langue, originaires du même pays, ayant les mêmes habitudes, devraient, à une si grande distance de leur patrie, rechercher la société les uns des autres, vivre entre eux dans des relations d’amitié. Eh bien! il n’en est rien. Ces hommes se détestent, se déchirent à l’envi. Pendant les sept mois que j’ai passés à Aréquipa, j’ai eu le temps de juger jusqu’à quel point peut aller la haine des hommes lorsqu’elle est excitée par la rivalité et la jalousie. C’est un spectacle qui provoque le dégoût que d’entendre et voir agir ces individus. M. Le Bris occupant la première place par sa fortune, était l’éternel objet de l’envie de ses compatriotes. Sa loyauté, sa générosité, établies depuis longtemps d’une manière incontestable, n’offraient pas prise à leurs propos. Ne pouvant l’attaquer de ce côté, ils tombaient, sans ménagement, son caractère qu’ils dépeignaient comme violent, âpre et difficile à vivre. De lui, on allait à M. Viollier, qu’on traitait d’hypocrite et de flatteur. M. Morinière était outré contre MM. Le Bris et Viollier. Il venait me voir très souvent, et ne tarissait pas sur les griefs qu’il avait contre ces messieurs.

Dans les colonies, tout le monde fait du commerce: ces habitudes spéculatrices existent partout dans les deux Amériques. Les préjugés de notre vieille Europe sur les professions n’ont pu s’y propager. L’esclavage du nègre y a bien fait classer les hommes par nuances de couleurs, mais ils ne le sont pas par le genre de travail dont ils s’occupent. M. Morinière, quoique employé au collège, se livrait aussi au négoce. Il avait eu recours à M. Le Bris, qui, d’abord lui accorda son aide et son appui; mais ce négociant reconnut bien vite l’inaptitude aux affaires du professeur de philosophie. Il lui fit observer amicalement qu’en continuant à faire des opérations commerciales il compromettrait son argent et celui des autres. M. Morinière eut la faiblesse de s’offenser d’une observation dont il aurait apprécié la justesse s’il avait réfléchi à l’incompatibilité des deux occupations qu’il cumulait, et combien l’homme dont l’esprit est engagé dans les hautes conceptions de la science est peu susceptible de donner aux menus détails du commerce l’attention continuelle qu’ils exigent. Par le refus de M. Le Bris, le professeur, se trouvant déçu dans ses espérances de lucre, répandit partout, sur la dureté et l’égoïsme de son compatriote, des calomnies qui provoquèrent le sourire, parce qu’on en voyait la cause, et auxquelles personne n’ajouta foi, la réputation de M. Le Bris étant au-dessus de pareilles attaques. Telle était la position respective des Français habitant Aréquipa.

L’origine de cette ville est assez fabuleuse. Cependant on lit, au Cuzco, dans une chronique contenant des traditions indiennes, que, vers le XII siècle de notre ère, Maita-Capae, souverain de la ville du Soleil, fut renversé de son trône. Il se déroba à ses ennemis par la fuite, erra dans les forêts, sur les sommets glacés des montagnes, accompagné, de quelques uns des siens; le quatrième jour, harassé de fatigue, mourant de faim et de soif, il s’arrêta au pied du volcan. Tout à coup, cédant à une inspiration divine, Maita plante son dard, et s’écrie Aréquipa! mot qui signifie, en quichua: Ici je m’arrête; puis, se retournant, il voit que cinq de ses compagnons seulement l’avaient suivi; mais l’Inca n’a plus de confiance qu’en la voix de Dieu; il persiste, et, autour de son dard, sur les flancs d’un volcan, que de toutes parts les déserts environnent, les hommes groupent leurs habitations. Ainsi que les conquérants, les fondateurs de l’empire, Maita n’a été que l’aveugle instrument des secrets desseins de la Providence. Les cités qui se sont développées sur la terre ont, comme les hommes qui s’y sont élevés, dû parfois leur grandeur à leur mérite; mais, souvent aussi, à des causes fortuites qui ne semblent pas la justifier aux yeux de la raison.

Bien qu’Aréquipa se trouve par les 16° 13’ 2” de latitude méridionale, son élévation au dessus du niveau de la mer et le voisinage des montagnes en rendent le climat tempéré. Cette ville est placée au milieu d’un tout petit vallon d’une ravissante beauté; il n’a pas au-delà d’une lieue de large sur deux de long; fermé de tous côtés par de hautes montagnes, il est arrosé par le Chile, qui prend sa source au pied même du volcan. Le bruit de cette rivière, dans son cours, rappelle le Gave des Pyrénées; le lit en est bizarre, très large en certains endroits, resserré en d’autres; presque toujours hérissé d’énormes pierres ou couvert de galets; il offre parfois un sable doux et uni au pied de la jeune fille. Le Chile, qui ressemble à un torrent après la saison des pluies, est presque toujours à sec pendant l’été. Ce vallon est cultivé en blé, maïs, orge, alfalfa (espèce de luzerne), et en plantes potagères; on y voit peu de maisons de plaisance. Au Pérou, on est trop occupé d’intrigues de toute espèce pour aimer le séjour de la campagne.

La ville occupe, dans le vallon, un vaste emplacement; de la hauteur de Tiavalla, elle paraît en occuper un plus grand encore; de là, une étroite bande de terrain semble seulement la séparer du pied des montagnes; de là, cette masse de maisons toutes blanches, cette multitude de dômes étincelant au soleil, au milieu de la variété des teintes vertes du vallon, de la couleur grise des montagnes, produisent sur le spectateur un effet qu’il ne croyait pas donné aux choses de ce monde de produire. Le voyageur qui, de Tiavalla, contemple Aréquipa pour la première fois, est tenté d’imaginer que des êtres d’une autre nature y cachent leur existence mystérieuse; que le volcan dont la gigantesque élévation frappe les sens de stupeur les protège ou ne saurait les atteindre.

Le volcan d’Aréquipa est une des plus hautes montagnes de la chaîne des Cordillières; entièrement isolé, il présente un cône parfait. L’uniformité de sa teinte grise lui donne un air de tristesse. Le sommet en est presque constamment couvert de neige; cette neige, plus ou moins épaisse, diminue du lever au coucher du soleil. Quelquefois le volcan jette de la fumée; cela arrive particulièrement le soir: souvent dans cette fumée, j’ai vu des flammes; lorsqu’il a été longtemps sans fumer, on s’attend à un tremblement de terre. Des nuages enveloppent presque toujours le sommet de la montagne et semblent la couper; on en distingue parfaitement les zones diaprées. Cette masse aérienne de toutes nuances, posée sur ce cône d’une seule teinte, ce géant, qui cache dans les nues sa tête menaçante, est un des plus magnifiques spectacles que la terre offre à l’œil de l’homme.

Mon cousin Althaus a gravi le sommet du volcan, visité son cratère, descendu dans le gouffre jusqu’à la troisième cheminée. Il a, sur son voyage volcanique, des notes et des dessins très curieux, que j’ai regret de n’avoir pas en ma possession pour les communiquer au lecteur. Il fit cette ascension accompagné de dix Indiens armés de crocs. Cinq seulement furent assez forts pour le suivre; trois restèrent en route et deux périrent en tombant; ils furent trois jours à monter jusqu’au sommet, et ne purent y rester que quelques heures, tant le froid était intense. Les difficultés de la descente surpassèrent de beaucoup celles de la montée. Tous furent blessés, déchirés; Althaus faillit se tuer. Le volcan (il n’est pas désigné par un autre nom) est à douze mille pieds au-dessus du niveau de la mer; les deux montagnes qui l’avoisinent, l’une à droite, l’autre à gauche, dont les sommets, couverts de neiges éternelles, étincellent de mille reflets sous les rayons du soleil, sont à une très grande distance de lui, et plus gigantesques encore; la première se nomme Pichaimpichu, la seconde Chachaur; ce sont deux volcans entièrement éteints. L’extrême élévation de ces trois montagnes isolées, dont la base est elle-même très élevée au dessus de la pampa, les fait, de ce point de vue, paraître se tenir.

Lors de la découverte, Francisco Pizarro établit, à Aréquipa, un évêché et un des sièges du gouvernement. Les tremblements de terre ont, à diverses époques, causé, à cette ville, d’épouvantables désastres. Ceux de 1582, 1600 la détruisirent, presqu’en entier, et ceux de 1687 et 1785 ne lui furent guère moins funestes.

Les rues d’Aréquipa sont larges, percées à angles droits, passablement bien pavées. Dans le milieu de chacune d’elles coule un ruisseau; les principales ont un trottoir en larges dalles blanches; elles sont toutes assez bien éclairées, chaque propriétaire étant tenu, sous peine d’amende, de mettre une lanterne devant sa porte. La grande place est spacieuse; la cathédrale en occupe le côté nord; l’hôtel-de-ville et la prison militaire sont en face; des maisons particulières forment les deux autres côtés. À l’exception de la cathédrale, toutes ces constructions sont à arceaux; sous les galeries, on voit des boutiques de diverses marchandises. Cette place sert aux marchés de la ville, aux fêtes, aux revues, etc., etc. Le pont, sur le Chile, est grossièrement construit et peu solide pour résister, dans certaines saisons, au torrent qui passe dessous.

Aréquipa renferme beaucoup de couvents d’hommes et de femmes; tous ont de très belles églises. La cathédrale est très vaste, mais elle est sombre, triste, d’une architecture lourde; Santa-Rosa, Santa-Cathalina, Santo-Francisco se distinguent par la beauté de leur coupole, d’une prodigieuse élévation. Dans toutes les églises, se voient des figures grotesques, en bois, en plâtre, personnifiant les idoles du catholicisme péruvien; çà et là, quelques croûtes grossières donnent, aux saints qu’elles représentent, l’aspect le plus burlesque qu’on puisse imaginer. L’église des jésuites fait, à cet égard, exception: elle est plus convenable dans la représentation des saints qu’elle offre à l’invocation des dévots. Avant l’indépendance, tous ces temples, richement décorés, avaient les flambeaux, les balustrades, les colonnades des autels, etc., en argent massif et autres ornements en or; partout ces deux métaux étaient prodigués avec plus de profusion que de goût; mais la foi ne protège plus ces richesses: déjà plusieurs présidents et chefs de parti, après avoir, dans leurs querelles, épuisé le trésor de la république, ont, sans scrupule, dépouillé les églises. Les devants d’autel, les colonnes, les chandeliers ont été fondus pour payer des soldats, alimenter les vices des généraux. Les ornements précieux qui ont été respectés sont menacés d’éprouver, plus tard, le même sort; pendant la dernière guerre entre Orbegoso et Bermudez, il était question d’enlever aux vierges leurs perles, leurs diamants, etc.

Aréquipa possède un hôpital pour les malades, une maison de fous, et une autre pour les enfants trouvés. Ces trois hospices sont, en général, très mal tenus: j’aurai, ailleurs, occasion de parler de ma visite à l’hôpital; je suis allée aussi visiter les enfants trouvés, et n’ai pas été plus satisfaite des soins qu’on leur donne que de ceux dont les malades sont l’objet: c’est pitié de voir ces malheureuses petites créatures nues, maigres, dans un état déplorable. On croit remplir les devoirs de la charité en leur fournissant quelques aliments pour soutenir leur chétive existence; du reste, aucune instruction ne leur est donnée, aucun art ne leur est appris; aussi ceux qui survivent deviennent-ils des vagabonds, conséquence nécessaire de ce coupable délaissement. Le tour qui sert à introduire, dans l’hospice, ces infortunées victimes me paraît assez bien imaginé; c’est une boîte en forme de berceau; l’enfant y est déposé, à l’ouverture du dehors, sans que les déposants puissent être vus du dedans de l’hospice; ce mode évite, à la malheureuse mère forcée d’abandonner son enfant, l’obligation de se révéler; obligation qui fait commettre bien des crimes!… Les maisons, bâties très solidement en belles pierres blanches, n’ont qu’un rez-de-chaussée voûté, à cause des tremblements de terre; elles sont, en général, spacieuses et commodes; elles ont une grande porte cochère au milieu de la façade; toutes les fenêtres sont grillées et sans vitres; les constructions de la maison forment trois cours; le salon, les chambres à coucher, les bureaux sont dans la première; dans la seconde, qui est un jardin, se trouvent la salle à manger, galerie ouverte appropriée au climat, la chapelle, la buanderie et divers offices; la troisième cour, située dans le fond, est occupée par la cuisine et le logement des esclaves. Les murs des maisons ont de cinq à six pieds d’épaisseur; les pièces, quoique voûtées, sont très élevées; quelques unes, seulement, ont une tapisserie en papier jusqu’à mi-hauteur; les murs des autres sont entièrement nus et blanchis à la chaux. Ces voûtes font ressembler les appartements à des caves, et la monotonie de leur teinte blanche fatigue et attriste. Les ameublements sont lourds: les lits, les commodes, dans des proportions gigantesques, les chaises pesantes, les tables, semblent avoir été faits pour demeurer en place; les miroirs sont en métal, les draperies sans goût; depuis quelques années, les tapis anglais se vendent à si bas prix dans le pays, que tout le monde en a couvert le carreau des appartements; pas une pièce n’est planchéiée.

Les Aréquipéniens aiment beaucoup la table, et, toutefois, sont inhabiles à s’en procurer les jouissances. Leur cuisine est détestable; les aliments ne sont pas bons, et l’art culinaire est encore dans la barbarie. La vallée d’Aréquipa est très fertile. Néanmoins, les légumes en sont mauvais; les pommes de terre ne sont pas farineuses; les choux, les salades, les pois sont durs et sans saveur; la viande aussi est sans jus; enfin, jusqu’à la volaille, dont la chair coriace semble avoir subi l’influence volcanique. Le beurre, le fromage sont apportés de loin et n’arrivent jamais frais; il en est de même des fruits et du poisson, qui viennent de la côte; l’huile dont on use est rance, mal épurée; le sucre grossièrement raffiné; le pain mal fait; en définitive, rien n’est bon.

Voici quel est leur mode de nourriture: on déjeune à neuf heures du matin; ce repas se compose de riz avec des oignons (cuits ou crus, on met des oignons partout), de mouton rôti, mais si salement, que jamais je n’ai pu en manger; puis vient le chocolat. À trois heures, on sert, pour dîner, une olla podrida (puchero est le nom qu’on lui donne au Pérou); c’est un mélange confus d’aliments disparates; bœuf, lard, mouton, bouillis avec du riz, sept, à huit espèces de légumes et tous les fruits qui leur tombent sous la main, tels que pommes, poires, pèches, prunes, raisins, etc.; un concert de voix fausses, d’instruments discordants ne révolte pas davantage que ne le font la vue, l’odeur, le goût de cet amalgame barbare. Viennent ensuite des écrevisses, préparées avec des tomates, du riz, des oignons crus et du piment; des viandes avec des raisins, des pêches et du sucre; du poisson au piment; de la salade avec des oignons crus, des œufs et du piment; ce dernier ingrédient se trouve en profusion, avec quantité d’autres épices, dans tous leurs mets; la bouche en est cautérisée; pour les supporter, le palais doit avoir perdu sa sensibilité. L’eau est la boisson ordinaire. Le souper a lieu à huit heures; les mets y sont de même espèce qu’au dîner.

Les convenances, dans le service et les usages de la table, ne sont pas mieux senties que les harmonies culinaires. Encore aujourd’hui, dans beaucoup de maisons, il n’y a qu'un verre pour tous les convives. Les assiettes, les couverts sont malpropres; la saleté des esclaves n’en est pas seule cause; tels maîtres, tels valets; les esclaves des Anglais sont très propres. Il est de bon ton de faire passer, au bout de la fourchette, un morceau pris dans son assiette aux personnes auxquelles on veut faire une politesse. Les Européens se sont tellement révoltés contre cette coutume, qu’elle tombe maintenant en désuétude; mais il n’y a que quelques années que les morceaux d’olla, de poisson, les ailes de poulets, dégouttant la sauce, circulaient autour de la table, portés au bout des fourchettes par les esclaves.

Comme tout est très cher, les dîners invités sont assez rares, et les invitations à des soirées ont prévalu sitôt que la mode s’en est introduite. Tous les dimanches, chez mon oncle, on donnait un dîner aux parents où les amis intimes étaient invités, et le soir on prenait du thé, du chocolat, des gâteaux. Les seules choses que j’aie trouvées bonnes à Aréquipa sont les gâteaux et les friandises que font les religieuses; grâce à mes nombreuses relations, je n’en ai jamais manqué pendant mon séjour, ce qui m’a permis de faire de très bons petits goûters.

Les Aréquipéniens aiment beaucoup tous les genres de spectacles; ils courent avec un égal empressement aux représentations théâtrales et religieuses. Le défaut total d’instruction leur en fait un besoin et les rend spectateurs faciles à satisfaire. La salle de spectacle est bâtie en bois, et si mal construite, qu’on n’y est pas à couvert de la pluie; trop petite pour la population, il arrive souvent qu’on n’y peut trouver place. La troupe est cependant bien mauvaise; elle se compose de sept à huit acteurs, rebuts des théâtres d’Espagne, et s’est renforcée, dans le pays, de deux ou trois Indiens; elle joue toute espèce de pièces, comédies, tragédies, opéras; estropie Lopez de la Vega, Galdéron, écorche la musique à donner des attaques de nerfs, le tout aux applaudissements du public. Je suis allée quatre à cinq fois à ce théâtre; on y jouait la tragédie; je remarquai qu’à défaut de manteaux, les acteurs se drapaient avec de vieux châles de soie.

Les combats de coqs, les danseurs de corde, les Indiens qui font des tours de force; tous ces spectacles attirent la foule. Un acrobate français, avec sa femme, a gagné au Pérou trente mille piastres.

L’église péruvienne exploite, au profit de son influence, le goût de la population. Indépendamment des grandes processions qui se font aux fêtes solennelles, il ne se passe pas de mois sans qu’il ne s’en fasse dans les rues d’Aréquipa. Tantôt ce sont les moines gris, qui, le soir, font une procession pour les morts, et demandent pour les morts, et on leur donne pour les morts; une autre fois, ce sont les dominicains, qui font, en l’honneur de la Vierge, leur promenade religieuse; ensuite c’est pour l’enfant Jésus; puis vient la kyrielle des saints; c’est à ne jamais finir. J’ai dépeint la procession des fêtes solennelles; je ne fatiguerai pas le lecteur de la description de celles dont les saints sont le prétexte; on y étale moins de luxe, de pompe que dans la première; mais le fond en est également burlesque, et les scènes d’indécentes bouffonneries, qui divertissent tant ce peuple, n’y sont pas moins scandaleuses; toutes ces processions ont un trait de ressemblance; les bons moines y demandent toujours, et toujours on leur donne.

C’est pendant la semaine sainte qu’ont lieu les grandes saturnales du catholicisme péruvien. Dans toutes les églises d’Aréquipa, on fait un énorme tas de terre et de pierres sur lequel on plante des branches d’olivier pour figurer le calvaire avec ses roches et ses arbres. Sur cette montagne factice, on donne, le vendredi saint, la représentation du supplice de Jésus. On le voit arrêté, flagellé et crucifié avec les deux larrons. C’est l’historique de la Passion, sans l’omission d’aucune circonstance, mis en action; le tout accompagné de chants, de récitatifs: puis arrive la mort du Christ; les cierges s’éteignent, les ténèbres règnent…; les mœurs faciles de ce peuple entassé dans ces églises peuvent faire présumer ce qui se passe alors dans diverses parties de l’église…; mais Dieu est miséricordieux et les moines, ses ministres, disposent de son absolution. La descente de croix est la seconde pièce: une foule confuse d’hommes, de femmes de races blanche, indienne et nègre assiègent le calvaire en poussant des cris lamentables; bientôt, les arbres déracinés, les roches enlevées au sol sont dans leurs mains; ils expulsent les soldats, s’emparent de la croix, en détachent le corps; le sang découle des plaies de ce Christ de carton, les hurlements de la foule redoublent. Le peuple, les prêtres, la croix, les branches d’olivier, tout cela, pêle-mêle, fait un chaos, un tumulte, une confusion épouvantables qu’on n’imaginerait jamais devoir rencontrer dans le temple d’une religion quelconque; et presque toujours, dans ces scènes de désordre, il y a des personnes plus ou moins grièvement blessées.

Le soir, on voit dans les rues les habitants aller faire des stations dans toutes les églises; en s’y rendant, ils récitent leurs prières à haute voix. Les plus zélés se jettent à genoux, embrassent la terre; d’autres se donnent de grands coups de poing dans la poitrine; ceux-ci se mettent des haillons sur la tête; ceux-là vont nu-pieds portant la croix sur le dos; d’autres se chargent de pavés, et, dans chaque maison, ce sont des extravagances toutes plus insensées qu’une dévotion superstitieuse suggère à ces têtes exaltées. Ce n’est jamais dans leur conscience qu’ils cherchent leur devoir, mais dans le merveilleux de leurs croyances. Le moyen de ne pas se croire exempté des vertus sociales, lorsqu’on fait de pareils tours de force…: tels sont les résultats auxquels arrivent les religions qui isolent leur foi de la charité.

Le jour de Pâques, on fait des visites à toutes ses connaissances, et la conversation ne roule que sur les fêtes de la semaine sainte; elle se résume en ceci: — « Eh bien! mi señora, vous êtes-vous bien amusée? c’était très bien à Santo-Domingo, à Santa-Rosa: ha! cela m’a fait beaucoup de plaisir. – Et moi, señor, je n’ai rien trouvé d’aussi joli que les autres années; la religion perd de sa splendeur: ce n’était pas gai du tout à la cathédrale; à Santa-Cathalina, elles ne font plus de descente de croix; et, à force de voir tous ces Sambos se battre pour avoir un morceau de croix, la chose m’a paru monotone: cela ne vaut pas la peine qu’on se donne pour suivre les stations. — Mi señora, le beau temps est passé, nos églises ne sont pas aussi riches qu’elles l’étaient; les dames de Santa-Cathalina dépensent leur argent à acheter des pianos importés de France et ne font plus de descente de croix. » Le dimanche, à la messe, les hommes se tiennent tous debout, parlent entre eux en riant, ou regardent les jolies femmes qui sont à genoux devant eux, à moitié cachées dans leur mantille. Les femmes elles-mêmes sont très distraites, n’ont jamais de livre; tantôt elles regardent le costume de leur voisine, ou parlent à leurs négresses placées derrière elles; on les voit parfois nonchalamment couchées sur leur tapis, dormant ou faisant la conversation.

Les moines qui disent la messe sont toujours salement mis; les pauvres Indiens qui la servent sont nu-pieds et à demi vêtus. La musique, dans toutes ces églises est quelque chose d’affreux: deux violons et des espèces de musettes se joignent à l’orgue; tous ces instruments sont tellement discordants, les chants qu’ils accompagnent, souvent faux, ont toujours si peu d’ensemble, qu’il est impossible de rester un quart d’heure à les entendre sans en éprouver une irritation de nerfs pour toute la journée. En Europe, les beaux-arts couvrent, au moins, d’un brillant vernis l’insipide stérilité des cérémonies. Du reste, au Pérou, ce n’est guère que comme lieux de réunion que les églises sont fréquentées.

Le degré de civilisation auquel un peuple est parvenu se reflète dans tout. Les amusements du carnaval ne sont pas plus décents, à Aréquipa, que les farces et bouffonneries de la semaine sainte.