SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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Il y a des gens qui, pendant toute l’année, s’occupent à vider des coquilles d’œufs, ils en font commerce; quand arrive le carnaval, ils remplissent ces coquilles de diverses couleurs: rose, bleue, verte, rouge, et puis bouchent l’ouverture avec de la cire. Les dames se munissant d’un panier de ces œufs, et, vêtues de blanc, vont s’asseoir sur le dôme de leur maison; de là elles s’amusent à lancer ces œufs sur les personnes qui passent dans la rue. Les passants, soit à pied ou à cheval, sont toujours pourvus des mêmes projectiles et ripostent à leurs agresseurs; mais, pour rendre le jeu plus gentil, on remplit aussi ces œufs d’encre, de miel, d’huile, et quelquefois des choses les plus dégoûtantes; plusieurs individus ont eu l’œil crevé à ce combat d’une nouvelle espèce; on m’en a montré trois ou quatre à qui cet accident était arrivé, et, malgré ces exemples, les Aréquipéniens conservent pour ce jeu un goût de fureur. Les jeunes filles font parade des nombreuses souillures de leur robe et se montrent vaines de ces étranges marques de galanterie. Les esclaves participent aussi à ces amusements: ils se jettent de la farine, ce mode d’attaque est plus économique; aussi beaucoup de gens en font usage. Toutes ces négresses avec leur peau noire, leurs cheveux crépus, barbouillées de farine, sont hideuses! Le soir, on se réunit dans des bals où les danses les plus indécentes sont exécutées; beaucoup de personnes portent des déguisements bizarres; mais il n’y a aucun costume de caractère; ces divertissements durent toute une semaine.

De ces œufs immondes au déluge de dragées qui inondent les passants dans les rues de Rome, de ces grossiers amusements aux masques de l’Italie, il y a la même distance que des comédies burlesques qu’offrent les églises d’Aréquipa pendant la semaine sainte, de la musique barbare qu’on y entend, des misérables croûtes, des sauvages ornements dont elles sont décorées, aux majestueuses cérémonies, à la ravissante musique, aux magnifiques productions des arts, à tous ces brillants et poétiques prestiges avec lesquels Rome soutient encore sa religion vermoulue.

La population d’Aréquipa, en y comprenant celle des faubourgs, s’élève de trente à quarante mille âmes; on peut considérer qu’elle se compose d’à peu près un quart de blancs, un quart de nègres ou métis, et moitié d’Indiens. Au Pérou, comme dans toute l’Amérique, l’origine européenne est le grand titre de noblesse; dans le langage aristocratique du pays, on appelle blancs ceux dont aucun des ascendants n’est Indien ou nègre; j’ai vu plusieurs dames qui passaient pour blanches, quoique leur peau fût couleur pain d’épices, parce que leur père était né dans l’Andalousie ou le royaume de Valence. La population libre forme donc trois classes provenant de trois races bien distinctes: européenne, indienne, nègre; dans la dernière classe, sous la dénomination de gens de couleur, sont confondus les nègres et les métis des trois races. Quant aux esclaves, de quelque race qu’ils soient issus, la privation de la liberté établit entre eux l’égalité du malheur.

Depuis quatre ou cinq ans, il s’est opéré de grands changements dans les usages et habitudes du Pérou; la mode de Paris y a pris le sceptre: il ne reste plus que quelques riches et antiques familles qui se montrent rebelles à son empire, vieux arbres que la sève abandonne et qui subsistent encore, comme les cachots de l’Inquisition, pour indiquer le point d’où l’on est parti. Les costumes des classes élevées ne diffèrent en rien de ceux d’Europe; hommes et femmes y sont habillés de même qu’à Paris; les dames en suivent les modes avec une exactitude scrupuleuse, sauf qu’elles vont nu-tête, et qu’à l’église l’usage veut toujours qu’elles aillent en noir, avec la mantille, dans toute la sévérité du costume espagnol. Les danses françaises se substituent au fandango, boléro, et aux danses du pays que la décence réprouve. Les partitions de nos opéras se chantent dans les salons; enfin, on en est venu jusqu’à lire des romans: encore quelque temps, et ils n’iront à la messe que lorsqu’on leur y fera entendre de la bonne musique. Les gens aisés passent leur temps à fumer, lire les journaux et jouer au pharaon. Les hommes se ruinent au jeu, les femmes en toilette.

Les Aréquipéniens ont, en général, beaucoup d’esprit naturel, une grande facilité d’élocution, une mémoire heureuse, un caractère gai, les manières nobles; ils sont faciles à vivre et essentiellement propres aux intrigues. Les femmes d’Aréquipa, ainsi que celles de Lima, m’ont paru bien supérieures aux hommes; elles ne sont pas aussi jolies que les Liméniennes, ont d’autres habitudes et leur caractère diffère aussi. Leur maintien, digne et fier, impose; il pourrait, à la première vue, les faire supposer froides, dédaigneuses; mais, quand on les connaît, la finesse de leur esprit, la délicatesse de leurs sentiments, enchâssées dans cet extérieur grave, en reçoivent un nouveau prix et impressionnent plus vivement. Elles sont sédentaires, laborieuses, ne ressemblant nullement aux Liméniennes, que l’intrigue ou le plaisir attirent constamment hors de chez elles. Les dames d’Aréquipa font leurs chiffons elles-mêmes, et cela avec une perfection qui surprendrait nos marchandes de modes. Elles dansent avec grâce et décence, aiment beaucoup la musique et la cultivent avec succès; j’en connais quatre ou cinq dont les voix fraîches, mélodieuses, seraient admirées dans les salons de Paris.

Le climat d’Aréquipa n’est pas sain; les dyssenteries, les maux de tête, les affections nerveuses et surtout les rhumes y sont très fréquents. Les habitants ont aussi la manie de se croire toujours malades; c’est le prétexte qu’ils donnent à leurs voyages perpétuels; l’activité de leur imagination, jointe au défaut d’instruction, explique cette fureur locomotive. Ce n’est qu’en changeant de lieu qu’ils peuvent alimenter leur pensée, avoir de nouvelles idées, éprouver d’autres émotions. Les dames, particulièrement, vont et viennent des bourgades de la côte, telles qu’Islay, Camana, Arica, où elles prennent des bains de mer, aux sources d’eaux minérales. Il y a plusieurs de ces sources dans les environs d’Aréquipa, dont les propriétés sont très renommées; celle d’Ura opère des cures merveilleuses; l’eau en est verte et chaude à brûler. Il n’est rien de plus sale, de plus incommode que les lieux de la côte et de l’intérieur où se rende la bonne société pour prendre des bains; néanmoins ils sont tous très fréquentés: on dépense beaucoup d’argent pour y faire un séjour de trois semaines ou d’un mois.

Les femmes d’Aréquipa saisissent avec empressement toutes les occasions de voyager, dans n’importe quelle direction, en Bolivie, au Cuzco, à Lima, au Chili; et la dépense ou les extrêmes fatigues ne sont jamais motifs à les arrêter. C’est à ce goût pour les voyages que je serais tentée d’attribuer la préférence que les jeunes filles donnent aux étrangers. En épousant un étranger, elles espèrent voir le pays où il est né, la France, l’Angleterre, l’Italie; réaliser un voyage dont le rêve a longtemps souri à leur imagination; et cette perspective donne à ces unions un charme tout particulier, lorsque souvent elles n’en auraient aucun par elles-mêmes. Les idées de voyage mettent la langue française en vogue parmi les dames; beaucoup l’apprennent dans l’espoir d’en avoir besoin un jour; en attendant, elles en jouissent par la lecture de quelques uns de nos bons ouvrages, et, tout en développant leur belle intelligence, elles supportent avec moins d’ennui la monotonie de la vie qu’offre le pays. Tous les hommes bien élevés savent aussi le français.

Le Panthéon, beau cimetière nouvellement construit, est à deux lieues de la ville; il est situé sur la pente d’une colline, en face du volcan, et occupe un très vaste espace. De loin, rien de plus bizarre, de plus mélancolique que la vue des hautes murailles blanches et dentelées qui l’entourent. Sur la hauteur de ces murailles sont disposés trois rangs de niches pratiquées dans l’épaisseur. Les cercueils sont déposés dans ces niches, dont l’entrée se ferme au moyen d’une pierre scellée; c’est sur cette pierre que les parents du défunt associent leur vanité au néant de la tombe. On lit, sur des plaques de marbre, de bronze, écrit en lettres d’or: « Ici, repose l’illustre maréchal, le célèbre général, le vénérable curé. » D’autres épitaphes, d’une exécution moins riche, font une longue énumération des vertus des défunts; on n’y rencontre, comme dans tous les cimetières du monde, que de bons pères, des épouses chéries, de tendres mères etc.; c’est ainsi que la passion du moment dictant nos paroles, nous exagérons, dans l’individu mort, les vertus que nous avons méconnues pendant sa vie. Les pauvres ont une fosse commune, fermée de la même manière lorsqu’elle est remplie. Les corps des protestants ne sont pas admis dans ce cimetière. Ce n’est que depuis peu d’années qu’on n’enterre plus dans les églises; certaines gens en murmurent et achètent des couvents, à chers deniers, une place dans leur église. C’est ainsi que ma grand’mère a son tombeau à Santo-Domingo; avec de l’argent, on se dispensa aussi facilement, dans ce pays, des prescriptions de la loi que de celles de la religion; les rachats des dernières sont cependant à meilleur compte.

À Aréquipa, la mort des gens aisés ne réjouit pas seulement leurs héritiers; les moines y trouvent encore l’occasion de vendre, à prix élevés, leurs robes grises, noires, blanches, carmélites etc., pour ensevelir le défunt. Il est d’usage et de bon ton de se faire enterrer dans un habit de moine; aussi ces saints personnages ont-ils, presque toujours, des robes neuves qui contrastent avec la malpropreté du reste de leur costume. Aussitôt que le moribond est expiré, on le revêt, n’importe son sexe, de l’habit d’un de ces religieux; il reste ainsi vêtu et visage découvert, étendu sur son lit, durant trois jours: pendant ce temps se font des visites de condoléance; les parents, les plus éloignés tiennent le deuil, c’est à dire restent dans la pièce où est le mort pour recevoir les visiteurs. Ceux-ci, hommes ou femmes, sont en deuil; ils font, en entrant, un salut grave aux parents, qui sont sur une estrade, puis vont s’asseoir dans un coin ou se mettent en prières. On porte le corps à bras à l’église, et c’est aussi à bras qu’après la cérémonie on le porte hors de la ville; de là, il est transporté, sur un tombereau, au cimetière.

Il n’y a pas de voitures à Aréquipa; anciennement, les grands personnages se faisaient porter dans une chaise à bras. Il y en a une chez mon oncle, qui servait à ma bonne maman, et dont il se sert lui-même quand il est malade. Elle ressemble aux chaises à porteurs qui existaient en France avant la révolution. Tout le monde va à cheval ou à mule. Les ânes ne sont destinés qu’à porter des fardeaux dans les montagnes. Les Indiens emploient les llamas à cet usage.

Le llama est la bête de somme des Cordillères; c’est avec lui que se font tous les transports, et l’Indien s’en sert pour commercer avec les vallées. Ce gracieux animal est très intéressant à étudier. C’est le seul des animaux que l’homme s’est associé, qu’il n’a pu réussir à avilir. Le llama ne se laisse ni battre ni mal mener; il consent à se rendre utile, mais c’est à condition qu’on l’en prie et non qu’on le lui commande. Ces animaux ne vont jamais qu’en troupes; elles sont plus ou moins nombreuses et conduites par des Indiens qui marchent à une grande distance en avant des llamas. Si la troupe se sent fatiguée, elle s’arrête, et l’Indien s’arrête aussi. Quand la station se prolonge, l’Indien inquiet, voyant le soleil baisser, se décide, après avoir pris toutes sortes de précautions, à supplier ses bêtes de continuer leur route. Il se met à cinquante ou soixante pas de la troupe, prend une attitude humble, fait de la main un geste des plus caressants à ses llamas, leur adresse des regards tendres, en même temps qu’il crie d’une voix douce et avec une patience que je ne pouvais me lasser d’admirer: ic-ic-ic-ic-ic-ic; si les llamas sont disposés à se remettre en route, ils suivent l’Indien en bon ordre, d’un pas égal et vont fort vite, leurs jambes étant très longues; mais, lorsqu’ils sont de mauvaise humeur, ils ne tournent seulement pas la tête du côté de la voix qui les appelle avec tant d’amour et de patience. Ils restent immobiles, serrés les uns contre les autres, tantôt debout, tantôt couchés et regardant le ciel avec des regards si tendres, si mélancoliques, qu’on croirait vraiment que ces étonnantes créatures ont conscience d’une autre vie, d’une phase d’existence meilleure. Leur grand cou, qu’ils portent avec une gracieuse majesté, les longues soies de leur robe toujours propres et brillantes, leurs mouvements souples et craintifs donnent à ces animaux une expression de noblesse et de sensibilité qui commande le respect. Il faut bien qu’il en soit ainsi, puisque les llamas sont les seuls animaux au service de l’homme que l’on n’ose pas frapper. S’il arrive (chose bien rare) qu’un Indien dans sa colère, veuille exiger par la force ou même la menace ce que le llama ne veut pas faire de bonne volonté, dès que l’animal se sent rudoyer de paroles ou de gestes, il redresse sa tête avec dignité; et, sans chercher à fuir pour échapper aux mauvais traitements (le llama n’est jamais attaché ou entravé), il se couche, tourne ses regards vers le ciel: de grosses larmes coulent en abondance de ses beaux yeux, des soupirs sortent de sa poitrine, et dans l’espace d’une demi-heure ou trois quarts d’heure au plus, il expire. Heureuses créatures! qui se dérobent, avec tant de facilité, à la souffrance par la mort. Heureuses créatures! qui semblent n’avoir accepté la vie que sous la condition qu’elle serait douce! Ces animaux, offrant le seul moyen de communication avec les Indiens des montagnes, sont d’une grande importance commerciale; mais on serait tenté de croire que la révérence presque superstitieuse dont ils sont l’objet ne part pas uniquement du sentiment de leur utilité. J’en ai vu quelquefois trente ou quarante intercepter le passage dans une des rues les plus fréquentées de la ville; les passants arrivés près d’eux les regardaient avec timidité et rebroussaient chemin. Un jour il en entra une vingtaine dans la cour de notre maison, ils y restèrent six heures: l’Indien se désespérait: nos esclaves ne pouvaient plus faire leur service: n’importe, on supporta l’incommodité que ces animaux, causaient, sans que personne songeât seulement à leur adresser un regard de travers. Enfin les enfants mêmes, eux qui ne respectent rien, n’osent toucher les llamas. Quand les Indiens veulent les charger, deux d’entre eux s’approchent de l’animal, le caressent et lui cachent la tête, afin qu’il ne voie pas qu’on lui met un fardeau sur le dos; s’il s’en apercevait, il tomberait mort; il faut en agir de même pour le décharger. Si le fardeau excédait une certaine pesanteur, l’animal se jetterait immédiatement à terre et mourrait. Ces animaux sont d’une grande sobriété: une poignée de maïs suffit pour les faire vivre trois ou quatre jours. Ils sont néanmoins très forts, gravissent les montagnes avec beaucoup d’agilité, supportent le froid, la neige et toute espèce de fatigues. Ils vivent longtemps; un Indien m’a dit en avoir un qui avait trente-quatre ans. Nul autre homme que l’Indien des Cordillières n’aurait assez de patience, de douceur pour utiliser le llama. C’est sans doute de cet extraordinaire compagnon, donné par la Providence à l’indigène du Pérou, qu’il a appris à mourir quand on exige de lui plus qu’il ne veut faire. Cette force morale, qui nous fait échapper à l’oppression par la mort, si rare dans notre espèce, est très commune parmi les Indiens du Pérou, ainsi que j’aurai souvent l’occasion de le remarquer.

Comme on a dû le voir, la vie d’Aréquipa est des plus ennuyeuses; elle l’était pour moi surtout, qui suis d’une activité incessante; je ne pouvais me faire à cette monotonie.

La maison de M. Le Bris était la seule où je trouvais quelques distractions. Tous ces messieurs me témoignaient le plus tendre intérêt, et s’empressaient de m’être agréables. Chaque fois qu’il arrivait un étranger à Aréquipa, M. Viollier venait ainsi m’en prévenir, et, m’en faisait le portrait, me demandant si je désirais qu’il me fût présenté; j’acceptais ou refusais, selon que les personnages excitaient ma curiosité.

Je vis chez M. Le Bris beaucoup de voyageurs, officiers de marine ou commerçants. Je ne parlerai toutefois que d’un seul qui n’appartenait à aucune de ces deux classes. M. le vicomte de Sartiges, que j’y rencontrai, était secrétaire d’ambassade à Rio-Janeiro; ayant obtenu de M. de Saint-Priest, alors ambassadeur au Brésil, un congé de six mois pour aller visiter le Pérou, il y était venu sur la Thisbé, commandée par M. Murat.

Je n’ai jamais tant ri que le jour où Viollier vint m’annoncer l’arrivée de M. de Sartiges, qui s’était installé dans la chambre de M. Le Bris, absent en ce moment, et comptait rester quinze jours en ville.

M. Viollier est Suisse à Aréquipa comme il l’était à Bordeaux. Les émanations du volcan n’ont eu aucune influence sur sa belle et robuste constitution. Il est gras et frais comme s’il n’était jamais sorti de ses montagnes: bon, simple, parlant peu, ne quittant jamais son flegme, mais jugeant tout avec un sens droit et un calme que je ne me lassais pas d’admirer.

— Oh! mademoiselle, me dit-il, quel singulier personnage m’a envoyé M. Le Bris! D’honneur, je ne sais ce que c’est. À voir sa jolie petite personne si frêle, si délicate, sa charmante figure toute rose, ses beaux cheveux blonds si bien bouclés, à examiner ses mains blanches et potelées, à entendre le son de sa douce voix, sans hésiter on affirmerait que le vicomte de Sartiges n’est autre chose qu’une femme. Je vous assure que je l’ai cru d’abord; mais si je le juge d’après ses discours, ce doit être un homme, et un homme bien dangereux pour les femmes. En arrivant hier au soir, au lieu de se reposer, il se mit à me parler jusqu’à une heure du matin. Le principal objet de cette longue conversation fut de s’enquérir si la ville renfermait beaucoup de jolies femmes; si ces jolies femmes étaient mariées ou demoiselles; quel serait le moyen de s’introduire auprès d’elles; et ainsi de suite: ce fut le sérieux de l’entretien. La brève attention qu’il donna à tout le reste me parut également étrange. Enfin, mademoiselle, ce jeune homme ou cette jeune femme est pour moi extraordinaire, inexplicable, et j’ai recours à vous, afin que vous m’aidiez à l’étudier.

Le soir, M. de Sartiges vint me voir. Le bon M. Viollier ne disait rien, écoutait le vicomte de toutes ses oreilles, et ses regards m’interrogeant semblaient dire: Qu’en pensez-vous? est-ce un homme ou une femme?

J’avoue que moi-même j’étais très embarrassée et n’aurais pu répondre à cette question. L’enveloppe de ce vicomte ressemblait à celle de ces jeunes Anglaises que nous rencontrons quelquefois sur nos promenades, à ces ravissantes créatures dont les beaux yeux bleus, les célestes regards, les petits traits de vierge, le teint blanc et rose, les cheveux aux reflets d’or le disputent aux anges de Raphaël. Ce jeune homme n’avait pas de barbe, pas de favoris; seulement une imperceptible moustache blonde garnissait sa lèvre supérieure: ses membres fluets, sa taille fine, sa poitrine légèrement rentrée, annonçaient chez lui une extrême faiblesse d’organisation. La mise de ce petit sylphe était en harmonie avec sa gentille personne.

Un joli pantalon gris à guêtres d’une étoffe soyeuse, une redingote noire descendant à mi-cuisses, à large collet de velours, une cravate de velours noir faisant ressortir son beau linge, des gants jaunes, une petite badine dans une main, dans l’autre un lorgnon retenu autour du cou par une chaîne en cheveux d’un beau noir, telle était la toilette du jeune diplomate. Si, en le voyant, on avait peine à distinguer à quel sexe il appartenait, en l’écoutant la chose devenait plus perplexe encore. Sa voix avait un charme inexprimable; ses yeux se baissaient avec une candeur qu’il est bien rare de rencontrer dans un homme. Sa conversation était bizarre, très variée et remplie de traits d’originalité; il professait pour toutes les dames une admiration qui le dispensait d’avoir de l’amour pour aucune. – D’ailleurs, disait-il, je ne crois plus à l’amour. – Il avait vingt-deux ans: oui, vingt-deux printemps seulement avaient passé sur cette tête encore imberbe, et dans si peu de temps le moral avait atteint la décrépitude. Le jeune vicomte ressemblait à ces vieillards qui ont épuisé la vie et n’ont plus rien à apprendre en restant sur la terre. Déjà il avait été attaché aux ambassades de Naples et d’Angleterre, et avait eu, dans ces deux pays, de ces grandes aventures amoureuses qui, blasant le cœur, tarissent la source des plus chères illusions. Avide de sensations nouvelles, il éprouvait un besoin incessant de voir. À peine arrivé à Rio-Janeiro, il avait voulu voir au delà. Les glaces du cap Horn avaient tenté sa curiosité, et, sans tenir aucun compte de la fragilité de sa chétive enveloppe, il s’était exposé, avec sa faible poitrine, à l’affreux hiver des mers polaires. Arrivé à Valparaiso, avec une toux sèche et dans un état d’extrême maigreur, il s’était néanmoins livré aux plaisirs et, après être resté quelque temps au Chili à mener la vie des marins à terre, lassé des belles Chiliennes, il avait voulu connaître les Péruviennes. Cet enfant-vieillard ressemble beaucoup au colibri, qui voltige successivement à l’extrémité de toutes les branches d’un arbre sans se poser sur aucune, ou, comme diraient les fouriéristes, la papillonne est sa dominante.

M. de Sartiges fit fureur parmi les dames d’Aréquipa; c’était à qui d’entre les plus jolies aurait une mèche de ses blonds cheveux. Quand il passait dans la rue, on se mettait sur la porte pour voir le joli Français aux cheveux blonds. Les plus jolies femmes de ma société enviaient mon bonheur de pouvoir parler avec le vicomte: quelques unes d’entre elles me demandaient dans leur naïveté: — Que vous dit donc ce charmant vicomte? vous parle-t-il d’amour?… — Non, mesdames, M. de Sartiges ne me parle pas d’amour, ce qui me fait attacher beaucoup plus de prix à ses fréquentes visites.

M. de Sartiges ne vivait en apparence que pour de frivoles jouissances; cependant il recherchait l’instruction partout où il espérait la rencontrer. Il mettait bien ses plaisirs en première ligne; mais, chemin faisant, il recueillait çà et là des renseignements sur les pays qu’il parcourait. Il prenait beaucoup de notes, questionnait les personnes capables, et donnait à l’examen des choses une attention assez soutenue. M. Viollier ne revenait pas de son étonnement; il ne pouvait concevoir comment ce petit être s’exposait volontairement aux plus rudes fatigues, les supportait avec courage et bravait toute espèce de danger, uniquement pour satisfaire sa fantaisie de voir du pays. M. Viollier ne put jamais s’expliquer non plus comment cette vie errante, pénible, n’avait changé en rien, ni même modifié le caractère, les goûts et les habitudes du vicomte. M. de Sartiges trouvait charmant de coucher en plein air, par terre, sur un sac, au milieu d’une pampa; et, pendant tout son séjour chez M. Le Bris, il ne cessa de se plaindre de la dureté des sièges en usage à Aréquipa. Au dîner, on mettait sur sa chaise un tapis plié en quatre. Il se plaignait aussi de la nourriture: on ne savait pas faire le thé, les glaces ne valaient rien; mais ce qui le désespérait, ce qui le rendait réellement malheureux, c’est que les blanchisseuses du pays ne savaient pas repasser son linge à son gré. Le vicomte avait auprès de lui, pour le servir, non un domestique, mais une espèce de Michel-Morin, qu’il appelait son homme. C’était un ancien militaire, robuste, adroit, intelligent, sachant un peu de tout. Mon cousin Althaus, qui leur avait fait une carte de route pour se rendre au Cuzco, prétendait que le serviteur en savait plus que le maître, et, pour cette raison, il avait nommé celui-là le Baron. Je n’ai jamais parlé à ce dernier.

M. de Sartiges resta trois semaines à Aréquipa. Chacun s’empressa de le fêter le mieux qu’il put. Nous nous réunîmes en grande cavalcade, afin de lui faire voir le peu de choses curieuses qui se trouvent aux environs de la ville. On lui donna des bals, des dîners, et, en somme, je ne pense pas qu’il dut être mécontent de la réception qu’on lui fit. Il partit pour le Cuzco chargé de lettres de recommandation, et j’ai eu le plaisir d’apprendre que la connaissance de M. Miota, pour qui je lui donnai une lettre, lui avait été très agréable.

Pendant le séjour de M. de Sartiges à Arequipa, vint de Lima un de mes cousins par alliance, l’homme le plus original que j’aie rencontré de ma vie, M. d’Althaus, dont j’ai déjà parlé. Dès la première entrevue, nous fûmes amis. Althaus est Allemand, mais parle français dans la perfection, ayant passé en France une grande partie de sa vie. À partir du moment de son arrivée, je n’eus plus de temps de reste. Sa conversation me plaisait si fort, j’y trouvais tant d’occasions de m’instruire que je profitai de ses dispositions pour prolonger avec lui d’interminables causeries. Comme sa femme, ainsi que ses enfants et ses domestiques, étaient chez mon oncle, à Camana, il venait manger avec moi chez ma cousine, en sorte que nous ne nous quittions pas. Althaus a une manière de parler des personnes et des choses qui est tout à fait à lui. En espagnol, qu’il parle très bien, comme en français, il trouve des mots qui peignent, caractérisent, et qu’on cite ensuite comme des proverbes. Il fut de toutes nos parties avec M. de Sartiges, et tout ce qu’il me disait au sujet de ce jeune homme-femme était digne de remarque. — En résumé, me disait-il un jour, je vois, ma chère Flora, que depuis quinze ans que j’ai quitté la France, votre jeunesse n’a pas été en s’améliorant. De mon temps, j’ai vu des jeunes gens de l’âge de M. de Sartiges, qui déjà avaient deux épaulettes, et s’étaient trouvés à dix affaires; de ces beaux garçons forts, robustes, qui résistaient au froid et au chaud, à la faim et à la soif, à toute espèce de fatigues. C’étaient là des hommes! Mais des mauviettes comme votre vicomte, qu’on prendrait pour de petites marquises déguisées, je vous le demande, de quelle utilité peuvent-elles être à leur pays? Sans doute cela est gentil; mais est-ce avec des poupées de cette nature que vous comptez faire marcher la civilisation?

— Althaus, vous ne faites cas que de la force physique.

— C’est que la force physique entraîne toujours avec elle la force morale. Très certainement vous ne rencontrerez jamais dans une chétive enveloppe de femmelette un César, un Pierre le Grand, un Napoléon.

– Il faut croire, cousin, que les habitudes de jeunesse sont bien fortes, puisque votre bon sens naturel et vos connaissances scientifiques n’ont pu déraciner en vous les goûts du soldat.

– Cousine, vous êtes charmante, quand vous vous révoltez contre les soldats. Mais, dites-moi, qu’espérez-vous donc de votre jeune France? fera-t-elle jamais rien qui puisse approcher des grandes choses effectuées par les soldats de l’empire?

On peut juger, par ce peu de mots, de la tournure d’esprit de mon cousin Althaus. L’homme a disparu dans la profession. Soldat avant tout, il réalise complètement l’officier de fortune de Walter-Scott. Encore quelques années, et le type ne s’en retrouvera plus en Europe.

Althaus fait la guerre depuis l’âge de dix-sept ans; il a servi comme officier du génie dans les armées françaises et dans celles des alliés. La profession des armes est, à ses yeux, la première, celle à laquelle toutes les autres doivent être subordonnées; il l’exerce par goût, s’intéressant au combat, quoique indifférent à la cause pour laquelle on se bat. Il aime la guerre pour elle-même, et s’enrôle avec celui qu’il croit le plus habile. Après les événements de 1815, il resta au service de l’Allemagne: il y avait un très beau grade, de bons appointements, et aurait pu mener joyeuse vie dans toutes les garnisons; mais son activité guerrière ne pouvait s’accommoder du repos; il lui fallait l’occasion d’exercer son art, le jeu des batailles, les fortes émotions que font naître les chances de succès et de revers, la joie du triomphe ou l’enseignement de la défaite. Pendant trois ans il attendit les querelles des rois, accueillant jusqu’aux plus faibles rumeurs qui pouvaient faire présager la guerre, bien décidé à y prendre part et à se rallier au drapeau que paraîtrait devoir favoriser la fortune; mais voyant que les efforts des journalistes pour provoquer des reprises d’hostilité étaient vains, que les chefs des peuples, moins par modération que par impuissance, persistaient à rester en paix et que, pour longtemps encore, la jeunesse en Europe se trouvait condamnée à végéter auprès de ses foyers, Althaus