se décida à quitter un pays sur lequel, disait-il, la malédiction de Dieu semblait être tombée. Il donna sa démission, quitta sa famille, dont il était tendrement aimé, et en véritable aventurier vint au Pérou chercher les chances des combats.
Arrivé à Lima, Althaus se présenta au chef du gouvernement, et, sans autre recommandation que sa bonne mine, ses allures martiales, il fut reçu avec distinction et employé selon ses désirs. Accoutumé aux proportions gigantesques des guerres de l’empire, Althaus n’aurait pu s’imaginer qu’on songeât à entrer en campagne avec une armée au-dessous de cinquante mille hommes; aussi fut-il cruellement désenchanté quand on lui dit que le corps d’armée dont on lui confiait le commandement se composait de huit cents hommes! Lorsqu’il vit ces soldats péruviens mal équipés, sans aucune notion de tactique ni de discipline militaires, lâches et sans presque aucune des vertus du guerrier, le pauvre Althaus resta pétrifié, et crut qu’on voulait se moquer de lui. Le malheureux fut tenté d’abandonner l’Amérique et d’accourir aux champs de la Grèce, où il avait appris que la guerre existait entre la croix et le croissant. Je ne sais sous laquelle des deux bannières mon brave cousin se serait décidé à se ranger; mais Althaus abhorre la mer. Il avait beaucoup souffert dans le voyage qu’il venait de faire, et l’immense distance qui sépare le pays des Hellènes de celui des Incas lui fit craindre de n’arriver que pour être témoin de la fin de la lutte. Il se résigna donc à rester au Pérou; et, réfléchissant que, dans ce pays nouveau, ses talents d’ingénieur pouvaient recevoir une grande variété d’emplois, il proposa au gouvernement de lever le plan topographique du territoire, et de se charger de tous les travaux d’art qu’on jugerait convenable d’entreprendre. Sa proposition fut acceptée; il resta attaché à l’armée péruvienne en qualité de colonel du génie, fut nommé ingénieur et géographe en chef de la république et chargé de l’exécution de la carte du Pérou: on lui alloua 600 piastres par mois (3000 fr.), indépendamment de ses frais de voyage. Il eut deux aides de camp attachés à sa personne comme chef du génie militaire, et deux aides-géographes pour les travaux topographiques. Il y avait quatorze ans qu’Althaus habitait le Pérou; il s’était trouvé à toutes les affaires sans avoir jamais reçu dans aucune la plus légère blessure. En 1825, il vint, à la suite de Bolivar, à Aréquipa, et alla loger chez mon oncle Pio, qu’il connaissait beaucoup. Il y connut ma cousine Manuela de Florez, fille d’une sœur de mon père, en devint amoureux, se fit aimer de la jeune fille et, surmontant une légère opposition, il l’obtint de mon oncle, tuteur de Manuela, qui était orpheline. Althaus épousa ma cousine en 1826. Ils avaient, quand j’étais au Pérou, trois enfants, deux fils et une fille.
Althaus a toutes les vertus qui honorent l’homme; il les tient de son cœur et de son éducation: il a en même temps des défauts qui paraissent inconciliables avec ses qualités et qu’on doit attribuer au long exercice de sa profession. On accuse mon cousin d’être dur; on lui reproche la sévérité de ses exigences, la rigueur des châtiments dont il use envers ses soldats et ses subordonnés. Je suis bien loin d’excuser de pareils défauts, mais je ferai remarquer toutefois qu’il faudrait qu’un vétéran des armées d’Allemagne fût plus qu’un ange pour n’être pas dur, violent même, ayant des Péruviens à commander, et qu’il serait à désirer, pour le progrès de la civilisation, que le Pérou eût des hommes de la trempe d’Althaus, à la tête de tous les services publics. Obligeant à l’égard de tout le monde, mon cousin aime à rendre service, et en a rendu même à ses ennemis: il est charitable aux pauvres, généreux envers tous ceux qui l’entourent, bon père, bon époux, quoique parfois un peu brusque, et idolâtre de ses enfants. Très laborieux, il a, pour toutes ses recherches, études et travaux de toute nature, une patience extrême. Il possède une rare intelligence, des connaissances profondes et presque universelles. Son esprit est sardonique à l’excès; la franchise, la bizarrerie de ses expressions, dépassent tout ce qu’on pourrait en dire. Il se rit de tout, voit toujours le côté plaisant, et saisit le ridicule des choses et des personnes avec tant de justesse, le manifeste avec tant de liberté, que les plus braves en frémissent. Althaus n’est pas aimé: il est trop sévère dans l’exercice de ses devoirs et a froissé trop d’amours-propres. On le redoute tellement que souvent on se détourne de son chemin pour éviter sa rencontre. Althaus avait alors quarante-huit ans: son physique est tout allemand, blond, gras et fort; c’est un homme carré, infatigable, ponctuel à tous ses devoirs et d’une grande loyauté dans toutes ses relations.
Althaus évitait avec soin de me parler du motif de mon voyage, s’en reposant à cet égard sur don Pio, qui, par suite d’une longue habitude, traitait toutes les affaires de la famille. Mon oncle avait administré pendant quarante ans, la fortune de ma grand’mère, et, lors de la reddition de ses comptes et de partage de la succession, Althaus, franc militaire, peu versé en matière d’intérêts, ayant affaire à un homme de la force de mon oncle, n’eut pas la meilleure part. Il fut lésé en tout; il se plaignait, entre autres choses, que toutes les bonnes terres de Camana se trouvaient dans le lot de mon oncle, tandis que les mauvaises avaient été laissées pour les parts de Manuela et de la fille de ma cousine Carmen.
De Camana, mon oncle s’était rendu à Islay pour y prendre les bains de mer. Il me fut évident qu’il affectait en différant, sous divers prétextes, son retour à Aréquipa, de montrer ostensiblement qu’il ne me craignait pas. Depuis trois mois, j’habitais sa maison, je l’attendais. Enfin il m’annonça son départ d’Islay, m’invitant à venir à sa rencontre, si cela me convenait, jusqu’à sa maison de campagne, où il comptait s’arrêter.
J’allais donc voir cet oncle sur lequel reposaient maintenant toutes mes espérances, l’homme, qui devait tout à mon père, son éducation, son avancement et, par suite, ses succès dans le monde! Quel accueil allait-il me faire? quelle sensation éprouverais-je à sa vue? À cette pensée mon cœur battait avec violence: dans ma. jeunesse, j’avais tant aimé cet oncle, que mon imagination me représentait comme un second père, j’avais tant souffert lorsque ma mère m’avait dit: « Votre oncle Pio vous a abandonnée, » que je ne pensais jamais à lui sans ressentir la plus vive émotion.
Le 3 janvier, vers quatre heures de l’après-midi, je montai à cheval, accompagné de mon cher cousin Emmanuel, d’Althaus, du bon M. Viollier, mes trois intimes, et suivie d’une foule d’autres personnes, venant plutôt pour satisfaire leur curiosité que par intérêt pour moi ou par prévenance pour don Pio de Tristan. Nous nous dirigeâmes vers la belle maison de campagne que mon oncle appelle simplement sa chacra: elle est située à une lieue et demie de la ville. Lorsque nous approchâmes de l’habitation, Emmanuel et Althaus prirent les devants pour m’annoncer. Peu après, je vis un cavalier venir à toute bride; je m’écriai: voilà mon oncle! Je lançai mon cheval, et dans un instant je me trouvai auprès de lui. Ce que j’éprouvai alors, je ne saurais qu’imparfaitement l’exprimer par le langage. Je pris sa main, et la serrant avec amour, je lui dis: Oh! mon oncle, que j’ai besoin de votre affection!… — Ma fille, vous l’avez tout entière. Je vous aime comme mon enfant: vous êtes ma sœur, car votre père m’a servi de père. Ah! ma chère nièce, que je suis heureux de vous voir, de contempler des traits qui me rappellent si fidèlement ceux de mon pauvre frère. C’est lui, lui, mon frère, mon cher Mariano, dans la personne de Florita.
– Il m’attira vers lui, je penchai ma tête sur sa poitrine, au risque de me jeter à bas de mon cheval, et restai ainsi assez longtemps. Je me relevai baignée de larmes: était-ce de joie, de douleur ou de souvenirs? je ne sais…; mes émotions furent trop vives et trop confuses pour que je puisse en préciser la cause. Ces messieurs nous avaient rejoints: j’essuyai mes yeux, travaillai à reprendre mon calme, et marchai en avant avec mon oncle sans parler. En entrant dans la cour, ma tante, qui est aussi ma cousine, puisqu’elle est sœur de Manuela, vint au devant de moi, me fit un accueil très gracieux, mais au fond duquel je démêlai une grande sécheresse d’âme. J’embrassai ses enfants, ses trois filles, son garçon, et tous quatre me parurent très froids. Quant à ma cousine Manuela, il n’en fut pas de même; elle se jeta dans mes bras, m’embrassa avec tendresse, et les yeux pleins de larmes, la voix émue, me dit: — Ah! ma cousine, qu’il me tardait de vous connaître! Depuis que j’ai appris votre existence, je vous aime, j’admire votre courage et pleure sur vos chagrins. — Nous restâmes prés de deux heures dans cette campagne. Je me promenais dans le jardin avec mon oncle; je ne pouvais me lasser de l’entendre: il parle le français avec une pureté et une grâce charmantes. J’étais ravie de son esprit, son amabilité me fascinait.
Vers sept heures, nous nous mîmes en route pour Aréquipa. Mon oncle monta sur sa belle et fougueuse jument chilienne. L’habileté, la grâce avec lesquelles il la conduisait dénotaient assez que son éducation équestre avait eu lieu en Andalousie. J’étais encore, cette fois, en tête de la nombreuse cavalcade; mon oncle, à ma droite, ne cessait de m’entretenir de la manière la plus amicale.
En arrivant à la maison, nous trouvâmes ma cousine Carmen occupée à faire les honneurs, dans le grand salon, aux nombreux visiteurs venus pour recevoir don Pio et sa famille. Ma cousine avait fait préparer un souper splendide: ma tante y invita les personnes présentes. Quelques unes acceptèrent; les autres demeurèrent à causer ou à fumer. Je restai longtemps avec mon oncle: sa conversation avait pour moi un attrait irrésistible. Il fallut cependant se retirer, et, quoiqu’il fût tard, je ne le quittai qu’à regret; j’en étais enchantée et jouissant du bonheur de me trouver auprès de lui, je n’osais réfléchir à ce que je devais en attendre, entièrement subjuguée par le charme qu’il avait répandu sur moi.
PÉRÉGRINATIONS d’une PARIA (1833 – 1834); PAR M FLORA TRISTAN.
DIEU, FRANCHISE, LIBERTÉ!
TOME DEUXIÈME.
Paris, ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR, Rue Hautefeuille, N 23.
1838.
I. DON PIO DE TRISTAN ET SA FAMILLE.
Mon oncle n’a pas la figure européenne; il a subi l’influence que le sol et le climat exercent sur l’organisation humaine, comme celle de tout ce qui existe dans la nature. Notre famille est toutefois de pur sang espagnol, et a ceci de remarquable que les nombreux individus qui la composent se ressemblent tous entre eux. Ma cousine Manuela et mon oncle seuls se distinguent des autres totalement. Don Pio n’a que cinq pieds de haut; il est très mince, fluet, quoique d’une constitution très robuste. Sa tête est petite, garnie de cheveux qui à peine commencent à grisonner; la teinte de sa peau est jaunâtre. Ses traits sont fins, réguliers; ses yeux bleus pétillent d’esprit. Il a toute l’agilité de l’habitant des Cordillières: à son âge (il avait alors soixante-quatre ans), il est plus leste, plus actif qu’un Français de vingt-cinq ans. À le voir par derrière, on lui aurait donné trente ans, et en face quarante-cinq au plus.
Son esprit allie à toute la grace française la ruse et l’opiniâtreté spéciales à l’habitant des montagnes. Sa mémoire, son aptitude à tout sont extraordinaires: il n’est rien qu’il ne comprenne avec une étonnante facilité. Son commerce est doux, aimable, rempli de charme; sa conversation est très animée, étincelante de traits: il est fort gai, et si parfois il se permet quelques plaisanteries, elles sont toujours de bon goût. Ces dehors séduisants ne se démentent jamais; tout ce qu’il dit, les gestes qui accompagnent ses paroles, et jusqu’à la manière de fumer son cigare, décèlent l’homme distingué dont l’éducation a été soignée; et l’on s’étonne de retrouver le courtisan dans le militaire qui a passé vingt-cinq années de sa vie au milieu des soldats. Mon oncle a le talent exquis de parler à chacun sa langue: lorsqu’on l’écoute, on est tellement fasciné par le charme de ses paroles, que l’on oublie les griefs que l’on peut avoir à lui reprocher. C’est une véritable sirène: personne encore n’a produit sur moi l’effet magique qu’il exerçait sur tout mon être.
À toutes ces brillantes qualités, qui font de don Pio de Tristan un de ces hommes d’élite destinés par la Providence à conduire les autres, s’unit une passion proéminente, rivale de l’ambition et que celle-ci n’a pu dompter; l’avarice lui fait commettre les actes les plus durs, et ses efforts pour cacher une passion qui le dépare le font agir parfois d’une manière très généreuse. Si elle n’était pas visible pour tous, il ne sentirait pas le besoin de la démentir; ses générosités accidentelles peuvent bien, aux yeux d’observateurs inattentifs, jeter de l’ambiguïté sur le fond de son caractère, mais ne sauraient faire illusion à ses intimes, à ceux qui ont avec lui quelques rapports suivis.
Ce fut peu de temps après son retour d’Espagne que mon oncle épousa sa nièce, la sœur de Manuela. Ma tante se nomme Joaquina de Florez; elle a dû être sans contredit la plus belle personne de toute la famille. Lorsque je la vis, elle pouvait avoir alors quarante ans; encore très belle, ses nombreuses couches (elle avait eu onze enfants), plus que les années, avaient fané sa beauté. Ses grands yeux noirs sont admirables de forme, d’expression, et sa peau dorée, unie, ses dents de la blancheur des perles, lui donnent beaucoup d’éclat. Ma tante me donnait une idée de ce que devait être M de Maintenon; elle a été formée par mon oncle, et quoique son éducation première ait été très négligée, certes l’élève fait honneur au maître. Joaquina était faite pour être régente d’un royaume ou maîtresse d’un roi septuagénaire.
Son grand talent est de faire croire, même à son mari, tout fin qu’il est, qu’elle ne sait rien, qu’elle s’occupe seulement de ses enfants et de son ménage. Sa grande dévotion, son air humble, doux, soumis, la bonté avec laquelle elle parle aux pauvres, l’intérêt qu’elle témoigne aux petites gens qui la saluent lorsqu’elle passe dans la rue, la timidité de ses manières et jusqu’à l’extrême simplicité de ses vêtements, tout annonce en elle la femme pieuse, modeste, sans ambition. Joaquina s’est fait un sourire affable, un son de voix flatteur pour aborder tous les partis qui se disputent le pouvoir. Ses manières sont simples; son esprit, qu’elle tient constamment en bride, est délié, son éloquence persuasive, et ses beaux yeux se remplissent de larmes à la moindre émotion. Si cette femme se fût trouvée placée dans une situation en rapport avec ses capacités, c’eût été un des personnages les plus remarquables de l’époque. Son caractère s’est modelé sur les mœurs péruviennes.
Dès la première vue, Joaquina m’inspira une répulsion instinctive. Je me suis toujours méfiée des personnes dont le gracieux sourire n’est pas en harmonie avec le regard. Ma tante offre à l’œil exercé la représentation de cette discordance, malgré le soin qu’elle apporte à accorder le son de sa voix avec le sourire de ses lèvres. Sa politique fait l’admiration de tous ceux qui la connaissent; car, au Pérou, ce qu’on estime le plus, c’est la fausseté. Un jour, Carmen, après m’avoir fait l’énumération de tous les meilleurs diplomates du pays, me dit, avec un soupir d’envie: — Mais aucun de ceux que je viens de vous citer n’égale Joaquina! Figurez-vous, Florita, qu’elle est parvenue à un tel degré de perfection, qu’elle reçoit son plus cruel ennemi avec le même calme, la même amabilité, que son ami le plus intime. Jamais elle ne laisse voir sur sa figure le plus léger indice des sentiments qui l’agitent. Oh! c’est là une femme bien extraordinaire; elle eût joué un grand rôle à la cour d’Espagne; mais ici ce beau talent est perdu puisqu’il n’y a rien, ou peu de chose à faire.
Joaquina fait un grand étalage de religion: elle observe toutes les pratiques superstitieuses du catholicisme avec une ponctualité bien fatigante pour ceux qui l’entourent; mais il faut se concilier la faveur du clergé, la vénération de la foule bigote, et, dans l’intérêt de son ambition, rien n’est pénible à ma tante. Elle cajole les pauvres par de douces paroles, mais ne soulage pas leur misère comme son immense fortune lui permettrait si bien de le faire. La religion n’est pas chez elle cette affection de l’ame qui se manifeste par l’amour de ses semblables; la sienne ne la pousse à aucun dévouement, à aucun sacrifice. Pour elle, c’est un instrument au service de ses passions, un moyen d’étouffer le remords. Avare plus que son mari, Joaquina commet des actes d’une révoltante dureté; son égoïsme paralyse en elle tout mouvement généreux. Sous des apparences d’humilité, elle cache un orgueil et une ambition sans mesure. Elle aime le monde et toutes ses pompes, le jeu avec fureur, la bonne chère avec sensualité; elle gâte ses enfants, afin de n’en être pas importunée; aussi sont-ils très mal élevés. Tout entiers à leur ambition et à leur avarice, les parents ne s’en occupent nullement; et, quoique Aréquipa offre des ressources pour l’instruction, puisqu’il s’y trouve des maîtres de dessin, de musique et de langue française, les enfants de mon oncle n’étaient instruits en rien, ne possédaient encore les commencements de talents d’aucune espèce. L’aîné avait cependant seize ans; les autres douze, neuf et sept.
La sœur de Joaquina, Manuela de Florez d’Althaus, ne lui ressemble en rien; c’est une de ces charmantes créations que l’art imite et ne façonne pas, qui embellissent, vivifient tout, et ne semblent heureuses que du bonheur qu’elles répandent autour d’elles. Ma cousine Manuela est à Aréquipa ce que sont à Paris les élégantes du boulevard de Gand ou des Bouffes; elle y est la femme-modèle que toutes envient ou cherchent à imiter, Manuela n’épargne ni soins ni dépenses pour se mettre au courant des modes nouvelles: elle reçoit le journal qui leur est consacré et ses correspondants lui font parvenir les costumes nouveaux à mesure qu’ils paraissent. M. Poncignon, considérant ma cousine comme sa meilleure pratique, l’appelle, avant aucune autre dame de la ville, pour choisir dans les nouveautés qu’il reçoit; et en cela M. Poncignon agit avec discernement; car si Manuela reçoit la mode des Parisiennes, c’est elle qui la donne aux Aréquipéniennes. La meilleure couturière, en permanence chez elle, copie les toilettes représentées par les gravures, et avec une telle exactitude, que souvent, en voyant ma cousine, je croyais voir une de ces gentilles petites dames qui ornent l’étalage de Martinet dans la rue du Coq. Cette servilité d’imitation nuirait sans doute à beaucoup d’autres; mais Manuela est si gracieuse que, sur elle, tout s’embellit, tout est charmant. Ses jolis petits traits, l’expression ravissante de sa physionomie aussi spirituelle qu’enjouée, son air distingué, ses manières avenantes, sa démarche leste et coquette, s’harmonisent avec tous les costumes, quelque bizarres qu’ils soient.
Manuela, de même que mon oncle Pio, ne ressemble pas plus par les traits que par le caractère à aucun des membres de la famille. Elle porte le goût de la dépense jusqu’à la prodigalité. Le luxe, la recherche en toutes choses sont pour elle un besoin; elle serait, en vérité, malheureuse si elle n’avait pas des chemises de batiste garnies de dentelles, des beaux bas de soie, des souliers en satin des mieux faits. Il n’est pas de petite-maîtresse de Paris qui use autant qu’elle d’odeurs, de pâtes, de pommades, de bains et de soins de toute espèce pour sa personne; aux parfums qu’elle exhale, on se croirait environné de magnolia, de roses, d’héliotrope, de jasmin, et les fleurs aussi fraîches que belles qui constamment parent sa tête la feraient supposer vouée à leur culte. Sa maison est tenue avec beaucoup de luxe; ses esclaves sont bien vêtus et ses enfants sont les mieux mis de la ville; surtout sa petite fille qui est un amour, tant elle est gentille et bien pomponnée. Manuela n’a rien du sérieux espagnol, elle est d’une gaîté folle, étourdie, légère et d’un enfantillage dont la candeur contraste avec cette politique rampante et dissimulée de la société péruvienne. Elle recherche les amusements avec passion; elle les aime tous; les spectacles, bals, soirées, promenades, visites sont ses plus chères occupations, et toutefois ne suffisent pas à son activité. Elle trouve le temps de s’intéresser à la politique, de lire tous les journaux, d’être parfaitement au courant de toutes les affaires de son pays et de celles d’Europe; elle a même appris le français pour pouvoir lire les journaux publiés en France; de plus, elle entretient une correspondance suivie et volumineuse avec son mari, qui est presque toujours absent, et avec beaucoup d’autres personnes; elle écrit très bien et avec une facilité surprenante. Elle réunit à tous ces avantages des qualités du cœur; elle est très généreuse et d’une sensibilité qu’on rencontre rarement chez les Péruviennes. Manuela était faite pour vivre dans les sociétés d’élite qu’offrent les grandes capitales de l’Europe, elle y eut brillé d’un vif éclat; mais hélas! la pauvre cousine est réduite à user sa riche organisation au milieu d’un monde dont les petites menées ne vont pas à son caractère. Ses jolies toilettes, qui, dans les brillants salons de Paris, raviraient autour d’elle une foule charmée, sont perdues dans les réunions d’Aréquipa; et pour les personnes qui les forment, elle pourrait s’épargner autant de frais; mais la parure est dans sa nature comme la beauté du plumage dans celle des oiseaux de son pays: née reine, elle brille dans une oasis du désert. D’après le portrait que je viens de tracer de ma cousine, on sera peut-être étonné qu’elle ait choisi pour mari un soldat comme Althaus, dont les manières sympathisent peu avec celles de cette femme si mignonne, si recherchée, si parfumée. Cependant ils font très bon ménage. Manuela aime beaucoup son mari, souffre toutes ses brusqueries sans s’en effrayer le moins du monde, et n’en fait pas moins toutes ses volontés. Althaus, de son côté, aime sa femme et le lui prouve par toutes les attentions qu’il a pour elle; il la laisse maîtresse absolue, lui achète tout ce qu’il croit pouvoir lui plaire et jouit des parures dont elle embellit sa beauté. L’exemple de ce ménage prouve que les contrastes s’harmonisent quelquefois mieux que les similitudes.
Les premiers jours de l’arrivée de mon oncle se passèrent à causer; je ne me lassais pas de l’entendre. Il me fit l’histoire de toute notre famille, déplora la fatalité qui l’avait privé de me connaître plus tôt; enfin, il me parla avec tant de bonté et d’affection, que j’oubliais sa conduite antérieure et crus pouvoir compter sur sa justice à mon égard. Mais hélas! je ne tardai pas à être détrompée. Un jour que nous causions d’affaires de famille, mon oncle parut désirer connaître le motif qui m’avait fait venir au Pérou. Je lui dis que, n’ayant en France ni parent, ni fortune, j’étais venu chercher secours et protection auprès de ma grand’mére, mais qu’apprenant à Valparaiso sa mort, j’avais reporté sur son affection et sur sa justice toutes mes espérances.
Cette réponse parut inquiéter mon oncle, et dès les premières paroles qu’il me dit à ce sujet, je restai pétrifiée d’étonnement et de douleur. — Florita, me dit-il, lorsqu’il s’agit d’affaires, je ne connais que les lois et mets de côté toute considération particulière. Vous me demandez que j’aie de la justice pour vous; ce sont les actes dont vous êtes porteuse qui en détermineront la mesure. Vous me montrez un extrait de baptême dans lequel vous êtes qualifiée d’enfant légitime; mais vous ne me représentez pas l’acte de mariage de votre mère, et l’extrait de l’état civil établit que vous avez été enregistrée comme enfant naturelle. À ce titre, vous avez droit au cinquième de la succession de votre père; aussi vous ai-je envoyé le compte des biens qu’il a laissés et que j’avais été chargé d’administrer. Vous avez vu qu’à peine ai-je eu assez pour payer les dettes qu’il avait contractées en Espagne, longtemps avant de passer en France. Quant à la succession de notre mère, vous savez, Florita, que les enfants naturels n’ont aucun droit sur les biens des ascendants de leurs père et mère. Ainsi, je n’ai rien à vous tant que vous ne produirez pas un acte revêtu de toutes les formes légales qui constate le mariage de votre mère avec mon frère.
Mon oncle parla sur ce ton pendant plus d’une demi-heure, et la sécheresse de sa voix, l’expression de ses traits décelaient qu’il était dans un de ces moments où l’homme est tout entier possédé par sa passion dominante. C’était l’avare dépeint par Walter-Scott, le père de Rebecca comptant une à une les pièces d’or de son sac, et les y remettant sans rien donner à celui qui vient de le lui faire retrouver. Oh! que l’homme est rapetissé, qu’il est avili lorsqu’il se laisse ainsi tyranniser par des passions qui étouffent en lui les sentiments de la nature! J’étais dans le cabinet de don Pio, assise sur un sofa, et lui se promenait de long en large, parlant beaucoup, comme un homme qui cherche à se persuader à lui-même qu’il ne fait pas une mauvaise action. Je voyais ce qui se passait en lui, et j’en avais pitié. Les méchants sont malheureux, il faut les plaindre, Les vices ne sont pas en eux: ce sont des maîtres que donnent les institutions sociales, et au joug desquels les belles natures peuvent seules se soustraire.
— Mon oncle, lui dis-je, êtes-vous bien persuadé que je suis la fille de votre frère?
— Oh! sans doute, Florita. Son image se retrouve en vous trop fidèlement pour qu’on puisse en douter.
— Mon oncle, vous croyez en Dieu: chaque matin, vous chantez ses louanges et observez avec exactitude les rites de la religion: supposez-vous que Dieu commande au frère d’abandonner la fille de son frère, de la méconnaître, de la traiter comme une étrangère? Pensez-vous ne pas enfreindre la loi dont la divine empreinte est en nous, en refusant de rendre à l’enfant l’héritage de son père? Oh! non, mon oncle, j’en ai la conviction, vous ne serez pas sourd à la voix de votre ame, vous ne mentirez pas à votre conscience, vous ne renierez pas Dieu.
— Florita, les hommes ont fait des lois; elles sont aussi sacrées que les préceptes de Dieu. Sans doute, je dois vous aimer, et vous aime, en effet, comme la fille de mon frère; mais, comme la loi ne vous confère aucun titre à la succession qui serait échue à mon frère, je ne vous dois rien de ce qui lui aurait appartenu.Il vous revient le cinquième seulement de ce qui lui appartenait à sa mort.
— Mon oncle, le mariage de mon père avec ma mère est un fait notoire; il n’a été dissous que par la mort. Ce mariage, célébré par un prêtre, comme vous le savez, n’a pas été, j’en conviens, revêtu des formalités prescrites par les lois humaines: j’ai été la première à vous l’annoncer. Mais la bonne foi saurait-elle se faire un droit de l’omission de ces formalités pour s’approprier le pain de l’orpheline? Pensez-vous que les moyens de suppléer à ces formes omises m’eussent manqué, si j’avais eu raison de douter de votre justice? Croyez-vous qu’il m’eût été difficile d’obtenir d’une des églises d’Espagne un titre qui régularisât le mariage de ma mère? Munie de cette pièce, vous eussiez tenté en vain de me refuser la part qui revenait à mon père: vous n’auriez pu m’en priver d’une obole. Avant mon départ, j’ai consulté plusieurs avocats espagnols; tous m’ont conseillé de me nantir d’un pareil titre, en m’indiquant le moyen que je devais prendre pour me le procurer. Eh bien! mon oncle, j’ai repoussé ces conseils, et ma correspondance doit vous faire ajouter foi à mes paroles: je les ai repoussés parce que j’ai cru à votre affection, et ne voulais tenir que de votre justice la fortune qui pourrait m’échoir.
— Mais, Florita, je ne conçois pas pourquoi vous vous obstinez à me croire injuste. Suis-je dépositaire de vos deniers? Avez-vous le droit de me réclamer une piastre?
— Soit, mon oncle; puisque vous vous retranchez dans la lettre de la loi, vous avez raison, et je sais de reste que, sous la dénomination d’enfant naturelle, je n’ai pas droit à la succession de ma grand’mère; mais, comme fille de ce frère auquel vous devez tout, n’ai-je pas droit à votre reconnaissance particulière? Eh bien! mon oncle, c’est à elle que j’en appelle. Je ne demande ni à vous ni aux cohéritiers les 800,000 francs que chacun de vous avez eus pour votre part; je ne vous demande que le demi-quart de cette somme, tout juste assez pour me donner de quoi vivre d’une manière indépendante. Mes besoins sont très restreints, mes goûts modestes. Je n’aime ni le monde ni son luxe. Avec 5,000 francs de rente je pourrai vivre partout libre et heureuse. Ce don, mon oncle, comblera tous mes vœux; je ne veux le devoir qu’à vous seul. Je vous en bénirai, et ma vie ne sera pas assez longue pour que je puisse satisfaire la gratitude que j’en ressentirai.
En disant ces mots, j’étais allée près de lui; je pris une de ses mains et la serrai fortement contre mon cœur. Ma voix était entrecoupée par mes larmes; je le regardai avec une expression ineffable de tendresse, d’anxiété et de reconnaissance, attendant, en tremblant, la réponse qu’il paraissait méditer.