— Cher oncle, vous consentez, n’est-ce pas, à me rendre heureuse? Ah! que Dieu vous accorde de longs jours! Mon bonheur et ma gratitude vont y répandre douceur et calme, et vous paieront ainsi grandement de tout ce que vous aurez fait pour moi.
Mon oncle sortit de son silence par un mouvement brusque. — Mais Florita, comment donc comprenez-vous cette affaire? Pensez-vous que je puisse vous donner 20,000 piastres? C’est une somme énorme!… 20,000 piastres!!!
Je ne saurais expliquer l’effet subit que la brusquerie et la dureté de cette réponse produisirent sur moi. Ce que je peux dire, c’est qu’à l’état de sensibilité où j’étais, depuis le commencement de l’entretien, succéda immédiatement un accès d’indignation si violent, la commotion que j’en ressentis fut tellement forte, que je crus toucher à mon dernier instant. Je me promenai quelque temps dans la chambre sans pouvoir parler. De mes yeux jaillissaient des éclairs; mes muscles étaient tendus: je n’aurais pas alors entendu tomber le tonnerre. Je ne sais ce que mon oncle disait; j’étais dans un de ces moments où l’ame communique avec une puissance surhumaine.
Je m’arrêtai devant mon oncle, lui serrant le bras avec force, et lui parlant avec un son de voix qu’il ne m’avait jamais entendu: — Ainsi, don Pio, de sang-froid et avec préméditation, vous repoussez la fille de votre frère, de ce frère qui vous servit de père, auquel vous devez votre éducation, votre fortune et tout ce que vous êtes? Pour reconnaître ce que vous devez à mon père, vous qui posséder 300,000 francs de rente, vous me condamnez froidement à souffrir la misère; quand vous avez un million à moi, vous m’abandonnez aux horreurs de la pauvreté, vous me livrez au désespoir, vous m’obligez à vous mépriser; vous, que mon père m’apprit à aimer, vous, le seul parent sur lequel reposaient toutes mes espérances! Ah! homme sans foi, sans honneur, sans humanité, je vous repousse à mon tour, je ne suis pas de votre sang, et je vous livre aux remords de votre conscience. Je ne veux plus rien de vous. Dès ce soir, je sortirai de votre maison, et demain toute la ville connaîtra votre ingratitude pour la mémoire de ce frère qui provoque vos larmes toutes les fois que vous prononcez son nom, votre dureté à mon égard, et de quelle manière vous avez trompé l’imprudente confiance que j’avais placée en vous.
Je sortis de son cabinet et rentrai dans ma grande salle voûtée. J’étais dans un état d’exaspération et de souffrance que les paroles ne pourraient faire concevoir. J’écrivis aussitôt à M. Viollier: lorsqu’il fut chez moi je le priai de me trouver un logement, lui confiant que je ne voulais pas rester plus longtemps chez mon oncle. Il me supplia d’attendre deux jours, M. Le Bris devant arriver d’Islay le surlendemain.
Mon oncle était allé instruire immédiatement toute la famille de mes intentions hostiles. Althaus fut chargé de me porter des paroles de paix, je lui racontai la scène que je venais d’avoir avec don Pio. — Cela ne m’étonne pas, me dit-il, et d’après tout ce que vous connaissez de lui, vous auriez dû vous y attendre. Mais, ma chère Flora, avant de faire du scandale et de vous attirer des chagrins plus vifs encore, voyons s’il ne serait pas possible d’arranger les choses. Si vous avez quelques droits, ce n’est ni moi ni Manuela qui vous les contesterons. On refera les parts; nous aurons chacun la nôtre, et tout sera fini. Don Pio et l’oncle de Margarita (la fille de ma cousine Carmen) sont deux avocats bien retors; mais vous pourriez choisir le docteur Baldivia qui, certes, est bien de force à lutter avec eux. Si vous persistez à vouloir sortir de la maison de don Pio, je vous offre la nôtre, et, quoique nous plaidions l’un contre l’autre, nous n’en serons pas moins bons amis.
Manuela vint me faire les mêmes offres de service, me témoigna beaucoup d’intérêt, et me donna toutes les consolations qui étaient en son pouvoir.
La nuit, je ne pus goûter un instant de repos. La fièvre agitait mon sang, m’empêchait de demeurer étendue sur mon lit: je ne pouvais demeurer en place; j’allais et venais, et fus même obligée de sortir dans la cour pour respirer l’air frais du matin. Oh! quelle souffrance était la mienne! Ma dernière espérance détruite! cette famille que j’étais venue chercher de si loin, dont les membres me présentaient l’égoïsme sous tous ses aspects, sous toutes ses faces, froids, insensibles au malheur d’autrui comme des statues de marbre! mon oncle, le seul d’entre eux qui eût vécu avec mon père, dont il avait été chéri, dont il avait eu toute la confiance; mon oncle à l’affection duquel je m’étais entièrement abandonnée, mon oncle dont le cœur à tant de titres eût dû compatir aux souffrances du mien, se montrait à moi dans toute l’aride nudité de son avarice et de son ingratitude! Ce fut encore une de ces époques de ma vie où tous les maux de ma destinée se dessinèrent à mes regards; dans tout ce qu’ils avaient de cruelles tortures. Née avec tous les avantages qui excitent la convoitise des hommes, ils ne m’étaient montrés que pour me faire sentir l’injustice qui me dépouillait de leur jouissance. Je voyais partout pour moi des abîmes, partout les sociétés humaines organisées contre moi; de sûreté, de sympathie nulle part. Oh! mon père! m’écriai-je involontairement, que de mal vous m’avez fait! Et vous, ma mère!… Ah! ma mère, je vous le pardonne; mais la masse des maux que vous avez accumulés sur ma tête est trop lourde pour les forces d’une seule créature. Quant à vous, don Pio, frère plus criminel que ne le fut Caïn tuant son frère d’un seul coup, tandis que vous assassinez la fille du vôtre par mille tourments, je ne vous livre plus à votre conscience, car il n’a pas de conscience celui qui, comme vous, se prosterne soir et matin au pied de la croix, et soir et matin dément par ses actes les saintes paroles de ses prières. Les passions seules sont les dieux de sa foi: le dieu de la vôtre, c’est l’or. Ainsi, pour un peu d’or, vous déchirez mon cœur, vous portez le désespoir et la haine dans une ame que Dieu avait créée pour aimer ses semblables et s’élever jusqu’à lui par la méditation. Oh! mon oncle, mon oncle, qui pourra vous faire comprendre l’étendue des maux que votre exécrable avarice me condamne à endurer? Mais non, cet homme ne sent rien que l’unique bonheur de contempler son or. Eh bien! m’écriai-je, dans un moment où je me sentais un irrésistible besoin de vengeance, je souhaite que tu perdes la vue!
Le matin, mon corps était épuisé de fatigue, sans que j’éprouvasse l’envie de dormir ou de manger. L’exaltation de mon cerveau me soutint ainsi pendant cinq jours.
Le lendemain, j’allai voir le président de la cour de justice, homme très instruit dans les lois, et lui confiai ma position. Il me dit que, lorsque mon oncle avait reçu ma première lettre, il était venu le consulter, et qu’à la lecture de cette lettre, lui, ancien avocat, avait dit à don Pio de ne s’inquiéter nullement des prétentions que pouvait élever la fille de son frère, parce qu’elle n’avait droit à réclamer que le cinquième des biens laissés par son père.
— Mademoiselle, ajoutait-il, je n’ai jamais compris comment vous avez pu écrire une semblable lettre!… Don Pio lui-même en fut tellement surpris, qu’il la fit lire par un Français, craignant de s’être mépris sur le sens de son contenu. Cette lettre vous a perdue. On peut dire que vous-même vous vous êtes coupé la tête en quatre. M. le président m’engagea cependant à consulter un des meilleurs avocats, afin de n’avoir aucun reproche à me faire. J’en consultai deux, ils furent d’avis qu’il y avait matière à procès, tout en m’avouant que le succès en était douteux, surtout plaidant contre don Pio, dans un pays où la justice se vend. Mon oncle était la partie la plus intéressée, ayant eu un tiers de part en sus de la sienne pour les droits de sa femme, sans compter un legs de 100, 000 francs que ma bonne maman avait fait à Joaquina. Il était homme à sacrifier le quart, ou même la moitié, s’il le fallait, afin d’obtenir gain de cause. Ces deux avocats, pas plus que le président, ne purent rien concevoir à ma conduite. — Cette lettre, mademoiselle, me dirent-ils, cette malheureuse lettre vous ruine; encore si vous étiez venue avec une pièce qui constatât la notoriété du mariage de votre mère avec votre père, cela, ici, eût été considéré comme un véritable acte de mariage, et vous eussiez surmonté toutes les difficultés qu’on eût pu vous opposer. Je n’osais dire à ces messieurs que j’avais compté sur l’affection, la reconnaissance et la justice de mon oncle; ils m’auraient crue folle; je préférais passer pour une étourdie.
M. Le Bris arriva; je le consultai sur ce que j’avais de mieux à faire. Il fut indigné contre mon oncle, qu’il connaît et estime à sa juste valeur. Son caractère fier le porta à me conseiller de quitter aussitôt la maison de don Pio. Il me fit toutes les offres de service que j’aurais pu attendre d’un vieil ami, et je trouvai, dans l’intérêt qu’il me témoigna, une consolation bien douce.
Cependant mon oncle ne se souciait pas de me voir sortir de chez lui: il est dans son système d’arranger, autant que possible, toute contestation à l’amiable, connaissant, par expérience, la supériorité de son talent en fait de transactions. Il m’écrivit donc pour me demander si je voulais me trouver en présence de tous les membres de la famille, lui, Althaus et le vieux docteur, représentant de Margarita, fille de Carmen; je n’avais pu me décider à le revoir depuis la scène que je viens de raconter. On me servait à manger dans ma chambre, et j’étais toujours décidée à m’en aller.
Cependant je cédai aux instances d’Althaus et me rendis de nouveau dans le cabinet de mon oncle. Quelle cruelle douleur j’éprouvai en revoyant cet homme qui me forçait à le mépriser; lui, que je me sentais portée à aimer de la plus vive affection. Il me parla avec plus de douceur et d’amitié que jamais; il représenta devant ces deux témoins la conduite qu’il avait tenue envers moi. Althaus et le vieux docteur reconnurent que c’était à la sollicitation de don Pio qu’il m’avait été alloué, lors du partage des biens de ma grand’mère, les 15,000 francs qu’elle m’avait légués.
Ces deux messieurs me dirent aussi qu’à la générosité de mon oncle, seul, je devais la pension de 2,500 francs que je recevais depuis cinq ans. Je fus sensible à ces marques d’affection de la part de mon oncle; mes yeux se remplirent de larmes. Il s’en aperçut, et craignant que ma fierté ne fût blessée de recevoir annuellement cette somme à titre gratuit, il s’empressa de répondre à ces messieurs que ce n’était pas un don de sa part, mais une dette dont il s’acquittait; — car, ajouta-t-il, si, par quelques manques de formes au mariage de sa mère avec mon frère, Florita se trouve privée des droits d’enfant légitime, elle a incontestablement le droit, comme enfant naturelle, au moins à une pension alimentaire; je me suis chargé seul de la lui payer, et je la prie de vouloir bien m’accepter toujours comme son chargé d’affaires. Après une longue conversation, dans laquelle mon oncle eut le talent de nous persuader, même à moi, qu’il m’aimait à l’égal de son propre enfant; que sa conduite à mon égard n’avait jamais cessé d’être loyale, généreuse, et pleine de reconnaissance pour tout ce qu’il devait à mon père; après m’avoir attendrie jusqu’à provoquer mes larmes et émouvoir Althaus, il me demanda, de la manière la plus caressante, de vouloir bien oublier tout ce qui s’était passé entre nous, et me supplia de rester chez lui comme sa fille, son amie, celle de sa femme, la seconde mère de ses enfants; et tout cela avec tant de charme, de vérité dans l’accent, que je lui promis tout ce qu’il voulut. Joaquina vint ensuite achever ce que mon oncle avait si bien commencé; et les deux sirènes me fascinèrent à un tel point que, renonçant à tout procès, je me confiai, non plus à leur justice, mais à leurs promesses.
M. Le Bris et toutes les personnes de mon intimité admirèrent mon courage et s’étonnèrent de la résignation avec laquelle je me laissais dépouiller; elles ne s’y seraient pas attendues de la fierté et de l’indépendance de mon caractère. Je concevais leur étonnement: ma grande franchise ne pouvait, en effet, me faire supposer aucune sympathie pour des gens tels que mon oncle et ma tante, qui, n’ayant pour mobiles que l’ambition et la cupidité, modelaient leur caractère flexible au gré de leur intérêt, selon l’occurrence du moment. Le mien n’était pas aussi facilement contournable; il avait conservé son indépendance native, et cette angélique résignation n’en provenait pas; mais je cédais à la dure loi que m’imposaient les circonstances de ma position, circonstances que je ne pouvais révéler ni à M. Le Bris, ni à qui que ce fut.
L’intérêt de mes enfants subjuguait mon caractère. Si j’amenais mon oncle devant les tribunaux, si je faisais du scandale, je me l’aliénais à jamais; j’avais peu de chance pour triompher de son influence, et avec le procès je perdais aussi la protection qu’il pourrait accorder à mes enfants. Certes, si je n’avais eu à songer qu’à moi, je n’eusse pas balancé un seul instant; mes prétentions étant appuyées de mon extrait de baptême, dans un pays où c’est à peu près le seul titre qui constate la légitimité, j’aurais tenté de reconquérir la situation que mon imprudente lettre m’avait fait perdre; et si je n’avais été reconnue membre légitime de la famille, j’aurais rompu totalement avec des parents dénaturés, et repoussé même avec indignation le secours annuel qu’on m’accordait, comme pour m’empêcher de mourir de faim: mais je n’étais pas libre d’agir ainsi: je devais faire taire ma fierté et ne pas compromettre un secours qui, quoique insuffisant, m’était indispensable pour subvenir à l’éducation de mes enfants, à moins que je ne pusse acquérir la probabilité de gagner le procès ou d’arriver à une transaction. D’ailleurs, pour engager ce procès, il fallait de l’argent, et beaucoup d’argent. Lors de mon départ de Bordeaux, M. Bertera, cédant à la générosité de son cœur et à l’intérêt qu’il me portait, m’avait remis pour 5,000 piastres (25,000 francs) des lettres de crédit sur M. de Goyenèche d’Aréquipa; de plus, à mon arrivée à Valparaiso, j’avais trouvé une lettre de M. Bertera, contenant un autre crédit de 2,000 piastres (10,000 francs); ainsi j’avais à ma disposition plus d’argent qu’il n’en fallait pour les frais judiciaires; mais si je ne réussissais pas, comme il y avait lieu de le craindre, je restais endettée envers M. Bertera, et fort embarrassée pour le payer. La même raison m’empêchait également de profiter de l’obligeance de M. Le Bris; je n’aurais jamais pu prendre sur moi d’accepter aucune de ces offres avant d’avoir la certitude de pouvoir rembourser les avances qui m’auraient été faites. Je considérai, en même temps, l’état de dépérissement dans lequel j’étais tombée. Les longues souffrances de mes cinq mois de navigation avaient altéré ma santé, et depuis que j’étais débarquée sur le sol du Pérou, je n’avais cessé d’être malade. L’air volcanisé d’Aréquipa et la nourriture qui m’était antipathique, la secousse violente que j’avais ressentie en apprenant la mort de ma grand’mère, la séparation de Chabrié, enfin la cruelle déception que me faisait éprouver la dure ingratitude de mon oncle, toutes ces causes réunies m’avaient tellement épuisée, que je croyais ne pouvoir vivre longtemps. Ma fin me paraissait prochaine, et cette certitude me rendit le calme. Je songeai que, dans cette position, je me devais entièrement à mes enfants, et surtout à ma fille, qui allait rester seule sur la terre. J’espérais que le triste spectacle de ma mort aurait peut-être la puissance d’émouvoir mon oncle, et que, dans mes derniers instants d’agonie, je pourrais lui arracher la promesse de prendre mes enfants sous sa protection, et de leur assurer des moyens d’existence qui les missent hors d’atteinte de la misère.
Les événements politiques étaient venus, sur ces entrefaites, compliquer ma position et rendre plus douteux encore le succès du procès. Mon oncle était revenu à Aréquipa le 3 janvier, et, le 23 du même mois, on y apprit la révolution de Lima. Le président Bermudez, quoiqu’il fût soutenu par les menées de l’ancien président Gamarra, avait été chassé, et Orbegoso reconnu à sa place. À la lecture des feuilles qui rendaient compte de cet évènement, il se fit un mouvement à Aréquipa. La majorité se déclara en faveur d’Orbegoso: le général Nieto fut nommé commandant général des troupes du département; Althaus, chef d’état-major; Cuedros, préfet: en un mot, on improvisa un gouvernement en vingt-quatre heures, et sans prendre le temps de réfléchir sur les conséquences probables d’une telle décision, on se sépara des départements de Puno, de Cuzco, d’Ayacucho et autres. Cette révolution avait jeté l’épouvante dans la ville: chacun menacé dans sa propre fortune n’eut plus de sympathie à accorder à la position d’autrui. La bizarrerie de la mienne avait captivé, avant cette crise, l’intérêt général; mais aussitôt que les Aréquipéniens eurent à s’occuper d’eux-mêmes, ils ne songèrent plus à moi. L’avocat Baldivia se lança au milieu des événements dans l’espoir d’y faire sa fortune, et me fit dire qu’il ne pouvait plus se charger de mon affaire: les autres avocats m’inspiraient peu de confiance, et d’ailleurs me refusèrent également, craignant de se commettre avec don Pio. Sur le sol classique de l’égoïsme, pouvais-je espérer que, dans un temps d’alarmes, ces gens-là pensassent à autre chose qu’à leurs propres intérêts? Il ne me fallait pas beaucoup de pénétration pour voir que cette révolution me laissait sans la moindre chance de réussite. Mon oncle allait probablement revenir au pouvoir; cette perspective m’ôtait toute espérance de rencontrer de l’impartialité chez les juges; un nouvel avenir se dessina devant moi, et il me sembla qu’il y aurait folie, impiété à prétendre résister encore après une pareille manifestation de la Providence. Je baissai la tête sous la puissance des destinées qui pesaient sur moi depuis ma naissance, et, comme le musulman, je m’écriai: Dieu est grand!… J’abandonnai à la fois toute idée de procès et tout espoir de fortune, sachant très bien que je n’avais rien à attendre de la générosité de mon oncle, rien des reproches de sa conscience; je lui écrivis la lettre suivante: À don Pio de Tristan.
« Cette lettre est destinée à la famille: je vous l’adresse à vous, mon oncle, comme en étant le chef, et vous prie de vouloir bien la traduire fidèlement à ceux de ses membres qui ne comprennent pas le français.
« J’étais venue auprès de vous, mon oncle, plutôt pour y chercher une affection paternelle, une protection bienveillante que pour me faire rendre des comptes. J’ai été déçue dans mes espérances. Armé de la lettre de la loi, sans en éprouver aucune émotion, vous m’avez arraché pièce à pièce tous les titres qui m’unissaient à la famille au sein de laquelle je venais me réfugier. Vous n’avez pas été retenu par le respect pour la mémoire d’un frère que vous avez chéri: nulle pitié ne vous a parlé en faveur d’une victime innocente de la coupable négligence des auteurs de ses jours. Vous m’avez repoussée et traitée comme une étrangère. Mon oncle, de pareils actes ne peuvent être jugés que par Dieu… « Si, dans le premier mouvement de ma juste indignation, j’ai voulu porter devant le tribunal des hommes le hideux spectacle de ces iniquités, après quelques jours de réflexion j’ai senti que mes forces affaiblies depuis longtemps ne me permettraient pas de supporter l’horrible douleur que me causerait le scandale d’un tel procès. Je sais, mon oncle, que cette considération n’agit pas de même sur tous les individus, et qu’il est des personnes dont le cœur, fermé à tout sentiment noble, divulguerait sans pudeur à la barre d’un tribunal les fautes et crimes de leur père et de leur mère, aussi bien que ceux de leur frère, par l’appât d’un peu d’or. Quant à moi, je l’avoue, la seule pensée m’en fait mal. La légitimité de ma naissance étant contestée, c’était un motif pour moi de désirer ardemment d’être reconnue comme enfant légitime, afin de jeter un voile sur la faute de mon père, dont la mémoire reste entachée par l’état d’abandon dans lequel il a laissé son enfant; mais étant entrée dans l’examen des moyens auxquels on devrait avoir recours pour faire repousser ma demande, je vous le répète, mon oncle, j’ai reculé épouvantée. En effet, vous devriez démontrer que votre frère était malhonnête homme et père criminel; qu’il a eu l’infamie de tromper lâchement une jeune fille sans appui, que son malheur devait faire respecter sur la terre étrangère où elle s’était réfugiée, fuyant la hache révolutionnaire, et qu’abusant de l’amour, de l’inexpérience, il a couvert sa perfidie par la jonglerie d’un mariage clandestin; vous devriez prouver encore que votre frère a délaissé l’enfant que Dieu lui avait donnée, l’a abandonnée à la misère, aux insultes, aux mépris d’une société barbare, et tandis qu’il vous recommandait sa fille par ses dernières paroles, vous devriez, calomniant sa mémoire, imputer à préméditation la faute de sa négligence. Oh! dussé-je remporter devant la justice, j’y renonce. Je me sens le courage de supporter la pauvreté avec dignité comme je l’ai fait jusqu’à présent; qu’à ce prix les mânes de mon père restent en repos.
« Vous m’avez invitée à continuer de vivre dans votre maison, j’y consens à la condition qu’on n’exigera pas de moi de la gaîté, qu’on aura pour mon malheur tout le respect auquel il a droit. Jamais vous n’entendrez une plainte de moi, ni ne verrez un signe qui pût en être la manifestation.
« Flora De Tristan. » J’avoue qu’après l’envoi de cette lettre je me sentis soulagée; c’était une satisfaction que réclamait la fierté de mon caractère de faire connaître ma pensée à toute la famille.
Mon oncle montra cette lettre à la famille. Joaquina fut la seule qui s’en offensât. Son mari lui fit sentir que l’état de douleur, d’exaltation dans lequel j’étais devait me faire excuser, et il lui donna l’exemple de l’indulgence en ne se plaignant nullement des paroles dures que je lui avais adressées. Le soir, don José, l’aumônier de la maison, vint me dire comme en confidence (mais je vis bien qu’il en avait reçu l’ordre) qu’on s’occupait, dans la famille, de former une bourse afin de me mettre à même d’acheter une petite propriété où je pusse vivre convenablement.
Ma cousine Carmen, Manuela, Althaus, don Juan de Goyenèche, tous, enfin, hors M. Le Bris, me blâmèrent beaucoup d’avoir agi comme je l’avais fait avec mon oncle, et surtout avec ma tante. — Ce n’était pas de cette manière qu’il fallait vous y prendre, me disaient-ils, pour obtenir quelque chose d’eux. Puisque vous ne vouliez pas plaider, il fallait user de douceur, faire la cour à votre oncle, flatter Joaquina, attendre avec patience et saisir le moment où don Pio aurait pu faire parade, aux yeux du monde, de sa grande générosité envers vous. Au lieu de cela, vous les traitez du haut de votre supériorité, vous les blessez dans les endroits les plus sensibles, vous exposez aux yeux de tous leur avarice: comment voulez-vous qu’ils ne vous prennent pas en haine, haine qui sera d’autant plus dangereuse qu’elle sera cachée? Ils avaient raison: une autre, à ma place, aurait pu avoir cent mille francs de mon oncle et la gracieuse protection de Joaquina; mais il n’aurait pas fallu que cette autre eût la fierté, la franchise de mon caractère, et éprouvât, comme moi, un invincible dégoût pour le métier de flatteur. Si mon oncle avait consenti, avec noblesse, à me donner cent mille francs, ainsi satisfaite, j’aurais eu pour lui, en acceptant ce don de sa générosité, une vive reconnaissance; mais lorsque, pour obtenir cette somme, je me voyais forcée de briser l’indépendance de mon caractère, je préférais rester pauvre, estimant à trop haut prix la liberté de ma pensée, l’individualité que Dieu m’a donnée, pour les échanger contre un peu d’or, dont la vue seule eût excité mes remords.
Althaus me dit que mon oncle s’était engagé, devant toute la famille, à m’assurer la pension de deux mille cinq cents francs qu’il me payait. Je l’en fis remercier sans beaucoup compter sur sa parole, me réservant de la lui rappeler quand il s’agirait de lui demander quelques légers secours pour mes enfants.
Je reconnus alors toute la vérité que renferment ces paroles de Bernardin de Saint-Pierre, dans lesquelles il compare le malheur à l’Himalaya, du sommet duquel toutes les montagnes environnantes ne paraissent plus que de petits monticules, et d’où l’on découvre les beaux pays de Cachemire et de Lahor. J’avais atteint l’apogée de la douleur, et je dois dire, pour la consolation de l’infortune, qu’arrivée à ce point extrême, je trouvai, dans la douleur, des jouissances ineffables, célestes, pourrais-je dire, et dont jamais mon imagination n’avait soupçonné l’existence. Je me sentais enlevée par une puissance surhumaine, qui me transportait dans des régions supérieures, d’où je pouvais apercevoir les choses de la terre sous leur véritable aspect, dépouillées du prestige trompeur dont les passions des hommes les revêtent. Jamais à aucune époque de ma vie je n’ai été plus calme: si j’avais pu vivre dans la solitude avec des livres et des fleurs, mon bonheur eut été complet.
II. LA RÉPUBLIQUE ET LES TROIS PRÉSIDENTS.
Il me serait difficile d’exposer à mes lecteurs les causes de la révolution qui éclata à Lima en janvier 1834, et des guerres civiles qui en furent la suite. Je n’ai jamais pu comprendre comment les trois prétendants à la présidence pouvaient fonder leurs droits aux yeux de leurs partisans. Les explications que mon oncle m’a données, à cet égard, n’ont pas été bien intelligibles. Quand je questionnais Althaus à ce sujet, il me répondait en riant: — Florita, depuis que j’ai l’honneur de servir la république du Pérou, je n’ai pas encore vu un président dont le titre ne fût très contestable… Parfois il s’en est trouvé jusqu’à cinq qui se disaient être légalement élus.
En résumé, voici ce que j’ai pu saisir. La présidente Gamarra, voyant qu’elle ne pouvait plus maintenir son mari au pouvoir, fit porter, par ses partisans, comme candidat, Bermudez, une de ses créatures, et il fut élu président. Ses antagonistes alléguèrent, je ne sais pour quelles raisons, que la nomination de Bermudez était nulle, et, de leur côté, ils nommèrent Orbegoso. Alors les troubles éclatèrent.
Je me rappelle que, le jour où la nouvelle en arriva de Lima, j’étais malade et couchée sur mon lit, tout habillée, causant avec ma cousine Carmen sur le vide des choses humaines; il pouvait être quatre heures. Tout à coup, Emmanuel se précipite dans la chambre avec un air effaré et nous dit: — Vous ne savez pas ce qui se passe? le courrier vient d’apporter la nouvelle qu’il y a eu une affreuse révolution à Lima! un massacre épouvantable! On en a été tellement révolté ici, qu’il vient de se faire spontanément un mouvement général. Tout le peuple est rassemblé sur la place de la cathédrale; le général Nieto est nommé commandant du département. C’est une confusion à ne savoir que croire et qui entendre. Mon père m’envoie chercher mon oncle Pio.
— Eh bien! dit ma cousine sans s’émouvoir et tout en secouant la cendre de son cigare, va raconter tout cela à don Pio de Tristan. Voilà des événements qui l’intéressent, lui qui peut craindre de payer pour les battants ou les battus. Mais, quant à nous, que nous importe? Florita n’est-elle pas étrangère? Et moi qui ne possède plus un maravédis, qu’ai-je besoin de savoir si l’on s’égorge pour Orbegoso, Bermudez ou Gamarra?
Emmanuel se retira. Peu de temps après, Joaquina entra.
— Sainte Vierge! mes sœurs, savez-vous le malheur qui vient encore frapper notre pays? La ville est en révolte; un nouveau gouvernement s’établit, et les misérables qui sont à la tête de l’insurrection vont pressurer les malheureux propriétaires. Mon Dieu! quelle calamité!
— Tu as raison, dit Carmen; dans de pareilles circonstances, on est presque satisfait de ne pas être propriétaire: car il est dur de donner son argent pour faire la guerre civile lorsqu’on pourrait l’employer à soulager des malheureux. Mais que veux-tu? c’est le revers de la médaille.
Vinrent ensuite mon oncle et Althaus. Tous les deux étaient visiblement inquiets: mon oncle, parce qu’il craignait qu’on ne lui fît donner de l’argent; mon cousin, parce qu’il hésitait à se prononcer pour l’un ou l’autre parti. Tous deux avaient également beaucoup de confiance en moi, et, dans cette position embarrassante, ils me demandèrent mon avis.
Mon oncle, s’approchant tout près de moi, me dit avec abandon: — Ma chère Florita, je suis bien inquiet; conseillez-moi; vous avez des aperçus justes en tout, et vous êtes réellement la seule personne ici avec laquelle je puisse parler de choses aussi graves. Ce Nieto est un misérable sans honneur, un mange-tout, un homme faible qui va se laisser mener par l’avocat Baldivia, homme très capable, mais intrigant et révolutionnaire forcené. Ces brigands-là vont nous rançonner, nous autres propriétaires, Dieu sait jusqu’à quel point. Florita, il m’est venu une idée: si demain matin j’allais, de bonne heure, offrir à ces voleurs deux mille piastres, et en même temps leur proposer de faire une levée d’argent sur tous les autres propriétaires, ne trouvez-vous pas que cela me donnerait l’apparence d’être de leur bord, et aurait peut-être pour résultat d’empêcher qu’ils ne me taxassent aussi fortement? Chère enfant, qu’en pensez-vous?
— Mon oncle, je trouve votre idée excellente: seulement je pense que la somme que vous offrez n’est pas assez forte.
— Mais, Florita, vous me croyez donc aussi riche que le pape? Comment! ils ne se contenteraient pas de dix mille francs?