SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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Le bel établissement de la Monnaie m’a paru bien administré. Depuis quelques années, il a reçu de notables améliorations; on a fait venir de Londres d’immenses laminoirs, lesquels sont mus, ainsi que le balancier, par une chute d’eau. Leurs monnaies ne sont pas cependant aussi bien, sous le rapport de l’art, que celles d’Europe, parce qu’ils manquent de bons graveurs. Dans l’année 1833, on y frappa, en argent, pour 3,000,000 de piastres, et, en monnaies d’or, pour 1,000,000 de piastres environ.

J’éprouvai, en entrant dans les prisons de la sainte inquisition, une terreur involontaire. Cet édifice a été construit avec soin, comme tout ce que faisait le clergé espagnol, à une époque où, étant tout dans l’État, l’argent ne manquait pas à sa magnificence. Il y a vingt-quatre cachots, chacun d’environ dix pieds carrés. Ils sont éclairés par une petite croisée qui donne de l’air, mais peu de jour. On voit de plus des souterrains et des oubliettes qui étaient destinés aux punitions sévères et aux malheureux dont on voulait secrètement se défaire. La salle des sentences est belle de cette expression qui convenait à sa terrible destination; elle est extrêmement élevée; deux petites fenêtres garnies de barreaux de fer n’y laissent pénétrer qu’un jour pâle et humide; le grand inquisiteur siégeait sur un trône, et les juges dans des niches semblables à celles dans lesquelles on place des statues. Les murs sont revêtus, à une très grande hauteur, d’une boiserie dont la sculpture est admirable. L’aspect de cette salle est tellement lugubre, on y est si loin des habitations des hommes, les moines qui formaient ce redoutable tribunal avaient tant d’insensibilité dans la pose, qu’il était impossible que l’infortuné amené devant eux ne fût pas, en entrant, saisi d’effroi. Depuis l’indépendance du Pérou, la sainte inquisition a été supprimée; l’on a établi, dans l’édifice qui lui était consacré, un cabinet d’histoire naturelle et un musée. La collection qu’on y a réunie se compose de quatre momies des Incas, dont les formes n’ont éprouvé aucune altération, quoique préparées avec moins de soin que celles d’Égypte; de quelques oiseaux empaillés; de coquillages et d’échantillons de minéraux; le tout en petite quantité. Ce que je trouvai de plus curieux, c’est un grand assortiment d’anciens vases à l’usage des Incas. Ce peuple donnait aux vases dont il se servait des formes aussi grotesques que variées, et dessinait dessus des figures emblématiques. Il n’y a dans ce musée, en fait de tableaux, que trois ou quatre misérables croûtes, qui ne sont même pas tendues sur châssis. Il ne s’y trouve pas une seule statue. M. Rivero, homme instruit, qui a séjourné en France, est le fondateur de ce musée. Il fait tout ce qu’il peut afin de l’enrichir; mais il n’est secondé par personne, la république n’accorde aucun fonds pour cet objet, et ses efforts restent sans succès. Le goût pour les beaux-arts ne se produit que dans l’âge avancé des nations; c’est lorsqu’elles sont lasses des guerres, des commotions politiques, blasées sur tout, qu’elles s’y attachent, et animent ainsi leur existence désenchantée; ces brillantes fleurs de l’imagination ne parent ni le berceau de la liberté, ni les débats qu’elle enfante.

Pendant mon séjour à Lima, j’allai plusieurs fois assister aux débats du congrès. La salle est très jolie, quoique trop petite pour sa nouvelle destination; elle est de forme oblongue et servait autrefois à des réunions académiques et aux discours d’apparat, prononcés par de hauts fonctionnaires, Depuis dix ans, on ne cesse de proposer des projets pour en construire une autre; mais les fonds de la république s’absorbent au ministère de la guerre, et pas une piastre n’est employée aux travaux utiles. Les sénateurs, c’est le titre qu’ils prennent, sont assis sur quatre rangs, qui forment un fer-à-cheval; le président est à l’angle. Dans le milieu, sont deux grandes tables autour desquelles se placent des secrétaires. Les sénateurs n’ont pas de costume; chacun d’eux, militaire, prêtre ou bourgeois, se rend à la séance dans l’habit de sa profession. Au dessus de l’assemblée, règnent deux rangées de loges, formant autant de galeries destinées aux fonctionnaires, aux agents étrangers et au public. Le fond, est disposé en amphithéâtre et uniquement réservé aux dames. Chaque fois que je suis allée à la séance, j’y ai vu un grand nombre de dames; toutes étaient en saya, lisaient un journal, ou causaient entre elles sur la politique. Les membres de l’assemblée parlent habituellement de leur place: cependant il y a une tribune; mais ce n’est que très rarement que je l’ai vue occupée. Cette assemblée est beaucoup plus grave que ne le sont les nôtres.

Quand un orateur parle, personne ne l’interrompt; on l’écoute avec un religieux silence: pas une de ses paroles ne se perd, toutes sont entendues. Cette langue espagnole est si belle, si majestueuse, ses désinences sont si pleines, si variées, et en même temps les peuples qui la parlent ont, en général, tant d’imagination, que tous les orateurs que j’entendais me paraissaient être très éloquents. La dignité de leur maintien, leur voix sonore, leurs paroles bien accentuées, leurs gestes imposants, tout en eux concourt à charmer l’auditoire. Les prêtres, particulièrement, se distinguent parmi les autres orateurs. L’étranger qui jugerait cette nation sur les discours de ses représentants trouverait plus de mécompte encore, dans l’opinion qu’il en aurait conçue, que s’il eût jugé d’un livre sur l’annonce de l’éditeur. Il n’est personne qui ne se rappelle cette belle insurrection napolitaine, les éloquents discours des orateurs de son assemblée, leurs serments de mourir pour la patrie, et tout ce que cela devint à l’approche de l’armée autrichienne du feld-maréchal Frimond. Hé bien! les sénateurs péruviens ne le cèdent en rien à ceux que Naples offrit en spectacle au monde, en 1822; présomptueux, hardis en paroles, débitant avec assurance des discours pompeux, dans lesquels respirent le dévouement, l’amour de la patrie, tandis que chacun d’eux ne songe qu’à ses intérêts privés et nullement à cette patrie, que, du reste, la plupart de ces fanfarons seraient incapables de servir. Ce n’est, dans cette assemblée, que permanentes conspirations pour s’approprier les ressources de l’État; ce but se cache au fond de toutes les pensées: la vertu colore les discours, mais l’égoïsme le plus vil se montre dans les actes. En écoutant ces beaux phraseurs, je pensais au journal du moine Baldivia, aux harangues de Nieto, aux circulaires du préfet, aux discours du chef des Immortels; je comparais, dans mes souvenirs, la conduite de tous ces meneurs d’Aréquipa à leurs paroles; et je vis de quelle manière il fallait interpréter les discours des orateurs du congrès, et juger du courage, du désintéressement, du patriotisme dont ils faisaient l’étalage.

Le palais du président est très vaste, mais aussi mal bâti que mal placé. La distribution intérieure en est fort incommode; la salle de réception, longue et étroite, ressemble à une galerie: le tout est très mesquinement meublé. Je songeais, en y entrant, à Bolivar et à ce que ma mère m’en avait raconté: lui qui aimait tant le luxe, le faste, l’air, comment avait-il pu se résoudre à habiter ce palais qui ne valait pas l’antichambre de l’hôtel qu’il occupait à Paris? mais à Lima, il commandait, il était le premier, tandis qu’à Paris il n’était rien; et l’amour de la domination fait passer par dessus bien d’autres inconvénients. Pendant que j’étais à Lima, il n’y eut chez le président ni bals, ni grandes réceptions; j’en fus contrariée; j’aurais été très curieuse de voir une de leurs réunions d’apparat.

L’hôtel-de-ville est très grand, mais ne contient rien de remarquable. La bibliothèque m’offrit plus d’intérêt; elle est placée dans un beau local; les salles en sont vastes et bien entretenues; les livres sont disposés sur des rayons avec beaucoup d’ordre: il y a des tables recouvertes de tapis verts, entourées de chaises; là se trouvent tous les journaux du pays. La majeure partie des livres tels que Voltaire, Rousseau, la plupart de nos classiques, toutes les histoires de la révolution, les œuvres de madame Stael, des voyages, des mémoires, madame Rolland, etc., etc., formant une masse de douze mille volumes, sont en français. J’éprouvais beaucoup de satisfaction à retrouver nos bons auteurs dans cette bibliothèque. Malheureusement, le goût de la lecture est encore trop peu répandu pour que beaucoup de personnes en profitent. J’y vis aussi Walter Scott, lord Byron, Cooper traduits en français, et quantité d’autres traductions. On y voit encore quelques ouvrages en anglais et en allemand; de plus, tout ce que l’Espagne a produit de meilleur s’y trouve; en définitive, cette bibliothèque est très belle, relativement à un pays si peu avancé.

Lima a une salle de spectacle fort jolie, quoique petite; elle est décorée avec goût et très bien illuminée; les femmes et leurs toilettes y paraissent ravissantes. Il n’y avait alors qu’une mauvaise troupe espagnole, qui jouait des pièces de Lopez et des vaudevilles français défigurés par la traduction. J’y vis le Mariage de raison, la jeune Fille à marier, le Baron de Felsheim etc., etc.; cette troupe était tellement misérable, qu’elle manquait même de costumes. Il y avait eu, pendant trois ou quatre ans, une très bonne troupe d’italiens qui représentait avec succès et bien, au dire de madame Denuelle, les meilleurs opéras. La prima dona devint enceinte et ne voulut plus rester; son départ désespéra son amant qui la suivit, et ses camarades furent obligés d’aller chercher fortune ailleurs. On ne joue que deux fois par semaine, les dimanches et jeudis; chaque fois que j’y suis allée, j’ai vu peu de monde. Dans les entr’actes, tous les spectateurs fument, même les femmes. Cette salle serait beaucoup trop exiguë si la population avait autant de passion pour les représentations dramatiques que pour les combats de taureaux.

L’arène construite pour ce genre de spectacle démontre, par ses gigantesques dimensions, le goût dominant de ce peuple. J’hésitais longtemps à me rendre aux sollicitations des dames de ma connaissance, qui m’offraient leurs loges, tant j’éprouvais de peine à surmonter ma répugnance pour ces sortes de boucheries; cependant, voulant étudier les mœurs du pays, je ne pouvais me borner aux observations de salon; je devais voir ce peuple partout où ses penchants l’entraînent. Je me rendis donc, un dimanche, au combat de taureaux, en compagnie de ma tante, d’une autre dame et de M. Smith. Je trouvai là une population immense, cinq ou six mille personnes, peut-être plus, toutes très bien parées, selon leur condition, et joyeuses du plaisir qu’elles attendaient. Autour d’une vaste arène sont placées, en amphithéâtre, vingt rangées de banquettes; au dessus règne la galerie; elle est divisée en loges occupées par l’aristocratie liménienne. La vue de la douleur me fait tant de mal, que je ressens une peine réelle à rendre compte du spectacle dégoûtant de barbarie dont je fus témoin. Il m’est impossible de maîtriser les émotions que j’éprouve à ces scènes d’horreur, et le pinceau pour les peindre échappe de mes mains.

Dans l’arène, il y a quatre ou cinq hommes à cheval, tenant en main un petit drapeau rouge et une lance courte à lame acérée et tranchante. Au milieu de cette arène, il y a une rotonde formée de pieux assez rapprochés pour que les taureaux ne puissent pas passer la tête dans les interstices. Trois ou quatre hommes à pied se tiennent dans cette rotonde; ils en sortent lorsqu’ils vont ouvrir la porte par laquelle l’animal entre dans l’arène et pour l’y asticoter. Ils lui jettent alors des fusées sur le dos, dans les oreilles, l’excitent enfin par tous les tourments imaginables; et, aussitôt qu’ils craignent d’être éventrés, rentrent vite dans leur rotonde. Je ne crois pas qu’il soit donné à personne de se défendre d’une forte émotion de terreur à la vue du taureau entrant d’un bond dans l’arène, et s’élançant furieux sur les chevaux; l’animal, le poil hérissé, la queue battant ses flancs, les narines ouvertes, pousse par instants des beuglements de rage; sa fureur convulsive est effrayante; il fait mille bonds et poursuit les chevaux et les hommes, qui lui échappent avec agilité.

Je conçois l’attrait puissant que ces spectacles peuvent avoir en Andalousie: là, de superbes taureaux, dont la fureur n’a pas besoin d’être excitée; des coursiers pleins de feu et de vigueur dans le combat; et ces toreros andalous, habillés comme des pages, étincelants de paillettes d’or, de diamants, dont l’agilité, la grace, la bravoure tiennent de la féerie, se jouant de la fureur du terrible animal, qu’ils terrassent d’un coup, donnent à ces sanglantes représentations tant de grandiose, le danger est si réel et le courage si héroïque, que je conçois, dis-je, l’enthousiasme, l’enivrement des spectateurs: mais, à Lima, rien ne vient poétiser ces scènes de boucheries. Dans ce pays au climat mou et énervant, les chevaux et les taureaux sont sans vigueur, les hommes sans bravoure. Dix minutes après que le taureau est lâché, il se fatigue; et, pour prévenir l’ennui des spectateurs, les hommes qui sont dans la rotonde, armés d’une faucille emmanchée à une perche, lui coupent les jarrets de derrière; le pauvre animal ne peut plus aller que sur les deux pieds de devant, et c’est pitié de le voir se traîner ainsi; dans cet état, les braves toreros liméniens lui jettent des fusées, l’accablent de coups de lance, en un mot le tuent sur place, comme pourraient le faire de maladroits et barbares garçons-bouchers. Le malheureux taureau se débat, pousse des gémissements sourds; de grosses larmes coulent de ses yeux; enfin sa tête tombe dans la mare de sang noir qui l’entoure. Alors on sonne des fanfares, tandis qu’on place l’animal mort sur un chariot que quatre chevaux entraînent ensuite au grand galop. Pendant ce temps, le peuple bat des mains, trépigne, crie; c’est une joie, une exaltation qui semblent égarer toutes les têtes; huit hommes armés viennent de tuer un taureau, quel beau sujet d’enthousiasme! J’étais révoltée de ce spectacle; et, aussitôt après que le premier taureau eut été tué, je voulais m’en aller; mais ces dames me dirent: « Il faut attendre: le beau jeu est toujours pour la fin; les derniers taureaux qui sortent sont les plus méchants; peut-être tueront-ils des chevaux, blesseront-ils des hommes. » Et ces dames appuyèrent sur le mot homme comme pour me dire: « Alors ce serait plein d’intérêt… » Nous fûmes très favorisées: le troisième taureau éventra un cheval et faillit tuer le tauréador qui le montait; les coupeurs de jarrets, dans leur effroi, lui abattirent les quatre jambes, et l’animal, haletant de fureur, tomba baigné dans son sang; le cheval, de son côté, avait les boyaux hors du ventre; à cette vue, je sortis précipitamment, sentant que j’allais me trouver mal. M. Smith était pâle et ne put que me dire: « Ce spectacle est inhumain et dégoûtant. » Appuyée sur son bras, je marchai quelque temps sur la promenade qui borde la rivière; l’air pur me ranima; mais le lieu d’où je sortais m’attristait encore: cet attrait qu’offre à tout un peuple le spectacle de la douleur me paraissait l’indice du dernier degré de corruption. J’étais préoccupée de ces réflexions, lorsque nous vîmes venir la calèche de ma belle tante; elle me cria, du plus loin qu’elle put se faire entendre: « Eh bien! sensible Florita, pourquoi vous sauvez-vous ainsi au plus beau moment! Oh! si vous aviez vu le dernier! quel magnifique animal! il était réellement effrayant! Il y a eu un enthousiasme dans la salle, oh! c’était ravissant! » Misérable peuple! pensais-je, es-tu donc sans pitié pour trouver des délices dans de pareilles scènes!

Le Rimac ressemble beaucoup à la rivière d’Aréquipa; il court de même sur un lit de pierres et entre des rochers. Le pont est assez beau, et c’est là que se portent les badauds pour voir passer les femmes qui vont se promener au Paseo del agua. Avant de poursuivre, je vais faire connaître le costume spécial aux femmes de Lima, le parti qu’elles en tirent, et l’influence qu’il a sur leurs mœurs, habitudes et caractère.

Il n’est point de lieu sur la terre où les femmes soient plus libres, exercent plus d’empire qu’à Lima. Elles règnent là sans partage; c’est d’elles, en tout, que part l’impulsion. Il semble que les Liméniennes absorbent, à elles seules, la faible portion d’énergie que cette température chaude et enivrante laisse à ces heureux habitants. À Lima, les femmes sont généralement plus grandes, plus fortement organisées que les hommes. À onze ou douze ans, elles sont tout à fait formées; presque toutes se marient vers cet âge et sont très fécondes, ayant communément de six à sept enfants. Elles ont de belles grossesses, accouchent facilement et sont promptement rétablies. Presque toutes nourrissent leurs enfants, mais toujours avec l’aide d’une nourrice, qui supplée à la mère, et allaite comme elle l’enfant: c’est un usage qui leur vient d’Espagne où, dans les familles aisées, les enfants ont toujours deux nourrices. Les Liméniennes ne sont pas belles généralement; mais leurs physionomies gracieuses entraînent avec un irrésistible ascendant. Il n’y a point d’homme auquel la vue d’une Liménienne ne fasse battre le cœur de plaisir. Elles n’ont point la peau basanée, comme on le croit en Europe; la plupart sont, au contraire, très blanches; les autres, selon leurs diverses origines, sont brunes, mais d’une peau unie et veloutée, d’une teinte chaude et pleine de vie. Les Liméniennes ont toutes de belles couleurs, les lèvres d’un rouge vif, de beaux cheveux noirs bouclés naturellement, des yeux noirs, d’une forme admirable, d’un brillant et d’une expression indéfinissables d’esprit, de fierté et de langueur; c’est dans cette expression qu’est tout le charme de leur personne; elles parlent, avec beaucoup de facilité, et leurs gestes ne sont pas moins expressifs que les paroles qu’ils accompagnent. Leur costume est unique.

Lima est la seule ville du monde où il ait jamais paru. Vainement a-t-on cherché, jusque dans les chroniques les plus anciennes, d’où il pouvait tirer son origine, on n’a pu encore le découvrir; il ne ressemble en rien aux divers costumes espagnols; et, ce qu’il y a de bien certain, c’est qu’on ne l’a pas apporté d’Espagne. Il a été trouvé sur les lieux, lors de la découverte du Pérou, quoiqu’il soit en même temps notoire qu’il n’a jamais existé dans aucune autre ville d’Amérique. Ce costume, appelé saya se compose d’une jupe et d’une espèce de sac qui enveloppe les épaules, les bras et la tête, et qu’on nomme manto. J’entends nos élégantes parisiennes se récrier sur la simplicité de ce costume; elles sont loin de se douter du parti qu’en tire la coquetterie. Cette jupe, qui se fait en différentes étoffes, selon la hiérarchie des rangs et la diversité des fortunes, est d’un travail tellement extraordinaire, qu’elle a droit à figurer dans les collections comme objet de curiosité. Ce n’est qu’à Lima qu’on peut faire confectionner ce genre de costume; et les Liméniennes prétendent qu’il faut être né à Lima pour pouvoir être ouvrier en saya; qu’un Chilien, un Aréquipénien, un Cuzquénien, ne pourraient jamais parvenir à plisser la saya; cette assertion, dont je ne me suis pas inquiétée de vérifier l’exactitude, prouve combien ce costume est en dehors de tous les costumes connus. Je vais donc tâcher, par quelques détails, d’en donner une idée.

Pour faire une saya ordinaire, il faut de douze à quatorze aunes de satin; elle est doublée en florence ou en petite étoffe de coton très légère; l’ouvrier, en échange de vos quatorze aunes de satin, vous rapporte une petite jupe qui a trois quarts de haut, et qui, prenant la taille à deux doigts au dessus des hanches, descend jusqu’aux chevilles des pieds; elle est tellement collante que, dans le bas, elle a tout juste la largeur nécessaire pour qu’on puisse mettre un pied devant l’autre, et marcher à très petits pas. On se trouve ainsi serrée dans cette jupe comme dans une gaine. Elle est plissée entièrement de haut en bas, à très petits plis, et avec une telle régularité, qu’il serait impossible de découvrir les coutures. Ces plis sont si solidement faits, ils donnent à ce sac une telle élasticité, que j’ai vu des sayas qui duraient depuis quinze ans, et qui conservaient encore assez d’élasticité pour dessiner toutes les formes et se prêter à tous les mouvements.

Le manto est aussi artistement plissé, mais fait en étoffe très légère, il ne saurait durer autant que la jupe, ni le plissage résister aux mouvements continuels de celle qui le porte et à l’humidité de son haleine. Les femmes de la bonne société portent leur saya en satin noir; les élégantes en ont aussi en couleurs de fantaisie, telles que violet, marron, vert, gros bleu, rayées, mais jamais en couleurs claires, par la raison que les filles publiques les ont adoptées de préférence. Le manto est toujours noir, enveloppant le buste en entier; il ne laisse apercevoir qu’un œil. Les Liméniennes portent toujours un petit corsage dont on ne voit que les manches; ces manches, courtes ou longues, sont en riches étoffes: en velours, en satin de couleur ou en tulle; mais la plupart des femmes vont bras nus en toutes saisons. La chaussure des Liméniennes est d’une élégance attrayante: elles ont de jolis souliers en satin de toutes couleurs, ornés de broderies; s’ils sont unis, les couleurs des rubans contrastent avec celles des souliers. Elles portent des bas de soie à jour en diverses couleurs, dont les coins sont brodés avec la plus grande richesse. Partout, les femmes espagnoles se font remarquer par la riche élégance de leur chaussure; mais il y a tant de coquetterie dans celle des Liméniennes, qu’elles semblent exceller dans cette partie de leur ajustement. Les femmes de Lima portent leurs cheveux séparés de chaque côté de la tête; ils tombent en deux tresses parfaitement faites et terminées par un gros nœud en rubans. Cette mode, cependant, n’est pas exclusive: il y a des femmes qui portent leurs cheveux bouclés à la Ninon, descendant en longs flocons de boucles sur leur sein, que, selon, l’usage du pays, elles laissent, presque toujours nu. Depuis quelques années, la mode de porter de grands châles de crêpe de Chine, richement brodés en couleurs, s’est introduite. L’adoption de ce châle a rendu leur costume plus décent en voilant, dans son ampleur, le nu et les formes un peu trop fortement dessinées. Une des recherches de leur luxe est encore d’avoir un très beau mouchoir de batiste brodé garni de dentelle. Oh! qu’elles ont de grace, qu’elles sont enivrantes ces belles Liméniennes avec leur saya d’un beau noir brillant au soleil, et dessinant des formes vraies chez les unes, fausses chez beaucoup d’autres, mais qui imitent si bien la nature, qu’il est impossible, en les voyant, d’avoir l’idée d’une supercherie!… Qu’ils sont gracieux leurs mouvements d’épaules, lorsqu’elles attirent le manto pour se cacher entièrement la figure, que par instants elles laissent voir à la dérobée! Comme leur taille est fine et souple, et comme le balancement de leur démarche est onduleux! Que leurs petits pieds sont jolis, et quel dommage qu’ils soient un peu trop gros!

Une Liménienne en saya, ou vêtue d’une jolie robe venant de Paris, ce n’est plus la même femme; on cherche vainement, sous le costume parisien, la femme séduisante qu’on a rencontrée le matin dans l’église de Sainte-Marie. Aussi, à Lima, tous les étrangers vont-ils à l’église, non pour entendre chanter aux moines l’office divin, mais pour admirer, sous leur costume national, ces femmes d’une nature à part. Tout en elles est, en effet, plein de séduction: leurs poses sont aussi ravissantes que leur démarche; et, lorsqu’elles sont à genoux, elles penchent la tête avec malice, laissent voir leurs jolis bras couverts de bracelets, leurs petites mains, dont les doigts, resplendissant de bagues, courent sur un gros rosaire avec une agilité voluptueuse, tandis que leurs regards furtifs portent l’ivresse jusqu’à l’extase.

Un grand nombre d’étrangers m’ont raconté l’effet magique qu’avait produit, sur l’imagination de plusieurs d’entre eux, la vue de ces femmes; une ambition aventureuse leur avait fait affronter mille périls dans la ferme persuasion que la fortune les attendait sur ces lointains rivages. Les Liméniennes leur en paraissaient être les prêtresses, ou plutôt, réalisant le paradis de Mahomet, ils croyaient que, pour les dédommager des pénibles souffrances d’une longue traversée et récompenser leur courage, Dieu les avait fait aborder dans un pays enchanté. Ces écarts d’imagination ne paraissent pas invraisemblables, quand on est témoin des folies, des extravagances que ces belles Liméniennes font faire aux étrangers. On dirait que le vertige s’est emparé de leurs sens. Le désir ardent de connaître leurs traits, qu’elles cachent avec soin, les fait suivre avec une avide curiosité; mais il faut avoir une grande habitude des sayas pour suivre une Liménienne sous ce costume, qui leur donne à toutes une grande ressemblance; il faut un travail d’attention bien soutenu pour ne point perdre de vue, dans la foule, celle dont le regard vous a charmé: agile, elle s’y glisse, et bientôt dans sa course sinueuse, comme le serpent à travers le gazon, se dérobe à votre poursuite. Oh! je défie la plus belle Anglaise, avec sa chevelure blonde, ses yeux où le ciel se réfléchit, sa peau de lis et de rose, de lutter contre une jolie Liménienne en saya! Je défie également la plus séduisante Française, avec sa jolie petite bouche entr’ouverte, ses yeux spirituels, sa taille élégante, ses manières enjouées et tout le raffinement de sa coquetterie, je la défie de lutter contre une jolie Liménienne en saya! L’Espagnole elle-même, avec son port noble, sa belle physionomie, pleine de fierté et d’amour, ne paraîtrait que froide et hautaine à côté d’une jolie Liménienne en saya! Ho! sans nulle crainte d’être démentie, je puis affirmer que les Liméniennes sous ce costume seraient proclamées les reines de la terre, s’il suffisait de la beauté des formes, du charme magnétique du regard, pour assurer l’empire que la femme est appelée à exercer; mais, si la beauté impressionne les sens, ce sont les inspirations de l’ame, la force morale, les talents de l’esprit qui prolongent la durée de son règne. Dieu a doué la femme d’un cœur plus aimant, plus dévoué que celui de l’homme; et si, comme il n’y a aucun doute, c’est par l’amour et le dévouement que nous honorons le Créateur, la femme a sur l’homme une supériorité incontestable; mais il faut qu’elle cultive son intelligence et surtout se rende maîtresse d’elle-même pour conserver cette supériorité.

Ce n’est qu’à ces conditions qu’elle obtiendra toute l’influence que Dieu a donné aux qualités de son cœur d’exercer; mais lorsqu’elle méconnaît sa mission, lorsqu’au lieu d’être le guide, le génie inspirateur de l’homme, de perfectionner son moral, elle ne cherche qu’à le séduire, qu’à régner sur ses sens, son empire s’évanouit avec les désirs qu’elle a fait naître. Ainsi, lorsque ces Liméniennes enchanteresses, qui n’ont jamais donné aucun objet élevé à l’activité de leur vie, viennent, après avoir électrisé l’imagination des jeunes étrangers, à se montrer telles qu’elles sont, le cœur blasé, l’esprit sans culture, l’ame sans noblesse, qu’elles paraissent n’aimer que l’argent…, elles détruisent à l’instant le brillant prestige de fascination que leurs charmes avaient produit.

Cependant les femmes de Lima gouvernent les hommes, parce qu’elles leur sont bien supérieures en intelligence et en force morale. La phase de civilisation dans laquelle se trouve ce peuple est encore bien éloignée de celle où nous sommes arrivés en Europe. Il n’existe au Pérou aucune institution pour l’éducation de l’un ou de l’autre sexe; l’intelligence ne s’y développe que par ses forces natives: ainsi la prééminence des femmes de Lima sur l’autre sexe, quelque inférieures, sous le rapport moral, que soient ces femmes aux Européennes, doit être attribuée à la supériorité d’intelligence que Dieu leur a départie.

On doit cependant faire remarquer combien le costume des Liméniennes est favorable et seconde leur intelligence pour leur faire acquérir la grande liberté et l’influence dominatrice dont elles jouissent. Si jamais elles abandonnaient ce costume sans prendre des mœurs nouvelles, si elles ne remplaçaient pas les moyens de séduction que leur fournit ce déguisement, par l’acquisition des talents, des vertus qui ont le bonheur, le perfectionnement des autres pour objets, vertus dont jusqu’alors elles n’auraient pu sentir le besoin, on peut prédire sans hésiter qu’elles perdraient immédiatement tout leur empire, qu’elles tomberaient même très bas et seraient aussi malheureuses que créatures humaines peuvent l’être; elles ne pourraient plus se livrer à cette activité incessante que leur incognito favorise, et seraient en proie à l’ennui, sans nul moyen de suppléer au manque d’estime qu’on professe généralement pour les êtres qui ne sont accessibles qu’aux jouissances des sens. En preuve de ce que j’avance, je vais tracer une légère esquisse des usages de la société de Lima, et l’on jugera, d’après cet exposé, de la justesse de l’observation.

La saya, ainsi que je l’ai dit, est le costume national; toutes les femmes le portent à quelque rang qu’elles appartiennent; il est respecté et fait partie des mœurs du pays, comme, en Orient, le voile de la musulmane. Depuis le commencement jusqu’à la fin de l’année, les Liméniennes sortent ainsi déguisées, et quiconque oserait enlever à une femme en saya le manto qui lui cache entièrement le visage, à l’exception d’un œil, serait poursuivi par l’indignation publique et sévèrement puni. Il est établi que toute femme peut sortir seule; la plupart se font suivre par une négresse, mais ce n’est pas d’obligation. Ce costume change tellement la personne et jusqu’à la voix dont les inflexions sont altérées (la bouche étant couverte), qu’à moins que cette personne n’ait quelque chose de remarquable, comme une taille très élevée ou très petite, qu’elle ne soit boiteuse ou bossue, il est impossible de la reconnaître. Je crois qu’il faut peu d’efforts d’imagination pour comprendre toutes les conséquences résultant d’un état de déguisement continuel, que le temps et les usages ont consacré, et que les lois sanctionnent ou du moins tolèrent. Une Liménienne déjeune le matin, avec son mari, en petit peignoir à la française, ses cheveux retroussés absolument comme nos dames de Paris; a-t-elle envie de sortir, elle passe sa saya sans corset (la ceinture de dessous serrant la taille suffisamment), laisse tomber ses cheveux, se tape, c’est à dire se cache la figure