SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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– Mademoiselle Flora, je n’espère pas me faire aimer de vous. Je demande seulement à vous aider à supporter vos chagrins. Je le remerciai par un sourire, et lui montrant la mer: Mon cœur, lui dis-je, ressemble à cet Océan; le malheur y a creusé de profonds abîmes; il n’est pas de pouvoir humain qui puisse les combler.

– Accordez-vous donc plus de puissance au malheur qu’à l’amour?… Cette réponse me fit tressaillir; c’est qu’alors je ne pouvais entendre prononcer le mot amour sans que les larmes me vinssent aux yeux. M. Chabrié cacha sa tête dans ses mains. Pour la première fois, je le regardai; je ne connaissais pas encore ses traits: il pleurait; je l’examinais attentivement et me laissais aller avec délices aux pensées les plus mélancoliques.

On nous appela: le canot nous attendait; nous nous y rendîmes lentement. Je m’appuyais sur le bras de M. Chabrié; nous étions absorbés dans nos pensées, et ni l’un ni l’autre ne songeaient à rompre le silence. Nous trouvâmes à bord M. David avec son consul et deux musiciens qu’il avait amenés pour me faire connaître la musique du pays. Nous nous rassemblâmes tous sur le pont: je m’étendis sur un double tapis; ces messieurs prirent place autour de moi, et chacun, selon l’ordre d’idées qu’il avait dans la tête, prêta plus ou moins d’attention à la monotone musique des deux Africains.

Le concert se serait prolongé fort avant dans la nuit, si l’un des musiciens n’eût été pris du mal de mer, quoique le bâtiment ne fit aucun mouvement. Cette circonstance obligea le consul de retourner à la ville; je fus ainsi délivrée de l’ennui, que son parler anglais et ses musiciens me donnaient. Nous restâmes très tard à causer sur le pont: les nuits des tropiques sont si belles!

Le lendemain matin M. David et M. Miota quittèrent le bord avec le projet de faire une petite incursion dans l’intérieur de l’île. Ils allaient chez un Français qui cultivait un champ à dix-huit lieues de la ville, autant dans le dessein de lui acheter des provisions que pour voir le pays.

Deux jours se passèrent pendant lesquels il me parut que M. Chabrié éprouvait de l’embarras avec moi: son air contraint, qui n’était pas dans ses habitudes, me gênait; il augmentait encore les inquiétudes et la tristesse des pensées que la conversation du rocher avait fait naître en moi.

À cette époque, j’étais encore sous l’influence de toutes les illusions d’une jeune fille qui a peu connu le monde, quoique j’eusse déjà éprouvé les plus cruelles peines; mais, élevée au milieu des champs, dans le plus complet isolement de la société, ayant vécu depuis dans la retraite, j’avais traversé dix ans de malheurs et de déceptions sans devenir plus clairvoyante. Je croyais toujours à la bienveillance, à la bonne foi; je supposais que la méchanceté et la perfidie ne se montraient que par exception. La profonde solitude dans laquelle je m’étais retirée m’avait laissé ignorer le monde et tout ce qui s’y passait. Je m’étais repliée sur moi-même et ne pouvais soupçonner dans autrui l’existence de vices dont je ne découvrais en moi aucune trace, ou qui soulevaient d’indignation la générosité de mon cœur.

O précieuse ignorance qui fait croire à la bonne foi et à la bienveillance! pourquoi t’ai-je perdue? ou pourquoi la société est-elle si peu avancée encore, qu’il faille remplacer la franchise par la défiance, l’abandon par la retenue? Oh! que le cœur est blessé par ce cruel désenchantement! Sous l’empire de la violence, les âmes aimantes se retiraient dans la Thébaïde: c’est encore au désert qu’elles devront habiter tant que la ruse et le mensonge gouverneront la société; c’est dans la solitude que les ames pénétrées de l’esprit de Dieu reçoivent ces inspirations qui préparent le monde au règne de la vérité.

En 1833, l’amour était pour moi une religion; depuis l’âge de quatorze ans, mon âme ardente l’avait déifié. Je considérais l’amour comme le souffle de Dieu, sa pensée vivifiante, celle qui produit le grand et le beau. Lui seul avait ma foi, je n’aurais guère mis au-dessus des autres animaux de la création la créature humaine qui aurait pu vivre sans un de ces grands amours purs, dévoués, éternels. J’aimais mon pays, je désirais pouvoir faire du bien à mes semblables, j’admirais les merveilles de la nature, mais rien de tout cela ne remplissait mon âme. La seule affection qui aurait pu alors me rendre heureuse eût été un amour passionné et exclusif pour un de ces hommes auxquels de grands dévouements attirent de grandes infortunes, qui souffrent d’un de ces malheurs qui grandissent et ennoblissent la victime qu’ils frappent.

J’avais aimé deux fois: la première, j’étais encore enfant. Le jeune homme pour qui j’éprouvais ce sentiment le méritait sous tous les rapports; mais, privé de l’énergie de l’âme, il mourut plutôt que de désobéir à son père qui, dans la cruauté de son orgueil, m’avait repoussée. La seconde fois, le jeune homme qui avait été l’objet de mon entière affection, bien qu’irréprochable dans tout ce qui a trait à la délicatesse et à l’honneur de ses procédés avec moi, était un de ces êtres froids, calculateurs, aux yeux desquels une grande passion a l’apparence de la folie: il eut peur de mon amour, il craignit que je ne l’aimasse trop. Cette seconde déception m’avait déchiré le cœur, j’en avais horriblement souffert mais, loin de se laisser abattre, mon ame, s’agrandissant par la douleur, n’en était devenue que plus aimante et plus ferme dans sa foi. À toute ame ardente, il faut un Dieu qu’elle puisse encenser, un temple où elle puisse verser de douces larmes et pressentir, dans le recueillement, l’avenir que sa foi lui promet.

Mes souffrances m’avaient révélé toute la puissance d’aimer dont Dieu m’a douée; et, après ces deux déceptions, il n’entrait pas dans ma pensée que la grandeur de mon amour pût être comprise par un homme qui n’eût pas été lui-même susceptible de ces actes de dévouement que la race moutonnière traite de folies parce qu’elle n’y voit aucun intérêt personnel, mais que transmet aux races futures le souvenir des hommes de cœur, comme les plus honorables titres de l’humanité et comme ceux qui constatent le plus beau de ses progrès.

Dans tous les temps, dans tous les pays, il s’est constamment rencontré des hommes qui se sont imposé les plus pénibles travaux à qui rien n’a coûté, qui n’ont reculé devant aucun sacrifice, aucun dévouement, afin d’atteindre le but qu’ils se proposaient. Ces êtres sont tellement au-dessus du commun des hommes, que toujours ils en ont été méconnus et souvent la grandeur de leurs actes n’a été appréciée que plusieurs siècles après eux. L’antiquité n’en offre pas un plus grand nombre d’exemples que n’en présente l’histoire moderne dans l’établissement des religions et dans les révolutions politiques des peuples. Aux yeux du sceptique et de l’égoïste, les dévouements de Jeanne d’Arc, de Charlotte Corday, des martyrs de toutes les révolutions, de toutes les sectes religieuses paraissent des actes de démence; mais ces âmes héroïques suivaient l’impulsion qu’elles avaient reçue de Dieu et, quoiqu’elles désirassent le succès de leurs actes, ce n’était pas des hommes qu’elles en attendaient la récompense.

Je savais par expérience tout ce qu’il y a d’affreux à aimer un être qui ne peut nous comprendre, dont l’amour ne s’harmonise pas avec la grandeur du sentiment qu’on ressent pour lui. Aussi je m’étais bien promis de mettre tous mes soins à n’être jamais la cause d’une pareille douleur, et d’éviter, autant que cela dépendrait de moi, d’inspirer un sentiment que je n’eusse pu partager. Je n’ai jamais compris le bonheur qu’on trouve à faire naître un amour auquel soi-même on ne peut répondre. C’est une jouissance d’amour-propre à laquelle les êtres qui ne vivent que par le cœur sont insensibles.

Je n’étais pas sûre que M. Chabrié m’aimât; mais, dans la crainte que cela n’arrivât, je crus qu’il allait de ma délicatesse de prévenir la naissance d’un amour que je ne pouvais ressentir.

L’absence de messieurs David et Miota me donnait un peu plus de liberté: les trois autres passagers ne comprenaient pas un mot de français, je pouvais m’entretenir avec M. Chabrié sans courir le risque d’être entendue.

Le soir, je montai sur le pont; et, après m’être arrangé un divan sur une des cages à poules, je me mis à causer avec M. Chabrié.

– Cette nuit est bien belle, lui dis-je; admirez la magnificence de la voûte étincelante qui couvre nos têtes. Aidez-moi donc à classer toutes ces brillantes étoiles que je vois pour la première fois.

– Mes connaissances en astronomie ne sont pas assez étendues pour que je puisse vous faire l’énumération des milliers d’étoiles qui scintillent dans ce beau ciel. J’aime de prédilection cette croix du sud, formée par ces quatre étoiles, dont une est plus petite.

— Et les deux que je vois, à côté, brillant d’un si vif éclat?

— Ce sont les jumeaux.

— En effet, elles se ressemblent; et ces innombrables petites étoiles formant comme un nuage resplendissant de lumière, comment les nommez-vous?

— Que vous êtes heureuse, mademoiselle Flora, d’attacher de l’intérêt à tout! J’admire en vous cette curiosité d’enfant! Quel bonheur d’avoir des illusions! La vie est bien terne quand on n’en a plus.

— Mais j’espère, monsieur Chabrié, que vous n’en êtes pas là; avec une belle âme comme la vôtre, on est jeune longtemps.

— Mademoiselle, on est jeune tant qu’on aime d’amour un être dont on est aimé mais l’homme de vingt ans qui a le cœur vide est vieux.

— Vous croyez donc qu’on ne peut vivre sans cette condition d’aimer?

— J’en suis convaincu, à moins qu’on appelle vivre boire, manger et dormir comme font les animaux. Mais je présume mademoiselle, que vous comprenez trop bien l’amour pour donner le nom de vie à une pareille existence. Cependant c’est ainsi que vivent la plupart des hommes. En songeant à cela, n’éprouvez-vous pas comme moi un sentiment de honte d’appartenir à la race humaine?

— Non. La race humaine souffre et n’est pas méprisable; je la plains du malheur qu’elle s’est fait, et je l’aime parce qu’elle est malheureuse.

— Et vous ne ressentez jamais le besoin de vous en venger?

— Jamais.

— Mais peut-être aussi n’avez-vous jamais eu à vous plaindre de personne: vous n’avez rencontré, il est probable, que des gens qui vous aimaient; et vous ignorez l’affreux, le poignant d’une lâche perfidie.

— Cela est vrai; mais je connais quelque chose de plus affreux que la perfidie, c’est l’insensibilité. Oui, l’être froid inaccessible à l’enthousiasme, qui répond avec sa raison aux sentiments du cœur, et prétend mesurer les élans de l’âme, oui, cet automate que le souffle de Dieu n’a pas animé, qui, incapable de ressentir la beauté sublime du dévouement, dédaigne l’amour qu’il a inspiré, est pire que le perfide. Oui, l’être qui craignant d’être trop aimé, voit souffrir avec la plus sèche indifférence celle qui l’aime est pire que le perfide. Ce dernier, monsieur Chabrié, a toujours l’amour pour mobile; l’autre, mu par le dégoûtant égoïsme, réfléchit toutes ses affections sur lui-même.

En prononçant ces mots, échappés presqu’à mon insu, j’avais oublié la réserve que, jusqu’alors, j’avais scrupuleusement observée; tous mes traits, l’accent de ma voix devaient exprimer une douleur surhumaine; celle dont le souvenir animait mes paroles avait été, comme l’amour qui l’avait causée, un sentiment inconnu sur la terre. M. Chabrié fut frappé de mon expression et me dit, en me regardant avec anxiété: — Grand Dieu! auriez-vous aimé un homme d’une nature aussi atroce? Ah! dites, dites-moi si une semblable douleur pèserait sur vous?

Je ne pouvais parler: je lui fis un signe de tête qui disait oui. Je regardai le ciel comme pour implorer son secours; puis, tendant la main à M. Chabrié, je ne pus qu’articuler ces mots: — Que je souffre! oh! mon Dieu! que je souffre!

Après ce cri d’une douleur que tous mes efforts n’avaient encore pu vaincre, je laissai retomber ma tête sur mon oreiller. Les objets extérieurs me fatiguaient, mes yeux se fermèrent; et, plongée dans une confusion de souvenirs, je goûtai un charme indéfinissable de l’excès même de ma douleur. Je fus plusieurs heures dans la même attitude, pendant lesquelles l’agitation convulsive de mon cerveau surmontait la puissance de mon âme.

M. Chabrié était allé chercher mon manteau, m’en avait couverte, et avait garanti ma tête de l’humidité de la nuit avec un foulard. Je le sentais assis à mes côtés; de temps en temps, il soupirait comme un homme oppressé par le spasme. Parfois il se levait, faisait quelques tours de promenade et revenait s’asseoir.

Quand je sortis de cette espèce de songe, la lune éclairait la baie de la Praya. La lueur pâle et blafarde de ses rayons donnait l’apparence d’une morne tristesse à tous les objets qui nous environnaient: pas le plus léger bruit n’arrivait de la ville; les hautes masses de rochers qui se trouvaient dans l’ombre rappelaient les descriptions que le paganisme nous a laissées de son enfer. La mer était calme; les trois navires mouillés dans la rade n’éprouvaient aucune oscillation perceptible; tandis que M. Chabrié, assis au bout de la cage sur laquelle j’étais étendue, la tête appuyée sur une de ses mains, dans une attitude mélancolique qui s’harmonisait avec tout cet ensemble, regardait le ciel avec une expression de douleur.

Je restai longtemps en muette contemplation de cette scène. Dans ces belles nuits, les êtres de la création, privés du mouvement, semblent exprimer un bonheur sans mélange: l’accent de la douleur ne se fait pas entendre, et ce silence est, pour le cœur torturé, la plus persuasive des consolations. Peu à peu je sentis la douce influence qu’exerce la lune sur toute la nature; le calme rentra dans mon âme, et je retrouvai mes sens pour admirer la beauté majestueuse du ciel.

Je n’osais parler à M. Chabrié par crainte de troubler sa rêverie. Je fis un léger mouvement; il se retourna aussitôt, et, me voyant les yeux ouverts, se leva précipitamment; puis, s’approchant tout auprès de moi, il s’informa si je voulais quelque chose. — Je désire savoir, lui dis-je, l’heure qu’il est.

— Minuit passé.

— Si tard! Pourquoi donc ne vous êtes-vous pas couché? vous qui projetiez de passer de bonnes nuits à dormir, quand vous n’auriez plus de quart à faire.

— Comme vous, mademoiselle Flora, je me plais à contempler les belles nuits des tropiques; et puis maintenant je suis votre ami, votre vieil ami, qui vous aime trop pour vous laisser dormir sur une cage à poules, sans veiller auprès de vous.

Je pris une de ses mains, que je pressai fortement entre les miennes. — Merci, lui dis-je, oh! merci! Que je vous suis reconnaissante de votre bonne amitié! qu’elle me fait de bien! et comme j’en ai besoin! Vous aussi, vous avez eu des chagrins, je vous aiderai à vous consoler de la perfidie dont vous avez été victime, et vos douleurs vous paraîtront légères en les comparant aux miennes.

— Vous m’acceptez donc pour ami?… — Oh! si je vous accepte!… Et je baisai son front avec un mouvement de reconnaissance qui fit couler mes larmes.

Il était près de deux heures du matin quand je descendis me coucher. Je dormis jusqu’à dix heures de la matinée. Je fus réveillée par la voix harmonieuse de M. Chabrié, qui chantait une vieille romance sur l’amitié. Je me levai: tout le monde avait déjeuné; le mousse me servit. M. Chabrié vint me tenir compagnie, pela mes oranges et mes bananes, en causant avec un abandon et une franchise qui, à chaque instant, me faisaient l’aimer davantage.

Vers trois heures, M. David et M. Miota reparurent, amenant avec eux le Français de chez lequel ils venaient. M. Miota, excédé de fatigue, se coucha: quant à M. David, il ne se plaignait pas de la lassitude; mais il était très en colère, parce qu’il n’avait pas fait sa barbe depuis trois jours, et que sa toilette était un peu en désordre.

Il fallut lui céder la chambre tout entière, afin qu’il pût y refaire sa toilette en grand; ce qui ne fut, au surplus, une privation pour aucun de nous, parce que le pont était devenu un salon fort agréable, au moyen de la tente qui nous abritait du soleil.

Le peu de mots que M. David m’avait dits sur le compte du Français, propriétaire dans cette île du Cap-Vert, me donnait envie de causer avec lui. C’était un petit homme aux membres trapus, aux traits anguleux, au teint basané, aux cheveux noirs, épais et tombant lisses sur les tempes. Sa mise ressemblait à celle d’un de nos paysans endimanchés. Je l’abordai avec des paroles affables, comme on est porté d’en adresser à un compatriote que l’on rencontre loin de son pays.

M. Tappe (c’était son nom) se montra sensible à ces marques d’intérêt, et, quoiqu’il ne fût pas d’un naturel très causeur, je vis qu’il se laisserait aller volontiers à me raconter son histoire.

Il y avait quatorze ans que M. Tappe était établi aux îles du Cap-Vert.

Je lui demandai comment il avait choisi une terre aussi aride.

— Mademoiselle, me répondit-il, ce n’est pas moi qui l’ai choisie; mais Dieu, dans ses incompréhensibles décrets, a voulu que je demeurasse sur cette terre de misère et d’aridité. Dès mon enfance, mes parents me destinèrent au saint ministère des autels; je fus élevé au séminaire de la Passe, auprès de Bayonne; le zèle religieux dont mon âme était embrasée me fit distinguer de mes chefs. Par la chute de l’usurpateur et le rétablissement de la royauté, notre sainte religion avait repris sa toute-puissance, et en 1819, il fut décidé qu’on choisirait, dans tous les séminaires de France, les sujets qui montreraient le plus de dévouement pour la propagation de la foi, afin de les envoyer en mission sur différents points du globe y convertir les peuplades sauvages vouées à l’idolâtrie. Je fus un de ceux désignés, et nous partîmes pour nous rendre où notre apostolat nous appelait. Notre bâtiment ayant eu, ainsi que le vôtre, besoin de réparations, nous relâchâmes dans le port de la Praya.

Pendant que nous étions mouillés en rade, j’allai à terre, où je me liai avec un vieux Portugais; celui-ci me mit au courant de toutes les ressources que pouvait offrir le pays. Je vis qu’avec très peu d’argent il était possible d’y faire une fortune rapide. Je pris, d’après cela, le parti de changer ma destination, et me décidai à rester sur cette côte. Mais, hélas! Dieu, dont je respecte les décrets, n’a pas permis que mes espérances se réalisassent, et depuis quatorze ans je végète de la manière la plus pénible.

M. Tappe, en achevant son histoire, se croisa les mains sur sa poitrine, leva ses petits yeux gris vers le ciel, et récita à mi-voix deux ou trois phrases latines que je ne rapporte point, parce que je ne comprends pas le latin.

J’étais curieuse de savoir quel genre d’affaires avait déterminé M. Tappe à abandonner l’apostolat pour les chances de la fortune: je lui demandai quel pouvait donc être le moyen de fortune rapide qui l’avait séduit.

— Mon Dieu, mademoiselle, il n’y a sur cette côte qu’un seul genre de commerce, c’est la traite des nègres. Quand je vins m’établir dans cette île, ho! alors, c’était le bon temps! il y avait de l’argent à gagner, et sans se donner beaucoup de peine. Pendant deux ans, ce fut un beau commerce; la prohibition même de la traite faisait qu’on vendait les nègres tout ce que l’on voulait; mais, depuis lors, ces maudits Anglais ont tant insisté pour l’exécution rigoureuse des traités, que les dangers et les dépenses qu’occasionne le transport des nègres ont ruiné entièrement le plus avantageux commerce qu’il y eût; ensuite cette industrie est maintenant exploitée par tout le monde, et on n’y gagne pas plus qu’à vendre des ballots de laine ou de coton.

M. Tappe me parlait de tout ce que je viens succinctement de raconter avec une simplicité, une bonhomie qui me laissaient tout ébahie. Je regardais cet homme, cherchant à deviner dans ses traits quelle pouvait être sa pensée; mais, pendant tout le temps qu’il causa avec moi, sa figure n’exprima aucune émotion: il resta calme et impassible.

Je ne trouvai pas un mot à répondre à M. Tappe; j’éprouvais, à sa vue, une de ces répugnances instinctives, et, ne pouvant m’en débarrasser autrement, je descendis dans la chambre: j’y trouvai M. David en grande tenue de négligé, à table avec son consul qui, décidément, ne pouvait plus le quitter. Quand j’entrai, il jeta son cigare et me dit: — Eh bien! mademoiselle, que dites-vous de l’aimable compatriote que je vous ai amené? J’espère, et vous en conviendrez, qu’il se trouve aux îles du Cap-Vert des Français un peu soignés. Voilà un homme qui parle latin mieux que Cicéron. Ce gaillard vous cite Horace, Juvénal ou Virgile à propos de citrons verts ou de choux mal venus, sans compter les passages des Saintes Écritures; il connaît aussi l’hébreu. Je suis sûr, mademoiselle, que vous êtes flattée de voir, à la côte d’Afrique, notre belle France aussi bien représentée.

— Monsieur David, je trouve qu’en ce moment vos plaisanteries sont très mal placées. Vous devriez voir, à l’expression de ma figure, que cet homme m’inspire le plus profond dégoût.

— Comment! mademoiselle, vous si grande admiratrice des Français, vous éprouvez du dégoût pour un apôtre français, un saint ministre des autels?

— Brisons sur ce chapitre, monsieur; cet homme-là n’est pas un Français; c’est un anthropophage sous la forme d’un mouton.

— Oh! que c’est bien! Ah! mademoiselle, voilà qui est charmant de vérité! Il faut que je traduise cela au consul.

Et, de ce moment, M. Tappe fut surnommé le mouton anthropophage.

— En vérité, repris-je, je ne puis deviner, monsieur David, dans quel but vous avez amené cet homme à bord? Quant à moi, je donnerais beaucoup pour ne l’avoir pas vu.

— Regardez, mademoiselle, comme vous êtes ingrate envers les amis sincères qui vous veulent du bien! c’est cependant pour vous, pour vous seule que j’ai amené M. Tappe ici.

— Eh pourquoi, je vous prie, monsieur? Quel droit vous arrogez-vous d’exposer à mes yeux des créatures immondes.

— Afin, mademoiselle, que vous acquériez vous-même la preuve que, parmi les hommes, il y a des créatures immondes.

— Et, en supposant que cela fût vrai, pourriez-vous me dire ce que je gagnerais à le savoir?

— Ce que vous gagneriez, mademoiselle! mais ce que l’on gagne à connaître ses ennemis, vous apprendriez à vous en défier.

— Oh! cette science coûte trop cher! le peu que je viens d’en voir a glacé tout mon sang d’horreur. Serait-il donc vrai qu’il se trouve dans le monde beaucoup d’hommes de l’espèce de celui avec lequel je viens de causer!

— Malheureusement oui, mademoiselle. Et puisque nous sommes dans un moment de franchise, j’oserai même vous affirmer que la majorité de la race humaine est, en tout point, semblable à l’honorable M. Tappe.

— Si cela était vrai, monsieur, j’irais de suite me jeter à la mer; mais heureusement je lis dans les yeux de M. Chabrié un démenti formel à ce que votre misanthropie vous fait avancer plus que légèrement.

— Que vous conte encore ce David, mademoiselle Flora: dit M. Chabrié en entrant: que les hommes sont méchants, je parie? c’est son refrain continuel, il n’en sort pas.

— Cette fois, je fais plus que le dire, je le prouve et c’est pour convaincre notre aimable passagère que je vous ai amené de Saint-Martin le très saint et très vertueux M. Tappe, qui dînera avec nous, si vous voulez bien le permettre.

— En cela encore, David, vous avez fait une bêtise, comme d’ordinaire vous ne laissez jamais échapper l’occasion d’en faire. Votre M. Tappe me fait l’effet d’un gros crapaud dont le venin jaillit sur ceux qui l’approchent: qu’aviez-vous donc besoin de m’amener un jésuite de cette trempe, quand vous savez que c’est l’engeance que j’ai surtout en horreur et méprise le plus?

— Eh! mon cher, je ne l’ai pas amené pour vous; j’ai voulu le faire voir à mademoiselle. Il m’a paru une pièce assez curieuse pour mériter d’être couchée tout au long sur le calepin d’une voyageuse observatrice.

La conversation commençait à prendre un ton d’aigreur; elle aurait fini comme de coutume, entre M. David et son ami par quelques vives boutades, si nous n’en avions été distraits; le mousse venant annoncer le dîner.

M. David s’approcha alors de moi et me dit: — Maintenant, mademoiselle, je ne plaisante plus; je vous engage à étudier cet homme. Je vais le placer à côté de vous: surmontez un peu vos répugnances. Je crois que pour un voyageur cette rencontre est une bonne fortune.

Pendant le premier service, l’ancien séminariste mangea et but; son avidité était telle qu’elle ne lui laissa pas le temps de prononcer une parole: toutes les facultés de son être étaient absorbées par son assiette et son verre. Je ne mangeais jamais du premier service, j’avais ainsi tout loisir pour examiner cet homme remarquable, dans son genre, comme le disait M. David. Je pus saisir à l’expression de ses traits la passion dominante chez lui; c’était la gourmandise. Comme ses petits yeux brillaient à la vue de l’énorme gigot et des autres pièces de viande qu’on nous servit! Ses narines s’ouvraient; il passait sa langue sur ses lèvres minces et pâles; la sueur courait sur son front; il paraissait être dans un de ces moments où la jouissance, que nous ne pouvons contenir, sort par tous nos pores. Cet homme me représentait une bête fauve. Quand il se fut bien gorgé, ses traits reprirent peu à peu leur expression ordinaire, qui était de n’en avoir aucune, et il recommença à me parler sur le même ton qu’avant le dîner.

— Votre capitaine, mademoiselle, vient de nous donner un bien bon dîner. Manger, voilà la vie: et moi, dans cette île de misère, je suis privé de cette vie-là.

— Vous n’avez donc rien à manger dans cette île?

— Nous n’avons que du mouton, de la volaille, des légumes, du poisson frais et des fruits.

— Mais il me semble qu’avec toutes ces choses; on doit avoir un ordinaire très convenable.

— Oui, si l’on avait un cuisinier et tout ce qu’il faut pour préparer les mets; mais on n’a rien de tout cela.

— Pourquoi ne dressez-vous pas une de vos négresses à faire la cuisine.

— Ah! mademoiselle, on voit bien que vous ne connaissez pas la race noire. Ces misérables créatures sont si méchantes, qu’il m’est impossible de confier à aucune d’elles ce soin sans courir le risque d’être empoisonné.

— Vous les traitez donc bien durement pour qu’elles ressentent autant de haine et nourrissent une pareille animosité contre leur maître.

— Je les traite comme il faut traiter les nègres, si l’on veut s’en faire obéir, à coups de fouet. Je vous assure, mademoiselle, que ces coquins-là vous donnent plus de peine à mener que des animaux.

— Combien en avez-vous actuellement?

— J’ai dix-huit nègres, vingt-huit négresses et trente-sept négrillons. Depuis deux ans, les négrillons se vendent très bien, mais on a beaucoup de peine à se défaire des nègres.

— À quoi occupez-vous, tout ce monde?

— À cultiver ma ferme, à soigner ma maison; tout est très bien tenu, demandez à ces messieurs.

— M. David m’a dit que vous étiez marié: êtes-vous heureux en ménage?

— J’ai été obligé de me marier avec une de ces négresses, afin d’assurer ma vie: j’avais déjà été empoisonné trois fois, je craignais d’y passer, et j’ai pensé qu’en me mariant avec une de ces femmes, elle prendrait intérêt à moi, surtout en lui faisant croire que tout ce qui était à moi lui appartenait aussi. Ensuite je lui fais faire la cuisine et l’oblige à goûter, devant moi, ce qu’elle me sert avant d’en manger. Je trouve dans cette précaution une très grande sécurité. J’ai trois enfants de cette fille elle les aime beaucoup.

— Alors, vous ne pouvez plus songer à retourner en France, car vous voilà attaché dans ce pays.

— Pourquoi donc? serait-ce à cause de cette femme? Oh! cela ne m’inquiète pas. Dès que j’aurai réalisé ma petite fortune, j’amènerai cette négresse ici un jour que la mer sera très agitée je lui dirai: Je retourne dans mon pays; veux-tu me suivre?… Comme toutes ces femmes ont grand’peur de la mer, je suis sûr qu’elle me refusera; alors je lui dirai: Ma chère amie, tu vois que je fais mon devoir; je te propose de t’emmener: tu refuses d’obéir à ton mari, je suis trop bon pour t’y contraindre par la force, je te souhaite toutes sortes de bonheurs, et je m’en vais.

— Et que deviendra cette pauvre femme?… — Oh! ne craignez rien; elle ne sera pas à plaindre: elle vendra ses enfants dont elle aura un bon prix; et puis elle pourra trouver un autre mari qu’elle servira pour la nourriture; c’est une superbe fille qui n’a que vingt-six ans.

— Mais, monsieur Tappe, cette fille est votre femme devant Dieu: elle est mère de vos enfants et vous laisserez tous ces êtres à la merci de qui voudra les acheter sur la place publique?… c’est une action atroce!!!… — Mademoiselle, c’est une action comme il s’en commet de semblables chaque jour dans notre société.

J’étais devenue pourpre, tant l’indignation me suffoquait. M. Tappe s’en aperçut; il me regarda avec étonnement, marmota encore quelques phrases latines, et me dit, avec un sourire méchant: — Mademoiselle, vous êtes encore bien jeune; je crois m’apercevoir que vous avez peu vu le monde, je vous engage à le voir davantage, car il est bon de savoir avec quels gens on vit, autrement on est la dupe de tous.

Après le dîner, M. Tappe retourna à la ville: quand je me retrouvai seule avec M. David, il me dit: — Hé bien! que pensez-vous de l’élève de ces messieurs, du célèbre séminaire de la Passe?

— M. David, je vous le répète, j’aurais préféré ne pas avoir vu cet homme.

— Mademoiselle, je vous prie de m’excuser si, en voulant vous servir, je vous ai occasionné quelques moments désagréables; vous êtes cependant trop raisonnable pour ne pas sentir que, tôt ou tard, il faudra pourtant bien vous résoudre à connaître le monde au milieu duquel vous êtes destinée à vivre. La société, j’en conviens, n’est pas belle à voir de près, mais il est important de la connaître telle qu’elle est.

Il s’était écoulé une semaine sans que je fusse retournée à la ville, mon aversion pour l’odeur des nègres m’en avait empêchée: la politesse néanmoins me fit surmonter ma répugnance, et je me résolus à aller faire des visites d’adieux à madame Watrin et au consul.

Chez le consul m’attendait le spectacle d’une de ces scènes repoussantes d’atrocité, et si fréquentes dans les pays où subsiste encore ce monstrueux outrage à l’humanité, l’esclavage.

Ce jeune consul, représentant d’une république, cet élégant Américain, si gracieux avec moi, si aimable avec M. David, ne paraissait plus qu’un maître barbare. Nous le trouvâmes dans la salle basse, frappant de coups de bâton un grand nègre étendu à ses pieds, et dont le visage était tout en sang. Je fis un mouvement pour aller défendre, contre son oppresseur, ce nègre dont l’esclavage paralysait les forces.

Le consul chargea M. David de nous expliquer pourquoi il battait son esclave: le nègre était voleur, menteur, etc., etc.; comme si le plus énorme des vols n’est pas celui dont l’esclave est victime! comme s’il pouvait exister une vertu pour qui ne peut avoir une volonté! comme si l’esclave devait rien à son maître et n’était pas, au contraire, en droit de tout entreprendre contre lui!

Non, je ne saurais dépeindre quelle douloureuse impression cette vue hideuse produisit sur moi. Je m’imaginais voir ce misérable Tappe au milieu de ses nègres. Mon Dieu! pensai-je, M. David aurait-il raison! les hommes seraient-ils tous méchants? Ces réflexions bouleversaient mes idées morales, et me plongeaient dans une noire mélancolie. La défiance, cette réaction des maux que nous avons soufferts ou dont nous avons été témoins, ce fruit âcre de la vie, naissait en moi, et je commençais à craindre que la bonté ne fût pas aussi générale que je l’avais pensé jusqu’alors. En allant chez madame Watrin, j’examinai avec beaucoup d’attention toutes les figures noires et basanées qui se présentaient à moi; tous ces êtres, à peine vêtus, offraient un aspect repoussant: les hommes avaient une expression de dureté, souvent même de férocité, et les femmes d’effronterie et de bêtise. Quant aux enfants, ils étaient horribles de laideur, entièrement nus, maigres, chétifs; on les eût pris pour des petits singes. En passant devant la maison de ville, nous vîmes des soldats occupés à battre des nègres par ordre des maîtres auxquels ceux-ci appartenaient. Cette cruauté,